‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 23 sur 35 · X

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Où les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant plus.

Tout allait donc sur un rhythme violent dans la principauté; mais l'illusion, loin de décroître, allait en augmentant, et la popularité de Bonifacio avait atteint des limites qui défiaient l'ingratitude. Quant à Marforio, il commençait à vouloir ménager le bon Dieu, dans ces expériences, et se promettait toujours de ne plus tant empiéter sur ses priviléges, dans la crainte d'exciter à la fin son dépit. Ce sentiment était si naïf de la part du bon docteur, qu'on ne saurait y voir un blasphème.

Hélas! Marforio ne se doutait guère que l'impuissance et la vanité de la science allaient lui être démontrées d'une façon terrible par un ignorant!

Un matin, le docteur venait de pénétrer, avec l'air radieux qui ne le quittait plus, dans la salle du trésor, pour procéder à ses importantes fonctions, quand tout à coup il en sortit en poussant un grand cri, et il vint tomber à la porte des appartements de Lorenzo.

L'héritier présomptif, dont le mariage n'avait pas augmenté les occupations et qui avait toujours beaucoup de loisirs, se préparait à sortir avec Marta pour une exploration botanique; il continuait à se perfectionner dans l'étude des simples; comme si ce dût être le meilleur moyen d'apprendre à gouverner les hommes!

Le docteur était étendu par terre sans mouvement. Marta l'aperçut la première et se précipitant sur lui essaya de le soulever, de lui faire respirer des sels, tout en pleurant et en interrogeant par des paroles entrecoupées Lorenzo, qui n'en savait pas plus qu'elle.

--Mon père, mon père, disait-elle en sanglotant, qu'avez-vous? Que vous est-il arrivé?

Marforio se remit peu à peu, et comme Lorenzo avait appelé des valets pour le transporter, il fit signe à son gendre qu'il voulait être seul avec lui. Quand tout le monde se fut éloigné:

--Ah! mon cher Lorenzo, lui dit-il en soupirant, mon dernier jour est arrivé.

--Que s'est-il donc passé? Est-ce une disgrâce?

--Vous l'avez dit, une disgrâce, mais la plus cruelle, la plus inattendue, la disgrâce de la science; je suis déshonoré, je n'ai plus qu'à mourir.

--Vous m'effrayez, dit Lorenzo, qui pensa au fameux système, parlez vite.

--Eh bien! mon enfant, oh! je n'y survivrai pas! Un horrible complot a été tramé contre le prince, contre le ministère et contre moi. On était jaloux de ma gloire.

--Parlez! docteur, parlez!

--Je viens d'aller, selon l'obligation que je me suis imposée, et à laquelle, vous le savez, je n'ai jamais manqué, pour placer les cervelles dans les crânes. J'avais pour aujourd'hui un si beau projet!

--Eh bien! demanda Lorenzo, tout haletant d'impatience!

--Eh bien! je trouve comme d'habitude la porte hermétiquement fermée, rien extérieurement n'annonce l'horrible découverte... J'entre.

--Après! Voyons! Dépêchez-vous.

--Je vais droit à la table où se trouvent les bocaux et...

--Quoi donc? mon Dieu!

--Et je ne trouve plus rien; les bocaux sont vides.

--Même celui...

--Oui, même celui qui avait l'honneur de contenir la cervelle de Son Altesse.

--Vous avez peut-être mal vu, balbutia Lorenzo, qui se sentait pris d'épouvante et qui se retenait au bord de l'abîme.

--Oh! j'ai bien cherché! Alors j'ai compris que c'en était fait de ma gloire, et j'ai cru que j'allais mourir! Oh! mon ami, continua Marforio en tombant dans les bras de son gendre, on va croire que j'étais un charlatan. Voilà mon expérience manquée, mon système devenu la risée des ignorants.

Lorenzo n'osait mesurer toute la profondeur du gouffre que ce vol insigne creusait sous ses pieds. Il entraîna le savant vers la salle du trésor. On fouilla dans toutes les armoires. Les bocaux étincelants, mais vides, semblaient rire, sous les rayons du soleil, aux angoisses des visiteurs. Lorenzo sentit ses genoux trembler; ce bon petit prince héréditaire pleurait sincèrement Bonifacio, et ne songeait guère à inaugurer son règne.

--Mon père, mon pauvre père, dit-il, en se couvrant le visage!

--Hélas! reprit piteusement Marforio, il ne se doute pas du malheur qui lui arrive.

La remarque avait un caractère si affreusement grotesque que Lorenzo surpris et choqué regarda son beau-père.

--Oui, continua le savant, il dort là bien tranquille, sans savoir qu'il ne retrouvera pas sa cervelle au réveil.

--Il dort, balbutia Lorenzo, c'est vrai.

--Parbleu! croyez-vous qu'il soit mort? repartit Marforio, qui trouvait dans cette faible contradiction un petit élément de réconfort.

--Mais s'il vit, tout est sauvé, s'écria le bon prince, qui ne songeait qu'à ses craintes filiales.

