‹ L'Illustre MaurinChapitre 5 sur 30 · Chapitre 8 Le citoyen Marlusse, natif de Bandol, raconte le Plan de l’Exposition.

Chapitre 8 Le citoyen Marlusse, natif de Bandol, raconte le Plan de l’Exposition.

A ce moment M. Cigalous aperçut, à travers la vitre, le brigadier Cantoni, de la gendarmerie de Bormes :

« Halbran, dites au brigadier, qui se promène sur la terrasse, d’entrer un peu, que j’ai à lui parler. »

Halbran sortit.

« Celui-là, c’est, dit M. Cigalous, la fine fleur des bons, des vrais gendarmes, un serviteur hors ligne. »

Cantoni entra.

« Prenez un siège et demeurez un instant avec nous, Cantoni. J’ai voulu vous présenter à ces messieurs. Je leur ai fait votre éloge simplement, en disant sur vous la vérité. »

On échangea des politesses, le verre en main.

« Ah ! vous voilà, monsieur Maurin ? dit Cantoni d’un air aimable.

– C’est bien moi, dit Maurin gaillardement. Il y a quelque temps que je n’osais plus trop paraître ici.

– Eh ! fit Cantoni… je sais, je sais… Que voulez-vous, nous avons des ordres parfois et nous devons obéir ; mais tout le monde sait qu’on n’a rien de grave à vous reprocher. Au contraire même ! puisque aujourd’hui vous êtes reçu avec honneur, comme de juste. La vraie justice finit toujours par avoir le dessus… je vous félicite… Les poursuites sont abandonnées. J’étais en congé quand vous avez fait ici cette battue où vous avez eu un homme tué…

– Vous en avez vu d’autres ! répliqua galamment Maurin, et vous avez plus d’une fois donné et reçu de mauvais coups en arrêtant des coquins.

– Ce que je voulais dire, continua Cantoni, c’est que, cette fois-là, vous avez un peu mécontenté les gendarmes, à ce que j’ai appris, en les plaisantant un peu mal à propos… Celui qui attend le sanglier qu’on chasse à l’espère ne peut l’arrêter que s’il passe à sa portée et non pas hors de vue et près des autres chasseurs.

– Mais, dit Maurin avec noblesse, croyez-vous donc, brigadier, que j’en veuille aux gendarmes ? Il y a une affaire entre Alessandri et moi, une affaire d’homme à homme, et si les autres gendarmes se croient touchés, ils ont tort.

– Vous savez bien, Maurin, qu’en vous poursuivant lorsqu’ils en ont l’ordre, ils font leur devoir.

– Entendu ! dit Maurin ; mais alors je fais le mien en leur échappant quand je peux et comme je peux. Ce n’est pas d’être arrêté par eux que j’ai peur, mais d’être gardé par d’autres. Mon grand-père me disait que si on l’accusait d’avoir volé Coudon et Faron, les deux montagnes toulonnaises, quoique tout le monde continuerait à voir à leur place les deux montagnes, il aimerait mieux ne pas avoir à faire en justice la preuve du contraire.

– Ce n’est plus un mystère pour personne – dit Cigalous, qui voulait convaincre Cantoni de l’innocence de Maurin – ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne que Maurin a été accusé de meurtre… tout simplement ! »

Mme Labarterie eut un petit frisson. M. Cigalous continua :

« Oui, accusé de meurtre par Alessandri, sur la foi d’un Grondard ! Les Grondard sont des canailles au-dessous de tout, et celui qui a tué le père a délivré le pays d’un véritable fléau. Voilà ce qu’aurait dû se dire Alessandri, pour laisser Maurin tranquille. Mais Alessandri est amoureux et jaloux, et le pauvre Maurin a payé un peu cher quelques mauvaises plaisanteries ! Pour moi, je n’avais pas songé à accuser Maurin lorsqu’on a trouvé Grondard dans le bois avec sa balle dans le corps. Mais quand il serait l’auteur de cette mort, j’applaudirais en bon maire, sachant sur ce Grondard des choses à faire dresser les cheveux sur la tête.

« Et le fils Grondard, il y a quelques jours, n’a-t-il pas essayé de tuer Maurin ? mais cela s’est passé sans témoin, la nuit, et sur ce qu’on ne peut prouver, le mieux est de se taire !…

« D’où je conclus qu’avant d’envoyer leur mandat d’arrêt, MM. les juges pourraient souvent mieux approfondir les choses et tâter mieux l’opinion publique.

– Je n’ai appris, dit Cabissol, qu’avec tout le monde l’accusation portée par Grondard fils, et je partage l’avis du maire. Je pourrais dire d’étranges choses sur votre Grondard et je le dirai quand il faudra.

– Mais, affirma M. Rinal, par-dessus le marché, Maurin n’a pas commis l’acte qui pourrait bien être méritoire et qu’on lui reproche… Allons, allons, nous l’ennuyons de nos bavardages inopportuns. Nous avons mieux à faire que de lui rappeler les mauvaises heures.

– Oh ! mauvaises ! fit Maurin. Je n’en ai passé qu’une de mauvaise, c’est lorsque j’eus les mains liées… Ca, par exemple, ne me plut guère… mais vous avez raison, parlons d’autre chose. A tu, Marlusso ! »

Cigalous avait engagé une conversation particulière avec M. Rinal :

« Allons donc ! disait celui-ci.

