‹ L'île au trésorChapitre 6 sur 36 · IL N'ÉTAIT QUE SIX HEURES.]

IL N'ÉTAIT QUE SIX HEURES.]

Surmontant ma répugnance, j'ouvris vivement son col de chemise, et là en effet, suspendue à un cordon goudronné, que je coupai avec son propre couteau, je trouvai la clef.

Cette victoire nous remplit d'espoir. Nous nous hâtâmes de monter chez lui, dans la petite chambre qu'il avait occupée si longtemps et d'où le fameux coffre n'avait bougé, depuis le jour de son arrivée.

Ce coffre était semblable à toutes les malles de matelot, fait en bois dur, usé aux coins comme s'il avait longtemps servi, et marqué sur le couvercle, au fer rouge, d'un grand B.

«Donne-moi la clef,» me dit ma mère.

Et, malgré la dureté de la serrure, elle eut en un clin d'œil fait tourner le pêne et rejeté le lourd couvercle en arrière.

Une forte odeur de tabac et de goudron s'exhala aussitôt. Nous ne vîmes rien sur le dessus qu'un costume complet, en fort bon état, proprement plié et brossé. Comme le fit remarquer ma mère, ces vêtements ne devaient même jamais avoir été portés. Ils recouvraient un assemblage assez hétéroclite de menus objets: quarts de cercle, gamelles d'étain, rouleaux de tabac, deux paires de beaux pistolets, une barre d'argent fin, une vieille montre espagnole, divers autres bijoux de peu de valeur et d'apparence exotique, un compas monté en cuivre, cinq ou six coquilles d'Amérique. Depuis combien de temps traînait-il ces coquilles avec lui, dans sa carrière errante, périlleuse et coupable?... Tout cela n'avait pas grand intérêt pour nous, sauf les bijoux et la barre d'argent. Et encore, comment en tirer parti?... Aussi poursuivions-nous activement nos recherches. Le fond du coffre était occupé par un vieux caban de matelot, blanchi par le sel de plus d'une plage lointaine. Ma mère le tira avec impatience, et nous découvrîmes alors les derniers objets que recélait la caisse, un paquet enveloppé de toile cirée et qui nous parut rempli de papiers, puis un sac de toile d'où sortit, quand je le touchai, un tintement d'or.

«Nous allons montrer à ces coquins que nous sommes d'honnêtes gens! dit ma mère. Je prendrai mon dû, et pas un liard de plus... Tiens-moi le sac de mistress Crowley!...»

Et elle se mit à compter des pièces d'or, qu'elle jetait au fur et à mesure dans le sac que je tenais ouvert. Son projet était d'arriver au total exact de la note du Capitaine. Mais ce n'était pas une opération aussi simple qu'on pourrait le croire: car les pièces étaient de tout modèle et de tous pays, des doublons, des louis, des guinées, des onces, que sais-je encore? Le tout pêle-mêle. Encore les guinées étaient-elles les plus rares, et les seules que ma mère sût compter.

Nous n'étions pas à moitié de ce travail, quand je l'arrêtai soudain en posant ma main sur son bras. Dans le silence de la nuit, je venais de percevoir un son qui me glaçait le sang dans les veines, le tap-tap-tap du bâton de l'aveugle sur le sol durci par la gelée... Le son se rapprochait... Nous écoutions, retenant notre haleine... Le bâton frappa le seuil de la porte, et nous entendîmes le loquet qu'on tournait, puis le verrou secoué par le misérable... Il y eut un long silence... Enfin le tap-tap-tap recommença, s'éloigna lentement, à notre joie inexprimable, et finit par se perdre au loin.

«Mère, m'écriai-je, prenons tout et partons!»

J'étais sûr que cette porte verrouillée devait avoir paru suspecte et que toute la bande n'allait pas manquer de nous tomber sur le dos. Et pourtant, que j'étais aise d'avoir pensé à pousser ce verrou! Pour s'en faire une idée, il faut avoir vu ce terrible aveugle.

Si effrayée que fût ma mère, elle ne voulut à aucun prix entendre parler de prendre un sou de plus que son dû. Quant à prendre un sou de moins, elle s'y refusait obstinément.

«Il est à peine sept heures, disait-elle. Je veux tout ce qui m'appartient.»

Elle parlait encore, quand un coup de sifflet très prolongé se fit entendre à une assez grande distance sur la hauteur. Cette fois, il ne fut plus question de rester.

«J'emporterai ce que j'ai là! dit ma mère en se relevant précipitamment.

--Et moi, je prends ceci pour faire un compte rond! m'écriai-je, en ramassant le paquet de toile cirée.»

L'instant d'après, nous dévalions l'escalier dans les ténèbres, laissant notre chandelle auprès du coffre vide; nous prenions la porte et nous gagnions au pied. Le brouillard commençait à se dissiper et la lune éclairait déjà en plein les hauteurs qui nous entouraient; heureusement pour nous, le chemin creux et les environs de l'auberge se trouvaient encore plongés dans la brume, et une obscurité relative favorisait notre fuite, au moins au début. Mais nous avions à franchir un espace éclairé, à peu près à mi-chemin du village. Et le pis, c'est qu'un bruit de pas nombreux se faisait déjà entendre derrière nous. Bientôt nous eûmes la certitude que ces pas étaient ceux d'une troupe d'hommes se dirigeant vers l'auberge et dont l'un portait une lanterne.

«Mon enfant, dit tout à coup ma mère, prends l'argent et sauve-toi!... Je crois que je vais défaillir.»

C'était fini: nous allions être pris!... Ah! que j'en voulais à nos voisins de leur indigne lâcheté!... Par bonheur, nous touchions presque au petit pont. Tant bien que mal, j'aidai ma mère à marcher jusqu'au bord du fossé. En y arrivant, elle poussa un soupir, et tomba évanouie sur mon épaule. Je ne sais où je trouvai la force nécessaire pour la pousser ou plutôt la traîner jusqu'au fond du fossé, tout contre l'arche du pont. Je ne pouvais faire plus; le pont était trop bas pour me permettre autre chose que de me cacher dessous, mince comme j'étais, en rampant sur les genoux et les mains. Il fallut donc rester là, ma mère presque absolument en vue de la route, et tous deux à portée de voix de l'auberge.

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