--Il vit, tous les ministres vivent; mais ne leur demandez ni réflexion, ni pensée, ni même une parodie d'intelligence; ils vivent comme des automates, sans parole distincte; ils vivront ainsi, quelques mois ou quelques années, je ne sais au juste; car je n'avais jamais pu faire cette dernière expérience.

--Venez! venez! Marforio, dit le jeune prince avec animation, tout n'est peut-être pas perdu.

On se rendit dans la salle où les ministres et le souverain avaient l'habitude de goûter leur sommeil sans conscience. En ouvrant la porte, on entendit un grondement sourd et rhythmé qui attestait l'ardeur avec laquelle les augustes personnages s'acquittaient de leur tâche et faisaient honneur au savant qui les endormait. Lorenzo soupira; ce ronflement candide était l'image de la confiance et de l'innocence. Bonifacio souriait: il s'était probablement endormi avec le sourire qu'il ne devait plus quitter.

Marforio et Lorenzo debout, graves, recueillis, réfléchissaient.

--Il me vient une idée, dit le docteur.

--J'en ai une aussi, ajouta Lorenzo avec un soupir: voyons la vôtre.

--Eh bien, tout peut encore se réparer. Mais quelques sacrifices sont nécessaires. Nous savons par les phénomènes qui se produisent depuis peu que les cervelles convenablement enlevées servent indistinctement aux premiers corps venus. Je vais aller trouver quelques pauvres diables que la pensée importune, des ambitieux qui visent au pouvoir, des philosophes qui rêvent le gouvernement. Je leur offrirai, moyennant une récompense, la possession de la puissance et des honneurs. Je leur ouvrirai le crâne, et j'apporterai ici des cervelles toutes neuves qui seront peut-être bien dépaysées d'abord, mais qui introduiront du moins de la variété dans le conseil.

--Oh! voilà assez d'expériences, dit Lorenzo. Voilà assez de tentatives et de tentations sacrilèges.

--Ah! mon gendre, reprit avec animation Marforio exalté par la perspective d'une nouvelle lutte scientifique, vous doutez de votre beau-père! Vous faites injure à son système!

Lorenzo aurait pu répondre qu'il y avait bien de quoi; mais il suivait avec trop d'attention un projet qui naissait et se développait en lui, pour attacher de l'importance aux récriminations et aux offres de Marforio.

--Pensez donc, mon prince, à l'immense avantage de cette nouvelle combinaison, disait le savant. Les ministres deviennent des passe-partout. Nous leur donnons les idées, je veux dire les intelligences nécessaires au bonheur de la principauté. Le gouvernement devient bien réellement le représentant de l'opinion, puisque, selon les circonstances, nous transvasons dans le crâne des ministres les cervelles des chefs de l'opinion, si ceux-ci consentent, bien entendu. Dès qu'une cervelle aura produit ce qu'on en attendait, on la rendra à son premier possesseur. L'État, pour peu que la mode de ce système prospère un peu, se fonde sur la participation de tous au pouvoir. Mais comme le peuple a besoin de s'habituer aux visages de ceux qui le gouvernent, et pour éviter la confusion des physionomies, autant que pour garder un décorum invariable, les cervelles passeront, mais les ministres ne passeront point.

Marforio, déjà consolé, se frottait les mains devant cette perspective et se voyait déjà le dispensateur de la vie sociale dans la principauté. Son bistouri devenait un sceptre.

Lorenzo, nous l'avons dit, suivait son idée et n'écoutait pas le docteur. Il pensait à Marta, et se rappelant les conseils que cette chère âme, que cette bonté vaillante lui avait donnés souvent, il concevait un projet hardi, qui mûrissait dans sa tête et qui le rendait de plus en plus grave, à mesure que la réalisation lui paraissait vraisemblable. Comme Marforio ne recevait pas de réponse et ne trouvait pas dans son gendre l'enthousiasme sur lequel il croyait pouvoir compter, il lui toucha le coude.

--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda-t-il.

--Je pense, dit Lorenzo avec une douce fermeté et un effort visible, que Dieu ne veut pas qu'on empiète davantage sur son domaine. En permettant qu'un ennemi attente à votre oeuvre, il nous avertit d'interrompre ces opérations, cette boucherie...

--Boucherie! s'écria Marforio indigné. Ah! mon gendre, vous ne méritiez pas ma fille!

--Excusez-moi, dit Lorenzo, je suis ignorant. Mais j'ai des devoirs à remplir comme prince et je veux les remplir. Tant que mon père a paru agir de sa propre volonté, j'ai dû m'incliner devant ses fantaisies, tout en les regrettant peut-être. Aujourd'hui je crois qu'il est de mon honneur et de l'intérêt de la principauté de me substituer à la pensée morte.

--Dites à la pensée absente et perdue; car enfin on les trouvera peut-être ces cervelles! Si nous les faisions afficher!

--Oh! Colbertini (car c'est lui qui a fait le coup, sans aucun doute), Colbertini doit avoir pris ses précautions. Le traître se sera vengé. Pourquoi ai-je oublié de lui demander la clef?