– C’est comme je vous l’affirme. Ah ! si vous croyez que tout est pour le mieux dans la meilleure des républiques ! Il y a des routines qui n’ont peut-être jamais eu de sens et qui en ont aujourd’hui moins que jamais. Oui, monsieur. Je suppose qu’un meurtre soit commis ici, à Bormes, par un chemineau : il prend la route de Cogolin à Draguignan. Croyez-vous que moi, maire, je puisse télégraphier à Cogolin ? pas du tout. L’assassin file vers l’est : il faut que je télégraphie à l’ouest, c’est-à-dire au parquet de Toulon. Voilà ce que je suis forcé de faire en ce temps de chemin de fer, d’automobiles et de bicyclettes ! Vous voyez comme il est aisé de faire la police dans nos campagnes !… Mais ne parlons pas de ces absurdités… A toi, Marlusse ! »

L’assemblée, qui s’était tue pour écouter parler le maire, cria unanime :

« A toi, Marlusse !

– Eh ! dit Marlusse, en faisant le mouvement de repousser avec son coude l’importunité de la demande, comme si elle eût été une main posée sur lui, eh ! vous me la demandez toujours ! Elle m’ennuie à la fin ! C’est pour vous ficher de moi !

– A tu, Marlusso ! fit Pastouré d’une voix de contrebasse.

– Pastouré a parlé, remarqua Novarre, miracle !

– Allons, Marlusse, implora Benoni Soufflarès, dis-la sans te faire prier, que d’ordinaire tu nous romps la tête avec cette même histoire ! et qu’aujourd’hui, devant tout ce monde qui te la demande, tu ne la dirais pas ? Voyons, cause, bestiasse !

– Tu nous la diras, cette histoire ? la diras, aquell’histoiro ? insista Mascurel.

– Il la dira, l’histoire ; l’histoire, il la dira ! » compléta Lacroustade.

Marlusse avait une cinquantaine d’années. On lui voyait aux deux tempes, une patte-d’oie pleine de gaieté et de gaillardise. Il était coiffé d’un immense faux manille l’été, l’hiver d’un feutre de mêmes dimensions, dont il abaissait le bord avant sur son nez en visière de casquette et dont il relevait le bord arrière au-dessus de sa nuque ; conspirateur par-devant, mousquetaire par-derrière moqueur tant derrière que devant, si moqueur que sa pipe au tuyau de roseau avait l’air de prolonger dans l’espace son ironie devenue fumée !

Marlusse, patron bouchonnier, avait un air cossu et heureux de vivre.

« Allons, dit-il, ze la conterai, puisqu’il la faut conter, mais ce n’est pas un conte comme le scaphandrier, vu que c’est bien arrivé. C’est le souvenir de notre voyage à Paris, où nous allâmes voir l’Essposition Universel. Il faut vous dire que, depuis quelque temps, nous mettions d’arzent de côté en jouant à la quadrette, M. le Maire, Novarre, Soufflarès et moi, dans l’idée d’aller à l’Essposition, pour l’anniversaire de Quatre-vingt-neuf, en l’honneur des principes, comme de zuste ! »

Ici Marlusse s’interrompit. Novarre, Soufflarès et M. Cigalous le regardaient comme il les regardait, de l’air de quatre augures qui savent le fin du fin. Toutes les pattes-d’oie étaient rayonnantes. Il semblait qu’il y eût entre ces quatre hommes un mystère extravagant, un monde de gaieté, un formidable sous-entendu… qui échappait à tous les profanes. Evidemment, c’est ce qui n’était pas dit qui était le plus drôle.

Après un silence, Marlusse reprit, d’un ton plaintif et vexé :

« Si c’est possible, ça ! Voyez-vous, madame et messiés, ils se préparent déjà à rire, mes camarades de voyage, et ils savent bien pourquoi. Ce n’est pas mon histoire elle-même qui les fait tant rire, c’est de savoir que je ne sais pas la bien conter… Enfin, je n’en prends mon parti, par respect pour la compagnie. »

Marlusse tira une bouffée de sa consolante pipe et poursuivit :

« L’Essposition arrive. On part… Nous nous « carrons » dans un bon « vogon » de troisième classe… »

Ici la figure de Marlusse exprime la satisfaction qu’on éprouve à se trouver dans le paradis même.

« Nous allumons une bonne pipette. Et : faï tira, Mariu !… C’était un train de plaisir. Nous passons par Marseille comme de juste et nous arrivons à Paris. »

Ici, voyant qu’on riait, Marlusse s’interrompit de nouveau :

« Si vous riez de moi déjà, monsieur le maire, ze ne pourrai pas continuer. Faut que z’y renonce ! Allons, zou ! Novarre, m’aregarde pas comme ça. Soufflarès, tu me souffleras, qué ?

– Va de l’avant, Marlusse, les Parisiens t’écoutent.

– La première idée qui nous vint, à Paris, c’est que c’est une ville comme toutes les autres, un peu plus grande seulemein, mais pas plus belle. C’est tout des maisons, comme à Bormes ; toute la différence, c’est qu’il y a un peu plus de voitures !… Pour vous le faire court, nous allâmes loger en un hôtel qui est au coin de la rue Notre-Dame-des-Victoires et de la place Notre-Dame-des-Victoires égalemein… ici, tenez ! »

Marlusse posa sa pipe sur un coin de table, rapprocha ses deux index tendus et, du médius de la main droite chevauchant l’index, il s’efforça de mettre sous les yeux de ses auditeurs l’angle de la place et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, à Paris.

Tout le monde regardait avec un sourire amusé.

« L’hôtel est là, là, voyez ! disait Marlusse.

– Je le vois, fit M. Rinal.

– Bon ! poursuivit Marlusse, qui reprit sa pipe. On dit que les zens du Midi, ça zesticule. Mais il est clair comme le zour que le zeste il aide la comprenure.

