Chapitre 26
Un soir de décembre, madame Duval songeait seule au coin de son feu. Quelques jours auparavant, elle avait fêté l’anniversaire de son mariage, et, récapitulant sa vie, elle se disait que cette année ne lui avait, après tout, pas apporté de grands agréments.
Son mari dînait en ville, – dîner d’hommes chez un architecte. – Elle aimait autant cela que de l’avoir en face d’elle, dans leur grande salle à manger qui paraissait trop grande pour eux deux ; cependant elle ne pouvait s’empêcher de songer qu’être seule est fort ennuyeux. Sa pensée se porta naturellement sur Muriet, – mais Muriet dînait aussi quelque part ; la jeune femme se dit que les hommes sont bien tous les mêmes : quand il s’agit de leurs intérêts ou de leurs plaisirs, ils ne pensent plus qu’à cela, et leurs amies ne comptent plus.
Vagabondant alors, sa pensée alla chercher le ménage Breteuil. Ils étaient heureux, ceux-là !
Madame Breteuil n’était jamais seule que lorsqu’elle le voulait bien ; elle avait autour d’elle des amis et des amies, jeunes et vieux, qui ne demandaient qu’à lui être agréables et qui auraient fait bien des choses pour lui épargner un ennui. Les vilaines gens qui, n’étant pas les amis de Norine, se permettaient d’être heureux ! Elle détourna sa pensée de ce monde-là avec un dédain très mal joué, même vis-à-vis d’elle-même, qui n’était pourtant pas difficile.
Des Breteuil, sa pensée, suivant sa pente naturelle, s’en alla aux Reyer.
Encore un sot petit ménage, celui-là ! Des gens qui s’amusaient chez eux, qui allaient avoir un enfant ! Est-ce assez bête, d’avoir un enfant ! Le premier surtout ! Il n’est pas de ridicule que les parents ne se donnent à propos de ce vilain petit être rouge et désagréable… Norine n’avait pas d’enfant, Dieu merci ! Et elle espérait bien ne jamais en avoir, ou alors c’est que la Providence y mettrait de la malice.
On ne sait pourquoi, tout à coup, l’image de Justin Lignon vint se mêler à ces rêveries fort mal à propos d’ailleurs, car elle fut repoussée avec colère, comme elle pouvait s’y attendre ; mais c’était une image têtue, plus têtue que l’original, – et elle revint jusqu’à ce que Norine ne pût plus la chasser.
Ce n’est pas Justin qui eût laissé Norine toute seule pendant une longue soirée d’hiver ! Il l’aimait, lui ! Elle eût fait de lui tout ce qu’elle eût voulu, rien qu’en lui souriant d’une certaine façon qu’elle connaissait bien ; et elle sourit ainsi, se regardant dans la glace.
Son sourire était irrésistible, elle s’en assura une fois de plus ; ses yeux aussi bleus qu’autrefois avaient une expression plus concentrée, mais elle pouvait à volonté leur rendre le regard innocent qui avait fait tant de dupes… Cependant, elle ne pouvait se le dissimuler, avec tout cela elle n’avait pas d’amis, personne dans le monde qu’elle voyait maintenant ne s’intéressait à elle, et bien peu de dames l’invitaient.
Elle pouvait aller à autant de « jours » qu’elle voulait ; pénétrer dans le monde des soirées était plus difficile. Il faut avoir pour cela, ou des amis qui vous présentent, ou bien un certain genre de mérite qui vous rende précieuse pour ceux qui vous reçoivent. Norine n’avait point d’amis, et son joli visage, un peu commun, n’était pas de ceux qui font sensation dans un bal. Trop jolie pour plaire aux jolies femmes, elle n’était pas assez remarquable pour être recherchée en raison de sa beauté ou de son éclat.
Elle se voyait donc sur les confins du monde sans pouvoir y pénétrer ; sa gaucherie, son manque de conversation l’empêcheraient toujours d’y faire figure, et la fortune qu’elle avait payée de sa personne n’était rien parmi les fortunes qui la coudoyaient sans la voir.
Tout cela n’était pas gai, et Norine poussa un profond soupir ; puis sa mélancolie s’augmenta d’un peu de rage à l’adresse de son mari.
Le mari, c’était l’ennemi, désormais. C’étaient les liens du mariage qui retenaient comme une chrysalide épaisse les ailes de papillon que madame Duval se sentait pousser.
C’est le mari qui ne voulait pas aller aux petits théâtres, qui avait refusé de donner des bals, qui ne voulait pas recevoir un soir par semaine, qui avait éclaté de rire lorsque Norine lui avait parlé d’aller passer l’hiver à Nice, qui s’était pâmé à l’idée de la voir apprendre à monter à cheval, qui la tournait en ridicule lorsqu’elle portait des robes trop voyantes, et qui récemment, en recevant une note de couturière, avait déclaré que c’en était assez pour cet hiver, et qu’il ne paierait pas un sou de toilette jusqu’au printemps.
C’est Duval encore qui avait imaginé de ne plus remplir la bourse de sa femme, après avoir constaté qu’elle se vidait trop vite, et qui lui avait dit tranquillement :
— Tu auras cent francs par mois pour t’amuser, et si tu veux des robes neuves, achète-t’en avec tes économies.
