CHAPITRE PREMIER
LE CATHARISME AU XIIe SIÈCLE
SOMMAIRE.--Le dualisme cathare.--Christologie cathare.--Morale individuelle et sociale.--Nirvana des Parfaits.--Horreur de la famille.--Doctrines anarchistes.--Répression par les gouvernements païens et chrétiens antérieure à l’Inquisition.--Le catharisme tout puissant dans le Midi de la France.--Ses moyens d’action.--Parfaits et Croyants.--Faiblesse du catholicisme persécuté.
Le XIIe siècle vit s’épanouir en plusieurs pays, mais plus particulièrement dans le Midi de la France, une hérésie qui, par ses doctrines et le nombre de ses adhérents, devait constituer un grand danger pour l’Église catholique. Partant d’un pessimisme absolu, elle ne voyait en ce monde que mal et corruption, et dès lors, elle ne pouvait pas admettre qu’il fût l’œuvre d’un Dieu bon. La nature visible ne pouvait être que la création d’un être puissant sans doute mais essentiellement mauvais; et cet être c’était Satan.
Mais au-dessus de ce monde, ces hérétiques en concevaient un autre, formé d’esprits incorruptibles et bienheureux, qui étaient les créatures d’un être essentiellement bon et infiniment puissant, Dieu.
Ainsi se dressaient l’un contre l’autre, à la tête de deux mondes opposés dont ils étaient les auteurs, deux principes contraires en conflit permanent: Satan prince de la terre et de la nature, Dieu, souverain des esprits et du ciel.
Étaient-ils également puissants et leur action devait-elle se combattre à jamais? ou bien l’un d’eux, le principe mauvais, était-il inférieur à l’autre, le principe bon, et destiné à succomber sous les coups de sa puissance victorieuse, lorsque les temps seraient révolus? Sur ce point essentiel comme sur les conclusions qui en découlaient, ces hérétiques se divisaient.
Ils se divisaient aussi quand ils voulaient expliquer l’origine de ces deux mondes opposés. Pour les uns, la matière était éternelle et le rôle du démon avait été de la tirer du chaos en séparant, pour les combiner entre eux, ses quatre éléments essentiels: le feu, l’air, l’eau et la terre. Dans ce cas, Satan n’avait été que l’artisan de la matière, le démiurge. D’autres, au contraire, disaient qu’il en avait été le créateur, l’ayant tirée du néant.
Mêmes hésitations quand il s’agissait d’expliquer le monde des esprits. Pour les uns, les esprits avaient existé de tout temps au sein de Dieu, et ils en étaient sortis par une série indéfinie d’émanations ou hypostases, analogue à celle par laquelle le Fils procède du Père. D’après les autres, au contraire, les esprits auraient été tirés du néant par un acte créateur du Dieu bon.
L’homme appartenait par sa double nature à l’un et l’autre de ces mondes opposés. Son corps, fait d’une matière corruptible, était l’œuvre et la propriété de Satan; mais son âme, pur esprit, ne pouvait venir que de Dieu et lui appartenait. C’est par des récits mythiques que ces hérétiques expliquaient la première rencontre et l’union de l’âme et du corps dans l’être humain.
D’après les uns, Adam avait été un ange envoyé par Dieu pour voir comment Lucifer organisait la matière; dès qu’il le vit épiant ainsi son œuvre, le démon se saisit de lui et l’enferma dans un corps fait de limon. «Rends ce que tu dois!» lui dit-il, c’est-à-dire soumets-toi à la matière! «Adam se jeta alors à ses pieds, le supplia d’avoir pitié de lui et de le délivrer de la prison ignoble dans laquelle il se trouvait enfermé lui promettant de se mettre désormais à son service. Le démon refusa et le força à lui payer sa dette en accomplissant avec Ève l’œuvre de chair.» Quand il l’eut accomplie, Adam fut engagé à jamais dans la matière, et avec lui tous ses descendants, parce qu’ils provenaient de l’acte le plus matériel qui se puisse imaginer, l’union de l’homme et de la femme.
D’autres hérétiques expliquaient le dualisme de la nature humaine d’une manière qui se rapprochait de la doctrine catholique. Avant la création de la matière, disaient-ils, Satan avait été l’auteur de la révolte des anges et de leur chûte. Mais en foudroyant les anges rebelles, Dieu leur avait procuré un moyen de se relever par l’expiation. Il avait permis à Satan de se servir d’eux pour animer les corps qu’il venait de former du limon, mais auxquels manquait l’esprit de vie. Satan s’en était réjoui parce qu’il croyait qu’emprisonnés ainsi par lui dans la matière, les anges rebelles lui appartiendraient à jamais; mais dans sa courte sagesse il ne voyait pas qu’il ne faisait que préparer sa défaite en procurant dans la prison du corps aux esprits déchus l’épreuve et la pénitence qui leur permettraient, après la mort, de rentrer dans le paradis perdu.
