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Chapitre 27

Mais une existence si bien équilibrée ne pouvait manquer d’attirer la colère des dieux ; ceux-ci n’aiment guère à voir les humains jouir d’une félicité paisible ; elle semble narguer les querelles intestines que le bon Homère a racontées en témoin véridique.

La félicité de Norine, cependant, n’était que très relative.

Duval n’était pas plus commode que par le passé, au contraire ; le vol des années, suspendu jusqu’à son mariage, semblait s’être appesanti lourdement sur lui. Il engraissait, devenait somnolent après ses repas, et s’était définitivement fixé dans la peau d’un gros homme bon vivant et vulgaire, qui ne détestait pas « une pointe », attendu qu’il s’en trouvait en plus belle humeur. Ses goûts d’ancien maçon reprenaient le dessus, et il amenait à dîner des hommes habillés à la Belle Jardinière, dont les mains, quoique très propres, révélaient une fréquentation assidue de la truelle et du niveau.

Il aimait la société de ces braves gens, des inférieurs près desquels il se sentait à l’aise. Nul homme n’est à l’abri des chatouillements de l’amour-propre. Duval, comme tout le monde, aimait les compliments ; s’il les aimait un peu grossiers, ce n’était pas sa faute ; comme il le disait lui-même, il n’était pas sorti de la cuisse de Jupiter.

De plus, il avait insensiblement roulé sur la pente où l’ont précédé et où le suivront tant de gens devenus riches sur le tard : il aimait à être entouré de ses inférieurs.

Cela, c’est l’écueil de presque toutes les fortunes et des hautes situations. Vos égaux ne vous font pas grand accueil, soit qu’ils éprouvent un brin de jalousie, soit qu’ils soient peu communicatifs, soit enfin qu’ils ne vous trouvent pas intéressant ; l’homme et la femme aussi, êtres sociables par excellence, cherchent autour d’eux des compagnons disposés à admirer leurs faits et gestes, le moelleux de leurs tapis, la beauté de leur argenterie, l’intelligence qui préside à leurs productions, la grâce de leur personne ; en un mot, tout ce qui peut être l’objet de commentaires flatteurs.

Parfois, on prend ses domestiques pour ce rôle subalterne, – mais les domestiques sont si ingrats ! Dès qu’ils vous ont suffisamment volé ou quand ils ont trouvé une meilleure place, ils s’en vont, et c’est à recommencer. Les amis pauvres ou inférieurs sont cent fois préférables : aussi sont-ils fort recherchés, et n’en trouve-t-on pas très facilement une quantité suffisante.

Norine n’avait pas su se procurer cet entourage semblable, sous certains rapports, au public qui fait masse devant les animaux rares, au Jardin d’acclimatation, à cette différence près qu’il ne vous nourrit pas, mais que c’est vous qui le nourrissez.

Elle était trop sèche, trop ouvertement vaniteuse, et elle manquait totalement du côté bon enfant, qui était le charme principal de son époux.

Bien plus, elle méprisait profondément les hommes dont celui-ci faisait ses compagnons, et elle les écrasait de son dédain d’une manière tellement évidente, qu’ils ne pouvaient faire autrement que de le voir.

À plusieurs reprises, Duval lui en avait parlé. Avec l’insolence qui lui était propre, la jeune femme n’en avait tenu aucun compte, se bornant à rester dans sa chambre quand il invitait ses amis. Au bout d’un certain nombre de fois, l’entrepreneur sentit la colère lui monter au cerveau. Peut-être quelques railleries l’avaient-elles piqué au vif, car les hommes dont il s’entourait n’étaient pas de ceux qui ont la main légère dans la plaisanterie.

Un soir, après minuit, ses hôtes étant partis, il entra dans la chambre où Norine achevait de lire un roman. Elle se contenta de lever les yeux de son livre et se replongea dans sa lecture. Duval prit ces façons en mauvaise part. Il avait bu quelques petits verres de liqueur, et si sa femme l’avait regardé, elle aurait eu peur de l’expression mauvaise de son regard.

