XI
Où le conteur règle ses comptes.
C'est ainsi, conclut Ottavio en soupirant, que se termine l'histoire du prince Bonifacio.
--Mon cher ami, dit aussitôt Stanislas Robert, je ne m'occuperai pas du plus ou moins de talent que tu as déployé dans ton récit; nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments ou des critiques de style; je tiens seulement à te déclarer que tu as fait beaucoup de concessions à ton auditoire et que je ne trouve pas dans ce conte l'âpreté des opinions et la fougue du patriote italien auquel j'ai voué une amitié éternelle.
--Je n'aime pas beaucoup cette absurde opération des cervelles, ajouta sir Olliver en bâillant un peu.
--L'épisode de Marta est trop abrégé, dit l'Allemande.
--Sans compter, ajouta madame Vernier, que vous prenez un plaisir odieux à vous moquer du parti de l'avenir. Ne voilà-t-il pas une belle épigramme: ce restaurateur français, ces jeunes gens qui se font berner! J'ai failli vous interrompre plus d'une fois et protester.
--Et vous, madame, demanda Ottavio à l'Espagnole, quel grief avez-vous contre mon récit?
--Aucun, monsieur, répondit madame Mendez avec un petit ton dédaigneux qui démentait ses paroles. Je reconnais aux auteurs le droit de tout dire et de se moquer de tout. Vous bafouez le pouvoir légitime, vous pouvez bien bafouer le jeu et les cartes.
--Y a-t-il encore quelqu'un pour m'accuser? demanda Ottavio en souriant.
--Moi je me lève pour ne pas rester seul indifférent ou complaisant, dit Frantz; je vous accuse de railler la science et l'utopie.
--Eh bien, mesdames et messieurs, je vais essayer de me disculper, reprit Ottavio. Je pourrais vous dire: L'air est doux, le soleil de cette île porte à la gaieté, j'ai commencé, pour vous plaire, sans bien savoir ce que je disais. Ce serait là l'excuse banale de la plupart des conteurs et des romanciers contemporains. Mais je puis bien vous avouer que je ne suis pas un auteur de profession. Mon conte est absurde et suffit à m'excuser au point de vue artistique; mais il a une intention, et cette intention-là me tient au coeur. Tu dis, mon cher peintre, que j'ai caché la fougue du patriote sous les indulgences du narrateur. Oh! c'est qu'à plusieurs milliers de lieues de la patrie l'amour du pays s'idéalise et court la chance de se débarrasser de la haine. Nous sommes des naufragés, et moi je suis le plus naufragé de vous tous. Je me fais humble, peu exigeant, soumis envers le ciel, gracieux pour les moindres brises qui passent, afin qu'une barque, qu'un radeau, qu'une planche me prenne en pitié et me ramène. Je ne veux pas qu'on dise de moi, et je ne voudrais pas qu'on dît de tous ceux qui sont comme moi, que l'exil nous donne des préjugés et des colères d'émigrés.
--Assez, assez, dit Stanislas Robert, qui voyait les yeux d'Ottavio s'allumer d'un éclair rempli de larmes, et qui craignait d'avoir blessé le coeur de son ami. Je comprends tout; tes raisons me suffisent.
--Je n'ai encore rien dit, répliqua Ottavio en riant. Tu y mets de la bonne volonté. Quant à vous, milord, vous n'aimez pas les cervelles. Cela dépend des goûts. Il vous est permis, d'ailleurs, de ne voir là qu'une fiction; et l'image d'une cervelle humaine n'est pas plus révoltante pour la délicatesse de nos instincts que l'image du coeur invoqué à chaque page des livres, à chaque ligne des prières. Quand vous offrez votre coeur à une dame, milord, lui offrez-vous bien cet affreux lambeau tout sanglant qui palpite dans votre poitrine, ou plutôt ne lui offrez-vous pas la quintessence de vos pensées? Les peintres qui représentent dans les tableaux de sainteté le coeur tout pantelant, tout dégouttant, couronné de ronces ou d'épines, font une chose extrêmement agréable à la piété des dames. Je suis convaincu que la señora Mendez a des images de coeurs découpées dans ses livres de prières. Pourquoi la cervelle, qui est le vrai coeur humain, puisqu'elle est l'instrument authentique de l'intelligence, et puisqu'on n'a jamais dit que les grandes pensées vinssent de la poitrine et de l'organe qui est placé sous les poumons, pourquoi la cervelle ne jouirait-elle pas des mêmes priviléges que cette masse charnue?...