– Nous voyons l’hôtel, dit Labarterie que Marlusse regardait attentivement.

– Nous habitâmes là, et dès le lendemain nous y allâmes, à leur essposition… Quand z’y pense !… nous entrons, et qu’est-ce que ze vois ? des boutigues avec encore des boutigues ; il y en avait d’orfèvres, il y en avait de marçands de soie, avec leurs marçandises sous des vitres. Té ! ze dis, nous sommes venus de si loin pour voir la Canebière ou la rue Saint-Ferréol ? Cependant, ze tourne, ze vire, ze regarde, puisque nous étions venus là pour ça. Tout en coup : « Vé ze me dis, que ze me suis perdu ! Où est M. le maire ? Où sont tous mes collègues ? » C’était vrai ; ze les avais perdus… coquin de bon sort ! Ze les cerce, ze les cerce trois ou quatre heures, ze revire, ze tourne, puis à la fin ze me dis : « Tu sais l’hôtel : retournes-y. » Je sors, messiés, ma belle dame – en bé ! croyez-vous que ze m’aperçois que z’avais tourné sur place, depuis quatre heures, povre moi ! Z’avais tourné aux alentours d’une porte, celle par où z’étais entré et par où ze sortis, couyoun coumo la luno, parlant par respect. Alors, ze me dis : « Marlusse, ça ne t’arrivera plus. « Pour plus te perdre, il faut aceter… »

Ici, Marlusse s’interrompit encore brusquement. Il regarda d’un air d’inexprimable malice ses quatre compagnons de voyage qui recommençaient à rire tout haut, et déclara :

« Nous y sommes ! les voilà qui se mettent à se ficher de moi ! Ze vous l’avais pas dit, madame ? La comédie n’est pas dans mon histoire, mais dans leur malice. Ils me la font dire, l’histoire, pour en arriver là ! Et ce n’est pas à m’écouter que vous prendrez du plaisir, c’est à les voir, euss ! »

A ces mots, Soufflarès et Novarre, n’y tenant plus, levèrent un bras au ciel et laissèrent retomber leur poing sur leur cuisse en criant :

« De ce Marlusse !

– D’aqueoù Marlusso ! traduisit vivement Mascurel.

– Il est bon ce Marlusse ! ce Marlusse il est bon ! »

Et le rire du canard Lacroustade dominait tous les autres.

M. le maire souriait finement, en jouissant de voir les Parisiens ne rien comprendre. Il fit observer seulement :

« Vous voyez bien : il n’y a que les mocos pour savoir rire d’eux-mêmes. »

Marlusse reprit :

« Riez, riez, collègues ; allez, allez, ze sais de quoi ze vais parler !… Ze ne l’ai pas oublié, cette fois, et vous serez bien attrapés !… Ze l’ai noté, noté dans ma cervelle, le mot principal… il est gravé, là… Ze le tiens. »

Il se touchait le front du doigt, d’un air génial.

Il reprit, après un silence durant lequel il avait toisé ses amis avec dédain :

« Pour vous le faire court, le lendemain matin, ze m’éveille de bonne heure, et pendant que les camarades dorment, ze mets mon pantalon, ma veste, ze m’habille… quoi ! ze me débarbouille… enfin ze fais comme tous les matins à l’habitude et ze sors… « Té ! « zed me dis dans la rue, pour plus te perdre à l’essposition, tu vas aceter de ce pas… »

Ici, Soufflarès, Novarre et le maire laissèrent échapper un formidable éclat de rire. Et Lacroustade imita le canard, éperdument.

Marlusse leur jeta un coup d’œil furieux, puis il prit un air d’attention profonde sur lui-même, le regard tourné en dedans, comme absorbé dans la recherche d’une pensée subtile et fugace. Enfin, tout à coup, comme en détresse :

« Noum dé pas Diou ! Ze l’ai encore oublié !… Eh bé, ze vous l’avais pas dit ? Voilà, messiés, pour ces bougres-là, le plus beau de mon histoire ! Voilà pourquoi ils me la font conter à tous les banquets, pour se fice de moi à leur aise. C’est que – c’est pourtant vrai ! – toutes les fois que ze la conte, z’oublie un mot, le mot principal, je vous dis ! Z’ai beau le savoir quand ze commence, z’ai beau me le répéter à table le jour, au lit la nuit, touzours ze l’oublie encore ! C’est comme une petite infirmité, et euss ça les amuse… Un peu de çarité, monsieur le maire, que vous savez ce que ze veux dire… Digavo mi !… Dis-le-moi, Novarro… ou toi, Soufflarès… As féni, Lacroustado, dé faïre lou canar ? De faire le canard, tu as fini, Lacroustade ? Ze te dirai en français que tu es-t-un âne, Mascurel, et ze te le traduirai en bon provençal : siès qu’un couyoun ! Zou, vite, souffle-moi, Soufflarès… un, un… que ze voulais l’aceter parce que z’en avais un besoin énorme… un çoze, un maçin, une histoire… ze l’ai au bout de la langue !… Ils me le diront pas, que tout le plaisir, madame, c’est de me le faire cercer… un Arman, un prospectus, un papetoun… »

Tout à coup, sa figure, crispée par l’effort et la douleur d’une recherche inutile et si longue, se détendit, la joie parut sur son visage, celle du naufragé qui entre au port de salut, et doucement, bien doucement, dans l’ivresse d’un triomphe savouré :

« Un plan de l’essposition… murmura-t-il… Vous avez bien fait de ne pas me le dire, que, comme ça, ze l’ai trouvé tout seul. Pas trop tôt !… Pour vous le faire court, il y avait, dans la même rue que notre hôtel, un libraire qui ouvrait sa boutique… Ze m’approche et ze lui dis : « Bonzour. » Celui-là y me dit : « Bonzour ; que vous voulez ? » Ze lui dis, comme ça, ze lui dis, ze lui dis, dis : « Il me faudrait… » hum, hum ! « Je voudrais avoir » hum ! broum !… Cette fois, ze le tiens ! « Donnez-moi un peu, s’il vous « plaît, monsieur le libraire, un… »

Le visage de Marlusse s’injecta ; les yeux lui sortaient de la tête.

