‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 11 sur 35 · V

V

Ce que coûtent une chaumière et un coeur.

La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de l'héritage attribué à Gérard au moment même où le dépit qu'elle ressentait de l'étrange conduite de son compagnon de voyage lui conseillait presque une rupture. Elle était humiliée de ses hésitations, et trouvait que la mésalliance perdait de son charme vengeur si Gérard délibérait ainsi.

Son amour, composé de tous les éléments en discorde, n'avait pas les vertus évangéliques qui font tout souffrir, parce qu'on est disposé à tout pardonner.

--Je veux savoir, se dit-elle, si la prospérité le changera. Voilà une merveilleuse occasion d'éprouver son amour. Sa fierté excessive m'était suspecte; il n'a plus maintenant à faire le dédaigneux, ni à essayer le rôle de généreux; nous sommes égaux.

Et elle l'attendit avec son plus séduisant sourire, le coeur agité d'une émotion véritable, se préparant à lire son sort dans les premiers regards de Gérard.

Mais Gérard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pâleur se succéder sur son front, il écoutait avec des distractions perpétuelles, et répondait, au milieu d'une sorte de cliquetis intérieur qui l'assourdissait:

--Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grâce enchanteresse, il paraît que décidément nous n'aurons pas une chaumière, et que nous pouvons prétendre au palais d'une fée.

--Quoi! on vous a dit déjà?... balbutia Gérard.

--Oui, monsieur, j'ai appris par tout le monde ce que vous n'auriez pas dû me cacher; mais il paraît que monsieur hérite pour lui seul. Oh! le vilain avare!

--J'hérite! mais cela n'est pas encore sûr!

--Comment? est-ce que vous n'êtes pas investi? Est-ce qu'il y aurait des collatéraux? des cousines, peut-être, comme moi j'avais des cousins? Oh! je vous plaindrais alors!

--Non! non! je suis bien maître absolu, se hâta de reprendre Gérard, qui n'eût jamais consenti à parler de Rosenheim.

--Comme vous dites cela avec tristesse, mon ami! Il semble que ce bon vieillard qui voulait se faire bénir par nous, a, de son côté, porté bonheur à notre amour. Vos scrupules, vos fiertés n'ont plus de prétextes. Allons, riche vertueux, ayez le courage de votre fortune, et résignez-vous à m'apporter une grosse dot, si vous consentez toujours à m'épouser.

--Ah! Angèle, pourquoi raillez-vous? Je suis bien malheureux!

Et des larmes s'échappèrent des yeux de Gérard; c'était le dernier effort de sa probité qui râlait.

--Vous malheureux, quand vous acquérez l'indépendance envers le monde et envers moi-même; car je puis bien vous l'avouer maintenant que vous voilà riche, quelquefois, mon ami, je me demandais s'il n'y avait pas de l'imprudence dans nos projets de mariage. Je ne parle pas des calomnies, je les bravais volontiers; mais vous pouviez, à mon insu, vous sentir blessé. Je vous ai vu si prompt à repousser mes offres, que je redoutais, de votre part, de terribles accès de repentir. Notre mariage devient moins romanesque; mais il acquiert des chances positives de bonheur immuable. Je n'aurai pas à me défendre d'une mésalliance, ni vous d'une ambition d'argent.

--Quoi! madame, s'écria Gérard d'une voix étranglée, nous pouvions entendre ces accusations?

--Encore une fois, mon ami, je les aurais bravées. Mais vous pouviez en souffrir, tandis que maintenant nous nous résignerons, vous à ma fortune et moi à la vôtre.

--Ah! j'aimais mieux ma pauvreté, dit Gérard qui mentait, mais qui cherchait un prétexte aux soupirs et aux sanglots qui l'étouffaient.

--Moi aussi, peut-être, ajouta la baronne en souriant; mais que voulez-vous! ce sont là les coups du sort. Notre amour se prouvait par le désintéressement; il lui faudra trouver une autre façon de s'affirmer.

Gérard fut tenté de dire:

--Je renonce à la fortune, j'abandonne ce million pour rester pauvre.

Mais cette bouffée d'héroïsme se dissipa. Il réfléchit que répudier ce qui n'était pas encore à lui, c'était de l'exagération et du mauvais goût; il valait mieux le conserver.

--Quand serez-vous libre? lui demanda la baronne qui ne comprenait rien à ses silences, à ses interjections, et qui, voulant le pousser à bout, avait hâte de lui arracher un engagement.

