‹ L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointainChapitre 10 sur 52 · L’ÉGLISE CLAIRE

L’ÉGLISE CLAIRE

Non loin de la maison aux abeilles, l’église Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants. Je me complais alors à suivre les doux chants De ces petits dont l’âme est encore indécise.

L’encens embaume l’air et par les jours de mai Il arrive parfois qu’on voit voler en elle D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé.

VOL D’ABEILLES

Mille quittent la ruche en projectiles d’or. Mille rentrent soudain en cascades vermeilles. Tout le jour la maison entend vibrer l’effort Vibrant et radieux des divines abeilles.

C’est d’une reine unique en la paix du rucher Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses. Et le cœur du poète est un divin archer Qui lance sans compter les flèches merveilleuses.

LE RÉVEIL DES RUCHES

L’aube à peine a teinté les collines vermeilles, Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher. Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher Qui donne tant de joie au peuple des abeilles?

Tout le jour, vibrera le généreux travail, De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche; Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche Dorera de ses feux une mer de corail.

Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles, Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été; Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté, Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles.

LE BEAU VERS

Lorsque sur le papier traçant le noir sillon, Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite, Il me semble en la nuit voir un beau papillon; Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête.

Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé, Le vers prend la couleur morte des chrysalides; Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides, Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé.

LE RAYON

Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort Le rayon non scellé par les abeilles d’or, Le miel operculé seul est un vrai trésor.

Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre, Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure, Elle dure longtemps et se conserve pure.

AU COLIBRI

Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse; Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse, Ah! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau?

LE MIEL

De même que le vin évoque un coteau bleu, L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore, Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore, Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu.

LA MONTAGNE

Montagne couronnée et de lune et de rêve, C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux; Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux.

LE POÈTE

O poète, tu n’as qu’un moment de beauté, Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire, Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté Qui portera ton nom sur les mers de la gloire.

BEAUX JOURS

Mille parfums de fleurs annoncent que le miel Sera bientôt porté vers les ruches ardentes; Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes De leurs voyages d’or éblouissent le ciel.

Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures, Devant le beau visage étincelant des jours; Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds, Vous condensiez l’essence impalpable des heures.

LA FENÊTRE

Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé; Par sa large fenêtre on peut voir la montagne, Des bois et des vallons, la lointaine campagne, Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé.

On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé, De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne, Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne, Et les mille splendeurs du couchant embrasé.

Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée, La nuit sombre et la nuit brillante de rosée Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur.

Et dans le rose azur d’une naissante aurore, Je regarde rougir la voile d’un pêcheur, Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures.

LA TOMBE FLEURIE

Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit. Ah! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre; Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre, Et que la mer, la mer chante près de l’endroit. Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle Fût en tout temps fleurie afin que le passant Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle. Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau Enivre les chemins, que passent de beaux couples De jeunes amoureux aux corps minces et souples Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau. Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose, Tressaillirait du fond de l’éternel exil Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril, Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses. Et par les grands étés de l’immense avenir, Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore, Pour le parer soudain d’une éclatante flore, Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir!

STANCE AUX ABEILLES

Lorsque je partirai, mes petites amies, N’allez pas quitter le rucher? N’allez pas essaimer par delà le clocher? Restez, vous charmerez les roses endormies.

CINQUIÈME CHANT

CHANSONS LOINTAINES

C’est à quoi je fus destiné Dès le premier jour de ma vie, Et la Muse m’auroit traisné, Si je ne l’eusse pas suivie.

FRANÇOIS MAYNARD.

Shall I reject the green and rose Of opals with their shifting flame, Because the classic diamond glows With lustre that is still the same.

EDMUND GOSSE.

LA MORT DU PETIT FOL

Au loin, au loin, dans la vallée, Pleurait la tendre voix voilée D’un rossignol. Aux pleurs de la nuit étoilée Mourait d’amour dans une allée Le petit Fol.

Tu ne sus que trop tard, Princesse, Pourquoi s’emplissaient de détresse Les yeux charmants; Et tu baisas, dans ta tristesse, Ton doux Fol mort pour toi d’ivresse Sans sacrements.

VACANCES

Qu’elle est légère la brise Dans le haut tamarinier; Qui traduira l’ode exquise Qu’elle dit au latanier?

Avril sur la branche élue Ramène les deux ramiers. Une histoire est vite lue Au bercement des palmiers.

Verte montagne et vous, colline, Vous charmerez ses doux yeux, Pendant cette heure divine Où la mer se mêle aux cieux.

Quand, sous les brises plus molles, Les sentiers seront plus frais, Rondes d’or des lucioles, Illuminez les forêts!

CHANSON DU CLAIR DE LUNE

La palme rit dans le ciel bleu. La mer roule mille étincelles. Ivresse des saisons nouvelles. Le jour s’éteint à petit feu.