Une colère le prit. Il regarda ses amis d’un air de haine franche et frappant du poing la table où tressaillirent les verres :

« Noum dé pas Diou ! vous le croirez ou non, cria-t-il d’une voix de stentor, ze l’ai encore oublié ! »

Le maire, Novarre, Soufflarès étouffaient à présent de rire. L’hilarité gagnait tout le monde. Cantoni n’y tint pas.

A son tour, il leva un bras et se frappa sur la cuisse, ce qui est, comme on sait, surtout pour un gendarme, l’indice de la joie effrénée inspirée par une chose impayable. Ce geste veut dire : « Non ! il n’y a rien de pareil ! Je n’aurais jamais cru ça possible ! »

Lacroustade imitait à lui seul plusieurs canards.

Marlusse parut se calmer et prononça, souriant avec un regard circulaire :

« C’est égal, si zamais on me la redemande, zamais plus ze ne la dirai. Ze me fais trop f… ice de moi. Aussi, c’est pas ridicule de touzours oublier ce mot, un mot si simple, dites un peu : le plan de l’essposition, trois plans de l’essposition, cent plans de l’essposition… Ze le dirais jusqu’à demain maintenant, sans le manquer une fois : un plan, deux plans, mille plans ! plan, plan, plan, plan ! ran tan plan ! plan ! plan !

– Achève, Marlusse !

– Ze dis donc au libraire : « Ze voudrais un… plan « de l’essposition. » Celui-là il me répond comme ça : « En voilà plus d’un, vous pouvez çosir ! (choisir) » Il y en avait une pile… Je n’en prends un, puis deuss… puis dix, je les regarde un après l’otre… »

Ici, Marlusse pouffa de rire lui-même, et frappant à son tour sa cuisse de sa main :

« Oh ! coquin de sort ! c’étaient tous les mêmes !

– L’édition ! dit Labarterie, intelligent et explicatif.

– Quand j’ai puis bien çosi, continua Marlusse, ze prends le premier venu et je dis comme ça au libraire : « Combien ? » Celui-là me répond : « C’est « tant. » Z’envoie la main à la posse, et je lui donne tant. »

Marlusse, ce disant, faisait le geste de prendre de la monnaie dans son gousset et de la compter attentivement dans la main du libraire.

« Et pendant que ze le paie, il m’aregarde bien et me dit tout en coup, il me dit comme ça, dit :

« – Vous vous êtes de Bandol ! »

« Oh ! noum dé pas Diou ! je restai là, moi !

Et Marlusse, la main ouverte comme pour faire un pied de nez, se planta le pouce sous le menton. Cela signifiait le crochet où se prend la tête étonnée d’une morue tirée du fond de son élément par un pêcheur de Terre-Neuve.

« Eh ! que ze lui dis, comment que vous le savez ? » Il se mit à rire.

« – Vé ! » que ze lui dis…

Et Marlusse mettait le bout de son index sous son œil droit, dont il tirait la paupière inférieure, ce qui signifie partout : « J’ai l’œil ! vous ne me tromperez pas ! »

« Vé, que je lui dis, ou Novarre, ou M. le Maire, ou Soufflarès, l’un ou l’otre est ici, cacé dans votre boutique, et il vous a dit de me dire ça. Vous ne l’avez pas devigné !…

« Alors, messiés, pour cercer mes collègues de voyaze, je lui dévirai tout dans sa boutique, qu’il en riait comme un bossu… Eh bien… il n’y avait personne de cacé. Alors, ze lui dis comme ça :

« Oh ! tron d’un goï ! (tonnerre d’un Vulcain !) comment vous l’avez pu comprendre que ze suis de Bandol ? car z’en suis ! z’abite Bormes depuis la nourrice, mais c’est Bandol qui m’a vu naître. »

« Que croyez-vous ? » qu’il me répond. Il me fait comme ça, d’un air tranquille avec son assent parisien :

« – Un peu à vote assan, un peu à vote çapo, j’ai devigné que vous étiez d’entre-mitan Toulon-Marseille ! »

« Et z’emportai, ze gardai de Paris, le…

– Le plan, dit Labarterie charitable.

– Merci bien, monsieur, fit Marlusse railleur, ça n’est pas ça que ze voulais dire. Z’emportai de Paris, par-dessus tous les autres, le souvenir de cette parole. Voyez-vous, on dit touzours : l’Essposition universel ! l’Essposition universel !… On en a plein la bouche ! Tant que vous voudrez, mais essposition ou pas essposition, Paris, voyez-vous, z’ai compris, par ce libraire, que c’est la capitale, la reine, le flambeau des villes !… Une ville, mon ami, où tu n’as qu’à entrer dans la première boutigue venue, on te dit zusque de qué pays tu es ! Ca, non, ze l’ai pas oublié ! Aussi, qu’on en fasse une autre, d’essposition, et z’y retourne. Z’ai gardé le plan ! »

q

Pour rejoindre Tonia qui l’attendait à la cantine du Don, Maurin, un beau matin, laissa Pastouré seul, dans les marais de l’Almanarre à Hyères. Il avait tué un cormoran pour le compte d’un prince russe qui collectionnait tous les oiseaux divers qu’on peut tuer dans le Var. Pastouré, que Maurin avait mis de moitié dans cette affaire, comme dans toutes ses autres opérations de chasse, continua à patauger parmi les siagnes et les ajoncs. Tout en pataugeant, il gesticulait et bavardait :