Quelles économies peut-on faire sur vingt-cinq francs par semaine ?
Norine, en deux mois de mariage, était devenue horriblement dépensière. Les premiers cinquante louis qu’elle avait trouvés dans son bureau le lendemain de son mariage étaient restés intacts six semaines, car elle ne savait ni ce qu’il fallait acheter, ni comment on achète, n’ayant jamais acheté que de la salade ou des radis, et par-ci par-là une paire de gants de fil d’Écosse ou de laine.
Mais dès qu’elle avait mis seule le pied dans un grand magasin de nouveautés, elle avait empli ses tiroirs et sa chambre de fanfreluches inutiles et de mauvais goût.
Alors la bourse avait toujours été vide… Quoi d’étonnant à ce que Duval eût refusé de la remplir ?
En attendant, elle était à la portion congrue, et elle enrageait de toutes ses forces, sans rien pouvoir y faire, et à force d’enrager elle se mit à pleurer.
Tout à coup, on sonna.
Elle avait dîné de bonne heure, car sa cuisinière, dont elle avait un peu peur, la dépêchait au plus vite lorsque « monsieur ne dînait pas à la maison ».
La pendule marquait à peine neuf heures.
Quel était l’ami, le sauveur, qui venait passer la soirée avec la malheureuse abandonnée ?
La porte du salon s’ouvrit, et la femme de chambre annonça :
— M. Guerbois !
Norine, qui s’était soulevée sur son fauteuil, dans son attente joyeuse, se laissa retomber.
Son père ! Était-ce cela qui pouvait la distraire ?
M. Guerbois entra, baisa sa fille au front, et s’assit sur un fauteuil de satin vieil or, en face d’elle.
Il avait plu, les vêtements du brave homme étaient mouillés ; Norine pensa que son joli meuble en pâtirait ; mais, au fond, qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Que Duval fit remplacer ses fauteuils quand il ne les trouverait plus assez beaux !
Le père n’eut pas besoin de regarder sa fille à deux fois pour s’apercevoir de l’emploi qu’elle venait de faire de ses yeux.
— Tu n’es pas malade ? lui dit-il avec le ton de brusquerie qu’il avait adopté envers elle depuis la rupture du mariage Lignon, et dont il ne s’était plus départi.
— Non ! merci, papa, répondit la jeune personne d’un ton rechigné.
— Tu as du chagrin, alors. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Norine eût dû penser qu’elle ne pouvait pas imaginer de plus mauvais confident que son père pour le genre de chagrins qu’elle éprouvait. Mais, outre qu’elle n’était ni très intelligente ni très perspicace, elle se trouvait dans un de ces moments de détresse où les gens faibles se jettent tête baissée sur la première paire d’oreilles venue, cette paire d’oreilles fût-elle la moins propre à entendre le récit de leurs peines.
Elle se lança donc dans ses griefs contre Duval et barbota dedans à la façon d’un caniche qui se baigne.
Elle les prit par la queue, par la tête, par le milieu, enchevêtrant le tout comme un chat qui s’est engagé les quatre pattes dans un peloton de fil, donnant des explications superflues et ne donnant pas les nécessaires, pleurant et se mouchant sur le tout, jusqu’à ce que son petit mouchoir eût l’air d’avoir bu une carafe d’eau, tant qu’à la fin elle s’arrêta, étourdie elle-même d’avoir tant pleuré, tant parlé et tant récriminé, avec la vague impression qu’elle aurait mieux fait de se taire et d’économiser son mouchoir.
M. Guerbois l’avait écoutée sans l’interrompre, les sourcils froncés et les yeux fixés à terre. Quand elle eut fini, il garda le silence encore un instant, puis il releva la tête.
— Ma fille, dit-il, lorsque tu as fait la mauvaise action de rejeter ce pauvre Lignon pour épouser M. Duval, je t’ai prévenu de n’avoir jamais à te plaindre de celui que tu avais choisi. Il était aisé de prévoir qu’un homme beaucoup plus âgé que toi, d’habitudes différentes, ne se soumettrait pas à tes volontés, mais t’obligerait à te plier aux siennes. Tu ne pouvais ignorer cela, mais tu ne voulais pas t’en préoccuper, affolée que tu étais par l’idée d’être riche. Tu vois aujourd’hui que la richesse n’empêche pas d’avoir des chagrins. Dans tout ce que tu m’as dit, d’ailleurs, sur le compte de ton mari, je ne vois pas de quoi fouetter un chat. Il tient les cordons de la bourse, – il a raison : tu n’as pas été élevée à savoir dépenser, et tu ne ferais que des bêtises. La richesse demande un apprentissage tout comme le reste. Cet apprentissage, tu le feras avec le temps. Pour ce qui est du caractère, quel que soit celui de mon gendre, le tien est difficile, et, par-dessus le marché, tu n’as pas grand cœur. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que M. Duval ne soit pas toujours satisfait de toi. Je m’en tiens à ce que je t’ai dit il y a un an. « Ne te plains jamais de ton mari, parce que tu t’exposerais à entendre de dures vérités. »
Norine se demanda si elle allait se mettre en colère, ou bien si elle retournerait à son mouchoir ; celui-ci était trop mouillé pour fournir une seconde carrière ; quant à la colère avec son père, elle sentait que cela ne pourrait donner que de mauvais résultats.
