IV
Un ménage honnête.
Je n'aimais pas M. Mendez. J'avais été surprise de sa rencontre; j'avais été touchée de ses offres; mais je ne ressentais pas pour lui cette affection enthousiaste qui doit être l'amour. Il revint le lendemain; je le retrouvai, comme la veille, poli, discret, doucement ironique. Il m'expliqua sa vie; au bout de quelques jours, il me laissa comprendre que ce n'était pas non plus pour obéir à l'entraînement d'une passion irrésistible qu'il m'avait demandée en mariage. Ambitieux et résolu à parvenir, il s'effrayait parfois de se trouver seul dans la mêlée. L'idée d'une compagne lui était venue, comme l'idée d'une alliance pour son coeur et pour son esprit. Mais il ne voulait donner son nom qu'à un caractère éprouvé, qu'à une conscience droite. Il s'était dit au premier aspect que j'étais sans doute tout cela, et il m'avait fait la singulière proposition que je vous ai rapportée, encouragé surtout par l'étrangeté de la rencontre et par la solennité de l'heure.
Je sus gré au journaliste de sa confiance. Un grimacier de paroles galantes m'eût fait horreur. Ce prétendant de sang-froid, qui m'estimait, me parut un homme digne d'estime. Après une semaine de visites, je consentis, ou plutôt je ratifiai mon premier consentement, et, un mois après ma rencontre au bord du Mançanarez, je me mariai.
M. Mendez était modeste quand il parlait de sa pauvreté. Comparée à la nôtre, sa misère était relativement du luxe. J'entrai dans un appartement convenablement meublé: j'atteignis tout d'un coup à une espèce de rang. Les relations de mon mari, en attirant chez lui des hommes politiques, me permettaient de faire les honneurs d'un salon. J'eus un jour de réception; je sus bientôt dire mon mot sur les événements quotidiens, sur les crises ministérielles; et plus d'un _pronunciamento_ s'écrivit sur mon guéridon. J'étais naturellement entourée d'hommages. Quelques-uns même prirent un accent assez tendre pour que j'eusse le droit de les repousser et de m'en moquer.
Quand nous nous retrouvions seuls, mon mari et moi, nous nous amusions de ces galanteries. Mendez me conseillait de ménager celui-ci, de rudoyer impitoyablement celui-là. Bien assuré de mon honneur et de ma loyauté, mon mari voulait que j'eusse de la prudence dans la vertu, et que sans m'exposer personnellement, je n'exposasse pas tout à fait son influence.
Ce petit calcul me fit sourire d'abord; peu à peu il me donna quelque impatience; car je le retrouvais partout et sous toutes les formes, et c'est ici l'occasion de définir M. Alonzo Mendez et d'apprécier au juste le bonheur et la paix de mon ménage.
Mon mari était ambitieux, sans lâcheté; il n'avait pas fait sur ma beauté d'ignobles calculs, et je crois qu'il était aussi honnête qu'un homme peut l'être; mais il avait pensé qu'une femme jeune et se révélant à ses côtés l'aiderait sans doute à faire meilleure figure dans le monde et lui donnerait un prestige que son talent et son esprit ne suffisaient pas toujours à lui garantir. Il avait peut-être cru trouver en moi la promesse d'une de ces muses de la politique qui savent embellir les questions de portefeuille et idéaliser par un sourire le trafic des votes électoraux; car il est bien évident que la probité de M. Mendez ne l'empêchait pas de manoeuvrer, selon l'usage, dans l'intérêt de son parti.
Quoi qu'il en fût de tous les calculs décents et avouables, après tout, de mon mari, il est certain qu'il m'avait épousée pour plusieurs motifs, parmi lesquels l'amour n'entrait pour rien. Je ne dis pas qu'une pitié, qui lui fit illusion, ne lui suggéra pas ses premières paroles, et qu'une fois engagé, il ne voulut pas reculer. Ce que je tiens à bien vous faire comprendre, c'est que notre intimité fut douce, mais resta froide; que je n'eus jamais le pressentiment d'une tendresse plus vive que la reconnaissance; et que lui, de son côté, courtois, affable, égal, ne fit jamais un effort pour me donner ou pour se donner à lui-même les illusions de l'amour.
