‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 29 sur 35 · V

V

L'infidèle par fidélité.

Le jeu est comme l'ivresse: il ne garde pas longtemps des précautions hypocrites, et il faut qu'il s'exerce à la face du ciel. Je ne me contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui eût le droit de se plaindre, s'était plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon occupation, ma mission, mon but.

--La société m'ennuie; les intérêts chétifs ou menteurs qu'on y discute me révoltent, disais-je à mon mari. Vos succès d'homme politique ne suffisent pas à me donner l'ivresse. Je suis une créature maudite: j'avais à choisir entre l'exemple de mon père et celui de ma mère. J'ai fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait à ma mère.

Quelquefois M. Mendez hochait la tête et semblait croire que je m'abaisserais jusqu'à mentir à ce serment lui-même. Ses doutes m'exaspéraient.

--Quand vous m'aurez ruiné et déshonoré, madame, me disait avec un superbe sang-froid M. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner ensemble, bras dessus bras dessous, au Mançanarez.

La ruine, je n'y croyais pas; l'autre déshonneur, je ne pouvais pas le redouter, et je haussais les épaules.

--Ne craignez rien, monsieur, répondais-je à M. Mendez; le jour où vos prédictions sinistres devraient avoir raison, je vous épargnerai une scène pathétique, et vous pourrez porter mon deuil.

Les ressources personnelles devinrent bientôt insuffisantes pour alimenter le jeu. J'eus recours aux emprunts, aux trafics, à la mise en gage, à la vente de mes bijoux, à de petits vols conjugaux. Je connus et je bus jusqu'à la lie cette humiliation d'aller frapper à la porte des usuriers, des complices de nos passions cachées. Je vécus de privations: je n'avais plus le sentiment du luxe, de la toilette; d'ailleurs, je vendais tout à l'occasion et je me contentais d'oripeaux fanés qui eussent rebuté des mendiants. Me reprochant le pain que je mangeais dans le domicile conjugal, je subissais de gaieté de coeur la faim et ses tortures, comme si ces macérations, souffertes par fierté, dussent me rendre la chance favorable! Ah! les superstitions des joueurs, je les ai toutes connues, toutes pratiquées. Des cierges brûlés aux églises, des auspices tirés des moindres incidents, les dates, les chiffres cabalistiques, les jours de telle ou telle semaine, la façon de m'asseoir, de toucher aux dés ou aux cartes, tout prit pour moi une importance énorme. J'allais quelquefois, avec des transports de piété sacrilége, me jeter à genoux devant un crucifix, lui demandant la réussite de combinaisons insensées, et mêlant des actes de foi à d'odieux calculs. On me procura des dés fameux par les gains énormes qu'ils avaient rapportés. J'en fis un chapelet; je devins folle, tant j'adorais réellement les figures peintes sur les cartes; toutes les manies, tous les enfantillages me devinrent habituels.

Ma mère essaya de m'arrêter sur cette pente. Je lui répondis avec vivacité, en faisant allusion aux torts qu'elle avait eus autrefois envers son mari, et que je n'aurais pas envers le mien. La pauvre femme prit un prétexte pour quitter Madrid, et peu de temps après se retira dans une communauté.

Le désordre que cette passion introduisit dans mon ménage, la réputation singulière que j'acquis dans le monde furent un coup sensible, le plus terrible peut-être qu'il put recevoir, pour M. Mendez. Cet homme d'esprit et de bon sens, ambitieux, avait compté que je serais l'élément romanesque, sentimental, poétique de sa vie; mais il s'épouvanta de l'abîme que je creusais sous ses pas. Il craignit de recourir aux moyens extrêmes, d'employer la violence légale; il attendit l'occasion de me faire un piége de ma passion elle-même, et de me sauver par l'orgueil qui m'avait perdue. En conséquence, il s'abstint de tout reproche, il n'essaya pas de lutter, et parut prendre son parti de ma conduite. D'ailleurs, si l'on parlait dans Madrid de ma passion pour le jeu, si la position de mon mari rendait la curiosité plus impitoyable, la médisance me savait et me reconnaissait inattaquable sous d'autres rapports, et l'étrangeté de ce vice, adopté par l'amour exclusif de lui-même, me donnait une sorte de prestige qui n'était pas exempt de consolation pour M. Mendez, et qui me permettait de lever la tête.

