XXVI
Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est «l’éclair psychique» désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci, il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. Ils ont appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots, grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout ceci de véritables actes d’intelligence. Il est en effet souvent fort difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences heureuses.
Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne citerai que ceux-ci: un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller, s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval, docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et, dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur le tremplin: «Ig hb kein gud sdim.» «Je n’ai pas une bonne voix.»
Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc., que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de desserrer les mâchoires. On lui demande ensuite: «Que faut-il faire pour parler?»--Il répond en frappant du pied: «Ouvrir la bouche.»--«Pourquoi ne l’ouvres-tu pas?»--«Weil kan nigd.» «Parce que je ne peux pas.»
Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec Muhamed: «Mit munt.» «Avec la bouche.»--«Pourquoi ne me dis-tu pas cela avec la bouche?»--«Weil ig kein stime hbe.» «Parce que je n’ai pas de voix.» Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie, d’autres moyens que la parole?
Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une jeune fille qu’il ne connaît pas.--«Qu’est cela?» lui dit-on.--«Metgen», «une jeune fille». On écrit au tableau: «Pourquoi est-ce une jeune fille?»--«Weil lang hr hd.» «Parce qu’elle a de longs cheveux.»--«Et qu’est-ce qu’elle n’a pas?»--«Moustache.» On lui montre ensuite l’image d’un homme sans moustache.--«Qu’est ceci?»--«Man», «un homme».--«Pourquoi est-ce un homme?»--«Weil kurz hr hd.» «Parce qu’il a les cheveux courts.»
Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux d’Elberfeld, qui ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples. Tout ceci, il faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques, des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et, pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute réellement. Mais où nous perdons pied, où nous entrons dans le royaume de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée.
Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de plus en plus compliquées qu’on lui demande. Il n’est pas possible de reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall: Denkende Tiere. Krall commence par expliquer à Muhamed que 2² est égal à 2 × 2 = 4, que 2³ est égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent, avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément inventé la façon d’extraire toutes les autres.