‹ L'Illusion ComiqueChapitre 13 sur 43 · Scène VII

Scène VII

Adraste, Clindor

Adraste

Que vous êtes heureux ! et quel malheur me suit !

Ma maîtresse vous souffre, et l’ingrate me fuit.

Quelque goût qu’elle prenne en votre compagnie,

Sitôt que j’ai paru, mon abord l’a bannie.

Clindor

Sans avoir vu vos pas s’adresser en ce lieu,

Lasse de mes discours, elle m’a dit adieu.

Adraste

Lasse de vos discours ! votre humeur est trop bonne,

Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.

Mais que lui contiez-vous qui pût l’importuner ?

Clindor

Des choses qu’aisément vous pouvez deviner.

Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises,

Ses conquêtes en l’air, ses hautes entreprises.

Adraste

Voulez-vous m’obliger ? Votre maître, ni vous,

N’êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux ;

Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies,

Divertissez ailleurs le cours de ses folies.

Clindor

Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments

Ne parlent que de morts et de saccagements,

Qu’il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme ?

Adraste

Pour être son valet, je vous trouve honnête homme ;

Vous n’êtes point de taille à servir sans dessein

Un fanfaron plus fou que son discours n’est vain.

Quoi qu’il en soit, depuis que je vous vois chez elle,

Toujours de plus en plus je l’éprouve cruelle :

Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité

Laisse dans vos projets trop de témérité.

Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse.

Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse,

Ou s’il ne peut quitter un entretien si doux,

Qu’il se serve du moins d’un autre que de vous.

Ce n’est pas qu’après tout les volontés d’un père,

Qui sait ce que je suis, ne terminent l’affaire ;

Mais purgez-moi l’esprit de ce petit souci,

Et si vous vous aimez, bannissez-vous d’ici ;

Car si je vous vois plus regarder cette porte,

Je sais comme traiter les gens de votre sorte.

Clindor

Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu ?

Adraste

Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu.

Allez ; c’est assez dit.

Clindor

Pour un léger ombrage,

C’est trop indignement traiter un bon courage.

Si le ciel en naissant ne m’a fait grand seigneur,

Il m’a fait le cœur ferme et sensible à l’honneur ;

Et je pourrais bien rendre un jour ce qu’on me prête.

Adraste

Quoi ! vous me menacez !

Clindor

Non, non, je fais retraite.

D’un si cruel affront vous aurez peu de fruit ;

Mais ce n’est pas ici qu’il faut faire du bruit.

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