Je ne vous fais pas un cours de morale; je n'insisterai donc pas sur les nuits que je passais au jeu dans des maisons que les honnêtes femmes ne fréquentaient sans doute pas et où j'étais peut-être la seule qui n'eût rien autre chose que le jeu en vue et qui allât jouer pour le seul plaisir de perdre ou de gagner. Combien de fois ne suis-je pas rentrée vers l'aurore, pâle, enfiévrée, mais jurant de me venger, concevant des jalousies meurtrières pour un joueur plus heureux que moi! La probité peut résister au jeu, mais la probité de fait seulement. Il y a une improbité d'intention ou de circonstance qui déprave intérieurement le joueur. Je veux dire qu'on se considérerait comme un lâche de tricher manifestement, mais qu'on pactise volontiers avec certaines exigences; et celui qui se met devant un tapis pour courir la chance de perdre ce qu'il n'a pas, en essayant de gagner à un autre ce qu'il a, suscite une lutte inégale pour son adversaire, trop avantageuse pour lui-même, et manque évidemment à l'honneur étroit, à l'inflexible probité.

Tous ces beaux sentiments, toutes ces belles sentences me sont revenues depuis à l'esprit. A cette époque, je n'analysais pas philosophiquement mes sensations. Je jouais, sans vouloir penser à autre chose qu'au jeu.

L'hiver dernier, le carnaval fut brillant à Madrid. Jamais on ne donna tant de bals, et jamais on n'eut tant d'empressement à s'amuser. Les travestissements surtout, les travestissements rigoureux, furent à la mode, et l'on remit en honneur l'habitude de se masquer et le respect des masques. Il suffisait que le maître de la maison sût à peu près à quoi s'en tenir sur l'identité des personnes, pour que les conviés eussent le droit absolu de s'habiller et d'agir à leur aise et à leur fantaisie.

J'allai dans le monde. Mon mari fut d'une docilité charmante pour m'y conduire, et d'une complaisance plus grande encore pour m'y laisser longtemps, toutes les fois qu'il put constater que je ne m'y ennuyais pas. Mes moyens de combattre l'ennui, pour n'être pas variés, n'en étaient pas moins très-infaillibles: je jouais.

Une nuit, le duc de R... donnait une grande fête, d'autant plus superbe, qu'il s'agissait de dissimuler des intrigues électorales et de faire danser les invités sur le petit volcan d'une crise ministérielle. Mon mari était un homme politique trop important pour ne pas assister à ce bal, et il tenait trop à cacher le motif de sa présence pour ne pas m'y amener. Le costume était obligatoire. Je me souviens que j'étais déguisée en bohémienne et que j'avais des sequins d'or dans les cheveux.

--Prenez garde, me dit, avec un peu d'ironie, M. Mendez au moment de monter en voiture; n'allez pas jouer toute votre parure.

J'essayai de rire.

--Vous êtes une énigme, monsieur, répondis-je, et il y a des moments où je ne sais pas au juste si je dois me réjouir ou m'offusquer de votre façon d'agir.

--Señora, je suis un mari modèle, repartit d'un ton singulier M. Mendez.

Mon mari était costumé en officier du temps de Philippe II. Il portait une petite dague suspendue à son pourpoint de velours noir.

--Vous êtes tout à fait beau et terrible dans cette toilette, lui dis-je.

--N'est-ce pas? j'ai l'air farouche. Voici le poignard pour me venger de l'infidèle.

J'éclatai de rire, mais je trouvai un insupportable accent de malice à mon époux. Nous nous masquâmes en montant l'escalier du duc de R..., et après quelques tours dans les galeries où l'on dansait, M. Mendez dégagea doucement mon bras du sien, me salua et me dit:

--Je reconnais là-bas le futur président du conseil; j'ai à lui parler. Permettez-moi de vous laisser libre, Dolorida.