Elle se contenta donc de prendre son air le plus boudeur, et baissa la tête en silence.
— J’étais venu t’annoncer une nouvelle, reprit M. Guerbois tranquillement. Nous avons appris tantôt que Justin Lignon se marie…
Norine tressaillit ; ceci était bien dur pour elle en vérité ! N’avait-elle pas secrètement espéré que son pauvre ex-fiancé serait malheureux par elle jusqu’au tombeau ?
— Il se marie, reprit M. Guerbois avec une satisfaction bourrue. Il épouse une honnête jeune fille, une institutrice de la Ville, qui lui apporte une petite dot en sus de sa position ; ils ne seront pas riches comme toi, mais elle est plus riche que tu n’étais, et il fait à tous les points de vue une meilleure affaire qu’avec nous. Elle a vingt-cinq ans.
Norine fit une moue dédaigneuse. Une vieille fille !…
— Tu les auras, sois tranquille, dit son père qui savait lire sur son visage ; et je souhaite qu’alors tu aies la sagesse, la douceur, la prudence et l’économie de cette excellente personne.
— Comment avez-vous appris cela ? fit Norine de son air détaché.
— C’est madame Breteuil qui me l’a dit tantôt ; je l’ai rencontrée en sortant du bureau. Elle pensait non sans raison, et je la remercie d’y avoir songé, que je serais heureux d’apprendre que ce pauvre garçon avait trouvé un intérieur et un avenir. En effet, depuis que je sais cela, je me sens plus léger. J’avais un gros poids sur le cœur, et je me reprochais le malheur d’un honnête homme. Maintenant, je n’ai plus rien sur la conscience. Je pense que tu dois être contente de savoir réparé le mal que tu avais causé ! Il me semble, à ta place, que je n’aurais pas pu dormir tranquille. Et à présent, ma fille, bonsoir !
Il mit un baiser sur le front de Norine et s’en alla de son pas bonhomme et tranquille, satisfait d’avoir rempli son devoir.
La jeune femme resta atterrée. C’était trop fort ? Comment ! Justin se mariait ! Il se permettait d’être heureux, d’avoir une famille, de vivre dans une honnête aisance ! Mais tout le monde conspirait donc contre elle ?
Elle alla dans sa chambre, prit un autre mouchoir, se mit au lit et pleura pendant un petit quart d’heure. Après quoi, elle s’endormit.
Mais tout ne fut pas perdu pour elle de cette soirée, car le lendemain matin elle se réveilla avec un bon mal de tête, ce qui prouve qu’il ne faut jamais désespérer de la Providence.
Ce jour devait être fatal à Norine ; au dîner d’hommes qui l’avait privée de la société de son mari, celui-ci avait fait la connaissance d’un ancien ami de Muriet, celui qui deux ans auparavant avait déjà peu d’illusions sur son compte, et qui depuis avait perdu ce maigre trésor.
Rouffier n’était pas précisément ce qu’on appelle un homme du monde ; il disait ce qu’il pensait sans trop se préoccuper des conséquences. Sûr de ne jamais dire que la vérité, il n’avait pas à craindre de démentis ; aussi abusait-il parfois de sa franchise un peu cruelle. En entendant prononcer par Duval le nom de son ami Muriet, il avait regardé l’entrepreneur avec une certaine attention. Celui-ci, qui était fin, s’en était aperçu.
— Tu sais quelque chose que j’aimerais bien à savoir, s’était-il dit, et tu me l’apprendras un jour ou l’autre.
Ce n’était pas très difficile avec un homme tel que Rouffier. Cependant Duval ne s’avançait qu’avec prudence, ce qui donna à Muriet le bénéfice de quelques jours de trompeuse sécurité. Puis, un beau matin, ils se trouvèrent déjeuner ensemble dans un restaurant confortable… Le hasard et Duval l’avaient voulu. Muriet n’avait qu’à bien se tenir.
Bizarre fantaisie de la destinée ! c’est Muriet qui devait pâtir, c’est Norine qui fut atteinte. Dès la première attaque de Duval, Rouffier, de mauvaise humeur, déclara qu’un trait seul ferait juger le personnage.
— Il a présenté, dit-il, dans une honorable famille de ses amis un jeune homme, un certain Lignon, un agneau du bon Dieu, une bête à laine s’il en fut jamais. Nous l’aimions tous ; il était un peu trop ambitieux, mais il n’y a pas de mal à cela. Le malheureux garçon s’est amouraché de la fille de la maison, – on dit d’ailleurs qu’elle est très jolie. – Ces gens-là n’avaient pas le sou. Lignon a demandé la main de la demoiselle, l’a obtenue ; tout allait pour le mieux, et il allait se marier, lorsqu’est tombé de je ne sais où un monsieur dont je n’ai jamais su le nom, – riche et, de plus, à ce qu’il paraît, lancé dans les affaires ; enfin un homme dont Muriet pouvait avoir besoin. Eh bien ! c’est Muriet, qui avait présenté son ami dans la maison, qui a appris à la demoiselle et à sa mère comment il fallait s’y prendre pour rompre avec Lignon, afin de pouvoir arranger un mariage avec l’autre, le monsieur riche.