« Pour une chasse qui me déplaît, voui, c’est une chasse qui me déplaît. Il y faut des bottes lourdes. Et il fait froid, ce matin. Pas moyen de courir, ici. La vase vous englue ; on a les pieds collés à son chemin. C’est une misère. Et pourquoi me laisse-t-il tout seul dans pareil gâchis, ce Maurin ? C’est, pardi ! pour aller à sa gueuse. Il court donc après son malheur, je le calcule, comme tout le monde sur cette terre ; quand la passion nous emporte, rien à faire. Si on jouait la gale, on voudrait la gagner… Ainsi sommes-nous faits : tant bien les uns comme les autres, nous courons, nous courons, nous courons pour attraper ce qui vole ; et ce que nous attrapons, c’est un rhume. Où va-t-il ? A sa gueuse, je vous dis ! Perché ? pour son plaisir. Qu’attrapera-t-il ? Un mauvais coup. Un mauvais coup pour sûr il attrapera. Puisque ce Sandri toujours rôde autour de la fille, il devrait comprendre, Maurin, qu’il n’y a rien à faire pour lui et que mieux vaudrait se faire oublier de tout ce qui est gendarme au monde. Une poupée habillée en gendarme, je la craindrais ! et j’aime mieux, pour ma part, mes ennemis que mes juges. Quand mes ennemis mentent ils le savent ; et le juge, qui ne sait rien de leur mensonge, m’envoie en galère. Est-ce qu’il croit, ce Maurin, que Sandri lui pardonnera ? Un bon Corse est bon ; un Corse méchant et qui croit avoir raison dans sa rancune est pire que ce qui est pire. Espace-toi, Maurin, tire-toi de là, Pastouré. Lève-toi de devant, mon ami Pastouré ; Pastouré, frère de mon frère, file ! Ni gendarmes ni femmes, voilà la paix. La femme amène le gendarme, et de plus d’une façon : par les disputes, chez les voisins ; et chez son mari, de par les cornes.

« Les cornes attirent les gendarmes, c’est connu. Ne te marie pas ou sois veuf, et crains surtout la fiancée d’un gendarme. Car si tu te frottes à celle-là, c’est dispute avant la dispute, gendarme assuré et gendarme inévitable, deux et trois fois, dix fois et cent fois gendarme !

« Nous avions la bonne paix ; il va se chercher la guerre. Et croit-il aussi que son Caboufigue le laissera tranquille ? croit-il que le petit Caboufigue aura digéré l’affaire du duel ? Il ne faudrait pas y compter. Quelle affaire, mes amis !… Attention ! Pan-pan !… une poule d’eau ? non, les canards !… celui-là en tient… Ici, Gaspard, apporte ! Je me disais donc : « Quelle affaire ! » Ah ! mais, oui ! pas petite affaire ! un duel ridicule, un duel risible, un duel comme on n’en verra pas de longtemps le pareil, et qui a fait rire tout un village à la fois et que de village en village on se raconte maintenant partout ! Croit-il, ce brave Maurin, que l’orgueil le lui pardonnera ? Crains Caboufigue, Maurin. Tu l’as connu trop bas, tout en bas comme toi, tout en bas de l’échelle ! Ca le vexe. Et plus il monte dans la fortune, plus il te renie. Crains Caboufigue et le fils Caboufigue et tous les Caboufigue, toutes les boufigues (vessies) bouffies de mangeaille et de gourmandise et du vent de l’orgueil. Dommage que ce duel n’ait pas été un vrai duel ! Une boufigue crevée, on n’en aurait pas pleuré ! Si du bout d’un bon sabre on lui faisait une piqûre, ce n’est pas du sang qui sortirait d’un Caboufigue : c’est le vent de cette boufigue, le vent que je viens de dire, le vent de haine et d’orgueil, d’avarice et de vanité. Et le Caboufigue eût rendu l’âme avec un tout petit bruit, le bruit d’une boufigue qui crève… En sortant du dîner, quand le petit Caboufigue s’éloignait dans sa belle voiturasse, M. Rinal a dit : « Quand on les voit pendre, les inutiles, les égoïstes, les renégats du peuple, peuple d’hier qui aujourd’hui renie père et mère, quand par hasard – ce qui d’ailleurs n’arrive jamais – on les voit pendre ou pendu – pendus il faut les « laisser. » Ayant dit cela, il a bien parlé.

« Ce n’est pas moi Pastouré qui couperais la corde. Elle porterait malheur, la corde de ces pendus-là ! A la bonne heure, M. Noblet ! un bourgeois qui travaille, celui-là !… Attention, Gaspard !… une bécassine !… apporte, Pan-pan… Un bourgeois qui travaille, ce Noblet, et qui a face d’homme et non figure de ventre, comme un Caboufigue. Que demande-t-il, ce Noblet ? Qu’on travaille et que, dans le monde entier, on souffre moins de misère… Pour des hommes comme ça, oui, on irait à pied au bout du monde ! mais les autres, je les vomis. Je les vomis, je vous dis, je les ai sur l’estomac. La bêtise du monde est une bêtise bien grosse et la canaillerie du monde une grosse canaillerie. Il faut choisir les bonnes têtes et il faut crever les mauvais ventres. L’égoïsme n’est que ventre. Crève cette boufigue, Maurin ! Elle rendra son âme avec un petit bruit, vu qu’un Caboufigue porte son âme dans son ventre, comme de juste. »

Pastouré ne se trompait pas : Maurin, ce jour-là, courait vers son ennui.