Vous comprenez, n'est-ce pas, que le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller vers la salle de jeu. Sur le seuil, j'ôtai mon masque; on me reconnut. Je trouvai là des amies, des camarades des deux sexes que je rencontrais un peu partout; chacun avait fait comme moi, et il n'y avait pas d'incognito pour les joueurs.

Une demi-heure après mon arrivée, j'étais engagée dans une furieuse partie de lansquenet, et j'avais déjà gagné une somme formidable. Je remuais avec dédain le tas d'or que j'avais devant moi, et je trouvais pourtant à ce bruissement une harmonie délicieuse.

--Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de défi, mais avec le secret désir de n'être point prise au mot, et de pouvoir conserver, pour réparer des brèches toutes récentes, ce gain prodigieux, devenu bien rare depuis quelques semaines.

Un domino noir, qui était debout devant la table et qui me regardait jouer depuis quelques instants, répondit:

--Je tiens le jeu.

Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimulée et dénaturée par le masque, me rappelât rien, mais parce que, précisément depuis qu'il était arrivé, ce domino m'inquiétait et me troublait. Les joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf pour la veine, et par conséquent plus dangereux pour moi que ceux que j'avais déjà vaincus.

--Vous tenez tout cela? balbutiai-je.

--Tout, dit l'inconnu.

--Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.

J'avais remarqué, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer son argent.

--Je joue sur parole, reprit mon adversaire.

Je respirai et je souris; j'étais bien libre de ne pas m'exposer avec un masque qui ne payait pas d'avance. Un petit murmure avait accueilli la réponse du domino.

--Nous jouons à visage découvert, monsieur, dit un de mes voisins; et si madame veut vous faire crédit sur votre mine, il faut au moins qu'elle puisse la voir.

--Oh! madame me connaît bien, dit l'homme masqué.

Je me sentis frissonner; pourtant je voulus faire bonne contenance:

--Je vous connais, dites-vous? Je ne crois pas.

--Est-ce que la señora Dolorida a oublié le capitaine Lopez?

Les cartes que j'avais prises s'échappèrent de ma main; j'eus peur. Cet homme, que j'avais vu couvert du sang de mon père et qui m'était apparu un jour comme le châtiment, revenait-il pour exiger de moi une expiation? Devais-je bien réellement acquitter la dette paternelle? Est-ce que pour moi aussi l'heure solennelle avait sonné? Pour les joueurs, il n'y a rien d'insignifiant ni d'ordinaire dans la vie. Ils sont superstitieux jusqu'à la puérilité.

Don Juan était surtout un fat et un voluptueux; à ce titre, les émotions violentes lui plaisaient, et il a pu recevoir, sans trembler, la statue du Commandeur. Si don Juan avait seulement été un joueur, il se fût évanoui au premier coup frappé à sa porte, et il fût mort en apercevant son convive.

Tout le monde autour de moi me regardait et s'étonnait de mon émotion; je voulus échapper à ce spectacle et me roidis de toutes mes forces.

--Certes, répliquai-je, je connais le capitaine Lopez, et nous avons, je crois, un compte à régler ensemble.

--Comme il vous plaira, dit le domino.

--Ainsi vous me tenez toute cette somme?

L'homme masqué s'inclina en signe d'assentiment. Je tournai les cartes; elles étaient lourdes à manier. J'étais convaincue que j'allais perdre. En effet, il suffit de cinq ou six cartes pour que j'amenasse celle du capitaine; il avança la main comme pour prendre possession du tas d'or amoncelé devant moi, mais il ne toucha pas à une pièce.

--Je vous offre une revanche, me dit le capitaine Lopez. Puisque nous avons un petit compte, l'occasion est bonne.

Tout le monde entendit cette proposition. Je pouvais parfaitement bien la décliner. Les joueurs ont le droit d'être capricieux. Mais refuser, c'était avouer que je redoutais un échec, c'était entamer la brillante réputation que je m'étais faite par mon audace et par mon impassibilité.

--J'accepte, murmurai-je.

Toutefois, il me parut impossible de permettre à tant de spectateurs de savourer mes angoisses.