— C’est convenu, alors ? lui dit-il en s’asseyant en face d’elle.

— Qu’est-ce qui est convenu ? fit-elle sans le regarder en tournant une page.

Il lui arracha violemment le livre des mains et le jeta à l’autre bout de la chambre.

— Tu veux faire ta princesse ? dit-il en serrant les dents ; mes amis ne sont pas assez bons pour toi ?

— Ils me déplaisent, répondit-elle d’un ton de colère, les mains tremblantes de rage à l’affront qu’elle venait de subir.

— Tu ne les trouves pas assez bien élevés, peut-être ?

— Précisément.

Duval entra alors dans une colère dont les échos de la chambre gardèrent longtemps le souvenir. Ouvrant au hasard les tiroirs, il jeta pêle-mêle dans la cheminée les dentelles, les bijoux, le linge de batiste, et tisonna avec fureur, en accablant Norine des reproches les plus durs et les moins mesurés.

Pâle de terreur, elle le regardait tisonner, pendant que le feu refusait de dévorer des matériaux dont il n’avait pas l’habitude.

Lassé de ses efforts infructueux, il se tourna vers sa femme.

— Tu m’obéiras, dit-il d’une voix rauque ; tu m’obéiras, ou bien je te fendrai la tête avec ceci ; – il brandissait les pincettes d’une façon tragique. – Je n’ai pas épousé une petite malheureuse sans le sou pour qu’elle fasse ménage à part. Tu es ma femme, et tu seras ma femme, pas pour rire, je te le jure !

Norine comprit qu’elle courait un véritable danger, et se décida à se soumettre. Au prix de quelles humiliations elle calma son irascible époux, c’est ce qu’elle seule aurait pu dire.

Aux premières lueurs du jour, elle se leva et fit une toilette rapide, pendant que Duval dormait.

Quand il s’éveilla à son tour, il la trouva tranquille et même souriante. Un peu honteux de ses violences de la veille, il retira de la cheminée tout ce que le feu n’avait pas atteint : les dégâts se bornaient à fort peu de chose en réalité, et il en fut bien aise.

— Ne me mets plus en colère, dit-il cependant à la jeune femme qui l’avait aidé avec beaucoup d’empressement. Ma patience est usée, tu l’as vu, et je pourrais faire un mauvais coup. Sois pour moi une bonne femme, et je serai un bon mari, mais n’attends rien de plus. Ce que tu seras, je le serai ; mais si tu me nargues encore une fois, cela te coûtera plus cher que ni toi ni moi peut-être ne l’aurions voulu.

Norine trouva des paroles très convenables, Duval, attendri, l’embrassa avec émotion, et, après le déjeuner, il s’en alla à ses affaires, un peu plus content.

Quand il fut bien parti, et que madame Duval l’eut vu disparaître au premier coin, elle s’habilla avec beaucoup de soin, prit une voiture et se fit conduire chez Reyer.

Pendant la nuit, elle avait médité ce plan : consulter un avocat, pour savoir quels étaient ses droits, – et puis revoir Reyer à tout prix. Par quel mécanisme de sa petite cervelle était-elle arrivée à se dire qu’aucun autre avocat ne pouvait lui venir en aide ? par quels sophismes s’était-elle persuadé que Reyer aurait pitié d’elle, et que ce cœur, toujours fermé, s’attendrirait pour elle à la vue de ses malheurs ? C’est encore un de ces contre-sens qui font dire que les femmes ne savent ni ce qu’elles veulent ni ce qu’elles font.

Son instinct avait véritablement servi Norine dans le choix de sa toilette. Entièrement vêtue de noir, enveloppée dans un manteau riche et sévère, pâle pour la première fois de sa vie peut-être, elle était d’une beauté correcte que ses traits contractés rendaient plus saisissante. Elle ne fut jamais aussi belle que ce jour-là, et ne devait jamais retrouver ce moment unique dans son existence.

Elle se fit annoncer chez le jeune avocat sous le nom de madame Duval, et celui-ci, qui était à cent lieues de penser que ce nom banal pût appartenir à Norine, la reçut aussitôt.