— Qu’est-ce qui vous a raconté cette histoire ? demanda l’entrepreneur, qui aimait à se renseigner ?
— C’est Muriet lui-même, parbleu ! Il en pouffait de rire. Il nous a raconté cela un soir au café. Moi, j’en ai été dégoûté. Je ne connaissais pas du tout les Guerbois, mais je sais que Lignon était bien pris…
— Guerbois, avez-vous dit ? interrompit Duval.
— Guerbois, oui. Vous les connaissez ?
— Je crois que oui, répondit froidement l’ancien maçon, qui se sentit tout à coup redevenir étrangement l’homme d’il y avait vingt ans. Est-ce qu’ils avaient une maison de campagne à Bois-Colombes ?
— Justement ! C’est là que ce pauvre Lignon est tombé amoureux à première vue.
— Ce ne doit pas être ceux que je connais, dit Duval devenu blême, mais encore assez en possession de son sang-froid pour mentir avec aplomb. Et vous êtes bien sûr de ce que vous me dites là ?
— Si j’en suis sûr ! Est-ce que j’en parlerais sans cela ? fit Rouffier un peu froissé. D’ailleurs, il y a trente personnes à Paris qui vous parleront de cela, sans compter M. et madame Breteuil, qui pour cela ou pour autre chose, je ne sais, ont cessé de recevoir Muriet. Vous connaissez les Breteuil ? Demandez-leur des nouvelles, ils doivent en savoir plus long que moi.
Duval en savait, lui, plus long qu’il n’aurait voulu, mais ce n’était pas un homme à se laisser démonter si facilement. Il continua de déjeuner, et après avoir allumé un cigare se rendit à ses travaux. Il n’y rencontra point Muriet, auquel il eût peut-être adressé des questions gênantes, et tout s’étant passé pour le mieux dans ses diverses entreprises, il rentra chez lui sans fracas.
Depuis le matin, il avait combiné un petit plan d’attaque dont il se sentait assez content. Le dîner s’acheva sans encombre, et lorsque les domestiques furent rentrés à l’office pour y banqueter en disant du mal des maîtres, comme d’usage, il demanda à sa femme, sans élever la voix :
— Qu’est-ce que c’était donc que ce garçon que j’ai vu chez tes parents la première fois que j’y ai dîné ?
— Quel garçon ? fit Norine, qui sentit brûler ses oreilles.
— Pendant que nous dînions, reprit posément l’entrepreneur, qui avait une mémoire excellente, il est venu un monsieur qui a dit qu’il avait déjà dîné, qui a pris un verre de vin et un morceau de gâteau ; tes petits frères avaient l’air d’être très bien avec lui, et il les tutoyait. Qu’est-ce que c’était que ce garçon-là ?
— Ah ! celui-là ? C’était M. Lignon, répondit Norine avec une affectation de négligence trop marquée.
— Pourquoi n’est-il pas venu à notre noce ? Il avait l’air d’être très bien avec la famille ! reprit le cauteleux Duval.
— Je ne sais pas. Il était peut-être absent de Paris.
— Mais il n’était pas sur la liste des invitations ?
— C’est qu’on l’aura oublié ! fit piteusement Norine, qui n’était pas faite à ce jeu-là.
— Ah ! répondit Duval.
Après un court silence, il reprit :
— Comment avais-tu fait sa connaissance ?
Norine avait toujours entendu dire que la franchise était la meilleure habileté ; elle ne voulut donc pas mentir.
— C’est M. Muriet, répondit-elle en fixant ses myosotis sur son seigneur et maître.
— Ah ! fit encore Duval. Et vous le connaissiez beaucoup ?
— Assez.
— Mais pas intimement ?
— Pas précisément…
Ici la meilleure habileté ne sauva pas Norine, mais elle eut dans l’avenir la consolation de se dire que nulle habileté ne l’aurait sauvée, étant donnée la situation.
— Menteuse ! dit l’entrepreneur en frappant sur la table un coup de son poing fermé. Menteuse ! comment donc faut-il connaître les gens pour se marier avec eux, alors ?
La douce brebis était prise dans le plus solide piège à renards ; elle resta interdite, ne voyant pas de quel côté se tourner.
— Tu étais promise à ce godelureau quand je suis venu chez toi pour la première fois, reprit Duval en regardant sa femme avec des yeux qui n’avaient rien de tendre. Vous filiez le parfait amour ; mais rien que de l’amour, ça ne fait pas de bonne cuisine ! Alors tu t’es dit : Voilà un monsieur riche qui me conviendrait bien mieux, – et tu as lâché l’autre, carrément, dis ? Pauvre ange, chère innocente ! Et tu oses encore me regarder avec tes yeux de petite fille !