--Messieurs, dis-je en essayant de sourire à ceux qui nous entouraient, permettez-nous de rester seuls en tête à tête. C'est la revanche d'un duel que j'ai à demander au capitaine, mais d'un duel sans témoins.

Il paraît que ma voix avait un éclat inaccoutumé; les assistants se regardèrent avec surprise, saluèrent et sortirent sans insister. On respectait les caprices des joueurs. Quand nous fûmes seuls:

--Eh bien, monsieur, que voulez-vous? demandai-je au domino.

--Continuons, s'il vous plaît, señora, la partie commencée.

J'avais un peu d'or sur moi: je fis deux parts, et j'avançai la première.

--Voilà ma réponse, dis-je en m'efforçant de sourire.

Le capitaine avait les cartes, _il tailla_, et retourna deux cartes semblables: j'avais perdu.

--A mon tour! m'écriai-je, en saisissant les cartes.

Je gagnai le premier coup, je perdis au troisième.

Comme le capitaine, qui s'était assis près de moi, se levait et faisait mine de se retirer:

--Vous ne voulez plus jouer? lui dis-je.

--Puisque vous n'avez plus rien, señora...

--Mais je joue sur parole.

Le masque remua la tête:

--J'avais joué sur parole avec votre père, et vous savez, señora, que mal m'en a pris. Votre père m'a fait banqueroute.

Je me levai, la pâleur de la honte me couvrait le front, la rage de la défaite m'emplissait le coeur. Devais-je fuir, accepter le conseil, la leçon qui m'était si brutalement donnée, ou bien fallait-il relever fièrement, témérairement le défi de cet homme?

Je pris le parti le plus audacieux:

--Monsieur, répondis-je à mon adversaire, je ne vous ai pas donné le droit de m'insulter.

--C'est un droit qui s'est transmis par héritage, dit le masque.

--Il me semble que vous avez plus d'esprit qu'autrefois, capitaine Lopez.

--C'est pour cela sans doute, señora, que je veux jouer au comptant.

--Eh bien, alors, nous ne jouerons pas, dis-je pour l'éprouver, mais bien persuadée qu'après ses insultes le capitaine accepterait sans doute ma partie.

--A moins, reprit le masque, que nous ne reprenions le jeu de votre père, à l'endroit où il l'a si maladroitement interrompu.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, señora, que le capitaine m'a fait tort de l'argent que je lui gagnai, parce qu'il n'a pas voulu m'accorder un autre enjeu.

--Je me souviens, en effet, dis-je avec ironie.

--Eh bien, la señora Mendez ne peut-elle relever le défi?

--Quoi! monsieur, vous osez.....

--Oui, señora, repartit le masque, j'ose proposer à la joueuse la plus vaillante de Madrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi! l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef de votre chambre est un délicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce chef-d'oeuvre que je veux jouer et que j'espère gagner.

Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colère s'agitait en moi; j'eus l'idée du meurtre. L'humiliation de cette offre; ce hideux souvenir du dernier jeu de mon père; cette insultante façon de traiter une femme que la calomnie avait du moins épargnée sur un point; la pensée que c'était un châtiment que le hasard m'imposait, tout me révolta, et pourtant tout me décida à ne pas reculer.

--Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette clef?

--Hélas! señora, nous autres hommes nous sommes bien forcés de parler d'argent, c'est notre infériorité.

--Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.

--Que voulez-vous, señora? ma clef ne vaut pas la vôtre.

--Votre argent, votre or, ne vaut pas non plus ma clef, repartis-je. Ce n'est pas un jeu que j'ai accepté, monsieur, c'est un duel, vous l'avez dit. Je me bats et je ne joue pas. Si je perds, c'est-à-dire si je suis vaincue, vous aurez ce que vous demandez; mais si je gagne, à mon tour, j'exige plus que cet argent qui salit les doigts et qui me laisserait une tache ineffaçable.

--Que voulez-vous donc? demanda gravement mon adversaire.

--Je veux que notre duel soit un duel à mort... Je veux que vous mouriez, si vous êtes vaincu. Faisons un pacte; engagez-vous par serment à vous tuer, sur un mot, sur un signe de moi, si vous perdez; et moi, je m'engage sur mon honneur, sur mon salut éternel, à vous donner cette clef si vous la gagnez.