Quand elle entra dans son cabinet de travail en levant son voile, Reyer resta pétrifié, autant de la voir si changée que de la voir là.

— Qu’est-ce qui me procure l’honneur… ? dit-il.

— Je suis la plus malheureuse des femmes, monsieur, répondit-elle ; vous m’avez connue à une époque où j’étais libre de ma personne. J’ai besoin d’une consultation ; je viens la demander à votre ancienne… amitié.

La voix de la jeune femme trembla un peu à ce dernier mot.

— Après tout, se dit Reyer, elle a peut-être tout oublié, et puis, une consultation, cela ne se refuse guère.

Un scrupule l’arrêta toutefois, pendant qu’il lui offrait un siège.

— Je ne puis vous cacher, madame, reprit-il tout haut, qu’ayant été l’avocat de votre mari pour diverses affaires, je ne saurais ici prendre parti contre lui…

— Je ne vous demande pas de prendre parti, monsieur, dit-elle ; je viens m’informer de ce que la loi peut faire pour moi dans des circonstances extrêmement douloureuses.

Il s’inclina et s’assit devant son bureau.

Elle commença son récit, préparé durant la nuit précédente. Norine n’était ni instruite ni intelligente, mais la colère qui l’animait lui donnait une sorte d’éloquence que le feu sombre de ses yeux bleus soulignait d’une façon extraordinaire. Elle fit de la conduite de son mari le tableau le plus chargé, atténua ses propres torts au point de n’en pas laisser trace, et termina par le récit de la scène de la veille, amplifié, bien entendu, et grossi hors de toute proportion.

— La vérité, dit-elle comme conclusion, c’est que je suis très malheureuse, et que je le suis depuis mon mariage : je n’ai pas vingt ans, et je n’envisage plus la vie que comme une calamité. Dites-moi, monsieur, s’il faut que je subisse un pareil sort sans que rien se présente pour l’adoucir.

Elle avait parlé posément, sans verser une larme ; ses yeux secs brillaient dans sa figure pâle, un léger tremblement agitait de temps en temps le bout de ses doigts, mais elle savait se contenir, et le jeune avocat, en l’écoutant, se dit qu’assurément elle ne se soumettrait pas facilement au sort dont elle parlait avec tant d’amertume.

— Vous êtes fort à plaindre en effet, madame, lui dit-il ; mais les griefs que vous venez de m’exposer ne sont pas suffisants, aux yeux de la loi, pour vous constituer des droits.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument sûr. Légalement, je ne puis vous donner qu’un conseil : celui de vous plier aux circonstances, et de tâcher d’en tirer le meilleur parti possible. M. Duval ne paraît pas un méchant homme.

— Je le déteste ! fit Norine avec une haine concentrée.

Reyer s’inclina légèrement, et n’ayant rien à répondre, regarda du côté de la fenêtre.

Un rayon de soleil tomba sur sa belle tête intelligente, éclairant le front large, les yeux magnifiques, la bouche d’un dessin correct et pur… Il était en ce moment aussi beau que le plus beau portrait peint par quelque maître immortel.

Norine, qui le regardait, sentit tout à coup en elle quelque chose d’extraordinaire. Une poussée de brûlante aspiration, de passion endormie, jamais étouffée, renvoya le sang à ses joues ; elle eut envie de se lever, de prendre dans ses deux mains cette belle tête hautaine, et de lui crier, les yeux dans les yeux : Je t’adore !

Elle fit un mouvement brusque, prête à se laisser aller à cette impulsion de folie ; Reyer se retourna vers elle, comme pour lui dire poliment :

— Eh bien, chère madame, à présent, je pense que vous allez vous en aller ?

Norine s’arrêta et plongea son regard hardiment dans celui de Reyer.

— J’ai fait un sot mariage, dit-elle ; je m’en doutais un peu, mais j’avais une excuse…

— Laquelle ? demandèrent les yeux étonnés du jeune homme.