Il fit un geste si menaçant que Norine rentra sa tête dans ses épaules, comme si elle eût senti le vent d’un soufflet.
Il se croisa les bras et la regarda avec un inexprimable dédain.
— Faut-il avoir l’âme intéressée ! Faut-il avoir de l’aplomb pour renvoyer un monsieur à qui l’on a donné sa parole, uniquement parce qu’il s’en présente un plus riche ! Mais, dis-le donc, petite malheureuse, tu ne l’as renvoyé qu’après que j’avais fait une demande ? Tu n’aurais pas été assez bête pour t’en débarrasser avant d’être sûre de me tenir, eh ?
Madame Duval n’entendait pas un mot de ce que lui disait son époux : la tête basse, les oreilles volontairement et fermement bouchées à toutes les paroles, elle pensait en elle-même que tout le monde, Duval, Lignon, sa mère, et le maladroit qui avait tout répété, auraient bien dû s’en aller au diable ensemble.
— M’entends-tu ? fit l’entrepreneur en la secouant par le bras.
Elle se dégagea, ensevelit sa tête dans ses mains, et, fondant en larmes, sanglota.
— Ce n’est pas ma faute ! Je n’ai fait qu’obéir à ma mère.
— Ta mère ! Elle va bien, ta mère ! Je lui dirai ma façon de penser demain. Mais ce n’est pas ta mère qui t’a dit de faire des petits yeux de sucre candi pour m’attraper, – et, si elle te l’a dit, tu lui as diablement bien obéi ! Tu avais des dispositions, à ce qu’il faut croire ! Et lui, ce nigaud, qui s’est laissé faire !… Si tu m’avais joué un pareil tour, à moi, je t’aurais coupé la figure en deux avec mon fouet !
Il fendit l’air d’un geste qui fit trembler Norine.
— Il ne t’a pas fait de scène, ce pauvre imbécile, hein ? Il a accepté ça de ta main ?
— Il va se marier ! dit Norine avec une présence d’esprit surprenante.
Cette conclusion parut si drôle à Duval, qu’après être resté un instant bouche bée, il partit d’un énorme éclat de rire.
— Ah ! fit-il en se tenant les côtes, il se marie ? Qui est-ce qui t’a dit ça ?
— Mon père, répondit la jeune femme d’un ton bourru.
— Ton père ! C’est un homme d’esprit, ton père. Ah ! ton amoureux se marie ? Eh bien, j’en suis joliment aise, car ça doit capitalement t’ennuyer !
Norine, voyant qu’elle n’était plus menacée, reprit toute son outrecuidance.
— Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous me faites une scène aussi désagréable et pourquoi vous êtes si impoli. Vous m’avez fait des questions, je vous ai répondu avec franchise ; vous me reprochez d’avoir été fiancée à quelqu’un avant vous, ce n’est pas juste. J’étais très jeune, mes parents avaient disposé de moi sans me consulter ; vous vous êtes présenté, ils ont trouvé votre alliance plus avantageuse ; ils ont rompu le premier engagement et vous ont accepté : je n’ai rien à voir là-dedans. J’ai obéi, et il faut avoir vraiment l’esprit bien mal tourné pour me faire des reproches de mon obéissance.
— Ouais ! fit Duval, tu parles longtemps, quand tu t’y mets, et sans t’arrêter, encore ! C’est très gentil, ce que tu viens de me dire, ma petite chatte, mais tu oublies que je connais ton caractère ; que si je suis têtu comme une mule, tu l’es comme deux jeunes ânons ; que ta douceur est toute en dessus, comme le poil d’un tapis ; que je ne suis pas une bête, quoique de la province, et que ton obéissance consiste à obéir quand ça te plaît.
Norine cessa de pleurer. À quoi bon, maintenant ?
— Eh bien, ma mignonne, voici la conclusion de mon discours. J’avais en toi une grande confiance. Je connaissais tous tes défauts, mais je te croyais honnête ; je dirai même que c’est ton honnêteté qui me faisait te pardonner tout le reste. Du moment où tu as pu vivre avec ton mari pendant une année entière sans lui parler d’une chose qui devait pourtant te tenir au cœur, sans que jamais rien trahît cette vieille histoire, qui n’avait pas été sans te révolutionner un peu, c’est que tu es d’une jolie force sur la dissimulation, et tu mérites d’être tenue de près. On te tiendra de près, ma belle enfant. Je ne permettrai pas à madame Duval de me jouer des tours, tu l’entends ? C’est dit une fois pour toutes. Regardes-y à deux fois avant de me faire un mensonge, parce que je te jure que tu ne l’emporterais pas en paradis.
Il s’en alla là-dessus en tirant la porte avec fureur. Norine avait si peur de lui qu’elle fut deux heures sans oser bouger. Lorsqu’elle eut repris un peu d’assurance, elle alla se coucher sans bruit et ne revit son mari que le lendemain aux lueurs du jour.
Il était sombre et mystérieux, lui adressa à peine la parole, non sans la regarder de travers, et ne prit aucun repas à la maison pendant deux jours. Il sortait avec la voiture dès le matin et la renvoyait à l’heure du dîner.
