‹ L'île des rêves: Aventures d'un Anglais qui s'ennuieChapitre 33 sur 35 · II

II

Comme quoi les peureux peuvent faire trembler.

Puisque Wolff, qui était un garçon timide, peu rompu à toutes les finesses de la méchanceté humaine, s'était émancipé jusqu'à faire sortir de sa cachette la vilaine poltronnerie de M. Gottlieb, il eût dû s'en tenir à la satisfaction de sa conscience de Machiavel, et ne pas vouloir un hommage et un aveu public de sa victime.

Le lendemain, l'ancien joaillier, dès qu'il fut debout, monta dans la chambre de son persifleur.

--Avez-vous bien dormi? lui demanda-t-il brusquement.

--Sans doute, répondit Wolff.

--La joie de vous être moqué de moi ne vous a pas donné d'insomnie?

Wolff devait évidemment garder un grand sérieux à cette insinuation; il commit, au contraire, la faute de rire aux éclats:

--C'est bien! c'est bien! jeune homme, riez, riez, dit M. Gottlieb en se frottant les mains; c'est de votre âge. Eh bien! moi, je vous en avertis, mon philosophe, je vous ferai pleurer.

--Vous croyez? demanda Wolff plus imprudent que jamais.

--Oui, je vous ferai pleurer, mon jeune ami, des vraies larmes qui tomberont de vos yeux, et que vous essuierez à deux mains. Ah! vous avez voulu savoir si je suis peureux! Eh bien, je prends de la peur pour moi, c'est vrai, mais j'en donne aussi aux autres: vous verrez!

Le bonhomme Gottlieb était vraiment formidable en parlant ainsi, avec un petit rire sardonique; il laissa Wolff assez surpris de cette menace, et il descendit pour savourer la tasse de café à la crème que maître Arnold lui avait fait servir. Que se passa-t-il entre les deux amis, quelles mystérieuses paroles furent échangées avant le départ de M. Gottlieb, voilà ce que Wolff eût bien voulu apprendre, quand il remarqua la contenance embarrassée de M. Arnold envers lui; mais voilà ce qu'il n'apprit que bien plus tard.

Ce qui lui parut évident à la première rencontre, ce fut l'attitude contrainte, triste de son hôte. Le père de Gertrude avait un secret pénible. Wolff n'osa pas interroger; il attendait discrètement les confidences, et il se fût reproché un mot qu'on eût pu interpréter dans le sens de la curiosité. Pourtant, il fit un signe à Marguerite, et quand celle-ci monta pour se coucher, elle vint frapper à la porte du jeune homme.

--Qu'y a-t-il, demanda la vieille servante? est-ce que, vous aussi, vous auriez votre idée fixe?

--N'est-ce pas, ma bonne Marguerite, M. Arnold a un chagrin?

--Sans doute, demain ce sera le tour à notre chère demoiselle. Ah çà! qu'est-il donc arrivé?

--C'est précisément ce que je voulais savoir, Marguerite. M. Gottlieb n'a rien dit devant toi.

--Rien; cependant je l'ai entendu grommeler quelque chose en s'en allant.

--Que disait-il?

--Des choses extravagantes, par exemple: «On me prend pour un âne dans cette maison, mais je ne suis pas encore bâté, et je brouterai bien des jolies petites fleurs.»

--Cela ne m'apprend rien, soupira Wolff.

M. Gottlieb ne revint pas de la journée ni de la soirée; il laissa probablement grossir et s'envenimer la piqûre qu'il avait faite à son ami. Wolff, qui resta aux aguets, n'entendit aucun bruit; il remarqua seulement qu'en baisant sa fille au front, avant d'entrer dans sa chambre, M. Arnold avait poussé un gros soupir.

Cette situation étrange se prolongea pendant deux jours; M. Gottlieb était devenu invisible; mais bien que son absence fût en réalité une délivrance, son souvenir, sa pensée pesait comme une menace.