--Libre! mais je le suis, dit Gérard.

--Ainsi, rien ne vous retient plus à Bade?

--Rien, ou peu de chose.

--Quel est ce peu de chose?

--Des comptes à régler, des dispositions à prendre pour satisfaire à la volonté du baron.

--Je croyais que toute votre fortune était en portefeuille, et que vous n'aviez qu'à l'emporter avec vous, dit négligemment madame de Bligny, comme s'il se fût agi d'une bagatelle.

--Sans doute, répondit Gérard, qui se laissait entraîner sur une pente fatale, mais qui ne se croyait pas coupable en s'imaginant qu'on lui ôtait la volonté.

--Eh bien! alors, puisque vous portez, heureux Bias, tout avec vous, enlevez-moi par surcroît et allons nous marier!

Angèle était d'une grâce irrésistible en parlant ainsi. Elle avait dans les yeux cet éclair à demi voilé de la provocation mutine.

Gérard fut vaincu. Comme M. Rosenheim n'avait pas donné signe de vie, il en conclut subitement qu'il était mort. Il lui était si facile de tuer son mandarin! Quant à l'héritier, pouvait-il le connaître? l'aller chercher?

--Vous avez raison, Angèle, s'écria-t-il avec force, comme s'il eût craint qu'on ne l'entendit pas; mais, en réalité, pour ne pas entendre les derniers et timides chuchotements de sa conscience. A quoi bon différer un bonheur qui ne dépend que de nous! partons. Je vais commander les chevaux. Dans une heure, nous serons en route; demain, si vous le voulez, nous serons mariés.

--On m'a indiqué, dit la baronne, tout près d'ici, une charmante retraite, un château à louer; c'est là que nous nous arrêterons, mon ami.

--Pourquoi ne pas rentrer en France, et pourquoi ne pas voyager encore?

--Parce que le voyage était un prétexte, et que nous n'avons plus besoin de courir les chemins; nous sommes arrivés.

--Angèle, demanda solennellement Gérard, m'aimez-vous?

--Votre question manque d'à-propos, répliqua la baronne; il me semble que je ne vous offre pas une preuve d'indifférence.

--M'aimez-vous, répéta Gérard, à ce point de tout braver pour moi?

--Que faut-il faire pour vous mériter? dit Angèle avec ironie.

--J'ai peur, ajouta Gérard en hésitant, que vous ne m'estimiez plus que je ne vaux. Si vous découvriez un jour...

--Quoi donc, mon ami? que vous avez tué ou volé? Je deviendrais alors une héroïne si intéressante, une victime de la perfidie humaine si digne de compassion, que je vous pardonnerais peut-être vos torts, en faveur des mérites qu'ils me donneraient. Mais ne parlons pas de ces enfantillages, Gérard, et partons.

--Dans une heure, je reviens vous prendre, s'écria l'artiste qui partit comme un fou.

D'abord, il erra dans les rues, sans savoir au juste où il allait; puis la réflexion lui vint, il courut à l'hôtel d'Angleterre, et demanda, en bégayant presque, si M. Rosenheim n'était pas arrivé.

--Je crois que oui, répondit un monsieur tout de noir habillé, un maître d'hôtel qui, habitué à tout promettre et à répondre affirmativement à toutes les questions, n'admettait pas qu'on dût rebuter un client.

Gérard se sentit défaillir; il s'appuya au mur, et voulut continuer ses questions; mais sa langue resta collée à son palais.

--Est-il seul? murmura-t-il avec un effort pénible.

--Je ne saurais trop vous le dire, répliqua le maître d'hôtel infaillible.

--Jacques, demanda-t-il à un garçon qui passait, quand et avec qui M. Rosenheim est-il arrivé?

--Rosenheim? je ne connais pas ce nom-là; nous n'avons pas de voyageur qui se nomme ainsi.

Gérard put respirer.

--Il me semble pourtant, reprit le maître d'hôtel, que j'ai entendu prononcer plusieurs fois ce nom-là!

--C'est peut-être par moi, insinua Gérard; voilà, depuis deux jours, la dixième fois que je viens le demander.

--C'est cela, sans doute, qui a fait confusion dans mon esprit. En ce cas, je ne crois pas maintenant que M. Rosenheim soit arrivé.

--Au diable l'important! se dit tout bas Gérard dont les dents claquaient.

