III
Le Paradis perdu.
--Mademoiselle Gertrude, je voudrais, avant de commencer, vous persuader de toute l'amitié sincère et profonde que j'ai pour vous.
--J'y crois, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui reprit son ouvrage et qui trembla de la peur d'entendre dire du bien d'elle.
--Croyez-vous que j'ai pour votre père l'affection d'un fils, pour vous le dévouement d'un frère?
--Je le crois, monsieur Wolff.
--Vous promettez donc de me parler comme à un ami, comme à un frère?
--Comme à un ami, répliqua Gertrude, comme à un frère, ajouta-t-elle assez surprise de la solennité de ce début.
--Vous n'avez pas remarqué depuis deux jours la tristesse de ce bon M. Arnold, et, dans ce moment, Gertrude, vous ne voyez pas ce que je souffre?
--En effet, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui releva vivement la tête, au risque de laisser voir la rougeur de son front, mon père était triste et vous êtes pâle.
--C'est qu'un grand malheur nous menace, mademoiselle Gertrude.
--Un malheur! vous nous quittez!
--Oh! ce n'est pas cela, reprit Wolff qui sourit tristement à la pensée des promesses contenues dans l'effroi de Gertrude, ce n'est pas seulement cela.
--Qu'est-ce donc, alors?
--Mademoiselle, votre père est ruiné; il n'a plus rien à lui.
Gertrude regarda Wolff en face, on eût dit qu'elle voulait savoir ce qui se passait dans la conscience du jeune homme.
--Mon père est ruiné, répéta-t-elle lentement. Eh bien! nous serons pauvres, voilà tout.
--Vous parlez comme une sainte, mademoiselle; mais cette misère, qui ne fait pas peur à votre courage, épouvante votre père. Il s'est habitué aux douceurs du repos, qu'il a bien mérité par trente ans de travail; s'il quitte cette maison, il mourra.
--Oh! je ne veux pas qu'il meure! Nous le sauverons, monsieur Wolff, nous le sauverons.
--Vous le sauverez, mademoiselle, et c'est précisément pour vous entretenir d'une chance de salut que je suis descendu.
--Parlez! parlez, balbutia Gertrude, qui n'osait pas prévoir les confidences de Wolff.
--Eh bien, dit le jeune homme en affermissant sa voix, votre père doit tout ce qu'il possède à un seul homme, à M. Gottlieb.
--Tant mieux! nous sommes sauvés, alors.
--Peut-être; mais savez-vous à quelle condition? M. Gottlieb ne chassera pas son vieil ami de cette maison; il ne laissera pas sur le pavé le compagnon de sa jeunesse, si.....
--Achevez.
--Si vous voulez bien devenir madame Gottlieb.
--Mon Dieu! s'écria Gertrude, qui porta la main à son front et qui devint plus pâle qu'une morte.
--Voilà ce que j'avais à vous dire, mademoiselle, murmura Wolff, qui craignait de s'évanouir.
Il y eut un silence. Gertrude essayait de comprendre le coup qui la frappait; mais elle le sentait et elle en mourait, sans en avoir la conscience bien nette. Elle releva peu à peu la tête, et regardant le jeune homme avec une pénétration que celui-ci n'eût jamais soupçonnée:
--Et que me conseillez-vous? balbutia-t-elle.
--Moi!
Wolff était au bord de l'abîme qu'il avait prévu. Mais il y a dans la jeunesse un besoin d'héroïsme qui triomphe des plus grandes défaillances du corps. L'étudiant n'osa pas soutenir ce regard, plein de feu, d'innocence et de foi (car le mot d'amour serait ici profane); il ferma à demi les yeux.
--Je vous conseille, Gertrude, si M. Gottlieb est impitoyable, d'épouser M. Gottlieb.
--Sincèrement, vous me le conseillez, mon ami? demanda la jeune fille dont la voix se raffermissait.
--Sincèrement je vous le conseille. Si Dieu permet ce sacrifice, vous devez immoler au bonheur, au repos de votre père, votre repos, votre bonheur. Je ferais cela pour mon père, vous devez le faire pour le vôtre.
--Merci, dit avec émotion Gertrude en lui serrant la main: vous avez répondu comme je le voulais; vous n'avez pas trompé mon amitié.
Wolff était au supplice; chaque parole rapprochait de lui l'âme de Gertrude.
--Vous en mourrez, mademoiselle.
--Je le sais bien, dit-elle avec un triste et religieux sourire; mais il n'y a pas autre chose à faire, n'est-ce pas?