--Avouez aussi, mon prince, qu'on ne laisse pas la clef de sa maison à l'ennemi qu'on a chassé; vous voulez régner et vous débutez ainsi!

--J'ai eu tort, c'est vrai. Mais le moment est venu de tout réparer, et je sens que je suis à la hauteur de ma tâche. Marforio, promettez-vous de me seconder en toute chose, de garder le plus inviolable secret?

--Et je devrai renoncer à mes expériences? dit le savant avec tristesse.

--N'êtes-vous pas contraint d'y renoncer? De qui obtiendriez-vous l'autorisation de poursuivre vos épreuves? Si vous ne m'aidez pas, je laisse la curiosité, l'indignation publique s'informer et suivre leur cours. Et avec la perte de votre système, c'est l'honneur que vous perdez.

--Oh! sauvons l'honneur de la science avant tout! s'écria Marforio. Que faudra-t-il faire?

--Je vous l'ai dit: me garder le secret et m'aider à entretenir la principauté dans une illusion qui, j'en ai l'espoir, ne sera pas préjudiciable à ses intérêts.

--Oh! oh! l'appétit du pouvoir vous viendrait-il, mon gendre?

--Dites l'appétit du dévouement. Vous m'assurez que les corps étendus là peuvent vivre encore?

--Sans doute; puisqu'ils dorment, ils peuvent s'éveiller.

--Et en s'éveillant?

--Ils auront la même figure, la même allure qu'à l'ordinaire; seulement ce seront de belles têtes, sans cervelles. Pour quelques-uns, ce changement sera insignifiant.

--Et vous croyez qu'à moins de regarder dans la tête, on ne s'apercevra pas de... ce qui manque.

--Pourvu qu'on ne les interroge pas, le vide ne sera pas constaté.

--Eh bien, Marforio, réveillez-les; je penserai, j'agirai pour eux. Mais prenez bien garde que jamais personne ne se doute de la vérité. Il y va de notre honneur, peut-être aussi de la vie.

--Ma foi, mon gendre, cette nouvelle manière d'utiliser la péripétie que ce diable de Colbertini nous a ménagée me plaît assez. Vous allez voir si je suis à la hauteur de votre rôle. Par le Grand Albert, je jure de garder le secret.

Marforio s'approcha des ministres et de Bonifacio, et interrompit leur sommeil. Alors il se passa une chose effrayante, dont Lorenzo garda toujours une terreur profonde. Les corps se levèrent, s'habillèrent, marchèrent, bâillèrent, sourirent, se dilatèrent, ouvrirent la bouche comme pour parler, mais sans prononcer de parole. Le prince voulut prendre la main de son père; Bonifacio se laissa faire et sourit. Par un instinct machinal, le ministère se mit à la suite de son souverain, et ce cortège silencieux, marchant à pas comptés, en frappant les dalles de marbre de la galerie, se rendit à la salle à manger. C'était le premier travail ordinaire de la journée. Comme celui-là rentrait dans l'instinct animal, il fut ponctuellement rempli. Le déjeuner fut grave. Les valets regardaient et ne comprenaient rien à ce silence inaccoutumé. Depuis quelque temps surtout les réunions étaient fort bruyantes. Lorenzo, assis à la droite de son père, commençait sa comédie de prince et mentait pour la bonne cause; il se penchait respectueusement vers Bonifacio, paraissait en recevoir des ordres qu'il transmettait immédiatement.

Vers la fin du repas, une rumeur monta de la rue. Le peuple, secrètement soulevé par Colbertini et ses agents, demandait à voir son souverain. Le bruit avait couru qu'il était malade, mort peut-être, et que les manoeuvres de Marforio avaient compromis les jours d'un prince et d'un ministère qui étaient en train de conquérir la popularité.

Lorenzo prit son père par le bras, fit un signe à Marforio et se leva. Tout le ministère, mû comme par un ressort, se leva aussitôt. Les deux princes, suivis des ministres, s'avancèrent vers le balcon. Des acclamations frénétiques les accueillirent. Dès qu'un peu de silence put s'établir, Lorenzo demanda la parole.

--Chers amis, dit-il à la populace, mon père est trop ému de votre touchant témoignage de sympathie pour parler; il me charge de vous remercier en son nom, et de vous annoncer que tous vos voeux seront comblés.

Un frémissement de joie courut dans la foule. Marforio, placé derrière Bonifacio, le poussa légèrement par le haut du corps, et Son Altesse se pencha et salua. Immobiles et roulant de grands yeux, les ministres tenaient la droite et la gauche de leur souverain.

--Oui, continua Lorenzo, les réformes, longtemps ajournées, seront aujourd'hui même exécutées. Les rues vont désormais recevoir un éclairage qui fera du jour le clair de lune de la nuit. (Applaudissements.) Plus d'ordures sur le pavé! Les impôts sur les objets de consommation seront l'objet d'un examen, et tout fait espérer qu'ils seront incessamment abolis.