--Assez, assez! dirent avec horreur toutes les dames à la fois.
--C'est pourtant du coeur que je parle. Mais il paraît qu'on ne me laissera pas me défendre aujourd'hui. Je proteste et je continue mon plaidoyer. Vous m'en voulez, madame la Française, de ce que je n'ai pas eu suffisamment de respect pour le parti de l'avenir. Prenez garde de m'accuser de blasphémer contre les idées! Les hommes sont des hommes, et toutes les faiblesses, toutes les ambitions, toutes les défaillances peuvent les atteindre. Il est donc permis de douter des hommes. J'en ai tant vu naître et tant vu mourir, des partis de l'avenir! Tous composés de héros qui, tous, individuellement, eussent donné leur sang, leur honneur même pour le triomphe de leur cause, et qui, réunis, avaient des heures d'oubli et de faiblesse incroyable! Les idées sont infaillibles, les partis ne le sont pas; et de même qu'on ne peut pas dire: Le parti des honnêtes gens! à l'exclusion des autres; de même on ne peut pas dire: Le parti qui ne se trompe jamais!
--Je viens te prêter main forte, mon cher Ottavio, interrompit Stanislas Robert. Je crois qu'il faut traiter les partis comme on traite les nations, c'est-à-dire les juger, les gronder, les avertir au besoin, les tourner même en ridicule; mais les aimer, les servir et s'en servir!
--D'ailleurs, ajouta Ottavio avec un peu de fierté, moi seul ici ai le droit d'être sévère: je paye de l'exil ce droit-là. Quant à mes plaisanteries sur le jeu, dont la señora Mendez a été blessée...
--Moi, en aucune façon; je me plaignais pour ne pas applaudir.
--Est-ce un compliment? dit Ottavio en riant. On m'a reproché aussi d'abréger les scènes d'amour. C'était par respect pour ceux d'entre nous qui ont aimé, qui aiment ou qui aimeront.--Et le jeune Italien promenait son regard doucement railleur sur l'assistance. D'ailleurs, les plus beaux propos en ce genre sont ceux qu'on rêve; et quand j'aurais multiplié la poésie, je serais encore resté bien loin des murmures qui ont dû charmer ou qui charmeront vos oreilles, mes belles dames. Quant à vous, mon cher monsieur Frantz, vous avez pris la défense des savants: je ne crois pas les avoir attaqués. Marforio ne fait tort à personne, et ses folies n'empiètent sur le domaine de qui que ce soit. Pour ce qui est de l'utopie, je l'ai maudite, comme celui qui maudit à jeun le vin dont il s'enivre à chaque repas. Moi, railler l'utopie! mais c'est elle qui me fait attendre un vaisseau, c'est elle qui m'empêche d'aller me plonger dans ces vagues azurées, plus sûres pour y enfouir un coeur que les vagues du ciel. Les vieux poëtes prétendaient qu'on ne pouvait aimer sa maîtresse sans la châtier. Je châtie l'utopie. Elle me fait assez souffrir, la chère infidèle!
Ottavio avait un rire mélancolique qui allait attrister l'auditoire.
--La cause est entendue! dit Stanislas Robert; te voilà suffisamment disculpé, mon cher rêveur; nous pouvons maintenant, mesdames et messieurs, l'applaudir en toute sûreté de conscience.
--Sans compter, dit madame Vernier, que monsieur Ottavio nous a fait la galanterie d'improviser, et qu'il n'avait pas de manuscrit en poche!
--Ceci, madame, m'a tout l'air d'une épigramme à mon adresse, reprit le peintre. Mais vous avez raison: Ottavio est un poëte; je ne suis qu'un misérable feuilletoniste.
