‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 12 sur 35 · VI

VI

Où la vertu n'obtient que ce qu'elle mérite.

Le courage manquait à Gérard, précisément à l'heure où il semblait logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu devant lui le temps nécessaire pour aller en Amérique et en revenir, et qu'il n'était pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque Gérard n'avait pas reçu la visite de l'héritier, et que sa retraite à lui, Gérard, dont il n'avait pas fait un mystère impénétrable, n'avait pas encore été troublée, tout portait à croire que l'héritage lui était bien et dûment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes à rendre.

Pourtant jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilité excitée, irritée par la pensée perpétuelle de l'acte honteux qu'il avait commis, était arrivée à un paroxysme qui le précipitait dans des abattements et dans des désespoirs terribles au moindre choc extérieur. Angèle avait peur de lui. Hâve, les cheveux en désordre, les vêtements négligés, craignant de dépenser, pour se vêtir, la fortune indûment acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune démarche pour se dépouiller de cet héritage et ne voulant pas le garder, Gérard se sentit au fond de l'abîme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angèle un vague effroi mêlé d'un peu de mépris.

C'était à la fin du dîner; les deux époux étaient silencieux l'un devant l'autre. Gérard comptait sur ses doigts. Angèle soupirait en le regardant.

--Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystère? Est-ce un crime? une faiblesse? mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?

--Non, je calcule.

--Je n'ai pas épousé un artiste, se disait-elle avec découragement, mais un banquier.

--Vous avez épousé un millionnaire, madame, dit gravement et bêtement Gérard.

--Eh! qui vous parle de votre million? qui songe à vous le disputer? En vérité, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en m'associant à votre fortune.

Ces mots furent prononcés avec une ironie stridente.

Gérard, si absorbé qu'il fût, ne s'y trompa point.

--Pardon, Angèle, répliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux. Je ne suis pas habitué à manier une fortune pareille...

--Prenez un intendant, mon ami, un comptable, qui vous voudrez; débarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou bien, si vous ne pouvez pas porter le fardeau de nos deux fortunes, prenez la vôtre, laissez-moi la mienne, et séparons-nous.

--Nous séparer! c'est vous, c'est toi, Angèle, qui as prononcé ce mot pour la première fois!

--Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer presque à m'épouser. Il est bien juste que vous ayant enchaîné, je vous délivre.

--Me délivrer! tu ne sais pas ce je ferais de ma liberté.

--Vous ne pouvez pas en faire un plus mauvais usage que celui que vous faites aujourd'hui de votre prison.

--Vous êtes cruelle, madame.

--Moi! je suis juste. On dirait, mon ami, que nous jouons un proverbe: _le Savetier et le Financier_. Depuis que vous avez un trésor vous ne chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons. Elles n'étaient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'était pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est à faire périr d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un personnage d'Hoffmann. Il a vu deux êtres qui paraissaient ou qui voulaient s'aimer.--Vite, a-t-il dit, troublons cette joie!--Il a réussi. Dites donc, Gérard, est-ce que le baron n'aurait pas laissé par mégarde quelque héritier auquel vous pourriez repasser l'héritage?

Gérard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et sortit de la salle. Angèle ne put retenir une larme en le suivant des yeux.

--Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...

Quant au malheureux musicien, il courut dans le jardin.

--C'est fini! c'est fini! répétait-il à chaque pas, je n'ai plus qu'à mourir. Le mépris de moi-même, le mépris d'Angèle, c'est trop. Je ne veux plus de la vie au prix de cette torture.

Quand la course l'eut un peu calmé, il monta dans sa chambre, s'y enferma, et se tenant la tête dans les deux mains, il essaya de réfléchir.

--Avant de mourir, se dit-il, il faut que je répare ma faute; mais comment? Où trouver cet insaisissable Rosenheim? Et quand je l'aurai trouvé, où rencontrer l'héritier véritable, s'ils ne se sont pas vus? Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas même de la part que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout à la maison de jeu. Je jouerai tout. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu'à me tuer. Si je gagne, je dépose intacte toute la somme que j'ai reçue, j'envoie le reste à ma mère, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au bout... Mais Angèle! écrivons-lui d'abord la vérité. Quand je serai mort pour l'honneur, elle excusera peut-être le crime commis pour l'amour. Gérard, un peu calmé par cette résolution, écrivit, en effet, une longue lettre à sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers détails; il n'omit rien de ses tentations, de ses troubles, de ses remords. Quand il eut achevé cette lettre humide de ses larmes, froissée par ses baisers, il la cacheta, la plaça sur la cheminée, d'une façon apparente, prit une paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession, et sortit.

En passant sous les fenêtres d'Angèle, il vit de la lumière.