Lentement la lune se lève. Sous les arbres luit le chemin. Je revois toujours dans mon rêve Son front pur, couleur de jasmin.

La nuit est profonde et sans voile. La brise embaume à vous griser. Quelle est cette lointaine étoile Qui sur l’eau semble reposer?

CHANSON DE RÊVE

Je te prendrai par tes deux Petites mains, chère, Et j’aimerai dans tes yeux La bonne lumière.

Ce sera par un soir vert, Au bord de la grève. Mon cœur sera parti vers Son plus joli rêve.

Nous reviendrons aux temps doux Des vieilles tendresses. Je reverrai les ciels fous Des mortes ivresses.

Bonheur si grand que les mots Seront inutiles. Le clair de lune à longs flots Baignera les îles...

De cet espoir, sans raison, J’ai l’âme embaumée; D’un vapeur à l’horizon, Monte la fumée.

AUTRE CHANSON DE RÊVE

Je voudrais donner ce mois A la poésie Et le passer dans les bois A ma fantaisie.

Qu’il serait bon d’oublier Les pauvres misères; Respirer l’air du hallier, Aimer les chimères;

Revoir voler l’oiseau bleu Au fil des savanes Et la luciole en feu Percer les lianes;

Retrouver la saine odeur Des fleurs de montagne Et te parler cœur à cœur, O Muse, ô Compagne!

CHANSON DE L’OISEAU MORT

J’avais sept oiseaux dans la cage d’or: Six couleur de pourpre, aux becs de turquoise; Le dernier plus sombre et couleur d’ardoise. Et ce pauvre oiseau de tristesse est mort.

Depuis qu’il est mort dans la claire cage, Mon cœur aime moins les autres oiseaux. Il manque au concert la flûte sauvage, L’esprit des grands bois et des grands roseaux.

Ceux qui sont restés chantent les prairies, La colline en fleur et le verger bleu; Mais l’oiseau défunt chantait, comme un dieu, L’air inviolé des forêts fleuries.

Toujours son beau chant montait gravement, Puis s’éparpillait en roulades hautes; Il pleurait l’azur en poignantes notes Où je retrouvais mon propre tourment.

Au soleil couchant il battit de l’aile. Je n’entendrai plus la divine voix. Ah! te voilà morte, ô lyre fidèle, Morte en ta prison, loin de tes grands bois!

CHANSON D’UN SOIR ÉTOILÉ

Veux-tu que nous sortions ce soir? Les étoiles sont merveilleuses; Les Pléiades dans le noir Allument leurs douces veilleuses.

La grande Ourse, ainsi qu’un beau char, Nous invite à de grands voyages. Une fleur s’ouvre quelque part; Le vent balance les feuillages.

Sortons, nous marcherons sans bruit; Et nos âmes iront en songe Vers les îles d’or de la nuit Oublier que le temps nous ronge.

Bientôt, par ordre de la mort, Nous serons froids et sans envie. Respirons, respirons encor La bonne haleine de la vie.

CHANSON DE LA GRIVE

Sur la palme du cocotier, La grive chante Un petit air primesautier; L’heure est charmante.

Doucement, l’alizé balance L’arbre qui dort; Et l’oiseau vers le ciel bleu lance Ses trilles d’or.

CHANSON DU FILAO

Le grand filao, nuit et jour, Au vent de mer, au vent d’orage, Module dans l’air tour à tour Une chanson douce ou sauvage.

Petite fille aux grands yeux frais, Si tu souffres de quelque peine, Va t’asseoir au bord des forêts, Par un soir de lune sereine.

Le grand filao chantera Et bien mieux que celui qui t’aime; Pour te bercer il te dira Un tendre, un suave poème.

CHANSON DE LA BRISE

Aux violons frais de la brise, Les bals bleus du soir sont légers; Chers pétales des orangers, Tombez parmi la valse exquise.

Elle tourne plus douce encore Que les pétales sur le sol. Entendrai-je en la nuit sonore Chanter la voix du rossignol?

CHANSON DE LA FEUILLE MORTE

Feuille morte, volez en rond! Vole vers elle, ma chanson!

(Ah! qu’elle est loin la douce brise D’été qu’enivrait le cytise!)

Dans l’air vous vous rencontrerez Et parlerez à votre gré.

«L’hiver noir me suit à la piste», Dit la feuille couleur d’or blond. «Je m’en vais d’un cœur qui s’attriste», A dit la petite chanson.

Tournez en rond, tournez en rond, Feuille morte et triste chanson!

CHANSON DES OISEAUX

Regarde voleter aux haies Les oiseaux vifs, mangeurs de baies, Les oiselets aux notes gaies.

Il convient à mon rêve fier De voir planer au ciel désert Les oiseaux sombres de la mer.

TROIS PETITES CHANSONS

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