Chapitre 2
On avait dîné dans une salle à l’entresol du petit restaurant ; il ne restait plus sur la table que des bouchons, des salières et des tasses à café vides. Les amis de Lignon, appuyés sur le coude, discutaient avec feu les opinions les plus contradictoires, ainsi qu’il arrive entre gens jeunes et convaincus. Un seul d’entre eux écoutait beaucoup, sans en avoir l’air, parlait peu, et les mains dans ses poches, à demi renversé sur sa chaise dans une posture indolente, semblait collectionner les paroles des autres pour s’en faire une petite réserve à l’occasion.
— Eh bien ! et toi, Muriet, qu’en dis-tu ? fit un des causeurs en se retournant vers celui-ci.
— De quoi ?
— De la question des salaires ?
— Je n’en dis rien, je vous écoute, répondit Muriet sans se déconcerter.
— Quand celui-là aura une opinion à lui, s’écria Rouffier avec un peu d’humeur, c’est qu’on nous l’aura changé !
— J’ai mes opinions, mais je les garde, répliqua Muriet sans se troubler.
— De peur de les user, n’est-ce pas ? Ah ! on peut dire que tu ne dépenses pas grand-chose, toi ! Pas même des paroles !
— Je m’en sers quand il le faut, mais je n’aime pas à les gaspiller.
— Il s’en sert pour obtenir des protections ! s’écria un autre interlocuteur, et c’est là qu’il peut dire qu’elles lui servent à quelque chose, car sans protections…
— Tu veux dire que je n’ai pas de talent ? fit Muriet en réprimant un mouvement. Eh bien, mon cher, fais comme moi ! Tâche de trouver qui te protège, car pour du talent, bien sûr, tu n’en as pas plus que moi !…
— Ce n’est pas sûr ! grommela Rouffier. Et puis, dans tous les cas, je n’ai fait de courbettes dans aucune antichambre…
— Eh ! mais, l’antichambre mène au salon et même à la salle à manger ! répliqua Muriet en se remettant d’aplomb sur la chaise ; les bons dîners ne sont pas à négliger ; au prix où sont les huîtres, et quand on les aime…
— C’est cela : tu te sers des coquilles des huîtres que tu manges chez les gens pour caler tes plans, car sans cela ils ne seraient pas d’aplomb ! s’écria Rouffier si heureux de sa mauvaise plaisanterie, que sa rancune tomba soudain. Entre architectes, c’est un service qu’on peut se rendre !
— Qui t’a dit que je dîne chez les architectes ? fit Muriet d’une voix moins claire.
— Voilà ! on ne saura jamais ! Tu en fais un mystère ?
Tout le cénacle s’était mis à écouter cette conversation qui, sous une apparente frivolité, cachait de gros intérêts et de non moins importantes querelles. Les deux jeunes architectes étaient souvent en compétition, et jusqu’alors c’est Muriet qui avait remporté le plus de succès, bien que, de l’aveu de tous, Rouffier fût le plus capable. Mais celui-ci, encore naïf et chevaleresque, prétendait ne rien devoir qu’à ses mérites, ce qui lui faisait courir grand risque de rester à jamais inconnu. Lignon, qui par tempérament n’aimait pas les querelles, essaya de rompre les chiens.
— Où vas-tu demain ? demanda-t-il à Muriet. C’est demain dimanche.
— Il dîne en ville ! s’écrièrent ensemble tous les jeunes gens.
On éclata de rire. Seul, Muriet resta grave.
— Non, pas en ville, à la campagne.
— Bravo ! cria le cénacle en applaudissant.
Muriet s’inclina, comme un acteur aimé du public.
— Chez des gens riches ? demanda Rouffier.
— Non, pas riches du tout, mais charmants. Veux-tu que je te présente, Lignon ? Toi qui as la vocation littéraire, tu trouverais là de quoi étudier.
— Tu peux y aller, Justin, fit Rouffier ; s’il te présente, c’est qu’il n’y a rien à faire dans cette maison-là ni pour lui, ni pour personne.