--Elle pleure peut-être, dit-il, va! tu deviendras libre, tu seras veuve encore une fois; j'aurai été un mauvais rêve dans ta vie. Mais on sort des rêves. La réalité seule ne cède qu'à la mort. Adieu! adieu!

Et il envoyait les baisers les plus ardents à la fenêtre éclairée.

Il n'était que huit heures du soir. Gérard se rendit à la station voisine, et à neuf heures le chemin de fer le déposait à Bade. Il se précipita vers la maison de conversation, entra, en heurtant tout le monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa préoccupation, voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et tira un de ses pistolets qu'il plaça sur la table.

--Prenez donc garde, monsieur, vous vous trompez, lui dit à l'oreille un de ses voisins.

--Vous croyez, répondit Gérard, qui remit avec le plus beau sang-froid son pistolet dans sa poche, et tira, sans se tromper de nouveau, le portefeuille qui renfermait sa fortune.

--Diable! il paraît que vous êtes en fonds aujourd'hui, s'écria une voix derrière lui.

Gérard tressaillit, se retourna, et reconnut le journaliste au keepsake.

--Vous ici? demanda-t-il.

--Parbleu! vous y êtes bien! La saison n'est pas finie; nous avons encore au moins huit jours. Je viens tenter la chance avec le prix d'un second volume que j'ai promis. Mais, si je perds, je suis bien décidé à m'en tenir là, d'autant plus que les éditeurs commencent à se blaser sur les souvenirs des eaux.

--Eh bien, mon cher ami, dit Gérard, mettez-vous à côté de moi et tentons la fortune de concert.

--Oh! vous! vous pouvez perdre, reprit le journaliste en s'attablant, car il paraît que vous vous noyez dans le Pactole! Avez-vous lu le beau feuilleton que j'ai fait sur votre mariage, sans vous nommer tout à fait, bien entendu? car moi je ne suis pas de ces chroniqueurs comme il y en a tant; je suis discret. Je ne nomme jamais les héros des histoires que je raconte.

--Eh bien, si vous restez jusqu'à la fin de la nuit, je vous promets une histoire fort intéressante pour votre prochain courrier, dit Gérard en souriant.

--Ah! bah! un scandale?

--Non, une expiation! vous verrez. Mais, silence! laissez-moi faire mon jeu!

Et Gérard prit quelques billets de mille francs qu'il déposa devant lui.

--A propos, lui dit encore le journaliste, j'étais tantôt à l'hôtel d'Angleterre, quand on vous a demandé. Le maître de l'établissement était d'abord fort embarrassé pour donner votre adresse. Mais il s'est rappelé que vous aviez loué le château de X*** pour passer votre lune de miel, heureux gaillard!

Gérard avait pâli affreusement. Par un mouvement rapide, il amena à lui les billets de banque qu'il éparpillait sur la table, comme s'il eût craint que les regards des assistants ne les missent en feu.

--Ah! on m'a demandé! balbutia-t-il en cherchant sa salive et comme s'il étranglait.

--Oui, deux voyageurs.

--Deux voyageurs! un Allemand peut-être!

--Ma foi, oui, un Allemand; il s'est nommé, je crois; il s'appelle Ros...

--Rosenheim, s'écria Gérard en se dressant tout à coup.

--C'est, en effet, ce nom-là!... Mais, qu'avez-vous donc? Eh bien, vous ne jouez pas?...

Gérard écartait la foule et sortait du salon sans entendre. Quand il fut dehors, il chancela et fut obligé de s'asseoir sur les marches du perron.

--Il est arrivé, disait-il; voilà l'expiation! Eh bien, j'aime mieux qu'il en soit ainsi. Je serai plus libre de mourir, quand j'aurai tout restitué.

Après quelques minutes de repos, il rassembla tout son courage et parvint en se traînant, en s'arrêtant à chaque pas, en s'appuyant aux murailles, jusqu'à l'hôtel d'Angleterre. Le même maître d'hôtel, qui lui avait donné, quelques semaines auparavant, une si violente émotion, vint encore, avec le même sourire, au-devant de lui.

--M. Rosenheim! hurla Gérard qui s'était préparé, pendant toute la route, à articuler ce nom.

--Il est ici, monsieur, répondit l'infaillible maître d'hôtel.

--Conduisez-moi vers lui, murmura le pauvre artiste qui craignait de tomber raide mort.

--Ah! M. Rosenheim! ce voyageur arrivé de France! Je confondais avec un autre, reprit le prototype du maître d'hôtel. Il était ici il y a une demi-heure; mais comme il a appris que M. Gérard, son ami, n'habitait plus Bade, il a pris le premier convoi du chemin de fer, et maintenant il doit être arrivé à X..., où ils avaient hâte d'arriver.

--M. Rosenheim n'était pas seul, n'est-ce pas?

