CCXXXII.
Toutes les classes de la société avaient été gagnées par le néo-manichéisme; et tout d’abord la noblesse. «Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissé corrompre», écrivait en 1177 Raymond V, comte de Toulouse, au chapitre général de Citeaux. Il aurait pu le dire de son propre fils Raymond VI. Tout en faisant des dons aux abbayes et en protestant de la pureté de sa foi catholique, ce dernier recherchait la société des Parfaits et se faisait toujours accompagner de l’un d’eux pour recevoir le Consolamentum en cas de maladie grave. Qui trompait-il, l’Église ou l’hérésie? En tout cas cette duplicité dénotait chez lui un singulier opportunisme et les égards qu’il avait pour les Cathares, s’ils ne prouvaient pas sa foi en eux, lui étaient du moins inspirés par l’importance qu’il leur reconnaissait dans ses états.
Le comte de Foix Raymond Roger donna aux hérétiques une marque toute particulière de sa faveur lorsqu’il permit à sa femme Philippa de se faire Parfaite et par conséquent de renoncer à jamais à sa famille et à lui-même pour aller vivre avec eux. «En 1205, Philippa, comtesse de Foix, était établie à Dun où elle dirigeait une communauté de Parfaites, qui appartenaient elles-mêmes à l’aristocratie du pays. Pierre Guillaume d’Arvinha qui alla les voir dans leur couvent mentionne avec Philippa, Alamanda de Nogairol et sa propre mère Cécile d’Arvinha. Le comte de Foix était resté dans les meilleurs termes avec sa femme, puisque souvent il venait la voir à Dun avec son escorte et prenait ses repas avec elle et ses compagnes. Il semble même que Philippa ait fait, comme les Parfaits, des tournées d’apostolat, qui étaient de vraies missions... Le comte permit aussi à sa sœur Esclarmonde de recevoir le Consolamentum et, entouré de nombreux chevaliers, il assista à cette cérémonie qui se déroula en son château de Fanjeaux, en 1206. Une autre de ses sœurs offrit aux hérétiques sur ses propres terres un asile qu’elle croyait imprenable, sur une hauteur d’environ 1.200 mètres à Montségur; elle les aida à y construire une forteresse escarpée et difficilement abordable qui devait les protéger de toutes les atteintes des croisés».
Parmi les plus puissants feudataires du comte de Foix figuraient les seigneurs de Castelverdun. Le chef de cette maison combattit les Croisés et lorsque le traité de Paris de 1229 eut proscrit l’hérésie, il s’entremit pour qu’on lui laissât la liberté du culte à Montségur devenu pour elle comme une place de sûreté. Atteint d’une maladie mortelle chez sa parente Cavaers, châtelaine de Fanjeaux, il demanda deux Parfaits qui allèrent chercher ses deux amis, chevaliers comme lui, Hugues et Sicard de Durfort; il reçut d’eux le Consolamentum et mourut dans l’hérésie.
A Montréal, place forte qui se dressait sur une hauteur aux larges horizons dominant, d’une part, tout le pays entre Castelnaudary et Carcassonne et de l’autre, le Razès, habitait une famille féodale puissante par ses possessions et ses alliances. Son chef, Aymeric, s’intitulait, en 1211, seigneur de Montréal et de Laurac-le-Grand; sa sœur Guillelme possédait Lavaur qu’elle défendit vaillamment contre Simon de Montfort. Or tous les membres de cette grande famille étaient hérétiques.
En face de Montréal, s’accrochant aux pentes de la Montagne-Noire se voient encore les ruines majestueuses du château-fort de Saissac, avec les pans de mur qui furent de puissantes courtines et formaient avec leurs tours, un puissant système de défense et de domination. Le bourg qui l’entourait était lui-même solidement fortifié. Là habitait un seigneur qui avait étendu ses domaines sur tout le versant méridional de la Montagne-Noire, de Revel à Caunes. C’était vraiment le roi de la Montagne et telle était sa puissance qu’il fut choisi comme tuteur du jeune Trencavel, vicomte de Carcassonne et de Béziers. Or Bertrand de Saissac était hérétique si bien que la victoire des croisés lui fit perdre tous ses biens. L’une de ses parentes «tenait maison d’hérétiques», c’est-à-dire était supérieure d’un couvent de Parfaites à Hautpoul, l’une des possessions de la famille.