Les cris de _Vive Bonifacio_ se firent entendre; Marforio lui-même fut violemment acclamé. Quant à Lorenzo, on avait remarqué dans son accent, dans son attitude, une contrainte, un chagrin, qu'on interpréta comme du dépit, et l'on se dispensa de l'associer aux témoignages de gratitude dont le pouvoir était l'objet. Le jeune prince accepta ce premier mécompte comme un augure favorable.

--Tant mieux, dit-il, ils seront plus faciles à tromper.

Le cortège quitta le balcon et se dirigea vers la salle du conseil. Là chacun prit la place qui lui était habituelle. Lorenzo veilla à ce que les ministres ne manquassent de rien, et sortit avec Marforio, en fermant soigneusement la porte, et en ayant soin encore d'emporter la clef. Il poussa même la précaution plus loin. Il tâcha de faire trouver dans une caserne quelques soldats qui n'eussent pas oublié le maniement des armes et qui n'eussent pas vendu les fourniments de l'État, pour acheter des rubans à leurs fiancées; il les fit venir et leur dit:

--Son Altesse travaille et travaillera longtemps. Elle ne veut pas être dérangée; en conséquence, elle vous enjoint de poser une sentinelle à la porte de la salle du conseil. Vous devez empêcher par tous les moyens possibles, même par les armes, qui que ce soit de pénétrer dans l'appartement. Colbertini sera bien fin, ajouta-t-il intérieurement, s'il déjoue ces précautions.

Colbertini n'y songeait guère. La police fut mise à ses trousses; mais il ne faudrait pas conclure de l'inutilité des recherches qu'il se cacha avec, beaucoup de soin. Il avait suivi la manifestation quasi séditieuse dont il était l'instigateur. L'apparition de Bonifacio et de ses ministres au balcon du palais le terrassa.

--Décidément, se dit-il, il y a là-dessous du sortilège.

Il n'osa pas avouer la coupable spoliation qu'il avait commise. C'était un gros attentat, et il pouvait payer de sa tête la cervelle de Bonifacio. Il jugea plus prudent de devancer la justice du peuple, et il partit immédiatement pour la frontière, où l'attendait un capucin de ses amis, auquel il avait promis une part dans le maniement des affaires, si la trame qu'il avait ourdie aboutissait. Il avait eu soin d'envoyer en partant un petit paquet à Marforio. C'était une lettre avec une clef.

«Traître, disait la lettre, tu l'emportes! mais pas pour longtemps! Je vais armer contre toi toutes les foudres célestes. Prie le diable qui t'inspire de te faire échapper à la sainte inquisition.»

Marforio rit beaucoup de ce billet.

--Le sot! dit-il, il se prétend un homme d'État, et il se fâche! il s'avoue vaincu.

Lorenzo, brisé d'émotion, s'était empressé d'aller tout raconter à Marta.

--J'ai menti à la face de Dieu et des hommes, lui dit-il en la voyant, voilà mon métier qui commence. Ah! tu m'aideras de ta sagesse et de tes conseils.

--Je t'aiderai de mes prières et de mon amour, répondit Marta.

La lutte si courageusement entreprise par le prince héréditaire se continua le lendemain et les jours suivants, Dieu sait avec quelles terreurs, quelles précautions infinies, non-seulement sans que rien trahît l'effort généreux de Lorenzo, mais encore avec un succès qui dépassa ses espérances. Il levait, il couchait, il faisait boire et manger son père et les ministres; puis, quand il les avait tous convenablement mis sous clef, il travaillait avec Marta et, suivant les inspirations de leurs deux coeurs, il administrait.

Qu'il commît quelques fautes et que les illusions généreuses de son âme le fissent continuellement tomber dans des pièges et dans des erreurs énormes, je l'admets; mais il y avait une bonne volonté si active et une intention si droite que les fautes portaient en elles leur remède, et que le bien se produisait toujours. Lorenzo, bien entendu, laissait toute la gloire à son père, et le peuple continuait à ne lui savoir gré de rien, au contraire.

Une ère de prospérité commença pour les États de Bonifacio XXIII. Ce fut le plus glorieux moment de son règne. Ce fut à partir de cette époque que ses ministres et lui acquirent les titres dont l'histoire n'a jamais voulu rendre le dépôt. On trouvait à ces hommes sans cervelle tout le génie, toute la maturité qu'on leur eût refusés quelques semaines auparavant. La parfaite dignité avec laquelle ces automates de chair et d'os figuraient dans les cérémonies, ce qu'ils gagnaient en éloquence depuis qu'ils ne parlaient plus, et en sagacité depuis qu'ils ne pensaient pas, combla les voeux du parti des jeunes. Il s'était réjoui de la période bruyante, agissante; il se réjouit davantage encore de cette taciturnité. Bonifacio devint un politique, supérieur à Machiavel. Des sentences, auxquelles Lorenzo n'était pas étranger, commencèrent à circuler. Les uns affirmaient que l'empire du monde appartient aux flegmatiques; les autres se réjouissaient de ce que le règne des bavardages avait cessé. Comme Bonifacio était inabordable et comme il marchait toujours au milieu d'une haie de serviteurs dévoués, il devenait impossible de lui parler. Pourtant des mots profonds et sublimes lui furent attribués. Lorenzo se mettait l'esprit à l'envers pour les inventer.