--Non, monsieur, ils étaient deux.

--C'est bien cela, se dit Gérard qui se dirigeait vers la porte. Il avait avec lui un jeune homme?

--Je n'ai pas vu ce jeune homme, mais j'ai vu une dame... peut-être madame Rosenheim!

--Une femme! c'était une femme que je volais et que je ruinais, pensa le pauvre artiste avec un mouvement d'horreur. Je suis souffrant, monsieur, et je crains de n'avoir pas la force de me rendre à la station; veuillez me faire conduire.

--Précisément, monsieur, voilà les voyageurs qui partent.

Quelques minutes après, Gérard était à la station, et prenait le chemin de fer qui le ramenait chez lui.

Quand il eut quitté le convoi, au village de ***, et quand il aperçut de loin le château où M. de Rosenheim l'attendait sans doute, le courage, qui semblait l'abandonner, lui revint tout à coup comme par enchantement.

--Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lâcheté, mais je vais la réparer. Probablement l'arrivée de ces étrangers a tout appris à Angèle, si la curiosité ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas lu ma lettre. Quand j'aurai remis à ce Rosenheim et à cette femme la fortune qui leur revient, je demanderai pardon à Angèle, et j'accomplirai ma résolution. Mais la seule façon de lutter contre le mépris, c'est d'être inflexible envers moi-même, et de ne pas craindre de m'humilier par un aveu... Avouer? est-ce que je puis faire autrement? Ah! j'éprouve, à l'approche de l'expiation, un bien-être, un apaisement! L'honnêteté est donc quelque chose!

Tout en parlant, Gérard s'avançait à grands pas. Il regardait avec attendrissement cette maison où il avait pensé trouver tant de bonheur, où toute sa vie, toute son ambition étaient concentrées. Il lui semblait que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la façade, comme si elle la couvrait déjà de deuil.

--Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angèle, oui, pendant quelque temps, parce qu'elle m'a aimé et qu'elle me plaindra. Et puis parce que le noir lui va bien! Mais peu à peu, elle m'oubliera. Qui sait? elle se remariera encore! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira: Il méritait d'être un honnête homme, mais la vanité en fit un coquin! Et ce sera tout. Personne ne me pleurera, excepté, là-bas, ma mère.

Il était devant une barrière en bois qui fermait l'entrée du parc.

--Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin.

Il arriva, par une allée couverte, jusqu'au château. La fenêtre d'Angèle n'avait plus de lumière.

--Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Aurait-on respecté sa retraite? ou plutôt, n'est-elle pas dans ma chambre occupée à lire ma lettre de ce soir? Après tout, il est bien tard; Rosenheim n'a peut-être pas voulu nous déranger à minuit; il pensait bien que je ne lui échapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons; et, au point du jour, j'irai trouver Rosenheim.

--D'où venez-vous donc, mon ami? lui demanda tout à coup une voix argentine, au-dessus de sa tête.

Gérard leva les yeux. Angèle était à sa fenêtre. Elle avait éteint la lumière, afin de le mieux guetter sans doute. Il trouva, aux douces paroles de sa femme, un effroyable accent d'ironie.

--D'où je viens? dit-il: de me promener.

--Pourquoi sortir si longtemps, si tard, et nous exposer à des inquiétudes? continua Angèle avec la même douceur. En votre absence, il nous est venu des hôtes.

Gérard sentit son sang lui monter au cerveau:

--Je vais être frappé d'apoplexie, pensa-t-il; tant mieux, cela évitera toute explication.

--Eh bien, vous ne répondez pas, monsieur, continua Angèle. Hâtez-vous, car nos voyageurs sont fatigués, et je crains bien que dans quelques minutes vous ne puissiez plus leur parler; je les ai laissés dans la bibliothèque.

Gérard ne s'appartenait plus. Il n'avait plus de volonté. Une force invincible le poussait: il entra, gravit l'escalier comme un automate en faisant retentir les marches sous ses pas, et il arriva devant la porte de la bibliothèque; là, il se dit tout bas:

--Dieu ne veut pas que je meure avant la honte. Que sa volonté soit faite!

Puis, poussant la porte entr'ouverte, il entra.

Une exclamation joyeuse et un cri retentirent à la fois. Une femme se précipita dans ses bras:

--Gérard! mon enfant! comme tu as tardé! lui dit-elle.

--Ma mère! vous ici? s'écria Gérard, qui sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.

--Oui, moi, qui ai voulu accompagner M. Rosenheim.

A ce nom, Gérard baisa convulsivement le front de sa mère, et se tourna vers le terrible M. Rosenheim.