Ce dualisme de l’homme, ces hérétiques le retrouvaient dans l’humanité et dans son histoire. L’âme, disaient-ils, était restée ignorante de sa nature, de sa chute au sein du corps et de sa destinée; elle ne les avait connues que lorsque le Christ était venu sur terre pour les lui révéler. Dès lors, l’histoire du monde se divisait en deux grandes périodes: celle qui avait précédé la venue du Christ pendant laquelle Satan régnait sans conteste sur un monde ignorant, et celle qui l’a suivie au cours de laquelle l’empire lui est disputé par la doctrine qui arrache l’âme à sa captivité corporelle.
Dès lors, l’Ancien Testament avait été le règne de Satan; le dieu qu’adoraient les Juifs charnels Jéhovah, était Satan lui-même et la Bible l’histoire de sa domination sur le peuple hébreu. «Les Cathares (c’est ainsi que se nommaient ces hérétiques) prenaient donc le contrepied de l’Ancien Testament et tout ce que celui-ci attribuait à Dieu ils le rapportaient à Satan. Les patriarches et les prophètes de l’Ancienne Loi n’étaient en réalité que des fils de Bélial, de vrais démons suscités par leur père pour maintenir son règne; et dans leur nombre ces hérétiques comptaient Énoch, Abraham, qui reçut de Satan la circoncision, Moïse qui, étant lui-même mauvais, s’entretint à plusieurs reprises avec le démon, accomplit sur son injonction et avec son secours tous ses miracles, reçut de lui la Loi sur le Sinaï et édicta, sous son inspiration, tous les rites de la religion juive, pour se faire adorer comme un dieu; enfin les prophètes qui furent suscités non par le dieu bon, mais par Satan pour activer, à la suite de Moïse, le culte du diable»[2].
[2] JEAN GUIRAUD. L’Albigéisme languedocien au XIIe siècle, p. XLIX.
Entre tous ces prophètes, les Cathares distinguaient le dernier en date, Jean-Baptiste, pour lui témoigner une aversion particulière. Il avait été suscité par le démon, disaient-ils, comme le moyen suprême d’empêcher l’œuvre du Christ dont le Précurseur aurait été ainsi le plus puissant antagoniste. Le baptême matériel de l’eau qu’il prêchait et qu’il conférait aux masses était fait pour les détourner du baptême de l’esprit qu’apportait Jésus comme signe de sa doctrine purement spirituelle.
Ils n’ignoraient pas les nombreux passages du Nouveau Testament où le Christ et ses disciples parlent avec respect de l’Ancienne Loi, des patriarches tels que Abraham, des prophètes tels que David, l’ancêtre de Jésus lui-même, d’Élie et de tous ceux dont le Sauveur invoquait le témoignage. Mais ils déclaraient que, dans le Décalogue et dans l’ensemble de l’Ancien Testament, le démon avait habilement mêlé un peu de vérité à une masse de mensonges pour mieux tromper l’humanité.
Le Christ, disaient les Cathares, était venu sur terre pour sauver l’humanité et, sur ce point, ils s’accordaient avec les catholiques, mais ils s’en séparaient dès qu’ils définissaient la personne et l’œuvre du Rédempteur.
Ils l’appelaient souvent Dieu, mais ils donnaient de sa divinité des explications diverses mais toutes contraires à la conception chrétienne. Il était dieu parce qu’il était l’une des nombreuses émanations du Dieu bon et éternel. Certains attribuaient à Jésus, émanation ou éon, une dignité éminente sur tous les autres éons parce que seul d’entre eux il avait été adopté par l’Être suprême dont il était ainsi le Fils et qu’il pouvait appeler son Père.
Un ministre cathare, Guillaume Fabre, de Pech-Hermer, expliquait ainsi à ses fidèles la nature et la mission du Christ: «Voyant que son royaume s’appauvrissait sous l’action des esprits mauvais, Dieu demanda à ceux qui l’entouraient: «Qui de vous veut être mon fils, de sorte que je sois son père?» Comme personne ne lui répondait, Jésus qui était son baile (homme de confiance), Christus qui erat bajulus Dei, lui dit: «Je veux être votre fils et j’irai partout où vous m’enverrez.» Et alors Dieu l’adopta pour fils et l’envoya dans le monde prêcher le nom de Dieu.»