Plus importante encore que les ruines de Saissac sont celles qui se dressent sur les sommets du Cabardès, dominant la route qui coupe la Montagne-Noire, pour mettre en communication Carcassonne et Albi. Dans cette place formidable dont plusieurs tours crénelées et un magnifique donjon en ruines demeurent les majestueux témoins, habitait une puissante famille seigneuriale toute gagnée à l’hérésie. Son chef Pierre Roger recevait chez lui ostensiblement les Cathares; un de leurs diacres, Arnaud Not, faisait des prêches dans le château et parmi ses auditeurs figurait toute la noblesse d’alentour: Grave, chevalier de Cabaret, Bernard de Miraval, Pierre Raymond de Salsigne, Pierre de Laure, Gaucelm de Miraval. La plupart d’entre eux reçurent à leur lit de mort le Consolamentum. Parfois la prédication était plus solennelle; c’était l’évêque cathare Pierre Isarn qui la faisait lui-même.
Les vicomtes de Carcassonne et de Béziers de la maison de Trencavel eurent envers l’hérésie la même attitude que leurs suzerains les comtes de Toulouse. Tout en faisant des legs à l’Église, Roger II avait choisi comme tuteur de son fils le seigneur notoirement hérétique de Saissac; sommé en 1173 de retirer sa protection aux Parfaits, il ne s’était pas exécuté et avait été excommunié par les légats du Saint-Siège. Fils d’un tel père, pupille de Bertrand de Saissac, Raymond Roger Trencavel se défendit d’être hérétique lorsqu’en 1209, il tomba aux mains des Croisés; mais il reconnut que «les sectaires avaient trouvé protection dans ses villes et sur ses terres» et il en rejeta la responsabilité sur les hommes que son père avait désignés pour gouverner la vicomté et l’éduquer lui-même pendant sa minorité.
Les plus puissants seigneurs des hautes vallées de l’Aude et de ses affluents pyrénéens étaient les sires de Niort. Outre les châteaux-forts et les nombreux villages qu’ils possédaient sur les hauteurs du pays de Sault, dans les vallées de l’Aude, et du Rébentys et du côté de l’Ariège, dans le Donezan et le comté de Foix, les trois frères, Guiraud Guillaume, Bernard Oth et Raymond tenaient de leur grand’mère Blanche de Laurac d’importants domaines dans le Lauraguais. Ils avaient, d’autre part, contracté des alliances de famille avec Nunès Sanche, comte de Roussillon, et les rois d’Aragon.
Or ils étaient tous foncièrement hérétiques. «Dès sa plus tendre enfance, Bernard Oth avait été élevé par sa grand’mère Blanche dans le couvent d’hérétiques qu’elle dirigeait à Laurac. Il y avait, pendant quatre ans, vécu de la vie des cathares, mangeant à leur table de leur pain bénit, assistant aux prédications des diacres et adorant les Parfaits.» (P. CCLII).
Sous l’autorité de ces grands seigneurs féodaux se trouvait toute une noblesse de hobereaux possédant un ou plusieurs villages, quelquefois même se partageant avec plusieurs autres un fief ou certains droits. Avant la croisade des Albigeois, la ville et le territoire de Mirepoix se partageaient entre 35 coseigneurs, vassaux du comte de Foix. Or toute cette noblesse rurale et même paysanne était, comme ses puissants suzerains, presque entièrement gagnée à l’hérésie.
Il en était de même des classes populaires. Les Cathares leur en imposaient par leur austérité. C’est ce que faisait remarquer saint Dominique aux religieux cisterciens qui essayaient en vain de ramener à la foi catholique les populations du Languedoc. «Voyez les Cathares, disait-il, c’est par les apparences trompeuses de la pauvreté et par des dehors d’austérité qu’ils persuadent les simples...; triomphez d’une sainteté menteuse par une religion vraie.»