A peine Tonia était-elle venue le rejoindre à la cantine du Don, que Sandri entra à son tour. Ayant vu passer Maurin à la Londe-des-Maures, dans la carriole d’un poissonnier qui se rendait au Lavandou, il l’avait suivi. Lorsque Tonia aperçut le gendarme :

« Sors, dit-elle à Maurin, sors bien vite par la petite porte.

– Toute réflexion faite, pourquoi sortirais-je ? » dit Maurin.

Et il se leva pour recevoir le gendarme.

« Bonjour, brigadier Sandri.

– Je ne suis pas brigadier.

– C’est juste. Si tu l’étais tu serais marié déjà, puisque c’est la condition que t’impose le père de Tonia, que tu sois brigadier pour qu’il t’accorde sa fille. Tu n’es pas brigadier, donc tu n’es pas marié. Et alors de quel droit viens-tu te plaindre ? Est-ce en qualité de fiancé ? Mais tu ne seras jamais brigadier : autant rompre les fiançailles. Seulement comme au fond, tu es brave homme et que, mieux qu’un autre, tu connais l’honneur étant soldat d’élite (tu sais que j’ai servi à l’Etat et que je connais le service) eh bien, voilà : fais proprement ton adieu à la fille ; ne porte pas préjudice, par des bavardages de femme et d’inutiles reproches, à belle et bonne Tonia que voici, rends sa parole à son père et ne te trouve plus sur mon chemin, mon homme. »

Sandri se mordillait la moustache.

« Tonia, dit-il, je vous ai promis de rompre à la première fois que je verrais chez vous quelque chose pour me déplaire : je romprai donc. Il faut pourtant que votre père sache que j’ai pour cela de bonnes raisons.

– Laissez-moi, dit Tonia, le lui annoncer moi-même.

– Alors, dit Sandri étonné quand même, alors c’est fini ?

– Il me semble, dit-elle.

– C’est bon, gronda le gendarme. Adieu, Tonia. Je ne te crois pas autrement coupable et je t’engage à ne pas le devenir… Cet homme-ci pourrait te mener loin, et faire ton malheur, Tonia. J’en aurais pour toi de la peine. Songe – je crois qu’il en est temps – qu’un jour ou l’autre il se fera encore quelque mauvaise affaire et que, mariée, tu finiras par regretter le gendarme, quand cet autre t’aura fait bien voir le bandit qu’il est véritablement.

– C’est assez de paroles, Sandri, s’écria Maurin avec impatience. Quittons-nous maintenant. Allez à vos affaires. »

Le gendarme le regarda fixement. « Je sais ce que je sais ; je te rattraperai, Maurin, mon ami.

– En ce cas, tu me devras tes galons de brigadier Sandri, avec tes remerciements. »

Le gendarme à peine sorti :

« Tonia, dit simplement Maurin, si votre père y consent, vous serez ma femme. »

Ces mots lui échappèrent en quelque sorte. Malgré les répugnances que lui inspirait le mariage, il s’y laissait entraîner par esprit de justice.

Elle bondit vers lui, s’enlaça à son cou, s’y suspendit, ses pieds quittant le sol, comme une enfant petite, et lui dit :

« Alors, si mon père refuse, tu auras du moins une maîtresse prête à tout faire pour toi, Maurin, et à te défendre à la mort comme à te suivre au bout du monde. Tu es brave comme tu es beau. Toutes les Corsoises t’aimeraient. Et si jamais on te poursuit encore, et si le maquis des Maures ne te cache pas assez bien, nous irons dans mon pays corse, où les bandits sont heureux et où le monde les estime.

– Pour le moment, répliqua Maurin tranquillement, je suis libre de ma personne, et je vais aider mon pays à choisir un bon homme pour nous faire de bonnes lois. »

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Maurin ne fut pas longtemps en paix avec la gendarmerie. De nouvelles aventures ne devaient pas tarder à le signaler encore aux officiers de justice…

Maurin battait avec Pastouré les marais de Fréjus. Ils y firent la rencontre d’un chasseur qui, non loin d’eux, tira et manqua une bécassine, que Maurin très distinctement put voir, après son troisième crochet, filer et se perdre au loin. L’homme, une manière de rustre, vêtu en bourgeois cossu, taillé en hercule quoique pas très grand, avec un front bas et têtu, cria à son chien :

« Cherche ! apporte ! »

« Monsieur, dit poliment Maurin, la bécassine est manquée. Votre chien ni aucun chien du monde ne vous la pourrait rapporter.

– La bécassine est manquée, confirma Pastouré.

– Cherche ! apporte ! répéta le bourgeois à son chien.

– Vous avez là, dit Maurin, une bête magnifique !

– C’est vrai, dit l’autre ; il m’a coûté cher, et je ne le possède pas depuis longtemps ; aussi il ne m’obéit guère. Cherche, Faraud ! »

Le chien cherchait patiemment et, bien entendu, ne trouvait rien.

« Il est aussi bête que joli » grogna son maître.

Et comme le chien ne trouvait toujours pas la bécassine envolée, il le frappa stupidement du pied. Le chien, plaintif, se réfugia dans les jambes de Maurin.

L’homme accourut pour l’y prendre, plein de menaces :

« Attends, coquin ! attends un peu, rosse ! Tu le connais déjà, hein, mon pied ? Eh bien, le voilà qui arrive ! »

Rouge de colère, il avançait la main vers le collier de la malheureuse bête qui, de peur, se coucha sur le dos.