C'était une honnête figure d'Allemand, au menton carré, aux joues rondes, aux cheveux grisonnants, aplatis sur les tempes. Si jamais la vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque pareil. Gérard voulut s'avancer, il était blême, ses lèvres s'agitèrent sans qu'il pût dire un mot.

--Remettez-vous, mon cher monsieur, dit M. Rosenheim, en lui serrant les deux mains. Nous commencions à craindre de ne pas vous embrasser ce soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible voyage... d'autant plus que mon voyage était inutile. Ah ça! expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a découvert que vous étiez son fils...

--Son fils, dit Gérard, qui se sentit touché par une étincelle électrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.

--Oui, son fils, ajouta madame Gérard en s'avançant. Tu ne m'as jamais parlé de ton père, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi j'avais changé mon nom de théâtre, celui que je portais quand je jouais à Francfort. Je croyais que le passé était à jamais derrière nous. Je ne pensais guère qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...

--Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystérieux; mais je suis bien son fils, n'est-ce pas ma mère? n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux Rosenheim sourit sans répondre; il semblait dire: demandez à votre mère. Madame Gérard renouvela ses protestations, et en quelques mots mit son fils au courant. Quant à celui-ci, écrasé, épuisé d'émotions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il faisait des efforts inouïs pour retrouver son sang-froid.

--C'est égal, dit le vieil Allemand, c'est mal à vous, mon ami, de n'avoir pas écrit à votre mère que vous saviez tout, que monsieur Walter était mort, et que vous héritiez. Vous me laissez ma part dans un coin, et puis bon voyage! Vous partez sans me dire où vous allez. Ah! les amoureux! les beaux égoïstes! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon ami, que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver madame votre mère, et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en vous désignant presque, je n'aurais jamais été sur la voie: je m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai madame votre mère; elle m'avoua tout, et nous voilà.....

--Ah! mon ami! ah! ma mère! si vous saviez quelle joie! Pourquoi ma femme n'est-elle pas là?

--Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi; elle t'a cherché dans toute la maison, dans ta chambre.....

--Dans ma chambre? interrompit Gérard qui se souvint de sa lettre d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant sur la cheminée la lettre non ouverte, le cachet intact.

--Dieu soit loué, dit-il en tombant à genoux et en joignant les mains avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon coeur.

Il se releva comme un ressuscité. La vie, une vie nouvelle l'envahissait par tous les pores. Après avoir embrassé mille fois sa mère, causé et fumé avec M. Rosenheim, il alla doucement frapper à la porte de sa femme.

--Qui est là? dit Angèle.

--Un coupable, un suppliant qui est à genoux, et qui va se tuer si tu ne pardonnes pas au plus sincère repentir.

Il entendit un bruit de verrou. Angèle ouvrit la porte, et, à demi vêtue, se jeta dans ses bras.

--Tu es guéri, lui demanda-t-elle, bien vrai?

--Regarde! et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis doigts de sa femme.

Le lendemain, comme un gai rayon du soleil entrait dans la chambre:

--Voyons, dit la jeune femme, me raconteras-tu le sujet de ta mélancolie passée, de ta sombre humeur?

--C'est impossible, balbutia Gérard.

--Pourquoi? Il n'y a qu'une infidélité que tu ne puisses pas m'avouer.

Gérard eut une vision. Il lui sembla que le moyen de racheter sa faute et de s'attacher invinciblement à jamais le coeur d'Angèle, c'était de tout lui avouer. Il eut la noble confiance de lui raconter tout.

--Ce n'est que cela, dit Angèle qui avait pourtant pâli un peu à ce récit. Comment! je pouvais te perdre! comment! cette nuit même! Oh! tu ne m'aimais pas. Si, au contraire, je te pardonne ta vilaine action, parce que tu m'aimais et que tu voulais mourir. Va! ne crains pas que je te reproche jamais cette faute; tu as souffert, tu as lutté; c'était moi qui, par mes coquetteries, te poussais à l'abîme.

Et Angèle attendrie serra avec force son mari contre son coeur. Quelques instants après:

--A quoi tient la vertu? reprit-elle en souriant. Dire que je pouvais être la femme d'un coquin!

[Illustration: Angèle ouvrit la porte et se jeta dans ses bras.]

--Dites la veuve!

Gérard et Angèle furent-ils heureux? eurent-ils beaucoup d'enfants? Je l'ignore; mais je le présume. Il y a quelques semaines, Angèle, m'a-t-on affirmé, disait avec la coquetterie d'une Parisienne ennuyée d'être heureuse à une de ses amies qui vantait les mariages d'argent:

--Ah! la vie est une série de déceptions; il n'y a pas de joie complète. On croit faire la fortune d'un pauvre artiste sans le sou, et on épouse un millionnaire!

Je connais beaucoup de femmes à Paris et ailleurs qui ne craindraient pas d'affronter cette déception.