--Toutefois, monsieur, nous allons regarder sur le livre des voyageurs, ajouta le maître d'hôtel.

Gérard consentit. On chercha sur le livre. M. Rosenheim n'y figurait pas.

--Je me suis trompé, monsieur, dit avec une modestie pleine d'assurance le majordome en habit noir. Mais puisque ce monsieur est attendu, il ne tardera sans doute pas. Je puis garantir qu'il sera ici par le premier courrier. J'ai remarqué, en effet, que les personnes ainsi annoncées...

Gérard était déjà dans la rue, laissant le maître d'hôtel continuer en monologue son raisonnement.

--Sauvé! sauvé! s'écriait le malheureux artiste. Je suis libre, je puis partir. Il n'arrivera pas, il n'arrivera plus. Quoi! si j'étais resté pauvre, Angèle n'eût cédé qu'à la pitié en m'épousant. Elle l'a avoué. Maintenant, nous sommes égaux; mon mariage n'est plus un calcul; le sien n'est plus une déchéance. Je pourrai donc braver ces insolents qui me toisaient tous les jours avec tant de mépris. Je suis riche, je suis millionnaire. Qui osera dire que cet argent n'est pas à moi? personne. Le baron Walter m'a désigné, dans son coeur, comme héritier, et les réserves qu'il a faites en faveur d'un inconnu sont soumises à mon appréciation. C'est moi qui suis seul juge. D'ailleurs, tant pis pour eux, je ne puis pas m'immobiliser ici. Ils sont en retard; je suis forcé de partir.

Et s'étourdissant ainsi par des sophismes, s'aveuglant par des lueurs chimériques, pour mieux dissimuler la route dans laquelle il s'engageait, Gérard n'admettait plus la possibilité d'une restitution. Le sort en était jeté; la fortune était à lui.

Il mit sous enveloppe la part réservée à M. Rosenheim, la confia au propriétaire de l'hôtel d'Angleterre, et, comme il fait bon prendre des précautions envers des gens que l'appât d'une grosse somme pourrait tenter, Gérard se fit donner un reçu.

Une heure après, il était, à côté de madame de Bligny, dans une berline de voyage qui les emportait avec rapidité. A mesure qu'on s'éloignait de Bade, Gérard, d'abord soucieux, inquiet, fiévreux, reprenait sa gaieté. Le remords s'évanouissait avec les tourbillons de poussière qui s'envolaient derrière chaque roue de la voiture. Il ne voyait plus que comme dans un brouillard la figure du vieux baron; et, comme il n'avait jamais vu M. Rosenheim, il ne pouvait pas s'imaginer ce revendicateur hypothétique.

La réalité, pour lui, était cette femme charmante, enlevée à ses préjugés, qui le nommait son mari; c'était ce luxe dont il croyait avoir acquis le droit d'user et de jouir. La réalité, c'était son rêve de fortune et de gloire; car les mélodies lui revenaient à l'esprit; il se sentait de l'inspiration.

Je sais bien que quelquefois un spasme l'étreignait à la gorge, que quelque chose de semblable à un sanglot se tordait dans sa poitrine et montait jusqu'à ses lèvres; mais c'étaient là des mouvements nerveux, sans raison et sans conséquence, dont il était le premier à se moquer, et qui échappaient à Angèle.

La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui déplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionnée, et voilà que son héros ne lui laissait pas le mérite de l'enrichir. Il avait été pauvre, il est vrai; elle avait pu apprécier son courage, son désintéressement, son amour. Mais enfin il était désormais un millionnaire!

Le mariage fut contracté selon la loyale promesse de la baronne dès qu'il se trouva un moyen légal et expéditif de conclure. La lune de miel, c'est-à-dire ce qui en restait, s'écoula dans un charmant château, loué pour la fin de la saison, à dix lieues de Bade. Les premiers temps de ce séjour furent un apaisement réciproque.

Angèle n'avait plus à choisir; elle n'avait qu'à s'arranger, pour être heureuse, avec le mari de son choix. Gérard se voyait préservé et défendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait inviolable, et que ce Rosenheim tant redouté, s'il se montrait, reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries insensées et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles Gérard épanchait son coeur, des coquetteries à huis-clos, tous les enfantillages, toutes les piétés, toutes les gourmandises du bonheur occupèrent les premiers jours.

Une fois pourtant, Angèle, qui se promenait au bras de Gérard, lui dit en bâillant un peu:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe.