Sans qu'on touchât à une seule des libertés dont le peuple avait cru jouir jusque-là, parce qu'il les avait gaspillées, l'ordre s'établit peu à peu. Une émulation singulière se manifesta entre le prince et ses sujets. Chacun voulut travailler, puisque le chef de l'État travaillait. Au bout de six mois, Bonifacio passait la revue d'une jolie petite armée, équilibrait les budgets autrement qu'en se servant de quelques belles phrases comme balanciers, encourageait les affaires sans faire tort aux travaux intellectuels, et réalisait... tout ce qu'il n'avait jamais rêvé.

Cette prospérité emplissait de joie et d'un secret orgueil le coeur de Lorenzo.

--Mon gendre, vous êtes un grand homme, lui disait Marforio, un peu moins présomptueux depuis sa déconvenue.

--Que je suis heureuse de t'aimer! lui disait Marta.

--Et quand je pense que le public attribue tout cela aux gros corps qui digèrent là-bas, reprenait le savant.

--Tant mieux, ajoutait Lorenzo en souriant. J'ai tous les profits du pouvoir sans en avoir les inconvénients; je fais le bien et je n'ai pas de louangeurs à récompenser.

Marforio était plus ménagé que Lorenzo par l'ingratitude. On allait même jusqu'à lui attribuer, sinon tout le bien qui s'accomplissait, du moins l'initiative féconde dont on recueillait maintenant les résultats. Mais peu à peu, à mesure que la satisfaction publique s'augmentait, Bonifacio devenait le seul objet d'estime et d'amour. Ce bon roi, si paternel et si recueilli, cette pensée mystérieuse, qui se manifestait par des bienfaits, était l'objet d'un culte qui variait ses formes sans s'épuiser jamais. Les monuments en l'honneur du souverain, les statues, avec ou sans robinets d'eau, décorèrent la capitale.

Quant à Lorenzo, c'était à peine si l'on se rappelait son existence. On n'en parlait que comme d'un jeune prince naïf qui avait fait un sot mariage. Car les peuples les plus démocrates pour eux-mêmes adorent l'aristocratie des unions princières, et sont humiliés d'une mésalliance de leurs chefs, faite souvent pour leur gloire. Ce bon jeune homme, si pur et si poétique, passait pour un nigaud. Il en riait et trouvait une satisfaction véritable et piquante dans cette injustice qu'il avait cherchée. Sa piété filiale, qui n'avait pas de dédommagement à recevoir du côté de son père, s'excitait et s'alimentait encore; et n'ayant ni flatteurs pour corrompre ses inspirations, ni rivaux pour défier son zèle et le porter aux prouesses dangereuses, il continuait à faire le bien tranquillement, loyalement, saintement, pour la seule joie de faire aimer son père et d'être aimé de Marta qui, de son côté, ne restait pas étrangère à l'accroissement de la population et à la consolidation de la dynastie.

Les bons rois devraient être immortels. Mais c'est une question de savoir si la perpétuité ne corrompt pas les plus précieuses vertus, et si les peuples qui se fatiguaient d'Aristide ne se révolteraient pas à la fin contre un souverain immuable dans sa justice comme dans sa durée. Les nations ont un faible et une tendresse pour les princes qui sont bons diables; on n'a jamais entendu dire qu'elles en aient choyé, sous le prétexte qu'ils étaient bons dieux.

Bonifacio XXIII semblait assuré de vivre longtemps, surtout depuis qu'il ne vivait plus, je veux dire depuis que le souci de son intelligence n'effleurait plus l'ombre de son corps; mais, et c'est ici que la fragilité de la science se montre avec éclat, toutes les conjectures de Marforio furent déjouées, et l'on remarqua avec stupeur dans l'intimité du château que la santé de Son Altesse et la santé de Leurs Excellences les ministres déclinaient rapidement. Rien n'était pourtant changé dans la régularité des fonctions automatiques de ces illustres personnages: ils faisaient leurs quatre ou cinq repas par jour avec la même abondance et la même exactitude. Leur sommeil et leurs promenades n'étaient point troublés; ils végétaient dans cette locomotion somnambulique, sans chagrins, sans douleurs. Mais, en dépit de l'excellente hygiène à laquelle ils étaient soumis, on vit leurs yeux s'entourer d'un cercle de bistre, leurs joues devenir creuses, leur taille se courber, leur démarche se ralentir. Marforio crut d'abord à un malaise passager. Mais il comprit bientôt que la mort allait le vaincre, et que sa présomption scientifique était sur le point de recevoir un conseil de modestie.

Lorenzo pressentit ce dénoûment sans douleur; non pas que l'ambition de succéder à son père altérât ses sentiments de tendresse filiale; mais depuis longtemps il portait le deuil secret de Bonifacio, et cet automate sans parole et sans amitié, qui buvait et qui mangeait à côté de lui, lui paraissait une effigie de son père, mais n'était plus son père.