Bien plus, la bourse de Norine était vide ; elle eut beau la laisser sur la cheminée, il ne fit pas mine de la voir. Elle la fit tomber par terre, où elle rendit le son le plus creux qui se puisse imaginer.
Duval n’entendit pas ; de désespoir, Norine sortit pour emprunter vingt francs à sa mère.
Madame Guerbois reçut sa fille de telle sorte que, dès le premier coup d’œil, celle-ci comprit l’inutilité de demander vingt francs ou même vingt sous à une personne si en colère.
— C’est toi qui as dit à ton mari que nous t’avions obligée à l’épouser ? dit la matronne ; il est venu me faire une scène épouvantable, jusqu’à nous reprocher les quelques services qu’il nous a rendus et les cadeaux qu’il nous a faits ! Un joli monsieur, ton mari ! Heureusement, ton père n’était pas là, car je ne sais pas ce qui serait arrivé ! Et toi qui rejettes la faute sur nous…
— Mais, maman, qu’est-ce que je pouvais dire ? objecta Norine d’un ton rogue.
— Est-ce que cela me regarde ? C’est ton affaire. Tu n’avais pas besoin d’aller me mêler à tes affaires. Le premier talent d’une femme mariée, ma fille, c’est de vivre bien avec son mari, et, si elle a des désagréments avec lui, de le cacher à tout le monde, afin que personne ne pense et ne dise que, si elle est malheureuse, c’est sa faute.
La leçon continua pendant quelque temps ; mais Norine, qui n’aimait pas les axiomes de philosophie, la coupa au plus bel endroit par une sortie si inconvenante, que sa mère la pria de retourner chez elle et de ne plus se déranger pour venir la voir. La jeune femme rentra en effet à son hôtel, mais à pied, car elle n’avait pas même de quoi prendre l’omnibus, et comme la course était longue et le temps désastreux, elle eut à plus d’une reprise l’occasion de se rappeler l’époque où elle faisait de longs trajets à pied, sous la pluie, avec un parapluie usé, dans le bon vieux temps où elle n’était encore que « la petite Guerbois ».
Ce temps paraissait déjà bien éloigné, et Norine le regrettait presque.
Ce n’était rien de rentrer mouillée, crottée, alors qu’elle n’avait pas de femme de chambre pour la déshabiller ; elle seule était dans le secret de ses courses pénibles. Mais tout à l’heure il faudrait supporter l’étonnement de sa suivante, qui pousserait des exclamations d’effroi.
Norine avait peur de ses domestiques. Elle avait commencé par être impertinente avec eux ; mais sans avoir l’air de rien, ils l’avaient si bien remise à sa place au moyen de leur soumission insolente, presque impeccable, que la trop jeune maîtresse de maison s’était sentie inhabile à lutter avec eux.
Aussi fut-ce avec une sorte de rage qu’elle sonna à la porte de sa maison.
Le valet de chambre qui vint lui ouvrir la toisa d’abord comme une pauvresse ; puis, la reconnaissant, il s’effaça obséquieusement.
Elle monta, sonna sa femme de chambre, se fit déshabiller, revêtit le plus joli de ses peignoirs, pour se consoler, et s’assit devant le feu pour se réchauffer. Pendant ce temps, on glosait à l’office sur son aventure.
— Je crois bien ! dit la femme de chambre, elle a été obligée de faire ses courses à pied. Il y a huit jours qu’elle est sans le sou.
— Le patron l’a mise en pénitence ! s’écria la cuisinière, qui en voulait à son maître de lui rogner tout ce qui dépassait certaines limites, d’ailleurs fort larges, sans quoi elle ne fût point restée à son service.
Norine n’entendait pas ces propos, et d’ailleurs elle était trop pleine d’elle-même pour s’inquiéter de quoi que ce soit dont elle ne recevait pas l’atteinte directe ; mais elle musait tristement en attendant le retour du maître.
C’était le maître en effet. Il tenait tout dans ses mains omnipotentes. À moins de se mettre en révolte directe avec lui, ce qui certainement ne réussirait pas, il faudrait donc s’humilier.
Norine n’aimait guère à s’humilier. Certaines natures droites ignorent l’humiliation, et c’est la récompense légitime de leur supériorité. Comment être humilié, en effet, quand on sait qu’on agit toujours avec sincérité, et pour le mieux ? On est au-dessus des injures imméritées, et l’on ne saurait trouver humiliant d’avouer une faute, puisqu’on l’a commise, pas plus que de rechercher le pardon de celui qu’on a offensé, puisqu’on l’aime !
Mais ceux qui ne vivent que de vanité, qui font d’eux-mêmes le pivot de leur monde, se sentent humiliés à tout moment et le sont en effet. Norine était faite par la nature, et perfectionnée de ses propres mains, pour subir toutes les humiliations et s’en rendre compte d’une façon cruellement aiguë.
Chercher une réconciliation avec le maître ? Il le faudrait bien ! Elle l’attendit avec un grand battement de cœur qui la secouait de temps en temps. Elle le détestait : plus elle sentait qu’il lui faudrait être aimable et câline, plus elle le haïssait.