Au bout des deux jours, Wolff n'y tint plus; il voyait M. Arnold si triste, si abattu qu'il résolut de lui venir en aide.

--J'ai tant d'amitié pour lui qu'il me permettra peut-être de pénétrer son secret, dit-il.

Dès les premiers mots, maître Arnold laissa échapper un véritable sanglot.

--Ah! mon ami, je suis le plus malheureux des hommes! et j'allais précisément monter pour vous consulter.

--Disposez de moi, monsieur Arnold, comme d'un fils.

--Bon Wolff! ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui songeriez jamais à enlever une fille à son père?

--Comment! mademoiselle Gertrude!

--Oui, ma fille, mon bonheur, vous, cette maison, Gottlieb en veut à tout cela! et..... je ne sais comment lui résister.

--Mais en lui retirant votre amitié s'il en abuse, en lui fermant votre porte s'il vous manque d'égards.

--Ah! mon ami, vous ne savez pas ce que vous me conseillez là! c'est précisément l'impossible. Chasser Gottlieb! quand c'est lui!... Non, non, je n'ai qu'à mourir, cela vaudrait bien mieux, pour moi, pour elle, pour tout le monde.

Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.

--Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son vieil ami.

Quand on fut dans la chambre du jeune homme, l'ancien drapier s'essuya le front, et d'une voix émue, en se renversant dans le fauteuil que Wolff lui avait offert:

--Je vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans une aisance qui enlève tout souci à l'avenir; c'est là une erreur. J'ai des dettes, de grosses dettes. Je dois à Gottlieb; et Gottlieb veut être payé.

--Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier! s'écria Wolff.

--Ne dites pas cela, ne dites pas cela, reprit M. Arnold avec vivacité. Gottlieb est un ancien commerçant très-expérimenté et très-habile; il veut faire rapporter à ses capitaux, en les plaçant, ce qu'ils lui rapportaient dans le détail, voilà tout. Mais laissez-moi vous raconter par ordre l'origine de mes chagrins. Ah! mon cher Wolff! il n'y a pas de plus grand malheur pour un bon mari que de perdre sa femme. Si vous aviez connu madame Arnold! Gertrude a toutes les qualités du coeur; mais ma femme, à toutes celles-là, joignait celles de la tête. On m'a toujours fait honneur de la prospérité de notre maison. Entre nous, cette prospérité, plus apparente que réelle, d'ailleurs, était l'oeuvre de ma chère femme. Moi, je me connaissais en draps; je savais mieux que personne juger de la qualité, du tissage et du teint. Je faisais les emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'étais assez adroit dans l'art de persuader les acheteurs. Mais ma femme! C'était elle qui enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui était le génie financier de la maison! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la chère et tendre amie, me donner une maison hors la ville; celle-ci, monsieur Wolff. Par malheur, nous n'étions pas assez riches pour payer comptant. Ma femme s'avisa d'emprunter à Gottlieb. Elle était certaine de rembourser: elle avait fait ses calculs, et en dix ans tout devait être payé, et nous nous serions trouvés riches et heureux. Mais dix ans! c'est l'infini dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade, et je suis certain que le chagrin de me laisser des embarras fut pour beaucoup dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon bon Wolff, avec quelle sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de m'instruire de ce que j'aurais à faire! Elle est morte la main étendue sur le livre de caisse. Le bon Dieu est juste; et puisqu'il nous frappe, c'est qu'il a ses raisons. Je me courbai donc sous la terrible épreuve qu'il m'envoyait. Après avoir pieusement et chrétiennement enterré ma femme, je me relevai avec courage:--Allons, maître Arnold, me dis-je à moi-même, tu as ta fille à élever, à aimer, à doter: travaille!--Ce n'est pas la bonne volonté, ce n'est pas le courage qui m'a manqué, c'est l'inspiration. Le bon Dieu devrait faire mourir à la fois les deux époux, quand il frappe des commerçants. Je ne pouvais pas suffire aux achats, à la vente, à la caisse. J'achetai trop vite, mal à propos. Je vendis à perte des marchandises dont je m'étais encombré, et je ne sus pas calculer avec assez de soin les comptes d'intérêt. Bref, au bout de quelques mois, je m'aperçus que j'allais vers un abîme. La dette envers Gottlieb, que ma femme avait commencé à diminuer, et qui eût été éteinte, s'était considérablement accrue. Je vendis à la hâte mon établissement: il me fallut subir un rabais énorme sur des marchandises que mon successeur traitait de désavantageuses. Je vins m'installer ici avec ma fille et Marguerite. Chez moi? non, chez Gottlieb, car les petits à-compte donnés sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la propriété. J'espérais, à force d'économie, en utilisant des créances que j'avais gardées, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison, m'acquitter peu à peu; mais d'abord, ces créances, pour en tirer parti, il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta, mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allèrent mal: mon successeur, au lieu de me payer régulièrement, me demanda du temps et me fit des billets: l'ami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma situation est bien loin d'être aussi avantageuse que le public la supposait. Cependant Gottlieb, qui n'est pas un méchant homme, me laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu'à ma mort, si, tout à coup, il ne s'était mis en tête que nous nous étions moqués de lui.