Quelque différentes que fussent ces explications, tous les Cathares s’entendaient pour nier l’Incarnation. Puisque toute matière était foncièrement mauvaise et le domaine de Satan, comment un dieu aurait-il pu y demeurer en s’unissant à la chair? Il se serait mis ainsi sous la domination de celui-là même dont il venait libérer l’humanité.
Le Rédempteur ne pouvait donc être que pur esprit; mais comme d’autre part, il voulait tomber en ce monde sous les sens des hommes, il fallait qu’il prît les apparences d’un homme. Partant de ce principe, les Cathares faisaient de la vie terrestre du Christ une fantasmagorie perpétuelle.
La Vierge Marie n’avait été, elle aussi, qu’un pur esprit aux apparences humaines. Sa maternité n’était que l’union des deux esprits, qui formaient tout son être, le sien et celui de son divin fils. «C’est ce que voulait dire un docteur hérétique de Castelsarrasin, R. de Rodols, lorsque, prenant l’expression évangélique obumbrare dans son sens étymologique, il déclarait que le Sauveur était venu en ce monde comme une ombre et non dans la réalité d’un corps humain: «Deus non venerat in beata Virgine sed obumbraverat se ibi tantum[3].»
[3] JEAN GUIRAUD, op. cit., p. LXI.
Jésus avait grandi, avait mené la même vie que les autres hommes, mangeant, buvant, parlant; pures apparences que tout cela, répondaient les hérétiques. «Omnia in similitudine facta fuisse.»
Il avait au moins souffert pendant sa Passion, pour racheter l’humanité par les douleurs de son sanglant sacrifice. Non! répondaient-ils, car étant pur esprit il ne pouvait ni souffrir, ni mourir, ni par conséquent ressusciter: «non fuit passus in carne, non fuit mortuus corporaliter... non resurrexit vere quia mortuus non fuit.» Mais alors que penser des récits pathétiques de la Passion? On les expliquait soit par la persistance de la fantasmagorie jusque sur la Croix, soit par la substitution au Christ disparu d’un homme réel expiant son propre péché. A Montesquieu, le ministre cathare Bonafos enseignait chez Guillaume de Villèle «que sur la Croix, le Christ avait été figuré par un voleur, aussi coupable que les deux larrons qui étaient à ses côtés. Dès lors, il n’y avait dans ce supplice rien de révoltant puisque celui qui représentait Jésus expiait ses fautes personnelles. D’après un autre hérétique, Limosus Nègre, cet homme avait déjà traversé plusieurs existences, en vertu de la métempsychose; or dans l’une il avait commis des meurtres et des fornications. C’est pour cela, ajoutait-il, que le crucifié a été frappé de la lance: coupable d’homicide, il tombait sous le coup de la sentence qui condamne à périr par le glaive quiconque a tué par le glaive. Agents du démon, les Juifs avaient cru mettre en Croix le Fils de Dieu, mais ils n’avaient eu entre les mains qu’un vulgaire voleur; sur le Calvaire comme au jour de la Création de l’homme, le Père du mensonge s’était trouvé dupé lui-même.» (P. LVII).
D’ailleurs, pour les Cathares, la Rédemption n’était pas une expiation, mais un enseignement; pour libérer les âmes de l’emprise de Satan, il suffisait de leur apprendre comment elles pouvaient se libérer elles-mêmes de la prison de leur corps et redevenir de purs esprits retournant de droit à Dieu dès qu’elles retrouvaient ainsi leur nature spirituelle.
Ceux qui le savaient étaient les fils de l’Esprit et ils adoraient Dieu en esprit et en vérité. Ils formaient l’Église cathare. Les autres restaient sous l’emprise de Satan parce qu’ils continuaient l’erreur de l’Ancien Testament et ils demeuraient les sectateurs de Jéhovah puisqu’ils ne comprenaient ni la mission de Jésus, ni la signification du Nouveau Testament. Ceux-là formaient l’Église catholique et les autres églises chrétiennes. Ainsi le dualisme de l’humanité s’avérait dans l’opposition irréductible du Catharisme et du Christianisme.
De cette métaphysique et de cette théologie les Cathares tiraient leur morale individuelle et sociale. Pour se sauver il fallait séparer l’âme du corps, et on y parvenait de deux manières.