Tout ce qu'on peut déployer de ressources ingénieuses pour prolonger la vie, Marforio l'essaya en faveur du prince et de ses ministres.

--C'est monstrueux, disait-il, ces coquins-là ont fait un pacte avec Colbertini. Puisqu'ils ne pensent plus, de quoi diable peuvent-ils mourir?

Ils mouraient précisément de ne plus penser, et c'était là ce que ne voulait pas reconnaître Marforio. Il avait peine à admettre que la matière, pour s'épanouir et pour durer, eût besoin de l'intelligence; il ne comprenait pas qu'il y a dans l'idée, dans la vie morale, un foyer, la vie même; et de même qu'on voit des corps chétifs se maintenir et persister longtemps au seuil de la tombe, parce que l'énergie de la volonté ou de l'imagination fait peur en quelque sorte à la matière et à la mort, de même on voit les corps les plus robustes s'affaisser et dépérir quand la flamme intérieure ne les soutient et ne les illumine pas.

Bonifacio n'était qu'un cadavre animé, un de ces sépulcres blanchis et mis à neuf dont parlent les Écritures. Ses ministres ne valaient pas mieux.

Marforio se désolait et se démenait; dans les rares circonstances où l'exhibition publique du gouvernement était une nécessité, on fardait Son Altesse et Leurs Excellences; mais ce petit mensonge, ce masque était une ironie de plus et n'empêchait pas l'active décomposition de s'attaquer à ces hauts et puissants personnages.

Le peuple, quand il apercevait son souverain, criait à tue-tête: _Vive Bonifacio_. Mais si la voix du peuple est la voix de Dieu, elle n'était pas, en tout cas, la réponse du ciel aux questions que s'adressait le docteur.

Au bout de quelques mois, tous les fards, tous les cosmétiques furent impuissants à dissimuler les ravages de la décrépitude. Lorenzo, qui craignait que dans le premier moment de sa douleur la nation ne se portât à quelques excès contre Marforio, faisait répandre le bruit de l'indisposition, puis de la maladie du prince. Les églises furent alors assiégées. On brûla des cierges à tous les saints du calendrier, ce qui n'était pas trop. On fit des pèlerinages à quelques endroits de plaisance où des industriels avaient établi de pieuses guinguettes. Des charlatans s'offrirent avec des remèdes héroïques. On supplia dans des adresses éloquentes le _père du peuple_ de moins travailler. Le parti de l'avenir, qui s'était un peu débandé, se réorganisa et lança contre Lorenzo des brochures et des manifestes, en accusant ce jeune homme égoïste de laisser tout le soin des affaires à son père.

--Ah! les nigauds, disait Marforio, dont l'humeur s'aigrissait visiblement et qui jurait de ne pas survivre à l'échec de son système, ils ne savent pas ce qu'ils disent, et quand ils sauront que c'est vous, mon gendre, qui avez tout fait, tout gouverné!

--Ils ne le sauront jamais, répondait Lorenzo; puis-je avouer, pouvons-nous avouer que nous les avons trompés?

Un matin, les cloches sonnèrent un glas funèbre. C'étaient de belles cloches neuves qui venaient d'être installées et qui passaient pour un cadeau de Bonifacio. Tous les habitants éclatèrent en sanglots et ne remarquèrent le doux son des cloches que pour dire avec désolation que leur souverain ne les entendrait pas.

Quelques heures auparavant, Son Altesse était passée de vie à trépas, sans douleur. Le cadavre était hideux à voir, tant la matière se hâtait de se dissoudre. Mais Bonifacio fut enterré, avec son sourire qui ne l'avait plus quitté.

Les ministres ne valaient guère mieux. Il en mourut un en même temps que le prince; les autres suivirent dans la semaine, comme des serviteurs fidèles. On n'annonça qu'en plaçant des intervalles entre chaque décès cette fin du gouvernement modèle.

Je ne vous décrirai pas les magnificences relatives des funérailles qui furent faites à Bonifacio. Ce fut une date mémorable, et comme les grandes douleurs ne vont jamais sans de grands tiraillements d'estomac, il y eut des repas splendides qui faisaient croire, au premier aspect, que la principauté célébrait une noce.

Lorenzo, pâle et triste, comme jamais prince héréditaire ne le fut au convoi de son prédécesseur (ce dernier fût-il son père), conduisait le sinistre cortège. Marforio, comme premier ministre, était contraint d'y assister; mais, à vrai dire, ce fut ce jour-là que sa charge lui pesa le plus, ou, pour mieux dire, qu'elle lui pesa véritablement. Car c'était quelque chose de plus qu'un prince, fût-il Alexandre, ou César, ou Bonifacio XXIII, qu'il voyait enterrer, c'était tout l'effort de la science, toute la découverte, toute l'oeuvre de son génie. Le pauvre savant se disait bien en manière de consolation:

--Si l'infâme Colbertini n'avait pas enlevé les cervelles, peut-être eussent-ils vécu!

Mais il y avait dans ce regret la condamnation même de son système. Car, du moment que les cervelles soutenaient le corps, elles n'en étaient plus l'agent destructeur et pernicieux.