Il rentra enfin, un peu avant le dîner, et Norine entendit la voiture rouler sous la voûte. Il rentrait en voiture, lui, et elle s’était trempée de la tête aux pieds.
Il se montra, sévère et bourru, comme il l’était depuis trois jours, et elle se leva pour aller au-devant de lui.
Quand elle fut tout près, elle leva les bras et les passa autour du cou de son mari.
— Tu es toujours fâché ? lui dit-elle avec toute sa grâce hypocrite.
Duval l’écarta sans brutalité et la tint à une petite distance pour la regarder.
Un peu pâlie par son expédition aquatique et aussi par la crainte, elle était aussi jolie que jamais ; sa bouche souriait, ses yeux caressaient, ses bras se resserraient autour du cou du maître…
— Oui, dit Duval avec amertume, tu me fais des amitiés parce que je t’ai prise comme on prend les bêtes, par la faim. Tu n’as plus de voiture, tu n’as plus d’argent, tu t’ennuies, et tu voudrais bien ravoir tout ce que tu avais. Tu n’as pas eu un bon mouvement pendant ces trois jours, Norine, pas un ! Tu ne t’es pas dit une fois que j’avais peut-être eu du chagrin, en m’apercevant que j’avais été berné !… Tu es bien jolie, mon enfant, mais tu n’as que cela, – et je méritais mieux que ça !
Norine cacha sa tête dans le veston de son mari, et tout en accomplissant ce geste de repentir elle pensait :
— Si tu pouvais attraper la fièvre chaude ou le choléra, je serais libre et j’aurais ton argent !
— Mon ami, murmura-t-elle de sa voix angélique, soudain retrouvée, il faut me pardonner, j’ai été mal élevée…
Duval ne sembla pas l’entendre. Il revoyait en ce moment l’intérieur pauvre où il avait trouvé celle qui maintenant portait son nom et partageait sa somptueuse existence. Comme un homme qui se noie, il embrassa rapidement tout ce qui s’était passé depuis ce jour ; les scènes pénibles de sa vie conjugale lui apparurent comme autant d’éclairs illuminant son esprit d’une clarté lugubre.
L’entrepreneur n’avait ni un cœur tendre ni une âme délicate ; mais c’était un brave homme, quoique assez peu scrupuleux en affaires. Il aimait à faire plaisir aux autres, sans arrière-pensée ; il adorait sa vieille mère, et soudain, en pensant à la bonne femme, toute seule dans sa petite maison là-bas, dans la Creuse, il eut un moment d’attendrissement. Ce n’est pas ainsi qu’elle avait vécu avec le vieux maçon son mari… Ils se querellaient parfois, mais au fond ils s’aimaient bien et s’estimaient fort.
— Écoute, dit Duval à sa femme avec une voix mouillée, nous sommes mariés, c’est pour la vie ; aussi nous n’allons pas nous chamailler éternellement. Mais il faut que je te dise quelque chose. Quand je t’ai prise, tu aurais pu faire de moi ce que tu aurais voulu. Je t’aimais comme une enfant et comme un mari à la fois ; si j’avais vu chez toi un peu d’amitié, un peu de reconnaissance, ça m’aurait encore chauffé le cœur pour toi. Il me semblait que tu pouvais bien m’aimer un peu pour tout ce que je te donnais. Tu as fait la grande dame qui ne s’étonne de rien. C’était bête de ta part, mais je me suis dit qu’être bête n’est pas un crime, et je m’en suis consolé. Quand j’ai vu défiler tous tes autres défauts, et tu en as une jolie collection, je pensais qu’il te restait une chose : ton honnêteté ; je l’ai même dit à M. et madame Breteuil… Mon Dieu ! qu’ils ont dû me trouver ridicule ! Ils te connaissaient bien, ceux-là ! Depuis que j’ai appris ce que tu sais, je ne crois plus à rien, je ne vois plus rien en toi ! Tu es toujours une jolie femme, c’est vrai, mais tu n’as plus que cela ; ce serait beaucoup, si nous n’étions pas mariés, mais nous sommes mariés, et ça ne compte plus pour grand-chose…
Il s’arrêta pensif, puis reprit au bout d’un moment, parlant toujours au-dessus des cheveux de sa femme qui ne l’avait pas quitté :
— Tu me dis que tu as des regrets, – et je ne sais pas si je te crois ou si je ne te crois pas ! C’est triste, cela, et je voudrais bien qu’il en fût autrement. Je donnerais gros, va ! pour avoir encore confiance en toi. Enfin, ça reviendra peut-être !
Il poussa un soupir et raffermit sa voix.
— Voici comment nous vivrons, et tu sais que je suis têtu, je t’en ai prévenue. Tu feras ce que je voudrai, sans montrer de caprices ni de mauvaise humeur. Si tu me désobéis ou si tu me boudes, je te coupe les vivres. Plus d’argent, plus de voiture, plus de dîners, plus rien ! jusqu’à ce que tu sois rentrée dans le devoir. Je veux une vie tranquille, et je l’aurai. Pour le reste, je t’engage à ne faire que ce que tu dois, parce que je ne m’amuserai pas à te surveiller ; mais si jamais je t’attrape à quelque chose de mal, je n’hésiterai pas une minute à te casser la tête ou à te tordre le cou. Il y a quelque chose que tu ne feras pas de moi, Norine, ma parole d’honneur. Tiens-toi-le pour dit ! Et maintenant, allons dîner.