Wolff hésita; il sentit un aveu frissonner sur ses lèvres; mais il eut honte du bonheur qu'il pouvait réclamer; puisque Gertrude devinait la mort et lui souriait, pourquoi aurait-il refusé sa part du calice?
--Il n'y a pas autre chose à tenter, Gertrude, je vous le répète, M. Gottlieb est inflexible. Votre père, qui vous aime, n'essayera pas de vous contraindre; mais la misère à son âge, mais le chagrin de quitter cette maison le tueraient; le devoir de le sauver est un devoir absolu.
--Je vous estime plus que je ne puis dire, monsieur Wolff, dit Gertrude avec un commencement d'exaltation. Vous faites bien de parler de devoir; c'est le mot des grands coeurs. O ma mère! ajouta-t-elle en soupirant, quel bonheur que vous ayez fait de moi une chrétienne; je puis et je sais me dévouer. Mais pourvu que j'en meure, mon ami!
Wolff garda le silence; s'il eût parlé, il eût peut-être fait le même voeu.
--Maintenant que nous sommes d'accord, reprit Gertrude avec une sérénité de martyre, racontez-moi donc ce qui s'est passé.
Wolff transmit tous les détails qu'il avait reçus de M. Arnold. Quand il eut fini:
--Vous avez raison, mon ami, dit la jeune fille. Mon pauvre père ne pourrait pas quitter la maison. Monsieur Wolff, vous me promettez de le consoler si je meurs bientôt.
--Ah! Gertrude! vous vivrez!
--Prenez garde, monsieur Wolff, vous allez mentir, dit avec un sourire angélique la pauvre enfant. Mais ne laissez jamais supposer à mon père que j'ai pu sacrifier quelque chose à son bonheur. Je paye assez cher son repos pour qu'aucun remords ne vienne le troubler. C'est tout ce que vous avez à me dire, n'est-ce pas?
--Tout.
--Eh bien! vous voyez, cela ne demandait pas tant de préparation. Bonsoir, monsieur Wolff, ajouta Gertrude qui se mit à enrouler son ouvrage, et qui, pour la première fois, ne tendit pas la main à son voisin.
Le pauvre Wolff comprit cette réserve. La jeune fille se sentait déjà fiancée à un autre. Il se leva, salua et se dirigea lentement vers la porte. Comme il allait sortir:
--Monsieur Wolff, dit Gertrude d'une voix qui, malgré ses efforts, se voilait de larmes, je devrais vous dire adieu, car vous partez demain, sans doute.
L'étudiant se retourna, et joignant les mains avec ferveur:
--Merci, Gertrude, merci de me laisser partir, merci surtout de vouloir que je parte.
Il embrassa dans un regard rapide le doux tableau qu'il voyait pour la dernière fois: Gertrude assise et éclairée par la lampe, cette table où si souvent il s'était accoudé, cette salle où tous les meubles attestaient les longs soirs passés en famille et les beaux rêves qu'il avait faits tout bas; puis, ouvrant la porte, il regagna sa chambre en s'appuyant au mur. M. Arnold l'attendait au passage.
--Eh bien! mon ami?
--Eh bien! mademoiselle Gertrude consent; elle vous le dira elle-même. Ce mariage ne lui déplaît pas.
--Il ne lui déplaît pas. Pauvre enfant!
Wolff craignit d'être obligé de répondre à d'autres questions; il se hâta de serrer la main à M. Arnold et de rentrer chez lui.
Quand il fut seul, les larmes séchées depuis le matin reparurent plus violentes, plus insensées. Une heure après il entendit frapper à sa porte, il courut ouvrir. C'était Marguerite.
--Eh bien! et vous aussi? dit-elle en lui voyant essuyer ses yeux.
--Comment? est-ce que Gertrude?...
--Ah! mon cher monsieur, quand je suis descendue dans la salle à manger, je l'ai trouvée étendue sur le carreau, comme morte; je l'ai prise dans mes bras, je l'ai presque portée dans sa chambre; et là, bonne sainte Vierge! elle a eu la première, la seule attaque de nerfs que je lui aie jamais vue. J'ai cru qu'elle allait rejoindre sa mère. Enfin elle s'est calmée, c'est-à-dire qu'elle a pu pleurer. Pauvre enfant! c'était bien la peine de lui économiser les larmes, pour qu'elle les répandît toutes à la fois. Quel chagrin! Elle en mourra. Oui, je vous le dis, et vous souffrez cela?
--Marguerite, prenez bien garde! ne laissez rien deviner à M. Arnold. Je partirai demain matin.
--Déjà!
--Oui, il n'est pas convenable que je reste. D'ailleurs, je n'aurais peut-être pas le courage de me taire. Marguerite, jurez-moi, sur votre salut, que vous ne quitterez par Gertrude.