--Mais la clef n'est qu'un gage.

--Croyez-vous donc que je n'aie pas bien compris, dis-je avec emportement, et est-il nécessaire de me faire penser à cette honte, avant de savoir si j'aurai à la subir? Me promettez-vous, monsieur, sur votre honneur de soldat, d'exécuter loyalement de votre côté l'engagement que vous aurez pris?

--Sur mon honneur de soldat; et aussi vrai que je me nomme Lopez je l'exécuterai.

--Si vous perdez, vous vous tuerez?

--Si je perds, je me tue!

--Bien! moi aussi, dans le même cas je m'acquitterai; mais Dieu ne voudra pas que je perde.

--C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine.

Ne me demandez pas quels sentiments m'agitaient. Ce n'était plus le délire, la fièvre: c'était une folie devenue sérieuse, froide; il semblait qu'une volonté fatidique dirigeât mes mouvements. J'avais une lucidité parfaite, une conscience absolue de tout ce que je disais et de tout ce que j'entendais, mais en même temps une résolution irrévocable. Le capitaine et moi nous étions bien condamnés! Si je gagnais, j'étais résolue à le tuer, dans le cas où il aurait voulu se soustraire à l'obligation de son serment. Quant à moi, vous saurez ce que j'avais résolu.

Je pris les cartes. Le hasard voulut que ce fût à moi à commencer. Je tournai, et en six cartes je décidai de mon sort; le capitaine avait gagné. Une sueur glaciale me mouilla le front; je devais être livide.

--Eh bien! me demanda le domino.

--Eh bien, monsieur, j'ai perdu et je payerai, dis-je.

Je crus entendre un éclat de rire dissimulé. Ma fierté ne put tenir à cet outrage.

--Otez donc votre masque, m'écriai-je, que je puisse voir le visage d'un homme qui rit lâchement du désespoir d'une femme.

Le domino dénoua lentement les cordons et jeta sur la table le masque détaché. Je poussai un cri! j'étais victime d'une cruelle plaisanterie; j'avais joué avec mon mari.

--Vous! monsieur, c'est vous, murmurai-je avec stupeur. Ah! c'est infâme.

--Je ne sais pas, señora, si vous devez vous plaindre de n'avoir point eu affaire au capitaine Lopez; mais avouez que, pour ma part, j'ai bien quelque raison de m'en féliciter.

--Vous, monsieur, descendu à ce misérable espionnage!

--Oui, c'est moi, qui n'abuserai pas, bien entendu, de ma victoire. La partie est nulle, señora; vous ne serez pas contrainte à payer; nous avons joué pour l'honneur, et il me suffit que vous ayez perdu.

Mendez, en parlant ainsi d'un ton dégagé, s'était assis devant moi et me regardait avec raillerie.

Je fus pendant quelques minutes accablée; la colère me rendait muette. Je m'étais prise à un piége grossier, j'avais donné le droit à mon mari de me mépriser.

--Eh bien, señora, reprit M. Mendez, qu'en pensez-vous?

[Illustration: Je fus pendant quelques minutes accablée....]

--Je pense, monsieur, que vous avez agi déloyalement, et qu'il n'est guère généreux de vous targuer d'une victoire qui vient d'une embûche.

--Oh! je suis modeste, señora, je sais bien que vous n'auriez pas consenti à perdre avec moi ce que vous avez perdu avec le capitaine Lopez.

--Mais, demandai-je, comment avez-vous eu l'idée de cette comédie?

--Je vous expliquerai cela plus tard, señora, quand vous serez tout à fait remise de votre émotion. Vous m'aviez raconté autrefois l'aventure du capitaine Lopez; j'ai pensé que le carnaval autorisait la supercherie à laquelle j'ai eu recours; vous-même, m'avez aidé, en voulant bien me laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.

--Après tout, repris-je en relevant la tête et en regardant mon mari en face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse peur, voilà tout, et vous aussi, car je n'aurais pas exigé votre mort, en cas de gain.