--Hélas! s'écria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon étourderie, suis la cause de vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.

--Non, mon ami. Gottlieb, je l'ai découvert, avait un plan. Il a été tenté de le démasquer plus tôt qu'il ne voulait, pour se venger. Mais tôt ou tard, mon bon Wolff, j'aurais été sa victime.

--Que veut-il? que demande-t-il? cet infâme usurier, ce Shylok!

--Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, même en son absence; il trouverait moyen de les entendre: c'est un homme si fin! Ce qu'il veut? Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille!

--Votre fille! vous! parlez, expliquez-vous!

--Eh bien! voilà: Il y a deux jours, il m'a pris à part, et il m'a dit:--Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je songe à me marier.--J'ai voulu rire; car si Gottlieb est un peu plus jeune que moi, il ne l'est pas assez pour prétendre me traiter en vieillard et se traiter en jeune homme.--Et avec qui songez-vous à vous marier, compère? lui ai-je demandé.--Alors, mon ami, Gottlieb m'a regardé dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur; et il m'a dit:--Avec mademoiselle Gertrude, votre fille, si vous voulez bien le permettre.

Wolff sentit une lame glacée lui entrer dans le coeur: il bondit sur sa chaise.

--Et qu'avez-vous répondu?

--Je n'ai rien répondu d'abord, mon ami. J'ai baissé la tête.--Je vous donne trois jours pour réfléchir, pour préparer Gertrude à voir en moi son futur mari, a ajouté Gottlieb, et il est parti, me laissant navré, désespéré.

--Il faut refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.

--Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne s'agissait que de suivre le mouvement de mon coeur. Oh! certainement, que je refuserais. Je m'étais fait à l'idée de ne jamais quitter mon enfant. Nous étions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble! Mais, si je refuse, il me faut partir. Où aller? Le peu qui me restera suffira à peine à meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? Je n'ai plus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'état. D'ailleurs, je mourrais plutôt que de lui devoir un morceau de pain... Oh! mon cher Wolff, je suis bien malheureux!

Wolff était tenté de dire à ce père au désespoir:

--Donnez-moi votre fille: je travaillerai, moi, pour vous tous.

Mais Wolff était très-pauvre. Ses parents, d'honnêtes cultivateurs, avaient fait d'énormes sacrifices pour l'aider dans ses études. Il devait se passer sans doute encore quelques années, avant qu'il eût un état, une place productive. D'ailleurs, Wolff ne voulait pas profiter de la détresse de la maison, pour prétendre à la main de Gertrude.

--Ne renoncez pas à tout espoir, dit-il à M. Arnold, en faisant un effort sur lui-même pour parler.