Les uns pratiquaient une vie d’ascétisme qui diminuant progressivement l’action du corps sur l’âme, finissait par établir entre eux un divorce de fait que la mort ne faisait que ratifier; pour employer une expression de la mystique chrétienne, on mourait à soi-même avant de mourir à la vie de ce monde.
Le moyen d’y parvenir c’était de s’incorporer le moins de matière possible et par conséquent de se nourrir le moins possible; de là cette abstinence qui était l’une des pratiques les plus rigoureuses de la morale cathare. Elle consistait dans un régime végétarien; la viande des animaux, et tout ce qui provenait d’eux, comme le lait, le fromage et les œufs, étant considérés comme choses plus particulièrement matérielles. Ils permettaient cependant l’usage du poisson parce que cet animal à sang froid leur semblait moins matériel que les animaux à sang chaud.
A cette raison de s’abstenir de la viande, provenant de l’horreur que leur inspirait l’impureté de la matière, certaines sectes en ajoutaient une autre tirée de leur croyance à la métempsychose. «Ils ne tuent jamais ni animal, ni volatile, écrivait d’eux l’inquisiteur Bernard Gui, car ils croient que dans les animaux privés de raison et même dans les oiseaux résident les esprits des hommes qui sont morts sans avoir été reçus dans leur secte, par l’imposition des mains selon leurs rites.»
C’est à cette horreur de toute viande qu’on les reconnaissait. «Invité à Albi chez le marchand Golfier, l’hérétique Guillaume Payen refusa du poulet rôti qu’on lui présentait. Se doutant alors que son hôte était Cathare, Golfier lui fit servir du poisson et il en mangea.» Lorsqu’ils allaient de village en village visiter les adhérents dont ils voulaient réchauffer le zèle, on leur donnait ce qui était nécessaire à leur subsistance; or ce n’était jamais de la viande, des œufs, de la graisse ou du laitage, mais des fruits frais ou secs, raisins, figues, amandes, noisettes, du blé ou des légumes, du vin, du miel, des fouaces ou gâteaux de farine de froment.»[4] Quand une personne était «consolée», c’est-à-dire recevait l’initiation cathare, on lui demandait: «Promettez-vous à Dieu, à l’Évangile et à nous de ne plus manger désormais de viande, de fromage, d’œufs, ni de tout autre aliment gras?»
[4] JEAN GUIRAUD. Questions d’histoire et d’archéologie, p. 63, 64.
L’acte qui était considéré comme le plus matériel, celui qui avait fixé dans le mal Adam et toute sa descendance, c’était l’acte de la génération. Coupable à cause de la souillure qu’il imprimait, il l’était aussi parce qu’en appelant de nouveaux êtres à la vie terrestre et matérielle, il étendait le règne de Satan. La chasteté perpétuelle s’imposait donc à tout Cathare.
Alimenter le moins possible la vie en soi et s’abstenir de la propager, c’était bien, mais ce qui était encore mieux c’était de la restreindre progressivement pour arriver un jour, en la détruisant, à libérer entièrement l’âme de sa prison corporelle. Parvenir à s’abstraire tellement de son propre corps qu’on n’use plus d’aucun de ses sens et qu’on perde complètement conscience de sa propre existence était considéré par les Cathares comme un degré élevé de perfection. Ils regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux qui atteignaient ainsi au nirvanâ tel qu’on le voit encore chez les fakirs de l’Inde. «Berbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, en Albigeois, alla voir par curiosité un de ces saints hérétiques. «Il lui apparut, racontait-elle, comme la merveille la plus étrange: depuis fort longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre, insensible à ce qui l’entourait.» (P. 55)[5].
[5] Les références données ainsi dans le texte et ne portant pas le titre de l’ouvrage, se rapportent au livre déjà cité au bas de la page la plus proche.