--Il est tard, dit aussitôt sir Olliver.
--A votre montre, milord? demanda l'Espagnole.
--Non, repartit l'impitoyable Française, à l'estomac de Sa Seigneurie.
Sir Olliver rit de bon coeur. Il prenait goût aux épigrammes de madame Vernier sur son compte.
--Quand vous diriez vrai, où serait le mal? demanda-t-il solennellement. Le plaisir de manger, qui n'est qu'une fonction dans les pays peuplés, devient ici un devoir et presque un acte héroïque. Quand nous n'aurons plus de provisions et quand l'heure de nous entre-dévorer sera sonnée à tous nos estomacs, rirez-vous autant, ma belle Française?
--Oui, je rirai, pour mieux vous montrer mes dents et vous faire peur, repartit madame Julie Vernier.
--A table donc! dit le peintre. Ne bougez pas, mesdames, vos esclaves vont vous servir. Cueillons des feuilles!
Il nous importe peu de savoir comment la petite colonie s'acquitta d'un problème qui, pendant quelque temps encore, ne devait pas être difficile, et nous laisserons les habitants de l'île des Rêves commenter à la belle étoile la longue histoire du prince Bonifacio.
Le lendemain, quand on fut au rendez-vous général, sur la pelouse, on s'aperçut que personne n'avait pris d'engagement.
--Sir Olliver, dit le peintre, voilà l'occasion décisive. Exécutez-vous: racontez!
--Après ces dames, répondit l'Anglais.
--Comme nous vous détrônerons, reprit Stanislas Robert, quand nous le pourrons! A-t-on jamais vu un monarque plus entêté? Sir Olliver, je demande votre mise en jugement immédiate.
--Réservez-moi pour les moments critiques, dit l'Anglais avec un admirable sérieux; quand vous vous ennuierez il sera temps de m'accorder la parole.
--Pour nous distraire?
--Non, pour vous ennuyer jusqu'à la mort.
--Il me semble, dit le peintre, qui ne tenait que médiocrement aux contes et aux histoires de sir Olliver, que la présomption masculine a eu sa part suffisante. La modestie de ces dames pourrait se risquer.
Un grand silence accueillit cette insinuation.
--Je ne doute pas, continua Stanislas Robert, que la señora Mendez ne donne l'exemple à ces deux dames.
Dolorida, qui regardait beaucoup le jeune peintre, et qui paraissait lui avoir accordé une entière confiance depuis la promenade qu'ils avaient faite ensemble, Dolorida sembla réfléchir:
--Soit, dit-elle au bout de quelques minutes, je vous raconterai mon histoire. Je suis peu experte en matière d'allusions et de symboles; j'ai une franchise qui va droit au but. Mon récit ne sera donc ni long, ni compliqué.
--Est-ce pour moi, señora, que vous parlez ainsi? dit Ottavio.
--Est-ce pour moi, plutôt? demanda le peintre.
--C'est pour moi-même, messieurs, si vous le voulez bien. Vous avez fait vos préfaces, laissez-moi faire la mienne. Je sais qu'il s'est établi un système littéraire qui supprime les agréments du style comme superflus, et les agréments de l'idée comme inutiles. Voilà l'école à laquelle je veux appartenir. Un des avantages de l'art moderne, c'est qu'il a des combinaisons, des théories pour toutes les impuissances. M. Robert appartient à l'école sentimentale, M. Ottavio à l'école ironique. J'ai de la faiblesse pour l'école réaliste; c'est celle du premier venu littéraire qui écrit comme il parle, qui parle sans se gêner.
--Messieurs, je vous préviens que la señora est la plus habile d'entre nous, et que sa préface est la meilleure.
--Maintenant, écoutons son histoire, dit madame Julie Vernier.
La señora Mendez passa la main sur son front, pâlit un peu, regarda devant elle, en fronçant ses beaux sourcils, et commença ainsi:
LES INFORTUNES D'UNE DAME DE COEUR.