— J’avais le cœur brisé, la vie me refusait la seule chose qui eût pu me donner le bonheur ; je me suis mariée par dépit…

— C’est toujours une imprudence, dit gravement Reyer en se levant.

Madame Duval se leva et se tint droite devant lui.

— Alors il n’y a pas de remède ? dit-elle en le regardant toujours.

— Je n’en connais pas, répondit-il froidement.

— Il faut que je subisse jusqu’au bout les choses que je vous ai racontées, et aucune loi, aucun ami ne viendra me consoler ?

— Je n’en vois aucune probabilité, répliqua Reyer. Et même, si je puis me permettre de vous donner un avis dans une affaire qui ne me concerne aucunement, c’est d’être très prudente dans le choix de vos amis, et de n’écouter, en fait de conseils, que ceux de la sagesse et de la résignation…

— Je vous remercie, monsieur, fit Norine avec une flamme méchante dans les ex-myosotis.

— Il n’y a pas de quoi, madame, répondit Reyer en la reconduisant jusqu’à la porte.

Quand elle fut dans l’escalier, il passa la main sur son front et respira profondément, comme pour chasser des miasmes.

— Elle ira loin, se dit-il avec une pensée de pitié pour l’entrepreneur.

— Voilà une chose à laquelle je ne m’attendais guère, ajouta-t-il, pris de fou rire. Ma tante Anglois a gagné son pari !

Norine rentra chez elle sans trahir d’émotion. Le petit musée de gens auxquels elle en voulait venait de s’enrichir d’une figure de plus ; à cela près, rien n’était changé.

Elle ne pouvait pas se venger de Reyer. Patience ! un jour ou l’autre elle trouverait le moyen de calomnier virulemment sa femme. N’est-ce pas par là que l’on tient tous les honnêtes gens ?

On ne peut pas s’en prendre à un homme ! On dit que sa femme le trompe ; c’est à la portée de tout le monde, et comme l’honnêteté ne se prouve pas, il se trouve toujours quelques imbéciles ou quelques coquins pour le répéter. Cela ne fait pas grand bruit et ne va pas bien loin ; mais pour ceux qui l’ont inventé, c’est toujours un petit plaisir. On fait ce qu’on peut, n’est-ce pas ?

Norine considéra donc cette affaire comme réglée. Restait son mari, dont elle n’aurait pas si facilement raison. Comment ! rien à faire ! Supporter jusqu’à la mort – qui n’avait pas du tout l’air de vouloir se déranger pour lui faire plaisir – les fantaisies et la domination de cet être détestable, qui, lui ayant tout donné, prétendait exiger en retour un peu de bonne grâce !

À mesure que la journée s’avançait, la rage de la jeune femme allait croissant. Le souvenir de l’autorité de Duval était un fer rouge qui la brûlait ; elle essayait vainement de s’y soustraire. Comme un patient lié au chevalet par le tortionnaire, elle se tordait sans réussir à éviter le supplice.

Il serait toujours son maître, toujours ! Et toujours elle serait obligée, pour continuer à jouir de sa fortune, de lui faire bonne mine, de recevoir ses amis, d’écouter ses discours, de supporter sa personne ! C’était payer trop cher le luxe dont elle ne pouvait pas jouir librement.

Tout l’orgueil de Norine se souleva. Elle se l’était dit jadis : avec cette beauté-là, elle ne devait être ni pauvre ni malheureuse. La beauté est un moyen de fortune, un moyen de célébrité aussi : elle aurait de l’argent dont elle serait maîtresse, et l’on parlerait d’elle ! Sa photographie se vendrait au nombre de celles des plus jolies femmes de Paris. Qu’importait le reste ? Être libre et être riche, voilà ce qui constitue l’existence : Norine aurait cela.

Duval rentra ; il amenait Muriet pour dîner. À cette nouvelle, madame Duval se dit que la Providence se mettait de la partie. On ne va pas s’établir « femme séparée » tout d’un coup ; il faut quelqu’un qui vous aide un peu ; Muriet était l’homme désigné par le destin pour cette mission de confiance.