Lorenzo ne fit pas sentir à son beau-père la contradiction formelle qui existait entre ses théories et ses soupirs; il était lui-même aux prises avec de sérieuses difficultés qui allaient mettre encore une fois son courage à l'épreuve.

Le lendemain des funérailles, des placards séditieux furent trouvés apposés au coin des rues, entre les images de la bonne Vierge qui étaient au-dessus et les tas d'ordures qui étaient au-dessous. Dans ces affiches on protestait contre l'élévation de Lorenzo au trône occupé par ses pères. On ne proposait pas à la principauté de se passer de souverain; c'eût été un moyen trop radical et qui ne pouvait venir à la pensée du parti de l'avenir fortement imbu du passé; mais, selon la mode antique des petits États d'Italie, on proposait d'aller patriotiquement offrir l'argent, les récoltes, les soldats et tous les autres biens de la principauté à un vieux souverain étranger, qui, n'ayant absolument aucun droit à l'héritage de Bonifacio, se montrerait sans doute reconnaissant de celui qu'on lui accorderait.

Colbertini était pour quelque chose dans la rédaction de ce programme. Depuis qu'il était tombé du pouvoir, cet homme d'État était regardé comme infaillible; cette erreur est assez commune. Ajoutez qu'il était émigré, et que les peuples, sans pitié pour l'exil, ont une assez grande considération pour la fuite. Le traître se vengeait de ses successeurs et du prince. Il n'osa pas réclamer le payement de la dette contractée envers lui par _feu_ Bonifacio; mais il pensait bien se la faire payer par le prince désigné dans les proclamations.

Lorenzo eût été bien heureux de quitter le palais, d'abdiquer les honneurs; mais il avait des devoirs à remplir, un héritage à réclamer et à défendre; il essaya de résister pacifiquement, de faire des promesses. Mais quelles promesses pouvait-il faire qui ne fussent au-dessous de la réalité dont son père avait si libéralement comblé ses peuples? Quand il parlait d'agir de son mieux, on lui riait au nez, en lui disant qu'il était incapable d'agir mieux et aussi bien que Bonifacio XXIII, dont l'exemple avait été stérile pour lui; il l'avait bien prouvé.

On sait tout ce que ce modèle des fils et des princes modestes, en même temps que des héritiers, aurait pu répondre; mais c'était précisément son silence qui faisait à ses propres yeux sa gloire et son mérite. Il ne voulait pas régner en flétrissant son père. Comment d'ailleurs dire au peuple qu'on l'avait trompé, et l'initier à cette horrible et sinistre comédie que Lorenzo avait jouée? Comment lui prouver que tous ces ministres morts ou mourants étaient des marionnettes?

Lorenzo essaya de lutter en prince; il envoya nettoyer les murailles des placards séditieux qui les couvraient; la révolte armée n'attendait que ce signal. On cria à la tyrannie. Les instincts de ce jeune voluptueux (on l'appelait ainsi parce qu'il s'était hâté de se marier légitimement, au lieu de se contenter des folles amours permises à son âge), les instincts du jeune voluptueux se montraient enfin dans toute leur perversité; et alors, les réverbères que Lorenzo avait fait mettre dans chaque rue furent arrachés et furent lancés comme des projectiles contre son palais; on se servit pour la première fois contre lui des beaux fusils tout neufs qu'il avait fait distribuer à la garde civique. Le sang eût coulé, si Lorenzo, suffisamment édifié sur les sentiments de reconnaissance de la principauté envers son père, n'eût pas renoncé à se faire convaincre davantage des services qu'il avait rendus lui-même sous le nom de Bonifacio XXIII. Il comprit la difficulté du pouvoir monarchique et s'avoua humblement qu'il n'était pas assez ambitieux pour commencer par canonner ses sujets, afin de les forcer au bonheur qu'il se sentait capable de leur procurer.

--Les scélérats! disait Marforio, qui n'était pourtant pas enveloppé dans la disgrâce, je voudrais les pendre tous.

--Ou leur enlever la cervelle, n'est-ce pas? ajoutait Lorenzo.

Non, docteur, continuait-il, ils sont logiques. Les peuples ne se payent pas de conjectures, d'hypothèses; ils ont une ingratitude qui est la condition de leur indépendance; et s'ils subissaient toute une dynastie d'imbéciles, en souvenir d'un bienfait rendu, ils seraient toujours sous le joug. On les dompte par la force, on les séduit par la pompe, on leur plaît par la ruse; mais on les ennuie par la bonne volonté sans apparat. Je ne suis pas un conquérant; j'ai des goûts simples, et je ne peux ni ne veux les tromper. Il est donc juste qu'ils s'imaginent perdre tout à la mort de mon père, dont les oeuvres sont récentes, et qu'ils se défient de moi qui ne ressemble pas à mon père.

--Mais, mon gendre, puisque c'est vous qui régniez si bien!