D’autres brusquaient les choses, et pour libérer leur âme de leur corps, ils se donnaient eux-mêmes la mort. «Le suicide, écrit Mgr Douais, d’après les réponses des hérétiques aux interrogatoires de l’Inquisition, était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se faisaient ouvrir les veines et se mouraient dans un bain; d’autres prenaient des potions empoisonnées; ceux-ci se frappaient eux-mêmes. L’Endura était le mode de suicide le plus employé: il consistait à se laisser mourir de faim. Les documents sur l’hérésie cathare qu’a publiés Dœllinger nous en présentent plusieurs cas.» Raymond Isaure racontait en 1308 aux inquisiteurs qu’aussitôt initié, Guillaume Sabatier se mit en endura dans sa maison de campagne; il y resta sept semaines entières sans manger, puis mourut. Une femme du nom de Gentilis se condamna, dans les mêmes circonstances, au jeûne le plus absolu et mourut au bout de six jours. Une femme de Coustaussa, non loin de Limoux, ayant quitté son mari vint dans le Savartès recevoir l’initiation du Consolamentum. Aussitôt après, elle se mit en endura à Ax et mourut. Le témoin qui rapportait ces faits aux inquisiteurs déclarait avoir ouï dire par plusieurs hérétiques qu’avant de mourir, cette femme était restée à jeun environ douze semaines. Une certaine Montoliva se mit en endura «ne mangeant rien et ne buvant que de l’eau fraîche; elle mourut au bout de six semaines.» Quelquefois, c’étaient les ministres cathares eux-mêmes qui condamnaient à la mort par le jeûne absolu ceux qu’ils venaient d’initier et dont ils assuraient le salut par une mort suivant immédiatement la purification de l’initiation. C’est ce que nous dit une déposition reçue par l’Inquisition vers 1242. «Le ministre défendit de donner désormais à manger à la malade qu’il venait «d’hérétiquer», ne dicta infirma perderet bonum quod receperat.» (P. 53).
Ces doctrines et ces pratiques n’étaient pas nées au XIIe siècle dans ces pays du Midi de la France ou du Nord de l’Italie où elles eurent tant d’adeptes. Elles étaient aussi anciennes, peut-être même plus anciennes que le christianisme dont elles niaient si radicalement le dogme et la morale. Dans le dualisme opposant le bon et le mauvais principe, nous reconnaissons les doctrines manichéennes qui propagées en Perse et dans tout l’Orient, se dressèrent contre l’Église naissante et traversèrent tout le Moyen-Age. Dans le système des hypostases tirant de la substance divine Jésus, Marie et une infinité d’esprits bienheureux, nous retrouvons la théorie des éons de la Gnose primitive.
Le système qui faisait de la vie terrestre et de la Passion du Christ une fantasmagorie, le docétisme, avait été enseigné, dès le IIe siècle, par le marcionisme et combattu par les Pères apostoliques, puis au IIIe par Tertullien et par saint Hilaire au IVe. L’adoptianisme qui faisait de Jésus le fils adoptif du Père, avait été enseigné semble-t-il vers 260 à Antioche par Paul de Samosate, et aux temps de Charlemagne par Félix, évêque d’Urgel. L’encratisme, c’est-à-dire la prohibition absolue de la génération et de toute nourriture animale, avait été prêché, bien avant les Cathares, par la Gnose et le marcionisme au IIe et au IIIe siècle, et encore au milieu du IVe siècle par des disciples extrémistes d’Eustathe de Sébaste que condamna, en 340, le concile de Gangres. Ainsi le catharisme du XIIe siècle nous apparaît moins comme une hérésie nouvelle que comme un syncrétisme d’hérésies ayant traversé tout le Moyen Age et finissant par se réunir en un système néo-manichéen.
Ce n’est donc pas par leur nouveauté que ces doctrines prirent une importance capitale, mais par le nombre de leurs adeptes. En se propageant dans les masses elles sortirent du domaine de la spéculation théologique pour pénétrer l’opinion publique et exercer une influence considérable sur la vie sociale.
C’est par sa morale sociale en effet beaucoup plus que par ses rêveries mystiques ou théologiques que le catharisme attira l’attention de plus en plus inquiète de l’Église et des gouvernements.
Tant qu’il demeure un acte individuel le suicide est assurément coupable, mais il n’est pas un danger social: il le devient si une doctrine le prêche et par la diffusion de plus en plus grande de ses enseignements en multiplie tellement le cas qu’il devient une épidémie. Il en fut ainsi de la doctrine de l’endura cathare, mais beaucoup plus encore de celle qui proposait au genre humain tout entier la virginité perpétuelle.
Les néo-manichéens du XIIe siècle ne se contentaient pas en effet de la prôner comme une forme supérieure, mais exceptionnelle, de la vie morale et religieuse comme l’avaient fait de tout temps les chrétiens; leur pessimisme radical la présentait comme l’idéal de l’humanité tout entière parce qu’elle était le moyen d’en finir avec la vie. L’endura tuait la vie dans l’individu; la virginité universelle devait la tarir dans le genre humain.