--Ne le sais-tu pas? répondit Gérard qui était, ce matin-là, un peu rêveur; le monde n'a pas changé depuis notre retraite. Est-ce que la solitude te pèse?

--Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous retournions à Bade?

--Pourquoi faire?

--C'est là, mon ami, que nous nous sommes juré d'être l'un à l'autre; c'est là que tu as rencontré un bienfaiteur.

--Un bienfaiteur! s'écria Gérard qui bondit comme si ce mot eût été une injure. Oh! je ne lui demandais pas son bienfait; il pouvait le garder.

--Tu ne le lui demandais pas, sans doute; tu étais trop généreux, trop désintéressé. Mais enfin tu l'as reçu, et j'avoue que, pour ma part, je ne suis pas ingrate. On est fou quand on rêve une chaumière. Il n'y a pas d'assez beau palais pour le bonheur. J'ai toujours trouvé impossible qu'on s'estimât heureux d'un grenier, surtout quand on a vingt ans! Remercions Dieu, mon ami; il nous a protégés, et ce vieillard nous a bénis.

Gérard était taciturne. Il pensait que cette femme adorable, qui l'estimait pour son désintéressement, le repousserait avec horreur si elle savait la vérité, et ne verrait plus en lui qu'un escroc de la plus basse espèce. Il avait violé la parole donnée à un mourant; il avait manqué à sa propre conscience.

--Angèle, dit-il en essayant de sourire, si le baron Walter s'était trompé en me laissant cette fortune, si je découvrais qu'il m'a pris pour un autre!

--Eh bien, il faudrait te dépouiller pour cet autre; mais quelle vraisemblance! il ne s'est pas trompé!

--Aussi n'ai-je rien à craindre, conclut Gérard.

Un silence suivit cet échange de paroles. Peu de temps après, Angèle reprit:

--Je suis en train de te découvrir un défaut, Gérard.

--Oh! si tu n'en vois qu'un, tu ne vois rien.

--C'est que celui-là est capital. Tu aimes l'argent.

--Moi! s'écria l'artiste qui sentit le froid de la peur le pénétrer jusqu'aux os.

--Oui, tu es avare. Je remarque que tu dépenses avec peine, et que tu enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas toucher.

--Quelle plaisanterie! dit Gérard. Je le jetterais bien plutôt par les fenêtres, ce million-là.

--Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.

Ces entretiens se renouvelaient fréquemment. Angèle s'étonnait et riait parfois des allures embarrassées de son mari en présence de sa nouvelle fortune. Elle attribuait à une inexpérience, à une sorte de pudeur de nouvel enrichi ce qui tenait à d'autres sentiments. Elle en riait; mais parfois elle s'en alarmait: elle se demandait si cette âme d'artiste n'était pas tout simplement une âme de thésauriseur. Ses craintes, à cet égard, au lieu de diminuer, augmentèrent encore quand elle vit, au bout de quelque temps, que Gérard affectait dans sa toilette, dans tout ce qui tenait à lui personnellement, une simplicité, une sorte d'abandon, réservant tout le luxe pour sa femme; et quand elle remarqua, parmi ses papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait à des placements, entretenant avec des agents de change de Paris une correspondance fort active.

L'humeur de Gérard changeait aussi beaucoup. Plus d'abandon, de douce intimité. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le faisaient bondir. Il prétendit que c'était à cause de leur timbre criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le timbre n'y faisait rien.

Après trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie quand le baron Walter lui demandait sa bénédiction, eût fait pitié. Angèle, triste, fière dans ses désillusions, cachant ses blessures et ne laissant pas paraître de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu, en était arrivée à craindre pour la raison de Gérard, tant elle trouvait d'agitation, de fièvre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous le remords. Il avait honte de lui et, en même temps, il se sentait attiré, fasciné par cette fortune dont il n'osait se séparer. Il avait résolu de la doubler en peu de temps par des spéculations, s'imaginant qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact, tout en l'ayant préalablement utilisé pour s'enrichir lui-même; mais ses spéculations n'étaient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de gagner, et alors à l'angoisse de se sentir contraint de restituer à la première apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il ne pourrait pas même rendre intacte une fortune qu'il avait intentionnellement volée.

Tels étaient la situation d'Angèle et de Gérard, et le supplice de ce dernier quand, un beau jour, il résolut d'en finir avec ses remords et, au besoin, avec la vie.