--Ah! voilà ce qu'il ne faut pas leur dire; est-ce qu'ils me croiraient d'ailleurs? Allons! Marforio, prenons-en notre parti. Un acte de violence, un crime d'État, excusable aux yeux de l'histoire, odieux pour ma conscience, pourrait me maintenir. Je ne suis pas assez certain d'être infaillible pour commettre cet attentat.

Le bon Marforio ne comprenait pas ces subtilités.

--Vous ne parlez pas en prince, dit-il, véritablement indigné.

--Je parle en citoyen.

--Tu parles en honnête-homme, dit Marta, en se jetant au cou de son mari.

C'était en effet un très-honnête homme que le prince Lorenzo. Fallait-il attribuer à l'éducation reçue de l'institutrice française, à la lecture de _Télémaque_ ou à sa vocation poétique le développement de ces instincts de candeur et de bonne foi? C'est ce que je ne pourrais affirmer, dans la crainte de suggérer un moyen inefficace aux princes tentés d'être honnêtes. Ce que je puis dire, c'est qu'il aima mieux renoncer au pouvoir que de le revendiquer par la force, et qu'il quitta la principauté sans laisser une goutte de sang derrière lui.

Dès qu'on apprit le départ de ce prince incapable, un hourra salua la délivrance. La générosité même de Lorenzo lui fut imputée à crime. Les peuples révoltés chassent d'ordinaire les princes qui leur résistent et méprisent ceux qui ne leur résistent pas. Un prince qui ne savait pas défendre sa couronne ne méritait pas de la porter. Son horreur de la guerre civile passa pour de la pusillanimité. On alla offrir le pouvoir au souverain étranger dont il a été question. Celui-ci s'empressa de gratifier ses nouveaux sujets d'une partie de ses dettes, et fit peu de jours après son entrée dans la capitale.

Il fut reçu, complimenté par Colbertini, qu'il nomma son premier chambellan, les ministres ayant été supprimés par une mesure radicale qui dut faire tressaillir Bonifacio dans sa tombe; si bien que l'infâme Colbertini eut le droit de porter suspendue à un cordon cette fameuse clef de la salle des trésors qui lui avait permis enfin d'accomplir sa vengeance.

Quant au parti de l'avenir, le nouveau souverain qui lui devait sa couronne s'empressa de le disperser et de le menacer du _carcere duro_ s'il se reformait jamais.

Comme il avait mal agi par pur patriotisme, il dut sans doute se déclarer satisfait de cette récompense.

Lorenzo était exilé; mais il avait avec lui l'amour et la liberté, et cela suffisait pour lui redonner une patrie idéale. Il emmena le bon Marforio et vint en France, où le sol est particulièrement hospitalier pour les princes exotiques. Au surplus, ce titre de prince, Lorenzo le laissa sommeiller; il était pauvre et avait besoin de travailler: les prétentions héréditaires n'étaient plus de mise. Il étudia, devint en quelques mois un naturaliste des plus distingués, publia plusieurs mémoires, concourut dans des luttes scientifiques et conquit plusieurs fois des couronnes qui ne changeaient rien à l'équilibre européen. Il ne faut pas croire, toutefois, qu'en quittant la principauté, Lorenzo eût renoncé à son affection pour elle. Il sembla, au contraire, qu'il l'aimait mieux depuis qu'il l'avait perdue. Il y songeait nuit et jour, et s'il s'efforçait de s'instruire, s'il appliquait toute son âme à former le coeur de ses enfants, c'est qu'il pensait qu'en cas de retour il fallait rendre à son pays des citoyens dévoués qui eussent tout oublié et tout appris.

Marforio continua de poursuivre des chimères; mais il remarqua que le sol de la France les rend plus fugitives; il renonça à expérimenter sur les cervelles, les Français préférant de beaucoup les fêlures naturelles du crâne à celles que le docteur pouvait pratiquer; il se résigna à de moindres problèmes et borna son ambition à la quadrature du cercle et à la pierre philosophale.

Lorenzo vécut heureux. La patrie absente donnait à son bonheur domestique cette mélancolie, cette tristesse qui met au frais, pour ainsi dire, les parfums de l'âme et les empêche de s'évaporer. Il eut des enfants beaux comme Marta et bons comme lui. Il s'appliqua à leur donner une conscience droite et inflexible, le sentiment de l'honneur et la passion du devoir; il leur apprit qu'ils étaient princes, et leur raconta son histoire, pour les préserver des vaines ambitions. Peut-être eut-il un tort que je dois confesser pour lui, et dont il ne se repentit pas en mourant: il éleva ses fils dans des utopies et leur persuada, par exemple, que les peuples sont les maîtres de leurs destinées, que les princes ne sont pas indispensables à la prospérité des États, et que la justice et la liberté sont plus nécessaires que le pain et les fêtes du cirque. Ces paradoxes, qui faisaient doucement calomnier Lorenzo par son entourage et l'accuser de républicanisme, ont malheureusement porté leurs fruits et semblent condamner les enfants de Lorenzo à un bien long exil, car ils ont juré de ne rentrer dans leur pays que quand l'Italie serait libre des Alpes jusqu'à l'Adriatique.