Il prendrait des arrhes avant d’entrer dans l’affaire. Quoi de plus naturel ? Le vieux fonds de libertinage qui n’avait jamais dormi que d’un œil chez Norine se réjouissait à la pensée que, sans contrainte, elle et son ami pourraient reprendre la scène des souliers de chevreau, jadis si malencontreusement interrompue par madame Breteuil et le mariage Lignon.

Elle parut au dîner tout à fait gaie, très en beauté, aimable et rieuse, comme une personne à qui rien ne pèse, et le fait est qu’elle ne sentait rien lui peser ni au réel ni au figuré. L’attente même lui paraissait joyeuse.

Après le dîner, elle s’arrangea pour rester seule un instant avec Muriet. Celui-ci, enchanté de la voir si contente, allait glisser ses doigts dans la manche de sa belle amie ; elle arrêta d’un coup sec ces doigts aventureux.

— Non, non, dit-elle. Nous avons à causer sérieusement. Serez-vous chez vous demain à deux heures ?

— Toujours ! répondit l’architecte avec un regard passionné. Vous aurez le courage de venir ?

— Puisque je vous le dis ! fit-elle en s’écartant.

Jamais l’hôtel de Duval n’avait vu pareille fête ; on riait, on plaisantait ; les trois hôtes avaient plus d’esprit l’un que l’autre : c’était une véritable débauche de calembours et de saillies extraordinaires. Enfin Muriet s’en alla.

— J’espère que nous nous sommes amusés ! fit Duval quand il se trouva seul avec sa femme. Tu vois que tu peux être gentille quand tu veux ! Est-ce que cela ne vaut pas mieux ? Conviens-en toi-même…

Norine sourit, embrassa son mari, et celui-ci se dit que, pour tenir les femmes, rien ne vaut une sévérité judicieuse.

Le lendemain, vers deux heures, Norine sortit de chez elle la tête haute et l’air impertinent, comme d’ordinaire. Elle avait aux oreilles les diamants donnés par son mari le jour des fiançailles, et divers bracelets s’étageaient sur le poignet de ses gants bien tirés. À vrai dire, elle n’avait pas laissé un bijou dans ses écrins. Elle monta à l’entresol de Muriet comme une personne qui sait où elle va, et sonna sans embarras.

Le cœur lui battait bien un peu, parce que la première fois qu’on fait une démarche semblable, on est un peu gênée, si décidée que l’on soit d’ailleurs à ne plus rester chez un tyran odieux. Muriet lui ouvrit et l’entraîna dans le petit salon en la serrant sur son cœur.

Elle se laissa faire un instant, par convenance, – et puis se dégagea et s’assit dans un fauteuil.

À cette minute solennelle de son existence, elle se sentait absolument calme et de sens rassis. Rien ne la troublait, ni la pensée de la veille, ni celles du lendemain, ni celle du désespoir et de la colère de son mari, ni celle de l’action qu’elle accomplissait. Chose moins bizarre peut-être, elle n’éprouvait aucune espèce de sentiment affectueux, ni même de sensation troublante, auprès de cet homme qui allait devenir son complice. Elle le regarda, pendant qu’après avoir approché un autre fauteuil très près, il lui prenait les deux mains.

— J’ai quitté la maison de mon mari, dit-elle, et je n’y rentrerai pas.

Muriet lui lâcha les mains.

— Comment ? fit-il effaré.

— Oui. J’ai assez de la vie qu’il me fait mener, et je veux vivre un peu par moi-même. Vous m’aimez depuis longtemps, vous me l’avez dit, je vous crois : allons-nous-en quelque part, nous reviendrons quand le premier scandale sera passé. Mais pour rentrer chez mon mari, je n’y rentrerai pas.

Muriet lui reprit les mains.

— Vous ne pouvez pas parler sérieusement, dit-il ; une semblable détermination serait votre ruine ; vous n’avez pas de fortune, chère Norine, de quoi vivrez-vous ?

— Eh bien, et vous ? firent les yeux éloquents de celle qui avait été l’ingénue par excellence.

