‹ L'Illustre MaurinChapitre 6 sur 30 · Chapitre 11 CHLa métaphysique de Pastouré.

Chapitre 11 CHLa métaphysique de Pastouré.

La mère de Maurin se mourait dans sa vieille cabane de planches, au milieu de la plaine de Cogolin, non loin de la mer, sous les grands pins parasols.

Maurin, assisté de Pastouré, veillait auprès d’elle.

« Pastouré, dit-il, va chez M. Rinal, chercher mon fils Bernard et tu iras après chez le prince chercher ma fille Thérèse… Ils verront mourir la grand-mère. »

Pour Césariot il ne se reconnaissait pas le droit de l’appeler, vu que la grand-mère ignorait l’existence du garnement.

Pastouré partit et ramena Bernard. Il repartit et ramena Thérèse.

« Mère, dit Maurin, voilà vos petits-enfants. Ils viennent vous embrasser.

– Je les bénis ! » murmura la vieille, de sa voix fragile.

Et elle mourut.

« Pastouré, dit Maurin, nous allons l’enterrer au cimetière de Cogolin. Cours chez le voisin Labigue ; tu lui diras de nous prêter sa charrette, son cheval et ses harnais neufs. Sur la charrette nous mettrons le cercueil. Fais vite. »

Pastouré sortit. En son absence, le médecin de Cogolin fit le nécessaire, alla à la mairie, déclara le décès, prévint deux amis dont Maurin désirait la présence, et, le lendemain, eut lieu l’enterrement.

Le cercueil était sur la charrette soigneusement nettoyée, mais où pourtant se voyaient encore quelques traces rousses de bon fumier et, dans les jointures des planches, quelques grains d’avoine.

Pour faire honneur à la morte, Labigue avait prêté toutes ses bêtes ; devant le cheval limonier était un mulet et devant le mulet, en flèche, un petit âne. Et les trois bêtes portaient leurs harnais neufs, bien cirés, dont les clous de cuivre reluisants formaient des ronds et d’autres jolis dessins. Les deux amis que le médecin avait prévenus étaient là, vêtus de leurs meilleurs habits ; ils se mirent derrière la charrette que conduisait Maurin, à pied. Et, devant les amis, marchaient Bernard et Thérèse. Pastouré avait fait venir son fils Firmin, beau gars de vingt-cinq ans, qui marchait près de Thérèse et qui la trouvait à son gré. Car l’amour travaille même devant la mort. Pastouré, lui, cheminait à côté des brancards, tenant en main, sous la clarté éblouissante et blanche du plein soleil de midi, le fanal de l’étable, allumé pour veiller la morte, et dont la flamme jaunâtre était toute perdue dans les rayonnements du soleil.

Ainsi on allait, sur la route large, et le conducteur de la diligence qui, de Cogolin, retournait à Saint-Tropez, en croisant l’enterrement, le salua du fouet. Les voyageurs, dans la diligence, ôtèrent leurs chapeaux et les femmes qu’on rencontrait faisaient de grands signes de croix.

Et tous les gens du cortège se taisaient, mais, de temps à autre, se croyant seul, sans doute à cause du grand silence de la mort, Pastouré s’oubliait, gesticulait, abaissant, levant sa lanterne, et à demi-voix se murmurait à lui-même :

« A pied ou en charrette, couché dans la boîte et jambes raides ou marchant à côté et remuant les pieds, où allons-nous, tous ? Au même endroit… au trou. D’où viens-tu ? de la terre. Où vas-tu ? à la terre. Ainsi disent les boumians (bohémiens), et ils disent bien. Le pauvre y va. Le roi y va. Pourquoi, en chemin, se faire tant de misère ? Ta peine est grande, collègue ; pourquoi te l’augmentes-tu ? Tu avais le temps d’être heureux des choses, et tu te les es gâtées. Qu’y a-t-il avant ? qu’y a-t-il après ? Terre devant, terre derrière. Les curés disent qu’on recommence à vivre. Je calcule que c’est fini. Quoique, à la vérité, ce ne serait pas plus bête de revenir que d’être venu. S’il y avait quelque part de la justice, on la verrait et on ne la voit pas. Ma lanterne, en ce moment ici, ne me sert guère, puisque le soleil luit. Dans la nuit pourtant elle me servirait. Mais que me montrerait-elle que le soleil ne m’ait montré ? Enfants nous venons, enfants nous partons. La vieille est morte. Elle ne savait plus rien des choses de ce monde, la pauvre vieille, et cependant elle ne voulait pas mourir. Et pourquoi ne voulait-elle pas mourir ? Pour apprendre ! et on n’apprend rien ! Et si demain, et après-demain, et toujours, il fallait vivre… est-ce que moi je l’accepterais volontiers ? Non, ma foi ! foi de Pastouré ! Ce serait trop toujours la même chose… Toujours chercher des bécasses et toujours rencontrer des procès-verbaux ! C’est trop de souffrances. Le peuple souffre. Le peuple meurt. Les rois souffrent. Les rois meurent. Le pape souffre. Le pape meurt. Qu’est-ce que j’éclaire avec ma lanterne ? Rien. Je ne vois jamais qu’un dieu : le soleil, mais je le verrais sans ma lanterne. Ma lanterne ne me montre rien que le soleil ne m’ait montré, et le soleil me montre même ma lanterne !… Voilà enfin le village et voici le prêtre qui vient à ta rencontre, grand-mère ! tu n’es pas loin du seul repos… »

Elle en était plus loin que ne le croyait Pastouré. Des gens en foule venaient du village au-devant de Maurin, mais parmi eux les gendarmes, qui avaient reçu des ordres.

A cause du peuple qui l’aimait et qui venait au-devant de sa douleur, Maurin dut faire halte et avec lui tout son monde.

Alors, l’un des gendarmes, ayant salué la morte, dit à Maurin, sans trop s’avancer :

« Maurin, je suis forcé de vous arrêter. C’est pour l’affaire des marais d’Hyères. »

Le peuple murmura.

Maurin releva la tête, farouche :

« Aujourd’hui, dit-il, ce n’est pas possible. Demain tant que vous voudrez. »

Le gendarme fit mine d’avancer. Mais Maurin :

« Allez-vous-en pour la minute ! que si vous en demandez trop, je cesserai de me commander. »

Il avait si terrible mine que le gendarme pâlit, n’osa insister et recula d’un pas.

« Laissez-moi enterrer ma mère », reprit Maurin, d’un ton doux.

Les gens, très nombreux, grondaient contre le gendarme… « Ce n’est pas possible. Il fait du zèle. On ne lui a pas donné des ordres pareils. On n’arrête pas un homme devant sa mère morte ! »

Heureusement M. le maire parut. Il dit quelques mots aux gendarmes qui se retirèrent.

Et Maurin put ainsi enterrer sa mère tranquillement. Dès que les prières du prêtre furent achevées, Maurin, avec la complicité de tous les assistants, disparut, et Pastouré, éteignant sa lanterne, ramena chez leurs maîtres bêtes et charrette ; puis le lendemain, chez le prince, Thérèse ; et chez M. Rinal, Bernard.

Maurin, pas moins, de nouveau courait la broussaille, et les plaintes en justice contre lui allaient grossissant.

Et tout seul, Pastouré s’en revenant de Bormes, ronchonnait :

« Que me dirai-je à moi, maintenant ? Ferme ton vieux bec, faisan malade. Imite le lièvre au gîte qui ne dit rien. Le lièvre une seule fois parle : c’est quand il crève. Mais alors il crie comme un rat, sachant qu’il n’a plus rien à perdre, quand même il raconterait tout, tout ce qu’il a vu et tout ce qu’il sait. Nous revoilà chasseurs chassés. Il est tout de même – des fois qu’il y a – bon comme le bon pain, le bon peuple ! As-tu vu, Pastouré, comme ils étaient prêts, ceux de Cogolin, à défendre Maurin du bec et des ongles ? Et as-tu vu comment a salué le gendarme ? Il saluait à cause de la mort. Et à cause de la mort le peuple devenait bon et brave. Et c’est pourquoi je calcule que la mort est une fameuse chose, puisqu’elle fait ce miracle que le peuple, à cause d’elle, devient brave et bon ; et que, à cause d’elle, le gendarme devient poli. Il a raison, M. Rinal, quand il dit à Maurin qu’il faut aimer la mort et que le travail de la mort est un fameux travail. Attends donc avec patience, l’ami ! La terre ne manquera pas. »

q

Tonia disait à Maurin :

« J’ai parlé à mon père ; je lui ai répété que je te veux, et il ne disait pas trop non, mais il ne disait pas oui. Et puis, trois jours après, il avait d’autres idées. Maintenant, il dit non. Et il m’a expliqué pourquoi.

– Et pourquoi ? dit Maurin.

– C’est que tu t’es encore attiré de vilaines histoires, avec les uns, avec les autres.

– Sais-tu comment ?… D’abord pour un chien qu’un chasseur battait sans qu’il l’eût mérité. Fallait-il laisser battre un chien si injustement ?

– Eh ! dit-elle, si tu veux défendre tous les chiens qui injustement sont battus, jamais nous ne nous marierons, mon pauvre Maurin ! Et mon père dit que le propriétaire du chien avait le droit.

– Un droit injuste, répliqua vivement Maurin, n’est pas un droit.

– Enfin, dit-elle, voilà que, pour l’heure, ce chien est entre nous, ce chien et le reste ! Ne pourrais-tu songer à moi davantage, quand tu rencontres l’occasion d’entrer dans de mauvaises querelles ?

– Je n’ai pas de chance ! fit Maurin. L’homme qui bat son chien, l’homme qui siffle son chien et celui qui suivait ma fille méritaient bien tous les trois la leçon que je leur ai donnée, mais tout se retourne contre moi.

– Eh ! dit-elle, si encore il n’y avait que ces trois histoires !

– Et qu’y a-t-il de plus ?

– Avec tes histoires de chien tu emmalices mon père, mais il y en a bien d’autres avec lesquelles tu me mets, moi, en grande colère.

– Toi ?

– Oui, moi.

– Et lesquelles ?

– Tu as déjeuné avec des messieurs, l’autre jour à Bormes ?…

– Oui.

– Et il y avait une dame ?

– Et beaucoup jolie ! dit Maurin.

– Et tu l’as beaucoup regardée ?

– Un chien regarde bien un évêque !

– Je ne plaisante pas, Maurin. François Marlusse et Novarre ont déjeuné ici, à la cantine, l’autre jour. Ils causaient ensemble ; ils racontaient ce qui s’est dit entre vous tous, l’autre jour, à Bormes, et ils ont plusieurs fois répété que cette dame t’avait plu et que souvent elle te souriait des yeux.

– Ces dames-là ne sont pas pour moi, dit Maurin évasif.

– Est-ce là ta seule raison ? m’as-tu promis mariage, oui ou non ?

– Mariage, c’est entendu, quand ton père sera consentant ; mais, dit Maurin avec une fatuité réelle qui s’amusait à faire rire d’elle-même, je ne pense pas à empêcher les femmes de me trouver à leur goût, ni les poules de suivre le coq.

– Maurin, ne plaisante pas !… me seras-tu fidèle ?

– Autant que possible !

– Je vaux bien une autre réponse.

– Eh ! que diable, dit Maurin, tu me tourmentes trop à la fin. Le chien de chasse peut promettre de ne plus courir les perdrix, mais tenir et promettre sont deux, et il ne faudrait pas m’en faire passer une justement sous le nez.

– Où habite-t-elle, cette dame ?

– A Paris.

– C’est loin !

– Je le sais, puisque j’y suis allé à pied.

– Et tu y retournerais pour elle ?

– Oh ! ça non, par exemple ! Je ne me vois pas dans son palais, là-bas… mais si elle veut venir dans mes bois, alors naturellement, je ne sais pas… que veux-tu que je dise ? »

Tonia leva la main comme une enfant et le frappa de son poing fermé.

Alors, il l’embrassa de tout son cœur.

« Tu auras beau faire, dit-il, tu ne me feras pas mentir. J’ai toujours vu les bons coqs avoir autour d’eux beaucoup de poules.

– Tu sais que je te tuerais ?

– C’est bien entendu, dit-il en riant.

– Ou bien, si tu me trompes, je te rendrai la pareille.

– Ca n’est pas possible, dit-il gravement.

– Et pourquoi ?

– Tonia, dit-il, la femme qui va avec un autre homme que le sien commet un plus grand péché que l’homme qui va avec une autre femme que la sienne.

– Et pourquoi cela ? se récria-t-elle. Ce sont les hommes qui arrangent ainsi les choses.

– C’est la nature », dit Maurin.

Il parut réfléchir, puis il expliqua :

« J’y ai songé, des fois, pour moi-même, et voici, Tonia, comme je me l’explique. Il est bon que je te le dise, car si tu dois être ma femme, nous nous serons entendus à ce sujet par avance. C’est une chose d’importance, la première de toutes. Ecoute donc bien. Je me suis pensé, des fois, que l’homme est un champ de vigne où il y a beaucoup de grappes. Si l’on en prend une on ne gâte pas les autres ; on ne te gâte ni ta terre, ni ta vigne, ni rien. On ne te fait tort que d’une grappe ; et encore, si tu n’en sais rien, tu n’as aucune peine et le dommage, à la vérité, n’est pas grand.

– Pour la femme, c’est la même chose !

– Oh ! que non pas !

– Comment donc ?

– La femme n’est pas une vigne, c’est un cellier qui doit rester bien fermé contre les voleurs, car ce qu’il y a à craindre, ici, ça n’est pas qu’on emporte le vin, c’est que dans mon cellier on en apporte au contraire de mauvaise qualité ou qui, mêlé au mien, lui ôtera sa belle franchise.

« Un mari, à mon idée, ne peut compromettre qu’une grappe de raisin, s’il est infidèle ; tandis que la femme, si elle n’est pas sage, compromet la récolte entière, et tous les bavards du monde ne changeront rien à cela. Un seul jour peut faire un même homme père plusieurs fois ; il faut trois quarts d’année pour faire une mère.

– Et si c’est, à mon idée à moi, même chose, dit-elle, qu’on me vole une grappe, qu’à toi si on gâte ton vin ?

– Eh ! eh ! fit-il en riant, je comprendrai ton ennui bien sûr, mais je dis seulement que le dommage n’est pas le même. Il faut être raisonnable.

– Reverras-tu cette belle dame ?

– Possible ! dit Maurin, mais elle ne pense guère à moi ! Ca vit dans la dentelle et moi, été, hiver, dans la même veste de toile.

– Ca prouve que tu es fort, dit-elle en soupirant, aussi fort que beau ! Et je le sais bien, que toutes te voudraient, les pauvres et les riches ! »

q

Maurin venait de quitter Tonia.

« Bonjour, Saulnier, ta renarde n’a pas épaissi ?

– Non, Maurin, elle est toujours mince.

– Hercule n’a donc pas su se débrouiller !

– Paraît. »

Saulnier posa sa massette.

« Tu ne sais pas ? dit-il ; j’ai vu passer hier sur la route François le matelassier.

– Ah ! Ah ! dit Maurin.

– Il m’a donné, comme il est, paraît-il, convenu entre vous, des nouvelles d’un jeune garçon qui t’intéresse.

– Eh bien ?

– Eh bien, il est temps que tu mettes un peu le nez dans cette affaire. Césariot n’est plus chez le patron Arnaud.

– Et chez qui donc ?

– Il n’est plus à Saint-Tropez.

– Et où, donc ?

– Ah ! voilà ! dit Saulnier.

– Eh bien, quoi, voilà ? Parle.

– Coquin de sort, Maurin, que toi tu es vif ! si je ne m’explique ni mieux ni plus vite, il y a peut-être des raisons pour ça. Si je ne parle pas, c’est que peut-être je ne sais rien de plus ou peut-être que je ne veux rien dire de plus.

– Je ne suis guère patient aujourd’hui, dit Maurin.

– Regarde mes perdreaux, dit Saulnier.

– Je me fiche pas mal de tes perdreaux, à cette heure !

– Regarde ma belette.

– Je me fiche pas mal de ta belette !

– Alors, regarde mon renard.

– Je me fiche de ton renard !… Pour l’amour de Dieu, dis-moi où est Césariot ?

– Mes perdreaux, ma belette et mon renard me défendent pour le quart d’heure, Maurin, de parler avec toi plus longtemps. Mes perdreaux ont fini par te connaître et ils ne se sont pas cachés quand tu t’es approché en me parlant, ni ma belette ; et ma renarde a remué sa queue en reconnaissant, de loin déjà, son ami Hercule, mais en ce moment, mes perdreaux ont de l’inquiétude ! et ma belette aussi, comme mon renard ! Conséquemment, quelqu’un vient sur la route et si c’étaient les gendarmes je n’en serais pas étonné. Si donc tu préfères qu’ils ne te voient pas, suis le conseil de mes perdreaux, de ma belette et de mon renard, et cache-toi, Maurin, cache-toi vivement. »

Fier de sa perspicacité et du flair de ses bêtes familières, Saulnier souriait.

Maurin quitta la route et s’enfonça sous un épais fourré. Au bout de quelques minutes, deux gendarmes à cheval apparurent au tournant de la route. C’était Sandri et un brigadier nouveau qui visitaient le pays.

Arrivés près de Saulnier, ils arrêtèrent leurs chevaux. Saulnier, comme s’il ne s’apercevait pas de la présence des gendarmes, cassait consciencieusement des cailloux.

Ses perdreaux s’étaient réfugiés (sa belette aussi) sous le ventre de son renard, mais on voyait apparaître çà et là leurs jolies têtes comme celles des poussins dans les plumes de la mère poule.

« Eh ! cantonnier ! »

Saulnier releva la tête, à l’apostrophe du gendarme.

« Qu’est-ce que c’est que ces perdreaux-là ?

– Que voulez-vous que je vous dise ? fit Saulnier narquois, des perdreaux, comme vous les appelez, sont des perdreaux, je le calcule.

– Ce n’est pas ça ! dit l’autre, impatienté, du haut de son cheval.

– Comment ! ce n’est pas ça ? dit Saulnier qui voulait se distraire un peu. Alors, mettez que ce sont des bécasses.

– Je veux savoir comment vous êtes entré en possession de ces perdreaux ? De quel droit ? Prendre une nichée de perdreaux, c’est commettre un délit : action de chasse en temps prohibé. »

Il se retourna vers Sandri :

« Il faudra aviser à empêcher ces abus, quand vous les rencontrerez. »

Il se retourna vers Saulnier :

« Un cantonnier est un fonctionnaire et il doit le bon exemple… Dites-moi, voyons, est-ce que votre chien paie la taxe ? Il n’en a pas l’air ! il a l’air d’un chien vagabond. Il n’a pas de collier.

– Mon chien ne paie pas la taxe, dit Saulnier, parce que c’est un renard. Et c’est plutôt qu’on me devrait une prime pour la tête de mon renard, renard apprivoisé étant comme renard mort, puisqu’il ne porte plus dommage à personne et qu’il ne coûte qu’à moi sa nourriture.

– Ce renard, dit le brigadier, est devenu, à proprement parler, par la nature de son service, un chien véritable.

– Si vous parlez proprement, ze n’en sais rien, dit Saulnier, mais pour parler zustement c’est une autre affaire et vous seriez un malin, vous, si vous pouviez prouver que mon renard est un chien !

– Quant aux perdreaux, dit le brigadier, il faudra voir à les rendre à l’état sauvage !

– Jamais ils ne seront consentants, dit Saulnier. Ils m’aiment trop.

– Alors ils vous seront confisqués pour être envoyés dans les hospices où ils serviront à la nourriture comestible des malades… ou des infirmiers de l’Etat.

– Raide ! ben rèdé ! » marmottait le malin Saulnier.

Et relevant la tête, il montra aux gendarmes son sourire inouï qui était partout dans les mille plis de son visage, sur ses tempes, sur son nez, sous ses yeux, autour de sa bouche, véritable soleil d’ironie :

« Ze vais vous dire, brigadier. Ca, voyez-vous, c’est des perdreaux de ma connaissance. Z’ai l’air de les avoir pris, mais ze les ai pas pris. Ils sont pas à moi.

– A qui donc ? fit le brigadier de plus en plus sévère.

– Ils sont à euss-mêmes, répliqua froidement Saulnier. Ils me connaissent pour leur père, voilà tout, ils viennent quand ze les appelle ; ils me mangent dans la main… Nous avons fait connaissance un zour, pourquoi ils venaient autour de ma cabane prendre le grain de mes poules. Ze leur ai dit : « Petits ! petits ! » et ils sont revenus tous les jours, et ils ne veulent plus me quitter… par pure amitié ; mais ils sont libres plus que vous et moi puisque nous avons notre service qui nous gêne. Personne ne les tue, pourquoi ils sont toujours dans mes zambes. Voilà tout. Ze les ai donc pas pris a la çasse, ni nulle part ni à personne. Et je ne crois pas que personne puisse me les prendre. Essayez pour voir, monsieur le brigadier. De deux çozes l’une : ou ils resteront sous mon renard qui les défendra, quand ça ne serait que pour les manzer lui-même, ou ils s’envoleront en vous fientant au nez, parlant par respect. Essayez pour voir… de les prendre. »

Le brigadier regarda Sandri.

« Je connais cet homme et ses animaux depuis longtemps, dit Sandri. Nous avons toujours fermé les yeux sur son cas… C’est une tolérance que nous avons cru pouvoir nous permettre. D’ailleurs son explication paraît des plus naturelles et acceptables.

– Alors, tu soutiens que tes perdreaux sont demeurés libres en quelque sorte, tout en étant devenus familiers ; que par conséquent, tu ne les as pas pris à l’Etat ? Et tu dis qu’ils s’envoleraient, si on essayait de les toucher ? Réponds un peu, donc ? »

Saulnier, surpris d’être tutoyé, répondit seulement : « Nous n’avons pas gardé les coçons ensemble.

– Que dit cet homme ?

– Ze dis que si te me prends un de mes perdreaux avecque la main, te peux te le faire cuire pour ton dézeuner ou te le faire empailler, ze te l’offre.

– J’en aurai le cœur net », dit le brigadier.

Il descendit de cheval, remit la bride à Sandri et s’avança vers le renard. Quand le renard vit le gendarme approcher, il se mit debout ; tous les poils de son échine se hérissèrent, ses babines découvrirent ses dents aiguës ; et ses yeux regardaient de côté l’imprudent. Entre ses quatre pattes, grouillaient les perdreaux, assemblés autour de madame la belette.

« Bougre ! fit le brigadier avec un rien de déférence, c’est un fameux gardien que vous avez là.

– Pour la défense des perdreaux, c’est, dit Saulnier, un véritable gendarme. »

Saulnier appela son renard :

« Ze ne vous conseille pas de vous y frotter. »

Il le saisit par la peau du cou et le maintint près de lui.

« Ze le tiens. Prenez un perdreau à présent, pour voir ! »

Le brigadier s’avança. Le renard grogna. La belette disparut dans les pierres et les perdreaux s’envolèrent.

« Vous le voyez bien qu’ils sont libres, dit Saulnier triomphant.

– On pourrait donc vous les tuer, quand ils s’envolent ainsi ?

– Oh ! mais – dit Saulnier goguenard – ils ne s’envolent que devant la gendarmerie… Et pour éviter l’ennui de faire quelque erreur au sujet de mes perdreaux, apprenez que j’ai consurté (consulté) sur la question. Eh bien, les hommes de loi de Toulon, M. le notaire et M. le maire de Cogolin, ils m’ont tous dit qu’il n’y a pas encore de loi qui empêche l’amitié d’un pauvre cantonnier et d’une compagnie de perdreaux. Ze ne les tue pas, ze les nourris et ze les loge. Reflécissez un peu… C’est zuste le contraire de la çasse… Et si vous n’en voulez savoir davantaze… j’ai toujours au carnier une petite preuve comme quoi ze ne suis pas dans mon tort. C’est une médaille de la Société des animaux ! Voici ; M. le maire m’a fait décorer à cause d’euss… Et ça, ze vous le gardais pour la bonne bouce ! »

Et gravement Saulnier alla à son carnier, déposé près de lui. Il en tira une petite boîte ronde enveloppée dans du papier ; il la déplia, l’ouvrit avec précaution et y prenant une médaille de bronze :

« Lisez, si vous savez lire ! »

Il leur tendit la médaille sur laquelle ils purent lire en effet :

SOCIETE PROTECTRICE DES ANIMAUX

A PIERRE SAULNIER

Cantonnier

QUI A APPRIVOISE UNE COMPAGNIE DE PERDREAUX

UNE BELETTE

ET

UN RENARD

DONT IL A FAIT SES AMIS

« Et vous savez, dit Saulnier goguenard aux gendarmes stupéfaits, si quelqu’un me faisait du mal à une seule de mes bêtes, ze pourrais, tel que vous me voyez faire un rapport à notre Société d’animaux, et celui-là obtiendrait, ze vous assure, le contraire d’une médaille ! »

Il remit la médaille dans la boîte en disant :

« Ze pourrais bien me la pendre sur l’estomac, mais ça dansotte tout le temps ; et pour casser des cailloux, ça me zènerait d’être décoré. »

Les gendarmes repartirent bon train.

Maurin reparut.

Saulnier lui conta l’affaire.

« Je te me suis un peu fiché d’euss ! Et maintenant tu comprends, j’espère, pourquoi je ne te disais pas ce que j’avais à te dire ? »

Saulnier maintenant ne zézayait plus : il parlait tout bonnement provençal. Il reprit :

« Au lieu d’être les gendarmes à cheval qui arrivaient, il aurait pu se faire que quelqu’un se fût caché par là pour essayer de nous écouter ; et ce qui me reste à te dire n’est que pour toi… Tu connais les contrebandiers de tabac, à Roquebrune ?

– Je sais où ils se retirent, dit Maurin, mais je n’y vais jamais. Tu sais que j’aime à être le plus possible en règle avec l’Etat. Quand je me mets en faute, c’est malgré moi. Les contrebandiers s’imaginent ne rien voler parce qu’ils volent l’Etat, mais l’Etat, s’il les empoigne, les traitera comme des voleurs.

– Voilà pourquoi, avant de te parler d’eux, j’ai consulté tout à l’heure la queue de mon renard et la « figure » de mes perdreaux, dit Saulnier. Eh bien, tu le devines peut-être ?… ton Césariot s’est laissé embaucher par les contrebandiers. Ils avaient besoin d’un homme de plus. Il est avec eux maintenant dans la crotte (grotte) que tu sais.

– Oh ! oh ! je n’entends pas qu’il reste là ! dit vivement Maurin. J’irai le reprendre.

– Je te le conseille… mais, pour y arriver, à la crotte, comment feras-tu ? Tu sais bien comme elle est ?… Il faut que je t’explique la chose comme François me l’a expliquée.

– Explique !

– Tu iras dans la plaine de Fréjus. Il y a là, au beau milieu, – tu dois la connaître – une vieille voiture de boumians, avec ses roues qui ne roulent plus jamais. Là-dedans demeure un ancien piégeur qui maintenant a l’air de faire des paniers d’osier et de cannes (de roseaux).

– Lagarrigue ?

– Justement… Va le voir. Dis-lui ce que tu veux.

– Il me connaît.

– Ca t’épargnera sa méfiance.

– Adieu, Saulnier, merci… Té ! tu vendras pour ton compte au conducteur de la diligence le vanneau pluvier que voilà.

– Merci, Maurin, tu es un bon homme.

– A se revoir, Saulnier. Si ta renarde devient grosse, soigne bien les petits. »

Et le cantonnier se remit à la besogne, tandis que ses chers animaux familiers lui « tenaient compagnie ».

Quand Pastouré pensait aux bêtes de Saulnier, ce qui lui arrivait quelquefois :

« Si un renard, disait-il, protège des perdreaux malgré l’envie qu’il a de les manger, pourquoi les hommes ne se protégeraient-ils pas entre eux ? Et vous voulez que j’admire un Bismarque, un Napoléon, quand j’ai sous les yeux le renard de Saulnier ? Voilà un renard véritablement qui fait la leçon à beaucoup d’hommes qu’il y a ! croyez-le-vous ! »

q

La plaine de Fréjus, estuaire de l’Argens, est un vaste terrain marécageux, baigné par la mer qui vient y mourir sur l’immense courbe d’une plage de sable. Ces fouillis d’ajoncs et de roseaux qui obstruent les bords de l’Argens, marécages et ruisseaux, convient à la halte des oiseaux migrateurs. C’est dans cette plaine que Maurin maintenant cherchait, pour son prince russe, flamants, cormorans, sarcelles, ibis, grues, hérons, le martin-pêcheur, et la mal-mariée blanc et noir, plongeuse émérite… Littéralement elle vole entre deux eaux, ramant à la fois de ses pattes palmées et de ses ailes aussi largement ouvertes que rapidement refermées, et elle vole ainsi plus vite que si elle nageait dans l’air.

Quelques fermes entourées de culture se dressent çà et là dans la plaine. Et beaucoup de fermiers exploitent de petites plantations de tabac.

De tous les points de la plaine de Fréjus on aperçoit, au nord, les Maures grises au pied desquelles dorment des villages pittoresques : Claviers, Bargemon, Seillans, Calas.

Au nord-est, les dentelures rougeâtres du mont Vinaigre cachent le col de Tende, dont on aperçoit les neiges du haut de Notre-Dames-des-Anges dans les Maures.

Au nord-ouest, les contreforts des Maures qui se terminent brusquement par des roches taillées à pic au pied desquelles est le village de Roquebrune.

Dans ces roches hautes et verticales, s’ouvrent de profondes crevasses, véritables cavernes accessibles seulement aux martinets, aux chats-huants et aux busards.

C’est dans la plus spacieuse de ces cavernes, qu’avaient imaginé de s’installer très pratiquement, à l’abri de tout regard indiscret, les contrebandiers de tabac.

La surveillance de l’Etat sur la culture du tabac est active et rigoureuse. Le cultivateur doit faire le dénombrement exact de ses plantes que visite, plusieurs fois par an, un inspecteur attentif. On sait que l’amateur de jardins qui désire posséder quelques plantes de tabac ne peut pas en posséder plus de six. On lui en tolère sept.

Lagarrigue s’était fait le chef d’une troupe de contrebandiers de tabac.

Lagarrigue, ancien piégeur à peu près hors de service, attrapait bien encore quelques lapins et quelques lièvres au collet dans les collines de Saint-Aigulf, sur les coteaux des Maures, mais il vieillissait et ses infirmités le retenaient souvent au logis.

Logis bizarre, qui était une ancienne roulotte de bohémiens, comme l’avait dit Saulnier. La roulotte dormait là, comme une épave, presque au bord de la mer. Les angles de cette boîte disloquée n’étaient plus à l’équerre. Ses quatre roues, qui n’avaient plus tourné depuis longtemps, posaient sur de grosses pierres plates, et huit rochers les calaient. Un tuyau de cheminée, en fer noir, la coiffait de travers, jetant des fumées épaisses, qui provenaient de feux singuliers, alimentés de vieux détritus de toute nature, de déchets bizarres, de torchons et d’éponges.

La porte s’ouvrait au midi sur une vraie terrasse de bois, soutenue par de hauts pilotis.

Par les gros temps d’hiver, quand les grandes eaux de la mer et de la rivière, se mêlant, envahissaient toute cette partie de la plaine, la roulotte était une véritable habitation lacustre.

Du reste Lagarrigue avait été, dans les derniers temps de son oisiveté, un lacustre.

Où ? à Toulon. On voit encore, à Toulon, dans le port marchand, quartier de la Rode, tout un hameau établi sur l’eau. Hameau composé de sept à huit vieilles embarcations, dont trois ou quatre chalands de quinze mètres de longueur, achetés au rabais par de pauvres pêcheurs et sur lesquels ils ont construit des huttes de bois et de maçonnerie.

On trouve là des intérieurs meublés comme des maisons terrestres ; et rien de plus singulier que la vie de ces lacustres du XXe siècle.

Dans un recoin du bateau, un petit jardin potager de deux mètres carrés… quelques salades, un rosier, des chrysanthèmes.

Les chiens du bord, qui ne vont jamais à terre, jappent avec frénésie à l’embarcation qui passe ; les chats vivent là en véritables robinsons, sans aucune nouvelle des rats de la terre. Et tout autour des habitations lacustres, de hauts piquets, émergeant de l’eau, supportent, suspendues à des cordages, des caisses de bois et des corbeilles qui baignent dans la mer et où vivent des huîtres, des praires, où pullulent des moules par grappes énormes.

La nuit, les plus hardis de ces pêcheurs s’aventurent parfois sous les navires de la rade et jusque dans l’arsenal pour y chercher le trésor défendu, les moules de l’Etat !

Lagarrigue, une nuit d’été, au moment où, tout nu, il nageait silencieusement autour d’un bac, dans l’arsenal, avait reçu d’un douanier un coup de sabre qui lui avait ouvert dans l’épaule une plaie terrible. Malgré l’horrible douleur que lui causaient et la blessure et la brûlure de l’eau salée, Lagarrigue avait plongé aussitôt pour ressortir de l’eau assez loin de là, à l’abri d’un tournant de quai ; et, perdant son sang à flots, invisible, héroïque, sans une plainte, sans un soupir, il avait regagné, hors de l’arsenal, son embarcation, qu’il avait confiée à son jeune fils.

A la suite de cette blessure, qui n’était pas la première qu’il eût reçue dans des circonstances à peu près semblables, Lagarrigue avait quitté Toulon et cherché une occupation qui fût dans ses moyens. C’est alors qu’il avait inventé sa manière frauduleuse d’exploiter la culture du tabac.

Il s’était donc placé dans le voisinage des cultivateurs de Fréjus et avait arrangé son habitation nouvelle un peu à l’image de celle dont il avait l’habitude. Bon calcul. Il avait fait des inondations malignes ses alliées ; on ne l’abordait pas comme on voulait ; et lui qui connaissait les moindres reliefs du terrain, il pouvait sortir de sa hutte et gagner la terre ferme par tous les temps, en toutes saisons. Il avait en outre, dans des recoins de son choix, deux ou trois petites embarcations plates, hors d’usage pour tout autre, dans lesquelles néanmoins il passait l’Argens à sa guise. Avec les mêmes barques il explorait les marais où il cachait, au besoin, pour quelque temps, un outil compromettant, un paquet de feuilles de tabac, peut-être le fruit d’un larcin.

Malin, loin d’afficher le désir de n’être pas visité chez lui, il avait suspendu au-dessus de sa porte un « rama ». Un rama est une boule de verdure qui se trouve parfois dans les pins des Maures, sorte de maladie, de loupe de l’arbre, ballon ligneux couvert de branchettes avortées et de feuilles rudimentaires.

Le rama suspendu au-dessus d’une porte signifie que là on trouvera, moyennant un juste prix, à boire et même à manger. Lagarrigue payait patente !

Mais personne n’accostait jamais l’échelle de Lagarrigue. Son rama n’était qu’un mensonge utile. Cela lui permettait d’appeler parfois un garde ou un douanier : « Venez boire un coup d’aïguarden. Vous n’avez donc pas vu mon rama ? » En appelant ainsi les passants dangereux, c’est-à-dire les représentants de la loi, Lagarrigue se flattait d’éviter le péril de leur curiosité. Et il jugeait bien.

« Oh ! Lagarrigue ! » cria Maurin au bas de l’échelle.

La voix de Lagarrigue, de l’intérieur, répondit :

« Oou !

– Rappelle ton chien.

– Ici, Rognon ! – Qui es-tu, toi ?

– Je suis Maurin.

– Maurin des Maures ?

– O (oui) ! »

Lagarrigue apparut.

« Que veux-tu, calignaïré (amoureux, galant) ? tu as donc vu le rama, mon homme ?

– Je savais qu’il y était.

– Et tu ne t’es pas enfoncé jusqu’au genou ?

– Le marais me connaît un peu.

– Monte, que tu boiras un coup.

– J’ai beaucoup à te parler.

– Monte. »

Le lit une étroite caisse longue pareille à un cercueil rectangulaire, emplie de paille, et sur laquelle gisait un monceau de haillons pour couverture. Quelques filets, une fouine à prendre les oursins, de misérables engins usés, rouillés, de menues épaves, ramassées sur la plage, rejetées par les navires au large, bouchons, planchettes, barils ; des étoiles de mer desséchées ; des carcasses de crabes, une carapace de tortue de mer, un bec de cormoran, des squelettes d’oiseaux blanchis par le soleil. C’était l’intérieur d’un chiffonnier de la mer. Au mur, un fusil à deux coups à percussion centrale luisait luxueusement dans ce sordide milieu. La fenêtre carrée avait des vitres claires, car il faut voir distinctement ce qui se passe au-dehors…

Par cette lucarne, plus d’une fois, Lagarrigue avait tué pluviers ou canards, et gagné sa journée d’homme.

« Tu es bien ici, pour la chasse au marais, dit Maurin.

– Pour la pêche et pour tout », dit Lagarrigue.

L’homme était vêtu, en vérité, de sa misère. On eût dit, vivante et mouvante, la loque qui couvrait son lit.

Sous la paille qui emplissait le lit, Lagarrigue prit une bouteille à demi pleine : et sur une étagère étroite, au-dessus de sa cheminée de fonte, deux grands verres.

« Oh ! là ! tu me griserais, dit Maurin, je bois tout juste quand j’ai soif. »

L’homme se servit largement.

« Qu’est-ce qui t’amène ?

– J’ai un service à te demander.

– Moi un autre, ça va bien. Qu’as-tu à me dire ?

– Mon fils est chez toi, dit nettement Maurin, mon fils Césariot. »

Lagarrigue regarda Maurin :

« Oui ; et alors ?

– Je voudrais le voir.

– Je sais, Maurin, dit Lagarrigue, que tu as de l’honneur, et que tu ne me trahiras pas.

– Si je te voulais livrer, je ne viendrais pas te voir.

– Tu connais donc l’endroit où est « notre usine » ? Personne ne s’en doute.

– Si.

– Et qui donc ?

– Plusieurs.

– Par qui la connais-tu ?

– Qu’est-ce que ça te fait ?

– Et où est-ce ?

– Dans la grotte la plus haute de Roquebrune.

– Ah ! diable ! alors il faudra déménager !

– Pourquoi ? ceux qui savent ne diront rien. Tu peux attendre. Quand verrai-je Césariot ?

– Cette nuit, si tu veux, mais j’ai besoin, en échange, d’un service.

– Lequel ? »

Lagarrigue s’expliqua.

Une bande de bohémiens, qui n’étaient pas tous de Bohême, s’était établie à demeure dans un bois des Maures, entre La Verrerie et la forêt de Brégançon. Ce bois appartenait à M. de Siblas, de Port-Cros. Les bohémiens, tels des pionniers, avaient abattu nombre de pins, et sur la place nette ils avaient construit non pas des huttes, mais de véritables maisons de bois ; ils s’étaient établis là comme en pays sauvage ou comme en pays conquis, pour un temps indéterminé. Ils n’entendaient pas repartir de sitôt. L’endroit leur convenait. Ils étaient une quarantaine. Leurs habitations formaient un véritable village à proximité des mines de cuivre des Bonnettes ; et ces conquérants faisaient plus d’un petit commerce louche, avec les mineurs pour clients. Mais l’autorité s’était émue. On voulait les déloger, ils s’indignaient. Et avec raison, disait Lagarrigue. Quel mal avaient-ils fait ?

Quelques arbres coupés valaient-ils bien qu’on s’attirât leur mécontentement ? Ce n’est pas comme voleur de pignes, c’est pour le manger en gibelotte qu’on chasse l’écureuil. Il eût fallu trente ans de séjour pour que l’endroit leur appartînt. On pouvait bien les tolérer là quatre, ou cinq, ou vingt ans. Si on les irritait, ils partiraient certes, sous la menace des gendarmes, mais ils ne partiraient pas sans vengeance. Ils mettraient le feu aux bois de par là ; mille ou cinq mille hectares de bois flamberaient. Alors il n’y pourrait rien, lui Lagarrigue, car il serait trop tard. Mais il était temps encore de prévenir un tel malheur. Comment ? En obtenant la tolérance de M. de Siblas. Lagarrigue avait entendu dire que Maurin, dans ses battues au sanglier, avait conduit le préfet. Il demandait à Maurin peu de chose ; quoi ? que Maurin prévînt ce préfet, que ce préfet conseillât, comme il fallait, M. de Siblas…

Et ainsi, Lagarrigue comptait traiter de puissance à puissance avec les autorités constituées.

« Parle-lui, au préfet, acheva-t-il en ricanant, toi qui es le roi en république, le Roi des Maures comme on t’appelle.

– Je parlerai, dit Maurin, mais que diable as-tu à faire de tes boumians ?

– Ca, dit Lagarrigue, c’est le commerce. Il me faut, des fois, des hommes sûrs, pour transporter mon tabac, le vendre…

– Je comprends, dit Maurin, mais tu as là un fichu métier !

– Il faut bien lever sa vie.

– Et comment as-tu du tabac ? Tu ne le voles pas, j’espère ?

– Pour qui me prends-tu ? je l’achète.

– A ces gens établis ? à ces gros fermiers ? à ces bourgeois qui paient l’impôt ?

– C’est parce qu’ils paient l’impôt qu’ils veulent le regagner. C’est pour être de plus gros bourgeois qu’ils m’estiment. »

Et d’un air malin, Lagarrigue, qui avait navigué à l’Etat et connaissait sa mappemonde, montrait à Maurin un journal graisseux qui enveloppait un reste de vieux fromage de Hollande.

« Regarde. Les plus gros s’en mêlent. Les contrebandiers de la haute font la contrebande de l’argent. Puisque Panama maintenant est en France, La Havane, collègue, peut bien être dans les Maures.

– Ces gros-là ont mal fini, songes-y.

– Je le sais bien. Caboufigue tremble, à cette heure.

– Tu pourrais mal finir.

– Et pourquoi, dit Lagarrigue avec un gros rire faux, ne finirais-je pas comme un bourgeois ?

– Mais enfin, comment t’y es-tu pris avec les cultivateurs ?

– Voici l’affaire, donc. Je ne les ai pas réunis, certes ! J’allais chez eux en secret. Après l’un l’autre. Mais par exemple j’y allais un peu mieux habillé qu’aujourd’hui, parce que aujourd’hui il faut que j’aie l’air plus pauvre. Et je leur disais : « Avant que la feuille soit mûre, et avant que l’inspecteur fasse sa tournée, je viendrai chez vous pour cueillir par-ci par-là une feuille verte, rarement deux, sur un certain nombre de plantes. Je me charge d’arranger la section de la tige de façon que la feuille semble avoir disparu par l’effet d’une maladie. J’ai pour ça des manières à moi, que des boumians m’ont apprises. Mon secret est mien. Je ne vous le vends pas ; faites l’essai de mon adresse. J’emporte quelques feuilles ; je vais donner à quelques-unes de vos plantes l’air d’être malades. L’inspecteur bientôt passera. S’il ne dit rien, nous opérerons en grand l’année prochaine. Il faut savoir attendre. » Ce fut fait, mon ami. J’ai, chaque année, ainsi, une grosse récolte de tabac qui échappe à l’impôt et, pour cette raison, rend davantage au cultivateur, et moi, je lève ma vie. On sèche, on assemble en carottes, on coupe, on râpe, dans ma grotte de Roquebrune dont le loyer ne coûte rien. L’affaire marche… Où dîneras-tu ?

– J’ai mon carnier bien garni à ton intention, dit Maurin. Attendons ici la nuit. »

q

Page 1