C’est ce qu’enseignaient formellement les Cathares en condamnant non seulement la fornication et la luxure, mais le mariage lui-même, et par le mariage la propagation de la race humaine.
Ils n’établissaient pas, comme le christianisme, une distinction essentielle entre la débauche et le mariage; dans ce dernier, ils ne voyaient qu’une légalisation criminelle et sacrilège de la première. Leur intransigeance farouche leur dictait pour flétrir le mariage la formule dont se servent de nos jours ceux qui contre lui prônent au contraire la «liberté de l’amour» et l’union libre. «Matrimonium est meretricium, matrimonium est lupanar» disaient les Cathares du Moyen-Age; «le mariage est un concubinat légal», disent les bolchevistes et les anarchistes d’aujourd’hui.
Après avoir entendu beaucoup de Cathares, l’inquisiteur Bernard Gui résumait ainsi leur doctrine: «Ils condamnent absolument le mariage entre l’homme et la femme; ils prétendent qu’on y est en état perpétuel de péché; ils nient que le Dieu bon l’ait jamais institué. Ils déclarent que connaître charnellement sa femme n’est pas une moindre faute qu’un commerce incestueux avec une mère, une fille, une sœur.»
Concevoir et mettre au monde un enfant c’était commettre un acte essentiellement démoniaque puisque c’était appeler à la vie de ce monde un être qui de ce fait serait la chose, le bien du démon. Se trouvant enceinte, Guillelma, femme d’un marchand de bois de Toulouse, reçut la visite de la Parfaite Fabressa. Celle-ci lui fit ses condoléances et sans doute aussi des reproches en lui conseillant «quod rogaret Deum ut liberaret eam a daemone quem habebat in ventro». On devine facilement à quelles pratiques criminelles, même aux yeux de la loi civile, pouvaient conduire de pareilles condoléances et de tels conseils!
Quiconque recevait l’initiation cathare devait renoncer à jamais au mariage et s’il l’avait contracté, le rompre aussitôt, en quittant pour toujours son conjoint. «Décidé à recevoir le consolamentum, Guillaume de Raissac avertissait son beau-père qu’il allait lui renvoyer sa fille. Vers 1218, Bernard Pons de Laure était gravement malade à Roquefère-en-Cabardès; sa femme Bermonde demanda à deux hérétiques de venir lui donner le consolamentum. Mais, avant de procéder à cet acte, ceux-ci exigèrent de Bermonde qu’elle renonçât à jamais à son mari et ce ne fut qu’après avoir reçu cet engagement qu’ils procédèrent à la cérémonie: «POST-MODUM, consolati fuerunt dictum infirmum.» Revenu à la santé, Pons de Laure abandonna l’hérésie, revint au monde et par la même occasion, reprit sa femme, oublieuse, elle aussi, de sa promesse. Mais bientôt, ce fut au tour de Bermonde d’être malade et de demander le consolamentum; les deux hérétiques qui accoururent à son appel, n’agirent pas autrement que les premiers. Avant de commencer les rites de l’initiation, ils exigèrent que Pons de Laure renonçât à sa femme; et après en avoir reçu la promesse formelle, ils le consolèrent: «POST-MODUM, dicti haeretici consolati fuerunt dictam infirmam.»
Dans leur aversion absolue du mariage, les Parfaits malgré leur farouche pureté, lui préféraient le libertinage; il était plus grave, disaient-ils, facere cum uxore quam cum alia muliere. La raison en est facile à comprendre: les liaisons du libertinage étaient plus fragiles que celle du mariage et n’aboutissaient pas à la constitution d’une famille; et à ce double titre elles étaient un obstacle moins grand à l’initiation qui comportait le vœu de perpétuelle continence.
Ainsi s’explique l’indulgence vraiment étrange que ces «purs» accordaient aux débordements de ceux de leurs adhérents qui «sympathisaient» avec leur secte sans en adopter toutes les doctrines et encore moins les pratiques, les Croyants.