L’architecte ne répondit pas à cette question muette, et serra plus fort les mains qu’il tenait.

— Voyez-vous, dit-il, la première considération dans la vie, c’est de ne manquer de rien. Je comprends que vous soyez malheureuse dans votre intérieur ; aussi vous savez bien que mon affection vous est à tout jamais acquise et dévouée ; mais pour l’amour de vous-même, ne quittez pas une existence assurée pour les hasards de l’inconnu.

— Je ne veux pas rester chez M. Duval, fit Norine dépitée ; je le déteste, il m’assomme ; je veux m’en aller de là. M’aimez-vous, ou ne m’aimez-vous pas ?

— Je vous aime, Norine ! fit Muriet en l’entourant de ses bras.

— Alors allons-nous-en !

— Impossible, ma bien-aimée !

La scène se prolongea un certain temps. Norine avait envie de pleurer, en voyant s’écrouler le rêve qu’elle avait si bien combiné. Et en même temps que le désappointement pénétrait dans son cœur, ou dans ce qui lui en tenait lieu, une âpre colère contre Muriet.

— Enfin, lui dit-elle sèchement en frappant du pied, pourquoi ne voulez-vous pas m’emmener ? Je ne vous demande que cela, au bout du compte ! J’ai des diamants, je les vendrai en attendant ; mais dites-moi seulement où je puis aller m’installer aujourd’hui même, puisque vous ne voulez pas me garder ici !

— Ma Norine adorée, ne me demandez pas cela ! dit l’architecte aux abois. Je suis l’ami de votre mari, et à ce titre…

— Oh ! l’ami ! dit Norine avec un regard qui en disait long.

— Nous avons des intérêts communs, continua Muriet, et sa haine serait ma ruine.

Norine le regarda stupéfaite. Mesquine et intéressée elle-même, elle ne pouvait admettre que les autres fussent semblables à elle.

— Alors, c’est pour cela ? dit-elle.

— Cela et le scandale ! Pensez donc, Norine, à ce que vous voulez perdre !…

— C’est tout pensé ! dit-elle. J’y ai pensé cette nuit. J’aime encore mieux cela que ma vie actuelle.

— Eh bien ! fit Muriet prenant un grand parti, je vous aime trop, oui, je vous aime trop pour être l’instrument de votre perdition. Que penseriez-vous de moi, si, profitant de la tendresse que vous me portez, je vous précipitais dans l’opprobre et la misère ? Je n’ai pas de fortune, je vis de mon travail, je ne puis vous offrir l’équivalent de ce que vous perdriez par ma faute… Non, Norine, ne commettez pas cette faute irrémédiable, restez chez votre mari ! Je vous en conjure, si vous m’aimez, ne quittez pas votre maison !

Elle l’écoutait d’un air revêche, mordant son mouchoir de temps en temps d’un coup sec.

Il crut l’avoir persuadée, et se mettant à genoux devant elle, il l’entoura de ses bras.

— Ma Norine adorée, lui dit-il, vous êtes belle, vous êtes aimée ; prenez de la vie ce qu’elle a de bon, sans rien perdre de ce que vous possédez déjà…

Il essayait de dégrafer le manteau, mais la jeune femme se leva brusquement.

— Alors, vous ne voulez pas ? dit-elle.

— Je ne veux pas vous perdre ! Je veux vous aimer toujours…

Elle repoussa sans cérémonie les bras dont il essayait de l’entourer.

— C’est très bien, dit-elle. Vous voulez que je rentre chez mon mari, et moi, je ne le veux pas. Je regrette de vous avoir fait perdre votre après-midi.

Il tenta de la retenir, mais elle était entêtée, et l’orgueil blessé lui donnait des forces extraordinaires.

— Si vous m’empêchez de m’en aller, dit-elle, je crie, et en sortant d’ici je vais chez le commissaire de police. C’est cela qui vous fera du tort !

Muriet se sentit vaincu ; comme il n’aimait pas cela, il lui décocha une flèche d’adieu.

