I - II - III
Jeunesse, il ne faut pas me déserter, jeunesse; Fais encor de mon corps ta joyeuse maison; Que deviendrai-je aux soirs où je perdrai l’ivresse, Où je verrai l’Amour s’enfuir à l’horizon.
Le chat voluptueux se change vite en tigre, Mon cœur, il ne faut plus jouer avec l’amour. Admire la beauté, mais reste toujours libre; Le félin aux yeux verts t’a joué plus d’un tour.
Paris, si je pouvais rester toute une année Dans tes murs, il serait bien moindre, le plaisir; Mais hélas, la saison est presque terminée. Je t’aime d’autant plus qu’il faut bientôt partir. C’est demain que je dois te quitter, bon hôtel, Et quand je m’en irai, ton aspect sera tel Qu’il fut au jour joyeux de ma bonne arrivée. La chambre où j’ai vécu sera vite occupée. Nul ne regrettera mon départ sur la mer; Et le nouveau venu (quelque sage au front fier) Ignorera toujours qu’une âme fut bercée Dans le lit noir au chant des vers de l’Odyssée. Les rideaux laisseront pénétrer le soleil. Le clair retour d’avril sera doux et vermeil Et la bonne servante aux paupières jaunies Oubliera le «petit monsieur» des colonies.
ONZIÈME CHANT
LE RETOUR
LE DÉPART
Quand nous quittâmes Saint-Nazaire Sur un vapeur plein d’étrangers, Des cris d’adieu dans la lumière Montèrent vers les passagers.
Et ce fut comme un vent d’automne Sur un paysage en émoi; Les adieux n’étaient pas pour moi, Car je ne connaissais personne.
Mais cependant comme un enfant Je sentis à mes yeux des larmes; O France, le cœur se fend De quitter ton ciel plein de charmes!
LE CŒUR DU POÈTE
A Jean-Louis Vaudoyer.
Cœur de poète, ainsi que le cœur de la mer, Vous gardez en secret d’incroyables merveilles, De splendides beautés invisibles, pareilles Aux trésors inconnus de son grand gouffre amer.
Quelquefois l’océan fait rouler sur le sable Arraché des palais de jaspe un joyau vert; Et parfois de toi monte un admirable vers, Faible écho de ton grand cantique inépuisable.
Mais les plus beaux trésors dorment sous les flots bleus, Cachant aux yeux humains leur lumineuse fête; Et ton chant le plus pur dort dans ton cœur, poète, Dans ton cœur malheureux, dans ton cœur merveilleux.
STANCE
Ainsi de vous qui me plaisez Le vapeur m’éloigne sans trêve. Ah! qu’il est court, le temps du rêve! Qu’ils sont rapides, les baisers!
LES HUBLOTS
Les hublots, bleus pendant la nuit, A l’aurore ont des couleurs vives; Bientôt nous serons près des rives Où la mer indigo reluit.
Les hublots sont devenus jaunes, Puis verts, puis d’un rose tremblant; Le jour nouveau monte tout blanc Salué d’oiseaux monotones...
· · ·
Grands hublots noirs, aux larges yeux, Fenêtres rondes du navire, Grâce à vous, j’admire les cieux Et je vois la mer en délire.
Bientôt au lieu d’oiseaux marins Qui dansent devant vous sans cesse, Nous verrons sous les tamarins La robe rouge des négresses.
LES COULEURS DE LA MER
Suivant l’heure de la journée, La mer a changé de couleur; Parfois plus rose qu’une fleur, Parfois de teinte surannée.
Reflétant l’enfance du jour, A l’aurore elle est verte et claire, Comme eau d’une source légère, Dorée et verte tour à tour.
Elle est tachée en mille places De grandes taches jaune-marron, Quand elle ourle le goémon Venu de la mer des Sargasses.
La brise soulevant ses eaux Blanchit le courant qui voyage; Et sur elle à l’infini nage Une écume de blancs oiseaux.
Plus tard elle s’orne de moires Couleur de plumes de paons bleus, Elle étale des lacs ombreux Et des déserts brûlés de gloires.
Sous le grain vif, l’air est de miel, Les gouttes au soleil sont blondes; La mer revêt quelques secondes Sa robe couleur d’arc-en-ciel.
Des marsouins noirs, comme en débauche, Dansent autour du steamer gris; Et le poisson volant surpris Comme un caillou d’argent ricoche.
Puis le soir sème çà et là De grenats sa robe de gaze, Et de la lune la topaze Dore sa robe de gala.
Ceux que le roulis bouleverse Sur le pont marchent de travers, Et moi je compose des vers Au beau chant de la mer diverse.
Car j’écris ce poème clair Loin de la ville et de la foule, A bord d’un grand vapeur qui roule Sur l’Atlantique découvert.
Derrière sont les grandes villes, Londres, Paris aux yeux de feu; Devant nous, c’est le chemin bleu De la mer et les vertes îles.
LE REGRET DES FOULES
(Déclamation sur la mer)
Autrefois, j’aimais peu les foules formidables. J’étais jeune, c’était par ces jours délectables Où je vivais au cœur grouillant d’une cité. Je préférais alors la lointaine beauté Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles. Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles, Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs. Ah! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes; Où la lune, au réseau d’un nimbe violet, Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet, Pour me sentir encor dans une grande foule, Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule, Un flot vibrant parmi des millions de flots, Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots, Une âme qui bercée au chant des avenues Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues, Cependant que sans fin marchent auprès de nous Les héros, les penseurs, les malades, les fous. Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre, Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre. Ah! se sentir grandi par les souffles d’espoir Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir Et que, dans les remous de la foule anonyme, On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme. Ah! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard Où soudain la beauté dresse son étendard, Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique Où passe dans les flots d’une foule magique Porté par un beau corps un visage divin Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin... Ah! rendez-moi la foule émouvante des rues; Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues. Ah! faites que toujours luise sur mon chemin L’interminable ciel du beau regard humain. Oui, tout pour une vie intense et variée Débordante d’efforts sans cesse extasiée. Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs, Les théâtres qui font l’émotion des soirs. Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles, Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles. Ah! rendez-moi la vie émouvante de l’art... Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard!