Chapitre 1
Justin Lignon passait le long de la rue Lafayette, en regardant autour de lui. Ce n’était pas son habitude : d’ordinaire très pressé, il marchait vite, serrant sous son bras la serviette de chagrin gonflée de papiers qui caractérise en général tous les hommes employés n’importe à quoi dans n’importe quelle administration. Mais ce jour d’avril conviait les Parisiens à la flânerie, Justin n’avait point de serviette, et par conséquent se sentait plus léger ; et puis qui ne sait combien la présence de quelques billets de banque dans un repli du portefeuille allège la démarche d’un homme ?
Les cinq derniers jours du mois, on marche affaissé, le poids de la vie pèse sur les épaules ; on songe à son bottier, à son tailleur, à une quantité de notes impayées suspendues comme des épées de Damoclès et toujours renouvelées, à mesure qu’elles tombent sous la force irrésistible du léger timbre-quittance. Vers le 29, on reprend un peu courage, de même que les fleurs relèvent la tête quand approche la fraîcheur du soir ; le 30, cela va déjà beaucoup mieux, et le 31, on sort le paletot boutonné, l’air fier, sans arrogance, avec le noble orgueil d’un homme qui a de l’argent dans sa poche.
Justin n’était pas moins que les autres accessible à la joie du premier du mois, et ce mois étant celui d’avril, sans savoir pourquoi, il ne se sentait pas d’aise. Pour comble d’impressions attendrissantes, ce jour était un samedi, l’heure entre trois et quatre, et les noces qui se rendaient au bois ne cessaient de défiler dans les grands landaus tout en glaces ; Lignon en compta jusqu’à cinq. Les mariées, plus jolies les unes que les autres, avaient ce petit air important qu’elles prennent au sortir de la mairie ; les jeunes gens, garçons et demoiselles d’honneur, jasaient et riaient à leur suite…
Il y avait très longtemps que Justin n’avait assisté à une noce, ce qui lui avait laissé le loisir d’oublier les ennuis et les fatigues de cette solennité ; il parcourut rapidement dans son souvenir la liste de ses amis, s’assura qu’aucun événement de ce genre ne pointait à l’horizon, s’en sentit navré, et regarda s’il ne venait plus d’autres noces par la rue Lafayette… Non, il ne venait plus que des omnibus !
Notre ami ramena ses yeux vers le trottoir passablement encombré, et où ses préoccupations l’avaient fait heurter déjà plus d’une fois des gens aussi absorbés et plus affairés que lui ; il soupira, et songea à la maison de librairie qui venait de régler ses appointements avec une légère augmentation.
C’est gentil d’être mis à quatre mille quand on gagnait trois mille six. C’était déjà gentil d’être à trois mille six, après deux ans seulement d’initiation aux affaires. Venu de sa province avec un fort accent charentais et une lettre de recommandation pour le député de l’endroit, Justin Lignon s’était vu caser tout de suite chez un des grands éditeurs parisiens, où son honnêteté scrupuleuse l’avait fait apprécier au bout de très peu de temps.
Deux choses caractérisaient Justin : sa haute probité et la bonne opinion qu’il avait de lui-même. Ses cheveux bruns recouvraient des ambitions sans limites ; au café, là-bas, à Angoulême, il enthousiasmait ses jeunes amis par la faconde de ses discours.
— Oh ! toi, tu iras loin ! lui disaient-ils avec une conviction profonde.
Et il le croyait encore plus qu’ils ne le croyaient eux-mêmes.
Comment s’y prend-on pour aller loin ? Faut-il partir vite en faisant feu des quatre pieds, ou s’acheminer avec prudence comme un train de marchandises qui se met en marche ? Justin était pour les pétarades ; il eût aimé à enfoncer les portes, celles des théâtres surtout ; mais voilà !… Depuis qu’un critique éminent répète environ douze fois par an que les jeunes gens devraient apprendre le théâtre avant de se mêler d’en faire, les directeurs sont plus inabordables que jamais, ou du moins Justin le croyait, et il n’aimait pas à apprendre. Apprendre quand on a du génie ! Se plier au métier quand on a des aspirations hautes comme la coupole du Panthéon ! Non ; Justin ferait du théâtre plus tard, quand il aurait forcé les résistances au moyen de quelques bons livres.
Qu’est-ce qu’un bon livre ? se demandait notre héros en remontant la rue Lafayette. Est-ce un livre bien fait ? Non, car certains livres bien faits ne sont pas bons du tout. Un livre amusant ? Pas davantage. Un livre utile, alors ? Hélas ! regardez chez les bouquinistes les milliers de volumes utiles, indispensables, que personne n’a jamais lus ! Justin Lignon conclut qu’il y avait deux sortes de ce qu’il considérait comme de bons livres : ceux qui faisaient parler d’eux avec louange, et ceux qui se vendaient beaucoup. Le livre qui réunirait ces deux qualités serait un livre excellent !
Un roman alors ? Oui, le roman, ce n’était pas mal… Un sujet ? Ah ! mon Dieu ! ce n’était pas les sujets qui manquaient ! Rien que dans les cinq noces qui venaient de défiler tout à l’heure, bien sûr il y avait cinq romans, dans le passé et dans l’avenir, peut-être dans les deux à la fois ! Le tout, c’était de les deviner ! Mais, pour peu qu’il voulût se donner la peine de chercher cinq minutes, Justin était sûr de trouver dix fois pour une.
Mais pour poser un homme dans les plus hautes sphères le roman est insuffisant ; c’est tout au plus pâture de badauds ; il ne faut point médire du roman, cela rapporte ; toutefois un livre d’économie politique, par exemple, voilà ce qui serait un coup de maître ! On attire ainsi sur soi l’attention du gouvernement : avec quelques amis politiques, quelques articles bien faits, que n’obtient-on pas ? Justin avait sous la main une quantité considérable d’ouvrages publiés par la maison qu’il employait, les documents ne lui manqueraient pas ; il avait des loisirs assez importants…
Entre la rue Taitbout et le square Montholon, Justin Lignon eut tracé le plan de son livre et celui de sa destinée. Et pourquoi ne serait-il pas ministre un jour ? D’autres l’avaient été qui ne le valaient pas ! En ceci, et quelle que fût d’ailleurs l’outrecuidance de ses ambitions, le brave garçon ne se trompait guère. Et une fois son livre d’économie politique publié, une fois sa situation acquise, il ferait du roman pour s’amuser. N’avait-il pas un illustre précédent en la personne de M. Disraeli, sans parler de sir Lytton Bulwer ?
De telles perspectives ne s’ouvriraient pas à coup sûr devant un homme qui ne s’en serait jamais préoccupé : l’esprit de Lignon travaillait depuis longtemps ces méditations, mais elles étaient restées jusque-là à l’état d’embryon ; sous le soleil d’avril, sous l’influence des fleurs d’oranger virginales, entrevues dans les landaus, elles sortaient comme jadis Minerve du cerveau de Jupiter, et, plus heureux, Justin ne ressentait pas le moindre mal de tête ! Au contraire, il se trouvait plus grand, plus beau, plus léger ; il eût volontiers écarté les jambes pour laisser passer les voitures, tant le monde autour de lui ressemblait à Lilliput, en comparaison de ses gigantesques conceptions.
Cependant il avait à prendre l’omnibus, pour rentrer à la maison Corroyeur, située près du Panthéon ; Pégase eût mieux fait son affaire, mais une impériale de tramway n’a rien d’antipoétique ; le mouvement onduleux de la voiture, le voisinage des feuilles nouvellement nées aux platanes des boulevards, et qui vous entourent d’une double haie de verdure, ne sont pas dépourvus d’agrément ; et puis on plane à mi-chemin du ciel, et Justin aimait à planer. Arrivé à la gare de l’Est, il grimpa donc sur l’impériale du tramway de Montrouge, et promena autour de lui le regard royal de ses yeux gris d’ardoise.
Une dame s’approchait, accompagnée d’une toute jeune fille, encore presque enfant. Deux longues tresses châtaines qui tombaient plus bas que la ceinture lui donnaient une sveltesse élégante.
— Montons sur l’impériale ! dit la jeune fille à sa mère.
Justin remarqua le son de la voix, qui était doux et modeste.
La mère, moins svelte, ne se souciait pas de l’impériale. La propriétaire des longues tresses leva alors avec un air de regret boudeur son visage, que le chapeau de paille brune cachait jusque-là aux regards de Justin, et montra à celui-ci un délicieux ensemble.
Les lèvres un peu trop épaisses étaient rouges et fraîches ; l’ovale un peu grossier, les joues trop fortes et trop colorées manquaient de distinction, mais le front était charmant, et les yeux… Ah ! ces yeux ! Justin en eut soudain l’âme férue.
C’étaient deux tendres myosotis, pas grands, pas très beaux de forme, pas pareils, ce qui leur donnait une irrégularité piquante ; mais l’expression en était si tendre à la fois, si originale, si malicieuse et si résignée, qu’on se sentait envie de leur demander grâce. Pourquoi cette demoiselle levait-elle vers l’impériale d’un tramway ce regard plein de choses éblouissantes ? Justin ne songea point à se le demander et se contenta d’être ébloui.
Les deux dames s’assirent en bas : Lignon s’était levé à demi avec un vague désir d’aller s’asseoir en face de ces yeux bleus, mais il s’avisa qu’en bas c’était complet, et garda sa place. Dans les environs de la rue de Rivoli, les yeux et leur mère descendirent, les tresses ondoyèrent un instant au milieu d’un méli-mélo de voitures à faire trembler, puis Justin ne vit plus rien et n’y pensa plus.
Le plan de son livre l’absorbait désormais tout entier. Cependant, comme il était très bon employé et très consciencieux en toute chose, une fois rentré, il mit de côté l’économie politique pour rendre compte de ses démarches du jour. Assis à son grand bureau de chêne, il travailla sans distraction jusqu’à six heures ; puis, quand le cartel sonna les quatre coups d’avertissement, il rangea ses papiers dans la serviette de chagrin noir ; pendant que les six coups suivaient, il ferma à clef son tiroir, et, au moment où Saint-Étienne-du-Mont répétait la sonnerie, il était dans la rue Soufflot, au-dessus du Luxembourg.
Quel beau jour que le samedi, surtout après six heures ! Heureux samedi ! Frère aîné du dimanche, il en a l’avant-goût et n’a point derrière lui un lundi maussade pour le pousser et bousculer ses dernières heures vers l’impitoyable besogne du lendemain matin. Le samedi, on se couche aussi tard qu’on veut ; personne ne vous oblige à vous lever de bonne heure après un sommeil réparateur et que ne trouble le souvenir d’aucune bévue. C’est dans la nuit du dimanche au lundi qu’on se souvient de ses bévues, quand il y en a. Aussi, sûr de vingt-huit ou trente heures de tranquillité, Justin gagna le Luxembourg et s’assit sur une chaise. Il se sentait toujours un des princes de la création, mais aujourd’hui il en était le roi. Son livre lui ouvrait d’immenses horizons ; les amis que depuis deux ans il avait su se faire par ses qualités de cœur et son intégrité passée en proverbe, allaient être bien étonnés quand il leur en parlerait ! Tout à l’heure, au café, quand ils allaient se réunir, il leur expliquerait le plan, le chapitre et la subdivision des chapitres de ce volume triomphant. Préoccupé maintenant de la question plus terre à terre de l’apparence, question qu’il ne faut pas négliger, car elle a son importance, il quitta sans regret les ombrages frais, l’eau bleue du bassin et toutes les femmes illustres de France dans leurs robes godronnées de marbre, pour aller sous les arcades de l’Odéon se rendre un peu compte de l’effet des couvertures et du format. La couverture jaune était la meilleure, comme tirant l’œil plus sûrement ; et puis au premier abord on ne sait si c’est un roman… Il faudrait trouver un titre auquel on pût se méprendre : le lecteur désirerait le lire, et déçu, sur le point de fermer le livre, ne pourrait faire autrement que de continuer sa lecture, entraîné par l’intérêt… Justin Lignon était tout ce qu’il y a de plus honnête, mais la librairie a ses trucs, comme tout commerce ; et pourquoi ne pas s’en servir pour soi-même, alors qu’on en a tant fait bénéficier les autres ? L’expérience est un capital qu’il faut savoir employer.
Tout à coup Justin s’aperçut qu’il était tard et que ses amis devaient l’attendre. Leur petit cénacle se réunissait le samedi soir, et ordinairement on était fort exact. Il pressa le pas, sans pour cela perdre de son importance, et rejoignit son monde.
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