Au vu et au su de tout le monde, Guillelma Campanha était la concubine d’Arnaud Mestre et cependant Parfaits et Parfaites descendaient chez elle quand ils passaient dans son pays, au Mas-Saintes-Puelles. Raymond de Na Amelha lui aussi, logeait chez sa concubine, Na Barona, les Parfaits qu’il protégeait et en particulier l’un des chefs de l’Église hérétique Bertrand Marty. Parmi les Croyants qui se pressaient aux prédications de Bertrand Marty à Montségur vers 1240, nous distinguons plusieurs faux ménages: Guillelma Calveta amasia Petri Vitalis; Willelmus Raimundi et Arnauda amasia ejus; Petrus Aura et Boneta, amasia uxor ejus; Raimunda, amasia Othonis de Massabrac. La famille de Villeneuve, à Lasbordes, protégeait ouvertement l’hérésie; or il y avait chez elle un bâtard, Adhémar, frater naturalis Poncii de Villanova, et l’on peut en dire autant d’autres seigneurs protecteurs de l’hérésie et amis des «Purs», les Unaud de Lanta, les sires du Vilar, les Mazeroles de Gaja.
En même temps que la famille, les doctrines et la propagande de ce néo-manichéisme sapaient à la base les institutions sur lesquelles s’élèvent toutes les sociétés civilisées.
Prenant à la lettre et dans son sens le plus rigoureux la parole du Christ déclarant que quiconque tue par l’épée, périra par l’épée, ils déniaient à la société et au gouvernement le droit de répression, les uns d’une manière absolue, car ils enseignaient «quod nullo modo facienda est justitia, quod Deus non voluit justitiam», les autres, plus opportunistes, en condamnant seulement la peine de mort.
L’un des «sympathisants» étant devenu Consul de Toulouse, l’hérétique Pierre Garsias lui rappela qu’il n’avait pas le droit de participer à un procès pouvant aboutir à une sentence capitale «quod nullo modo consentiret in judicando in mortem alterius».
Du même principe «qu’en aucun cas on ne peut tuer, nullo casu occidendum», ils tiraient la condamnation de toutes les guerres, même défensives. Ennemis de la justice et de l’armée, ils étaient de vrais anarchistes, ne différant de ceux de nos jours que par le vêtement de leur pensée, car c’est au nom de leur théologie qu’ils sapaient la société, tandis que nos anarchistes modernes le font au nom de conceptions philosophiques ou libertaires.
Les gouvernements n’attendirent pas le XIIe siècle pour voir le danger que de semblables doctrines feraient courir à l’ordre social si elles gagnaient les foules et à plusieurs reprises, ils essayèrent d’en réprimer la propagande. Fait curieux et qui prouve que ce n’est pas l’Église qui a inventé la répression de l’hérésie par des lois pénales: ce fut un empereur païen, celui-là même qui entre tous a persécuté les chrétiens avec le plus d’acharnement, Dioclétien qui a porté les premières lois contre le Manichéisme, ancêtre direct, nous l’avons vu, du Catharisme. Par un décret de 287 qu’a enregistré le code Théodosien, il édicta contre tous les disciples de Manès, sans distinction de secte, la peine de mort ou tout au moins des travaux forcés aux mines, et ses successeurs Valentinien et Honorius ne firent que suivre son exemple lorsque, par une série d’édits réunis au livre XVI du Code Justinien, ils frappèrent d’exil et de confiscation plusieurs sectes hérétiques et de mort certaines sectes manichéennes estimées encore plus dangereuses; ces peines furent renouvelées par l’empereur Justinien.
A la fin du Xe siècle, les Manichéens firent de tels progrès en Macédoine et en Bulgarie qu’on les appela en Occident Bougres, c’est-à-dire Bulgares, ou Bogomiles, du nom de l’un de leurs chefs. Mû par les raisons d’ordre public qui avaient inspiré les empereurs des siècles précédents, l’empereur Alexis Comnène fit arrêter et condamner au bûcher un grand nombre de ces hérétiques.
Au cours du même siècle, les chroniqueurs signalent en France des actes de répression semblables; en 1017, dix chanoines de l’église Sainte-Croix d’Orléans, convaincus de manichéisme, étaient dégradés, excommuniés et brûlés par ordre du roi Robert, qui était cependant l’ami personnel de plusieurs d’entre eux. Si, la mort dans l’âme, le roi se montra aussi inflexible contre eux, c’est parce que, dit le chroniqueur Raoul Glaber, «il appréhendait de leurs doctrines à la fois la ruine de la patrie et la mort des âmes, tristis et mœrens nimium effectus, quoniam et ruinam patriae revera et animarum metuebat interitum». On ne saurait mieux affirmer que la sévérité de Robert s’inspirait à la fois de raisons d’intérêt religieux et de défense sociale.