Notre mariage avait été un mariage de curiosité réciproque, de défi loyal et chevaleresque; notre ménage fut dans les premiers temps un échange d'estime.
Ah! Dieu vous préserve d'estimer quelqu'un, mesdames! et vous, messieurs, Dieu vous préserve d'être seulement estimés! Rien d'horrible pour une âme jeune, ardente, neuve, comme la mienne, que cette estime qui coupe les ailes à tout enthousiasme, qui fait vivre loin du ciel, sur le terrain battu où tout le monde marche. Je suis née pour les passions. L'influence de mon père, les douleurs de ma mère m'avaient fait comprendre les orages, et m'en avaient préservée; mais j'avais au fond de l'âme un besoin d'ivresse, d'émotions, que les devoirs de la vie mondaine irritaient jusqu'au dégoût. Ce terre-à-terre élégant, ce petit vol à mi-côte, ces ambitions subtiles que je voyais se machiner et s'écrouler à côté de moi, commencèrent par me distraire et finirent par me lasser. Au bout d'un an, dans la position la plus enviée, épouse d'un mari qui faisait son chemin et qu'on désignait comme un des futurs orateurs de la nouvelle chambre; mais épouse sans enfants, condamnée à l'oisiveté, m'ennuyant des livres qui m'affamaient sans me rassasier, j'étais plus malheureuse que la nuit où j'étais allée fièrement m'offrir à la mort.
M. Mendez était trop intelligent, trop perspicace pour ne pas s'apercevoir de cette disposition; il m'en parla franchement, doucement, comme un médecin qui cause avec sa malade.
--Vous vous ennuyez? me dit-il.
--C'est vrai.
--Mais que voulez-vous de moi?
--Rien. Je préfère mon ennui à toutes les distractions que vous pourriez m'offrir.
M. Mendez souriait tristement, m'accusait d'être une mauvaise tête, allait à ses affaires et me rapportait une loge pour le théâtre, un livre nouveau; quelquefois, quand il était le plus mal inspiré, une parure, un bijou que je jetais dans un coin.
Je vous raconte mon coeur, je ne prétends pas vous l'expliquer ni vous en déduire logiquement les raisons et les principes; ce que je sais, c'est que j'avais en moi un volcan qui s'exhalait en fumée et qui voulait se répandre en lave, et que, me débattant dans cette implacable prison des convenances mondaines, j'aspirais après je ne sais quelle liberté turbulente dont il m'était impossible de dire le nom.
Je me confesse et je dois tout dire: j'eus des tentations; quelquefois je m'approchais de l'abîme pour en mesurer la profondeur et je me demandais si le désordre, en me faisant oublier, en m'enlevant à la régularité de la vie, ne me rendrait pas plus heureuse; mais ces faiblesses passaient vite. Je mettais mon point d'honneur à garder le serment que j'avais prêté. J'avais juré d'être une honnête femme et de rester fidèle à M. Mendez; je n'ai pas failli à cet engagement, je n'ai pas même songé sérieusement à y manquer.
Mon mari fut nommé député; sa fortune financière, secondée par sa fortune politique, s'était accrue; les modestes réceptions que j'avais présidées jusque-là devinrent des soirées élégantes où l'on entendit des artistes, où l'on joua.
La première fois que je vis dresser une table de jeu, un frisson m'agita; quand j'entendis remuer de l'or, j'eus un éblouissement et je pensai à la mort de mon père. M. Mendez crut remarquer en moi de la répugnance pour ces distractions:
--Il le faut bien, me dit-il, le monde devient un tripot; je vous ai fait votre caisse de jeu, Dolorida, il est convenable que vous présidiez.
--Prenez garde! monsieur, lui dis-je, moitié riant, moitié épouvantée, je suis la fille d'un joueur.
--Oh! je connais votre volonté! D'ailleurs, la femme de M. Mendez a trop le sentiment de l'honneur pour faire jamais d'un plaisir un vice et d'une distraction une passion.
Quand on en appelait, dans ce temps-là, à ma fierté, on était toujours sûr de me convaincre. Je m'imaginai, en effet, que le jeu serait sans danger pour moi, et ne voulant pas me redouter moi-même plus que ne me redoutait mon mari, je laissai jouer, ou plutôt je commençai à faire jouer chez moi.