--La quitter! pourquoi donc la quitterais-je? Ah! il faudra pourtant bien, car je suis bien vieille, et un jour ou l'autre...
--Jurez-moi, Marguerite, si elle était malheureuse, si elle souffrait... (Mais il est bien évident qu'elle sera malheureuse et qu'elle souffrira!) Jurez-moi, si elle était malade, de me faire prévenir par un mot; vous saurez toujours mon adresse. Je ne vivrai pas loin d'elle.
--Je vous promets, monsieur Wolff, dit la vieille bonne qui pleurait à son tour.
--Allons, Marguerite, dites-moi adieu et embrassons-nous.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu! moi qui rêvais tant de vous servir et de vous appeler mon maître.
--Vous ne m'appellerez que votre ami, Marguerite.
--Qu'est-ce que nous allons devenir? Jésus! Marie!
Et la vieille servante se jeta en sanglotant dans les bras de Wolff, qui fut obligé de la consoler et de lui renouveler ses instructions. Au point du jour, sans avoir revu personne et en laissant un mot d'excuse et d'adieu pour M. Arnold, Wolff quitta la maison. Il fut tout surpris de ne pas sentir son coeur se déchirer plus profondément quand il franchit le seuil. L'amour invincible qu'il emportait lui laissait, en dépit de tous les événements et de toutes les conjectures, une espérance qui rayonnait tout au fond de son coeur, même à travers la pensée de la mort et du tombeau.
M. Gottlieb devait venir dans la journée chercher la réponse. Il fut exact. Marguerite, en lui ouvrant la porte, le regarda d'un air si farouche, que l'ancien joaillier en conçut bon espoir. M. Arnold, un peu embarrassé, ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se désoler de la soumission de sa fille, triste d'ailleurs du départ de son ami Wolff, s'avança au-devant de son débiteur:
--Bonjour, Gottlieb.
--Bonjour, Arnold. Eh bien! quelles nouvelles?
--Elles sont ce que vous désirez qu'elles soient.
--Comment! vous me payerez?
--Oui, je vous donne ce que j'ai de plus précieux, de plus cher au monde.
--Quoi! mademoiselle Gertrude!
--Elle consent.
--Et votre voisin, notre ami Wolff, que dit-il?
--Wolff est parti pour ne plus revenir.
M. Gottlieb parut fort étonné de la prompte conclusion d'une affaire dans laquelle sa malice se réservait sans doute plus d'une occasion de se faire sentir. Il voulut entendre de Gertrude elle-même la confirmation de son bonheur.
La jeune fille, très-pâle, mais impassible en apparence, descendit.
--Est-il vrai, mademoiselle, que vous consentez à devenir ma femme? demanda Gottlieb.
--Oui, monsieur, si mon père le permet, voici ma main.
--C'est librement que vous me la tendez?
Gertrude hésita, comme si une protestation pouvait attendrir et désarmer l'usurier! Mais elle pensa que Wolff était parti, qu'elle ne le verrait plus, que M. Gottlieb réclamait sa proie, qu'il fallait s'immoler, en épargnant des remords à son père.
--C'est librement, répondit-elle.
On eût dit qu'à son tour l'ancien joaillier ressentait quelque hésitation. Craignait-il un piége? ou bien, ce tyran qui, après tout, n'était pas un monstre, mais un simple égoïste, était-il touché et plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître de ce sacrifice? En dépit des vraisemblances, je pencherais pour cette dernière opinion.
--Mademoiselle, dit-il le plus gracieusement qu'il put à Gertrude, j'apprécie toute la bonté, toute la générosité de votre coeur. Je ne serai pas un ingrat. Mon vieux camarade, cette maison vous reste; et vous, Gertrude, vous aurez à ma mort toute ma fortune. Je m'arrangerai pour vivre le moins longtemps possible.
Gertrude eut un pâle sourire, qui revendiquait sans doute le droit de mourir la première. Gottlieb ne vit que le mouvement des lèvres, il n'en devina pas le sens. Il s'inclina, remercia encore; et tout fut dit pour ce jour-là sur ce sujet.
Le mariage s'accomplit. Il y eut des gens pour l'envier. Gertrude ne démentit pas un instant l'engagement qu'elle avait pris. Pâle, mais trouvant le courage de rassurer son père, elle s'efforça de ne pas penser à Wolff en recevant l'anneau de M. Gottlieb. Elle pria avec ferveur; et il lui sembla que sa mère dans le ciel tressaillait à la vue de son sacrifice et lui promettait bientôt une place auprès d'elle.