Il se dégagea des bras de sa femme sans brusquerie, mais sans faiblesse, et se dirigea vers la salle à manger.
Le lendemain, Norine trouva de l’argent dans sa bourse, et la voiture fut à ses ordres. Elle reprit à peu près son existence ordinaire, à cette différence près que toutes les attentions de son mari, toutes ses paroles affectueuses avaient disparu. Elle avait la prose de la vie, elle n’en avait plus aucune des douceurs.
Ceci lui importait peu, pourvu qu’elle pût jouir des avantages de sa fortune. Mais si elle avait sa voiture de temps en temps, son mari ne la lui laissait que lorsqu’il n’avait pas de courses à faire ; le tour du lac quotidien avait disparu de son horizon.
Plusieurs dîners furent refusés par Duval, qui se disait fatigué, simplement parce que cela l’ennuyait de mettre un habit noir pour aller dîner en ville, et qu’il préférait manger de meilleure cuisine chez lui, les pieds dans ses pantoufles.
Il avait retranché de sa vie tous les petits sacrifices à sa femme, et un jour qu’elle s’en étonnait :
— Que veux-tu ? dit-il, les sacrifices étaient toujours de mon côté ; cela a fini par m’ennuyer.
Madame Duval n’avait point endossé ce nouveau harnais sans regimber. Ses révoltes avaient été nombreuses et fréquentes ; mais comme à chaque fois elle se voyait couper les vivres, elle rentrait régulièrement dans le devoir. Cependant cette existence lui devint intolérable.
Muriet se montrait assez souvent, il est vrai, mais sa tenue était toujours la même ; il était impossible de dire plus clairement à une femme :
— Chère madame, je suis à vos ordres, et nous ferons quand vous le voudrez un petit voyage au pays du Tendre ; mais pour ce qui est de vous entraîner, je ne vous y entraînerai pas, ne voulant encourir aucune espèce de responsabilité.
Norine ne demandait pas mieux que d’être entraînée, mais toute démarche décisive répugnait à sa nature ; pas plus que l’architecte, elle ne se sentait de goût pour les responsabilités, de sorte qu’ils restaient vis-à-vis l’un de l’autre en coquetterie réglée, jouant à celui qui ne ferait point de démarche décisive.
Cela suffit à les amuser dix-huit mois encore.
Malheureux, affolés par un amour indomptable, infortunés que le premier regard échangé avec l’être aimé a jetés hors de vous et mis en péril de faute, vous qui songez à mourir, qui avez envie de tuer l’objet de votre passion, afin que, n’étant pas à vous, il ne soit du moins à personne ! Vous qui ne voudriez pas effleurer la main de votre idole, estimant que si vous ne devez pas l’avoir tout entière, vous ne profanerez point l’amour dans les satisfactions inférieures du plaisir, vous que le spectre du devoir et de l’honneur maintient seul au bord de l’abîme et qui sortez vainqueurs de cette lutte suprême, vous qui vous prenez la tête à deux mains, vous arrachant les cheveux, dans votre désespoir d’avoir résisté à la tentation qui vous faisait la chute si facile et si douce, contemplez et prenez une leçon !
Que ne devenez-vous semblables à cette femme restée ingénue dans le mariage, à cet architecte plein de vertus tranquilles ?
Ils n’ont pas envie de mourir, ceux-là ! Ils ne s’arrachent point de cheveux ! Contents des « menus suffrages » sans danger, qu’ils peuvent attraper par-ci par-là, ils s’inquiètent peu de vos grands sentiments, et s’ils pouvaient en avoir la notion, ils les trouveraient étrangement ridicules. Pas de passion pour ces gens sages ; rien de ce qui sort du sentier ordinaire ; pas d’envies de mourir, surtout : quand on est mort, c’est pour longtemps, dit un proverbe ; – moins encore d’envies de tuer – cela mène en cour d’assises. Mais de temps en temps un peu de libertinage, venant à point pour entretenir un sentiment, – est-ce bien un sentiment ? – un appétit plutôt, qui peut trouver un jour l’occasion de se satisfaire.
Pas de scandale, surtout ; on se prend parce qu’on s’est plu, on se quitte parce qu’on ne se plaît plus…
L’amour, dans tout cela ? Eh ! grands dieux ! que viendrait-il y faire ? Personne n’a besoin de lui. On le laisse à ces gens absurdes, qui souffrent, pleurent et meurent parfois, les imbéciles ! Preuve surabondante qu’ils n’entendent rien à l’art de bien vivre !
C’est ainsi que le temps s’écoula pour ces amoureux qui ne brûlaient point d’être amants.
Et qu’on n’aille pas se figurer qu’ils y avaient quelque mérite. Point ! Ils aimaient mieux cette situation, qui ne leur coûtait ni un désir ni un regret.
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