--Vous auriez peut-être eu tort, señora, dit gravement mon mari, c'eût été une revanche complète; mais je vous fais mon compliment, vous êtes une joueuse exacte, et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au capitaine la fameuse clef qu'il avait gagnée.

--Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait comme Lucrèce, je serais morte après avoir payé.

--Oui, le Mançanarez! Il n'a guère plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois, et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter sans être vu.

--Vous abusez de votre triomphe, monsieur.

--Je n'abuse de rien, mais j'use et je prétends user. Écoutez-moi, señora, continua mon mari après une pause: Quand vous avez consenti à porter mon nom, à devenir la femme d'un homme pauvre, mais ambitieux, je ne vous ai pas posé de condition, je vous ai seulement demandé de m'être fidèle; vous avez fait à cet égard les plus solennels serments; je n'en demandais qu'un et je me suis contenté de votre parole. Je ne vous reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre ménage vous a procurée, la faute en est peut-être à moi; j'avais compté sur l'énergie, sur le conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fière comme moi, associée à mes efforts; je me suis trompé et je ne peux pas vous accuser de mon défaut de perspicacité. Vous avez cherché dans les cartes, dans les dés, dans tous les jeux des émotions factices, pour suppléer à celles que le devoir et la vie ne savaient pas vous donner; vous avez gaspillé le fruit de mon travail, joué, perdu pièce à pièce, tout ce que je gagnais péniblement. Quand je vous ai avertie de prendre garde aux tripots que vous fréquentiez et à mon nom que vous emportiez là-bas, vous m'avez répondu fièrement que je devais m'estimer bien heureux de vous voir ce vice-là, qu'il vous préservait d'un autre; il m'a bien fallu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais à votre bonne foi, sans croire à ses effets, et je tenais à vous prouver qu'involontairement, en vous mentant à vous-même, vous m'aviez menti. Le jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur: si j'avais été le capitaine Lopez, dites-moi, madame, ce que fût devenu votre serment?

--J'étais vaincue, écrasée; je pouvais pourtant me défendre; je pouvais, en recourant aux subterfuges, dire à mon mari que je l'avais reconnu et que j'avais joué la comédie de cette partie sérieuse pour le punir; mais c'eût été m'avilir par un mensonge. Je pouvais, avec plus de raison, lui reprocher le piége véritable qu'il m'avait tendu; sa mise en demeure signifiée au nom de mon père, ce défi jeté à la superstition du jeu. Mais non, j'avais reçu une atteinte directe dans ma fierté; j'avais été surprise en flagrant délit de félonie conjugale, je n'avais plus le droit de me vanter de mon serment; j'étais une parjure. Quel parti, monsieur, prétendez-vous tirer de vos avantages, demandai-je froidement à mon mari?

--Je n'en demande qu'un: l'aveu sincère que vous êtes dans votre tort.

--J'ai déjà fait cet aveu. Après, qu'en conclurez-vous?

--Vous avez trop de raison, trop de logique pour ne pas comprendre qu'ayant mal usé de votre liberté, il est de bon goût de consentir à quelques restrictions.

--Ah! c'est la tyrannie que vous voulez obtenir de moi.

--Je reconnais bien là le langage de l'opposition, dit en riant M. Mendez. Je suis un défenseur du régime constitutionnel et des libertés tempérées. Est-ce que j'ai des allures de Barbe-Bleue?

--Si je me soumets, si je m'incline sous votre tutelle, que ferez-vous de moi, monsieur?

--J'essayerai d'en faire une femme du monde intelligente et noble, ayant l'ambition des idées et n'ayant plus l'ambition des cartes; se passionnant pour le devoir, pour les intérêts du ménage.

--Je vous arrête à ce mot, dis-je à mon mari, je ne me passionnerai jamais pour vos candidatures ministérielles et pour vos ambitions parlementaires.

--Alors, madame, si j'échoue, vous redeviendrez libre de chercher le capitaine Lopez pour acquitter la dette paternelle; j'aurai fait mon devoir.

--Je serai libre, dites-vous?

--A coup sûr, libre jusqu'au Mançanarez, et au delà.