Ces parties, forcément contenues par le monde, circonscrites d'ailleurs dans leur durée, me mirent en appétit sans me corrompre, et elles eussent été sans péril si tout s'était borné aux tables de jeu qu'on dressait et que je présidais chez moi.
Rappelez-vous que j'avais dans l'âme, ou simplement dans les veines, une ardeur sans but, une flamme sans aliment; qu'épouse, sans enfants d'un homme que j'estimais seulement, j'avais besoin de vivre, de tromper mon inquiétude, d'aimer enfin quelque chose. La politique m'avait tentée, mais je la trouvai mesquine; la religion m'attira; mais elle ne suffit pas à me consoler de l'inconnu; et la dévotion, exaltée, fiévreuse, qui me faisait courir aux églises, avait une impatience bien éloignée du recueillement. Je ne cherche pas à m'excuser; j'explique les causes d'une indomptable passion. Il me fallait un désordre; la régularité m'étouffait; la vie normale, paisible, m'eût poussée au suicide. J'avais juré de rester fidèle à mon mari; je tins mon serment en trompant l'amour sans cause qui me consumait, et en m'éprenant d'une tendresse folle, insensée, pour les grâces du roi de carreau, du roi de trèfle et du roi de pique.
Il semble que la frénésie du jeu soit une exception dans le coeur de la femme. J'ai reconnu souvent la preuve du contraire. Le jeu est une passion féminine que les hommes nous empruntent. La mobilité des sensations, leur âpreté, la futilité des prétextes qui les font naître, sont des mirages décisifs pour la femme qui fuit l'ennui et qui n'a pas devant elle, pour l'arrêter, quelque infranchissable barrière, comme le berceau d'un enfant.
Je me sentis devenir joueuse, d'abord avec effroi, puis avec un indicible mouvement de triomphe. Je comprenais, au début de cette vilaine passion, que j'avais un tort d'improbité en quelque sorte envers mon mari; puis peu à peu les joies farouches, les terreurs convulsives, les spasmes que donne le jeu, me firent tout oublier, tout méconnaître; je me laissai aller au torrent, au vertige, ne discutant plus avec ma conscience et l'étouffant sous ce sophisme: M. Mendez doit être bien heureux que je lui sois infidèle seulement pour les cartes!
Le jeu du monde ne me suffit bientôt plus. Je veux dire le jeu du monde décent et officiel dans lequel la position de M. Mendez me donnait droit d'entrée et droit de préséance. Je me laissai inviter par quelques femmes de cette société intermédiaire qui sert de transition entre la bonne et la mauvaise société. Dans ces salons, où j'entrai en rougissant un peu et où mon mari me vit aller avec peine, je fis des connaissances qui m'amenèrent à descendre encore plus dans l'échelle des concessions; et, au bout de trois mois, j'avais franchi toute la distance qui sépare le grand monde des tripots les plus suspects.
Vous comprenez que j'abrége. Je ne vous initie pas, détails par détails, à tout ce drame de ma chute. Mon mari, indulgent d'abord pour les distractions qu'il avait autorisées, qu'il avait demandées même, souriait à mes premières ardeurs.
--Si vous abordiez la politique avec cette passion, me disait-il, vous seriez une femme de génie.
Je souriais aussi et je me sentais flattée; j'étais fière de dépenser pour mon plaisir une activité et un talent que je dédaignais d'employer pour mon ambition ou pour ma vanité.
Quand M. Mendez comprit que j'étais entraînée, il eut sans doute des remords, et il me présenta, avec une bienveillance sensée, avec une amitié ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer. Mon mari devenait riche et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette faculté; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut l'imprudence de me parler avec plus d'autorité. Il voulut faire appel à son droit. Il évoqua la nuit de notre rencontre et me convainquit d'ingratitude.
Ces reproches, trop fondés pour être adressés à une âme orgueilleuse, loin de me ramener à la soumission, m'irritèrent et m'affranchirent. L'autorité me contraignit à la révolte; je subissais mal un patronage, une tutelle bienveillante: l'idée d'une lutte me séduisit. Dès ce moment, commença pour moi l'existence horrible, haletante, qui a décidé de mon sort et qui a fini par un double naufrage.