« Vous ne battrez pas ce chien, dit froidement Maurin, parce qu’il n’est pas dans son tort et parce qu’il me demande de le défendre.

– Et nous sommes deuss ! appuya Pastouré laconique.

– Mon chien est à moi, je pense !

– Jusqu’à un certain point, oui, dit Maurin ; mais un chien est un chien. C’est pas un esclave, preutêtre.

– Allez au diable ! hurla l’autre, je ne vous connais pas.

– Eh bien, dit Maurin, vous me connaîtrez ! »

Et comme, de nouveau, l’homme étendait la main pour s’emparer de son chien, Maurin prit l’homme par l’épaule et le fit pirouetter comme un toton.

Alors, exaspéré, le rustaud sanguin se retourna et mit le bout du canon de son fusil sur la poitrine de son adversaire improvisé.

Maurin détourna le canon qu’il avait saisi à plein poing, en criant :

« Lâche ton arme ! »

Le ton d’autorité de Maurin eut un effet singulier :

L’homme involontairement obéit et abandonna son fusil que Maurin déposa à terre, auprès du sien ; puis il se débarrassa de son carnier et dit à l’homme :

« Avance donc, espèce de brute ! »

Un moment décontenancé, le personnage avait repris ses idées.

A son tour il se débarrassa de son carnier et se mit en posture de combat.

Pastouré, tranquille, dit :

« Tu m’en laisseras un peu, hé ?

– Les lâches, c’est vous, proféra l’autre ; vous êtes deux !

– Oh ! moi, dit Pastouré, je garde les armes. »

Les deux lutteurs s’étreignirent. Ce ne fut pas long : Maurin souleva de terre son adversaire et le jeta, de dos, dans l’herbe et la boue.

L’homme se releva, et, menaçant, courut de nouveau sur son ennemi.

« Tu en reveux ? cria Maurin. Prends garde ! Cette fois, je cognerai ! »

Mais son ennemi était devenu comme fou de rage ; il se précipita sur Maurin, tête baissée. Maurin prit la tête de l’homme, la mit sous son bras gauche serré contre son corps comme un étau et frappant à grands coups, du plat de sa main, sur le derrière de l’inconnu :

« Ah ! tu veux battre ton chien ? ah ! tu y tiens donc beaucoup, à battre ton chien ? Souviens-toi qu’il ne faut pas battre son chien ! Je t’apprendrai la justice, brute ! La sens-tu entrer, bestiasse, dans ton derrière, la justice ? Battras-tu encore ton chien, bête brute ? En as-tu assez, batteur de chien ? »

Quand il le lâcha, l’homme, ivre de fureur, revint encore sur Maurin, un couteau ouvert à la main. Alors Maurin, du poing, lui ensanglanta la figure et lui dit :

« As-tu ton compte ?… Tiens, reprends ton fusil.

« Décharge-le d’abord, Pastouré, et confisque ses cartouches, qu’il nous assassinerait ! »

Le battu se le tint pour dit cette fois et s’éloigna ; mais, à la mairie voisine, il porta contre Maurin une plainte en règle. Coups et blessures, vol de cartouches et vol de chien ! car le chien du chasseur avait refusé de le suivre et obstinément, malgré les ordres réitérés de Maurin et de Pastouré, il s’attachait à leurs talons, suppliant qu’on le gardât. C’est d’une si douce voix que ses deux amis lui disaient : « Allons, va-t’en, mon brave ; suis ton maître, mon bon chien ! » tandis qu’à l’ordinaire son maître l’appelait d’un ton qui le faisait fuir.

« Pas moins, dit Pastouré, nous y voilà retombés, dans leurs satanés procès-verbaux !

– Aussi, répliquait Maurin, fallait-il laisser battre ce brave animal ?

– Non, pour sûr ! dit Pastouré ; mais n’empêche qu’il eût mieux valu ne rencontrer ni lui ni son maître. »

Ils devisaient ainsi lorsque, au beau milieu de la plaine, ils aperçurent un autre chasseur assez semblable au premier et qui se trouvait être un riche marchand de porcs, venu de Nice pour chasser la bécassine. Cet homme, son fusil entre les jambes, portant sur le flanc un carnier neuf orné d’un filet à franges, était assis sur un tronc d’arbre abattu et de minute en minute il tirait, d’un sifflet d’argent suspendu à son cou, un son prolongé, aigu et strident.

En faisant cela, il paraissait s’acquitter d’une besogne importante dont il ne verrait jamais la fin et qui absorbait toute son attention.

La chose aux deux braconniers parut si curieuse qu’ils s’arrêtèrent pour la contempler. L’homme ne semblait pas les voir et continuait son manège. Visiblement il en perdait la respiration et se fatiguait beaucoup.

« Eh ! l’ami ! fit le familier Maurin, que faites-vous donc là ?

– Vous le voyez, dit l’autre, je siffle. »

Et il siffla.

« Que vous sifflez, je le vois, dit Maurin, mais pourquoi sifflez-vous ? Il y a, à vous entendre, de quoi mettre en fuite jusqu’aux poissons sous l’eau de la mer ! »

L’homme, imperturbable, siffla encore, puis il prononça :

« Je siffle mon chien. Je le siffle comme ça depuis ce matin.

– Vous avez tous les deux une brave patience, car il est tout à l’heure midi… Et alors, il vous a quitté depuis ce matin, votre chien ?