--Vous raillez, monsieur; mais je ne resterai pas au-dessous de votre bonne humeur. J'accepte, mais je jure bien.....

--Oh! ne jurez pas, dit mon mari; les serments vous portent malheur.

Je soupirai, je courbai la tête sous cette dernière épigramme. Je voulais être belle joueuse et ne pas chicaner la chance mauvaise.

--Allons, monsieur, si vous n'avez plus à vous travestir, sortons du bal.

--Pas avant d'y avoir figuré avec vous, señora, reprit ironiquement M. Mendez.

Je me levai et donnai le bras à mon mari.

Il était resté sur le tapis vert un monceau d'or, toute la somme gagnée d'abord et perdue par moi.

--Vous n'emportez pas votre gain? dis-je à M. Mendez.

--Cet argent-là n'est pas à moi, il est au capitaine Lopez; vous ne l'auriez pas risqué contre votre mari.

--Est-ce que le capitaine est ici?

--Non, et vous avez raison, il vaut bien mieux que j'emporte ces restes, trop abondants pour les valets.

Je souris à la pensée que cette somme considérable allait entrer vertueusement dans le ménage, et que, voulant me faire perdre, M. Mendez m'avait fait gagner.

Il devina le sens de mon sourire.

--Señora, nous irons demain matin déposer dans le tronc des pauvres cet argent qui n'a pas de propriétaire légitime.

La dernière leçon que me donnait mon mari avait son mérite. Il n'était pas indifférent à notre budget d'accepter ou de repousser cette somme; l'héroïsme de M. Mendez me toucha.

--Vous vous vengez trop! lui dis-je, et vous allez me donner des remords.

--Je manquerais mon but, Dolorida; je ne veux que vous donner des regrets.

Si l'amour avait été possible entre nous, cette minute eût décidé de ma destinée; mais je ne dépassais jamais l'estime dans mes élans de ferveur conjugale, et d'ailleurs j'emportais un vif ressentiment.

Débarrassé de son domino, mon mari me donna le bras et se promena quelque temps à travers le bal; puis nous rentrâmes, sans que le long de la route, un mot, un reproche, ou une tentative de réconciliation eût remué les douloureuses réflexions que chacun de nous portait en soi.

En rentrant, M. Mendez laissa tomber le petit poignard qu'il portait à sa ceinture et qu'il avait détaché.

--Vous avez manqué à l'obligation du costume, monsieur, m'empressai-je de lui dire. Ce poignard vous fait un reproche. Il fallait tuer l'infidèle.

--Je suis un jaloux du dix-neuvième siècle dans un déguisement du temps du duc d'Albe, répondit mon mari: la ruse m'était aussi recommandée.

--Allons! vous prévoyez tout et vous répondez à tout.

J'allai m'enfermer dans ma chambre; j'avais hâte de me trouver seule. En posant la main sur cette fameuse clef symbolique de mon appartement, je tressaillis et je pensai que je serais morte s'il eût fallu remplir l'engagement pris envers le capitaine Lopez.

Ce que j'éprouvais ne saurait se définir en un mot, à moins que la colère ne serve à désigner et à résumer les sensations multiples et confuses. Oui, je débordais de fureur: fureur contre moi, qui m'étais prise à un piége; fureur contre mon mari, qui m'avait exposée à une humiliation; fureur contre le jeu, et contre la vie plate et régulière qui ne pouvait fournir d'aliment à l'activité de mon coeur. Si le suicide ne m'eût pas semblé une lâcheté et l'aveu solennel que je me déclarais vaincue, j'aurais été, non pas me jeter dans ce fleuve lointain qui m'avait refusée déjà une fois, mais chercher un poignard ou du poison.

Mais la mort ne tente pas les véritables joueurs. J'avais voulu me tuer quand je ne voulais plus jouer; maintenant, le problème de ma vie m'intéressait, me donnait une âpre curiosité. Je résolus de lutter d'abord contre moi, puis, si je me sentais invincible, de retourner mes armes contre mon mari, ou plutôt contre l'existence nouvelle qu'il voulait m'imposer.