Malgré ces actes de répressions isolés, l’hérésie néo-manichéenne prit des proportions considérables au XIIe siècle, dans la France du Nord, en Allemagne, en Italie, mais plus particulièrement dans les pays au sud de la Loire. Au cours des missions qu’il dirigea contre elles en Aquitaine et en Languedoc, sans grand succès, saint Bernard faisait ces tristes constatations: «Qu’avons-nous appris et qu’apprenons-nous chaque jour? Quels maux a faits et fait encore à l’Église de Dieu l’hérétique Henri! Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans honneur et, pour tout dire en un mot, il n’y a plus que des chrétiens sans Christ. On regarde les églises comme des synagogues, les sacrements sont vilipendés, les fêtes ne sont plus solennisées. Les hommes meurent dans leurs péchés, les âmes paraissent devant le tribunal terrible sans avoir été réconciliées par la pénitence ni fortifiées par la sainte communion. On va jusqu’à priver les enfants des chrétiens de la vie du Christ en leur refusant la grâce du baptême. O douleur! faut-il qu’un tel homme soit écouté et que tout un peuple croie en lui!»
Dans la seconde moitié du siècle, le comte Raymond V de Toulouse faisait écho à ces plaintes douloureuses. «L’hérésie, disait-il, a pénétré partout. Elle a jeté la discorde dans toutes les familles, divisant le mari et la femme, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère. Les prêtres eux-mêmes ont cédé à la contagion. Les églises sont désertes et tombent en ruines. Pour moi, je fais tout mon possible pour arrêter un pareil fléau; mais je sens mes forces au-dessous de ma tâche. Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissés corrompre. La foule a suivi leur exemple, ce qui fait que je n’ose ni ne puis réprimer le mal.»
En recueillant ces plaintes désolées et ces aveux d’impuissance de la bouche d’un saint Bernard et d’un si grand seigneur ne croirait-on pas entendre les lamentations désolées du curé le plus découragé de l’une de nos paroisses les plus indifférentes! Une foule de témoignages puisés aux archives de l’Inquisition méridionale nous prouvent combien étaient exactes ces tristes descriptions de la désolation religieuse du Midi de la France.
De Bordeaux à Marseille, des Pyrénées à l’Auvergne, les Cathares avaient partie gagnée; ils prêchaient et pratiquaient leur culte publiquement. Tandis que les églises étaient désertes, leurs assemblées étaient suivies par l’immense majorité de la population. A Saint-Martin-la-Lande, en Lauraguais, «maxima pars hominum ibat ad praedicationem» (1215). A Caraman, à Lanta, à Verfeil, c’est le ministre hérétique et non le prêtre que les mourants appelaient à leur chevet pour recevoir l’initiation cathare, le consolamentum et non les sacrements: «pauci homines moriebantur apud Caramanhum, vel Lantarium, vel Viridefolium quin hereticarentur» (1215). A Castelnaudary, Cathares et Vaudois avaient leurs établissements publics et des couvents pour leurs Parfaits et leurs Parfaites; ils allaient même chanter dans l’église, ce qui donnerait à croire soit qu’ils l’avaient usurpée sur les catholiques, soit qu’ils en partageaient l’usage avec eux, en vertu d’un simultaneum analogue à celui qui attribuait naguère aux protestants et aux catholiques l’usage du même édifice du culte en Alsace et dans l’ancienne principauté de Montbéliard.
Les deux sectes rivales des Vaudois et des Néo-manichéens étaient tellement puissantes qu’elles organisaient des meetings et des conférences contradictoires entre elles sur les places publiques; les catholiques étaient si faibles et si découragés qu’ils n’osaient même pas s’y aventurer avant les prédications de saint Dominique. Le peuple était si familier avec ces controverses qu’elles alimentaient les conversations; il discutait sur les doctrines hérétiques ou catholiques comme il le fait de nos jours sur les questions sociales et politiques. «Passant un jour par le chemin qui longeait l’hospice de Laurac, un écolier, Amiel Bernard, entendit deux truands, recueillis sans doute dans cet asile de mendicité, discuter sur l’Eucharistie. L’un d’eux prétendait que pourvu que l’on eût la foi autant valait communier avec une feuille d’arbre et même avec du crottin qu’avec les espèces consacrées; l’autre truand le contestait. Dans sa simplicité ce fait est des plus curieux; il nous prouve que l’esprit de libre examen en matière religieuse avait pénétré dans les couches les plus infimes de la société puisque même les mendiants ne craignaient pas d’exprimer publiquement des doutes et même des interprétations singulièrement hétérodoxes sur les dogmes les plus sacrés[6].
[6] JEAN GUIRAUD. L’albigéisme languedocien au XIIe siècle, p.