– Oui, dit l’homme (toujours sifflant de temps en temps), c’est un chien tout neuf (coup de sifflet) qui, hier, à Nice, m’a coûté bien cher (coup de sifflet) et qu’on m’a donné pour excellent (coup de sifflet), c’est un chien à grande quête… Nous avons pris le train pour venir ici chasser ensemble. A la gare de Fréjus, ce matin à huit heures, mon chien m’a quitté (coup de sifflet) et depuis ce temps je le siffle… (coup de sifflet). Et mon chien n’est toujours pas là. »

Et s’épongeant le front, il soupira tout à coup, avec une résignation vraiment touchante :

« Qu’heureusement il n’y a pas de zibier ! qu’en courant comme il court, mon chien, s’il était là, me le lèverait tout de devant !

– Moussu, dit Maurin, tirant son chapeau avec une extrême politesse : aï vi fouàsso couyouns dins ma pùto dé vido, maï coumo vous, jamaï ! c’est-à-dire : j’ai vu beaucoup d’imbéciles dans ma malheureuse vie mais d’aussi beau que vous jamais ! »

L’homme, ahuri, leva les yeux sur Maurin qui ajouta en souriant :

« Il faut croire que votre chien, comme moi, vous a assez vu ! Bonsoir, la compagnie. »

L’homme se fâcha : querelles, bourrades. Si bien qu’une heure après, toujours sifflant son chien, il alla porter plainte à la gendarmerie de Fréjus, où il donna par surcroît le signalement de sa bête.

On reconnut aisément Maurin aux renseignements des deux plaignants successifs et il fut entendu que le Roi des Maures, désirant exploiter à lui tout seul les marais de Fréjus, cherchait à tous les chasseurs honorables des querelles d’Allemand.

Et le soir, en quittant Maurin, Pastouré se disait tout haut.

« Ils en diraient de belles, s’ils parlaient, les chiens ! Les chiens vous aiment par amour. La nourriture pour eux vient après l’amour. Offrez un gigot à mon chien et moi je lui offrirai une caresse. Il me suivra, moi, malgré votre gigot… Battre un chien, c’est un crime. Battre un homme qui a battu un chien, c’est une bénédiction. Mais les hommes ont fait la loi, et la loi n’est pas pour les chiens. Alors, cogne sur l’homme, mon homme, quand il bat le chien, car en frappant sur le chien, il a frappé sur mieux qu’un homme. Le chien ne parle pas, il jappe, et quand il le voudrait, il ne trahirait pas le secret de lui-même.

– Encore une journée comme celle-là et Sandri va bien rire », se disait Maurin.

Malheureusement cette journée n’était pas finie. Le soir même, comme Maurin portait un héron magnifique à la villa de son prince russe, à Saint-Raphaël, il aperçut devant lui sa fille…

Il hâtait le pas dans l’obscurité commençante, pour la rejoindre, quand un homme bien mis s’approcha de la fillette qui retournait à la villa du prince chez lequel, depuis quelque temps, elle était placée comme lingère.

Thérèse fit un petit cri et pressa le pas. L’homme la suivit, avec toutes les allures de ceux qui, malgré elles, suivent les femmes. Elle lui échappa enfin et disparut prestement sous le portail du parc de la villa.

Maurin aborda le monsieur qui, inquiet, s’exclama :

« Que me voulez-vous ?

– Monsieur, dit Maurin, lorsque, tout en étant un brave homme, on fait son métier de coq, qui est de rechercher les poulettes, – c’est la force de la nature ! – il faut, si l’on est un brave homme, s’adresser à celles qui ne demandent pas mieux. »

Et comme le monsieur voulait s’esquiver, Maurin d’une main ferme le maintint par le collet et gravement lui dit :

« Vous entendrez ma leçon, jeune homme ! Je vous dis de vous adresser à celles à qui plaira votre vilaine figure. Je n’ai jamais fait autrement. Il faut être un peu honnête, hé ? mon brave monsieur ! Quand les filles malhonnêtes nous poursuivent et se veulent faire épouser en jurant qu’elles sont sages, alors contre elles tout est bon, car elles essaient de nous prendre en traître et de nous faire perdre la tranquillité de la vie. Mais ici c’est vous qui cherchez à prendre une femme en traîtrise ! Vous entendez, mon beau pitoua ?… Vous m’avez l’air d’un chaud lapin. Mais dans les mêmes occasions, j’en ai vu refroidir de plus chauds que vous ! »

Ayant prononcé ces mémorables paroles, Maurin lâcha son prisonnier qui, très pâle, balbutia :

« Ah ! çà, que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

– Ce que je veux ? vous dire ça, pas plus… Je suis Maurin, le père de la fillette. Tenez-le-vous pour dit. »

L’inconnu se sauva.

Maurin avait cru faire une allusion bien cachée à l’affaire Grondard ; mais le propos, répété, fut discuté, interprété, et de plaignant en gendarme et de brigade en brigade arriva aux oreilles de Sandri qui s’écria : « C’est l’aveu ! » Les affaires du don Quichotte-paysan se gâtaient de nouveau. Ordre fut donné de l’arrêter. La persécution recommençait. On se garda d’avertir le préfet… On se cacha de Cabissol.

« Il a encore trop parlé, disait Pastouré, parlant tout seul… Quand je vous dis qu’un… soupir de Caboufigue, on peut le retourner contre vous ! Avant de lui laisser sa liberté, regarde autour de toi, si tu es en plein champ, et sous ton lit si tu es couché, car sous ton lit, il pourrait y avoir… qui sait ? un de tes meilleurs amis ! Et qu’est-ce trop souvent que nos amis eux-mêmes ? des gens – pauvre moi ! – qui de vos confidences se font des fusils contre vous !… Vive Bassompierre ! »

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