— Eh mais ! ce n’est pas si sûr. Il y a une jeune fille délicieuse.
— Tu ne l’épouses pas ? demanda railleusement Rouffier.
— Elle n’a pas le sou. Moi, je n’épouserai qu’une femme riche.
— Par amour ?
— Oui, par amour. On aime toujours celle qui vous apporte le bien-être.
— Fi ! s’écria Lignon en levant les bras au ciel. Mon rêve à moi serait d’être tout pour celle que j’aimerais ; je voudrais qu’elle me dût tout le bonheur de sa vie !
— Quel rêve ! Ce n’est pas si difficile à trouver, une femme qui n’a pas le sou ! Ce n’est pas qu’il en manque ! dirent des voix moqueuses.
— Je la voudrais jeune, toute jeune, afin que rien d’impur n’eût effleuré son âme…
— Au biberon, alors ?
Lignon ne se laissa pas déconcerter et reprit :
— Toute jeune, ignorante de la vie, heureuse du bien-être que je lui donnerais et qui dépasserait ses espérances.
— Nabab ! Tu as donc un galion de caché ?
— Oui ! fit Justin de cet air de suffisance admirable qu’on est convenu d’appeler modestie.
— Un oncle ? un trésor ? une martingale ?
— Non !
Et, promenant son regard sur l’auditoire, il jeta d’une voix solennelle ces paroles décisives :
— Je fais un livre !
— Un roman ?
— Non, pas de roman ; plus tard, je ne dis pas… mais je vise plus haut.
— Voyons, sois gentil, ne nous fais pas languir ; qu’est-ce que tu fais ? Un traité d’alchimie ?
— Non ; un traité d’économie politique.
Lignon paraissait si sûr de son fait que les jeunes gens ne surent trop que dire. Après tout, pourquoi pas ? Aucun d’entre eux n’avait de notions bien nettes sur l’économie politique ; il se pouvait que Lignon fût capable d’en parler savamment. Aussi l’annonce de ce projet ne provoqua ni railleries, ni approbations, et tomba sans susciter de réflexions. Notre ami eût préféré une brillante controverse ; il se sentait plein de son sujet ; il en eût démontré les mérites avec une faconde extraordinaire ; mais comme personne ne lui en parlait, il n’osa s’étendre.
— Eh bien, viens-tu avec moi demain ? fit Muriet.
— C’est loin ?
— À Bois-Colombes.
— Tu appelles ça la campagne ?
— Eh mais ! Bois et puis Colombes, cela me paraît assez rural. Mais il y a de jolis coins que tu ne connais pas, les coins où l’on défriche.
— Comment ! on y défriche ?
— Tout comme en Australie ; tu verras cela. Nous irons vers quatre heures pour faire une visite, et l’on nous retiendra à dîner.
— Le premier jour ?
— Puisque je te dis que ce sont des gens admirables ! Ils auraient inventé l’hospitalité. On y mange mal, mais c’est offert de bon cœur.
Justin se sentait troublé par une vague méfiance. Profitant d’un moment où les autres causaient ensemble :
— Pourquoi tiens-tu à m’emmener ? dit-il à Muriet tout bas.
Le jeune architecte sourit et haussa les épaules.
— Tu veux le savoir ? Eh bien, c’est parce que la jeune personne a une tête charmante ; propose-lui de faire son portrait, puisque tu fais un peu d’aquarelle à temps perdu, cela nous donnera l’occasion de passer quelques bonnes journées d’été.
— Tu lui fais la cour ? demanda Lignon, ne sachant s’il était intrigué ou scandalisé.
Muriet fourra ses mains dans ses poches et haussa les épaules une seconde fois.
— Es-tu bête ! Puisque je te dis qu’elle n’a pas le sou !
— C’est bien, je te prendrai demain à trois heures, répondit Lignon, sans bien se rendre compte du sentiment singulier qu’il éprouvait, et où la curiosité se mêlait à une certaine gêne, comme s’il acceptait une sorte de complicité.
q