— Vous ne resterez pourtant pas la fidèle épouse de votre mari, lui dit-il rudement ; en ce cas, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas moi aussi bien qu’un autre…

— C’est qu’un autre ne m’aura rien promis ! répliqua Norine en lui jetant la porte au nez.

Quand elle se trouva dans la rue, elle se sentit fort penaude, moins penaude toutefois que Muriet dans son entresol, car, de tous les dénouements au rêve qu’il choyait depuis tantôt quatre ans, celui-ci était le plus inattendu.

Cependant il fallait prendre un parti, et la jeune femme ne se sentait pas l’énergie de s’en aller dans un hôtel garni, de tenter seule les premiers pas dans l’existence indépendante qu’elle souhaitait… Le parti fut pris ; madame Duval rentra chez elle comme une bonne petite femme qui vient de faire une promenade à pied pour obéir aux prescriptions du médecin.

Sa rage contre son mari était un peu tombée ; un indicible dédain pour Muriet était actuellement le sentiment dominant de cette âme candide. Le plus pressé était de se venger de ce nouvel ennemi, et surtout de prendre les devants, afin de le prévenir, le cas échéant.

Ce fut bientôt fait. Profitant de la belle humeur de son mari, Norine entama sa vengeance le soir même.

La vengeance était simple et facile. L’histoire sacrée et l’antiquité profane nous en ont également donné des modèles illustres. Joseph et Hippolyte en furent les victimes légendaires.

— J’ai quelque chose à te confier, dit Norine en joignant ses deux mains par-dessus le bras de son mari ; mais c’est une chose fort délicate, et si tu te mets encore en colère…

— Qu’est-ce que c’est ? fit le confiant Duval.

— M. Muriet me fait la cour d’une façon qui ne me convient pas, continua la jeune femme. Je te prierai de ne plus l’amener ici. Hier, il a dépassé toutes les bornes…

— Comment ! il t’a dit quelque chose ? s’écria l’entrepreneur en devenant cramoisi.

— Il n’a pas dit précisément, reprit Norine, mais on peut comprendre ces choses-là sans paroles. Enfin je voudrais qu’il ne revînt plus. Pour que je t’en parle, tu comprends bien qu’il a fallu que ce fût très ennuyeux… Sans cela, je n’aurais pas voulu…

— C’est facile, fit Duval enchanté de sa femme et furieux contre son collègue. Ah ! le drôle ! faire la cour à ma petite femme ! ma mignonne et sage petite femme ! Nous y mettrons bon ordre, ma chérie, sois tranquille !

Prudente Norine ! Maintenant elle aurait le champ libre pour toutes ses investigations dans l’existence ! Comment son mari croirait-il aux apparences, comment en croirait-il ses propres yeux, après une telle preuve de droiture et d’honnêteté ?

Muriet ne fut plus jamais invité à l’hôtel Duval. Ses travaux n’en souffrirent pas cependant, car l’entrepreneur estimait qu’on peut ne pas avoir confiance en un ami lorsqu’il s’agit de sa femme, et se servir de lui lorsque les intérêts le conseillent.

Norine doit avoir trouvé un équilibre dans l’existence, car elle paraît fort satisfaite.

En se couchant, le soir même de son équipée, dans ses draps de fine toile, sur un matelas moelleux, elle sourit de sa propre bêtise. Muriet lui avait vraiment donné un bon conseil ; mieux cent fois valait profiter de la fortune, puisqu’elle l’avait ! Seulement elle n’en sut pas le moindre gré à son ex-ami.

Elle va dans un certain monde, pas très rigoriste, où elle s’est introduite on ne sait comment, par l’entremise sans doute des connaissances faites à Dieppe, jadis sous les auspices de Muriet. Elle rencontre souvent celui-ci ; ils se regardent dans le blanc des yeux, et elle a une manière de rire en le saluant qui fait monter le rouge aux joues de l’architecte. Pour elle, elle ne rougit guère, – les coquelicots peuvent-ils rougir ? Mais elle a toujours ses deux yeux étonnés, encore qu’ils commencent à n’être plus si jeunes qu’autrefois.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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