--Je n'ai pas tout dit, reprit M. Arnold en sanglotant. Gottlieb ne vous aime pas. Il prétend que vous avez juré de le rendre ridicule. Il m'a dit que votre présence ici nous faisait du tort à tous et...

--Et il exige que je m'en aille, n'est-ce pas? dit le pauvre jeune homme qui s'étonnait d'avoir le courage d'entendre ces cruelles confidences.

M. Arnold fit un signe de tête qui équivalait à une réponse affirmative.

--Eh bien, je m'en irai, mon vieil ami, mais quand je serai convaincu que je n'ai plus d'autre service à vous rendre. Avez-vous interrogé mademoiselle Gertrude?

--Je n'ai pas osé encore, et si vous vouliez...

--Que je lui parle de cet horrible projet? moi!

--Oui, vous, mon ami, pourquoi pas? demanda simplement M. Arnold; vous êtes avec moi et Marguerite son ami le plus cher. Elle vous dira tout à vous.

Wolff, dont le premier mouvement avait été de refuser, se ravisa tout à coup.

--Pourquoi pas? se dit-il aussi à lui-même; de quel droit hésiterais-je à lui parler? Est-ce que j'ai un intérêt?

--Mon cher monsieur Arnold, c'est une mission bien délicate et bien pénible que vous réclamez de moi, dit-il en passant la main sur son front pour en essuyer la sueur; mais je la remplirai. Ce soir, si vous le permettez, je descendrai; vous me laisserez seul avec mademoiselle Gertrude, et je serai digne, par les conseils que je lui donnerai, de votre amitié et de la sienne.

Le pauvre M. Arnold, sinon consolé, du moins tiré d'un embarras relatif, remercia Wolff du fond du coeur, essuya les grosses larmes qui roulaient sur ses joues, et promit d'avoir du courage, quelle que fût l'épreuve à laquelle il était réservé.

Quant à Wolff, dès qu'il se retrouva seul dans sa chambre, il s'enferma, prit sa tête à deux mains, et, avant toute délibération, soulagea son coeur et pleura comme un enfant.

--Il avait raison, cet homme horrible et grotesque, répétait-il, il avait raison, je pleure. Mon Dieu! que vais-je devenir et que deviendront-ils tous?

Wolff n'était pas un présomptueux, ni un égoïste. S'il eût suffi de broyer son coeur, de se condamner à un malheur et à des regrets éternels pour sauver ses amis, il n'eût pas hésité. Mais son devoir lui apparaissait plus difficile et plus obscur.

Le reste du jour s'écoula dans cet entretien suprême; quand la nuit vint, Wolff n'était pas plus avancé: il avait les mêmes doutes, les mêmes hésitations.

--Dieu m'inspirera, dit-il, en se préparant à descendre.

Gertrude tricotait dans la salle à manger. Marguerite filait auprès d'elle, et M. Arnold, penché sur une gazette, paraissait absorbé dans sa lecture et dans le commentaire de nouvelles politiques dont il n'avait pas déchiffré le premier mot; mais, en réalité, le pauvre homme écoutait son coeur battre, et n'osait prononcer un mot, de peur de laisser voir l'anxiété qui le torturait.

Wolff entra, résolu, grave, décidé à tout subir, mais ne sachant trop ce qu'il allait dire. Dès que M. Arnold l'aperçut:

--Marguerite, dit-il, viens dans ma chambre, j'ai à te parler.

--Mon père, dit aussitôt Gertrude qui laissa son ouvrage pour se lever, seriez-vous malade?

--Ne t'inquiète pas, ma fille, et reste là. Tiens compagnie à notre ami Wolff.

Gertrude, étonnée de ce refus, allait insister; mais elle se trouva en présence de leur hôte qui lui dit aussi:

--Restez, mademoiselle Gertrude. Monsieur votre père me permet de vous entretenir.

Gertrude avait rougi, et instinctivement elle avait porté la main à sa poitrine, tant elle était surprise et troublée. M. Arnold se hâta de sortir, suivi de Marguerite.

Wolff prit une chaise et parla ainsi.