Les Parfaits, d’autre part, «allaient au peuple» en lui rendant les services qui pouvaient le mieux le gagner. «Il ne faut pas avoir habité longtemps la campagne pour savoir le prestige dont y jouissent les médecins, surtout s’ils semblent donner leurs consultations par une sorte de vertu mystique. Un curé médecin voit rapidement les foules se presser autour de lui et les soins que le prêtre peut donner au corps lui ouvrent facilement le chemin des âmes. C’est ce qu’avaient compris les Parfaits; un grand nombre d’entre eux étaient médecins.» (P. CCIX). Plusieurs dignitaires de la secte exerçaient aussi la médecine, et de même beaucoup de Parfaites.
Les Cathares rendaient aussi des services d’argent grâce aux sommes considérables qui leur venaient par dons et legs de leurs adhérents. Ils fréquentaient les foires et les marchés et colportaient de porte en porte leurs marchandises; ce qui leur permettait de pénétrer dans l’intérieur des familles et de s’y créer des relations qui, commerciales d’abord, pouvaient prendre bientôt un caractère religieux.
En beaucoup de pays, ils ouvrirent des ateliers, soit pour augmenter leur influence sur ceux qu’il employaient comme ouvriers, soit pour assurer des moyens d’existence à ceux qui avaient fait profession entre leurs mains, soit pour avoir des occasions, sous prétexte d’affaires, de pénétrer au sein des familles. A Fanjeaux, un certain Tardieu approvisionnait de toisons de moutons les artisans cathares. Dans le couvent de Parfaites que dirigeaient, à Cabaret, Auda et Finas, on tissait des pièces d’étoffe.
Parfois ces ateliers servaient moins à fabriquer des objets qu’à former des apprentis que l’on préparait ainsi, dès leur jeunesse, à entrer un jour dans la secte. «Un marchand de Fanjeaux, frère d’un dominicain, raconta aux inquisiteurs que dans sa jeunesse, il avait été apprenti chez des hérétiques et qu’en cette qualité, il les avait adorés. Or, ajoutait-il, son cas n’était pas particulier; à Fanjeaux, beaucoup de jeunes gens avaient été ainsi placés chez des patrons hérétiques et n’avaient pas tardé à les adorer. P. de Gramasie travaillait chez des hérétiques de Fanjeaux vers 1205 et c’est ainsi qu’il entendit les prédications des Parfaits et finit par les adorer.» Ce prosélytisme par l’apprentissage était facile en un temps ou l’apprenti était intimement mêlé à la vie familiale de son patron, considéré comme le fils de la maison, élevé et formé avec les enfants de son maître.
Cet apostolat fut si fécond qu’il finit par gagner au catharisme la plupart des corps de métiers, dans le Midi surtout, mais aussi dans le Nord de la France, en Allemagne et en Italie. Dans le Languedoc, au début du XIIIe siècle, les deux termes de «tisserand» et de «Cathare» étaient synonymes, tant l’industrie textile comptait de patrons et d’ouvriers soumis à la direction cathare. Déjà en 1157, le Concile de Reims faisait remarquer que c’était surtout par les voyages de tisserands nomades, ancêtres des «Compagnons de France», que les doctrines néo-manichéennes se propageaient dans le pays tout entier, au sein du monde ouvrier.
Enfin les Cathares se servaient de l’enseignement comme d’un excellent instrument de prosélytisme, leur permettant d’amener à leurs doctrines, dès l’âge le plus tendre, les enfants qui leur étaient confiés. Plusieurs de leurs maisons étaient des écoles et même des internats où leur influence se substituait entièrement à celle des familles. «A Saint-Martin-la-Lande, deux Parfaites entrèrent un jour chez une veuve, Na Mazeus, et voyant son fils, Pierre Biure, un enfant d’une douzaine d’années sans doute, ils lui proposèrent de l’emmener avec elles pour apprendre les lettres. L’ayant rencontrée, une autre fois, chez un certain Cap-de-Porc, elles lui firent les mêmes ouvertures: s’il voulait quitter sa famille et venir chez elles, elles le feraient instruire; n’en avait-il pas assez de garder les bœufs?... Ce fut aussi sous couleur de l’instruire que les hérétiques de Verfeil se firent livrer, à Villemur, Matfred de Palhac. Ils lui enseignèrent la grammaire, espérant qu’il deviendrait une colonne de leur église, magna columna ecclesiae haereticorum.
Pour garder à jamais l’enfant qu’on leur confiait et le soustraire entièrement à l’influence de sa famille, les Cathares usaient de procédés étranges; en voici un que rapporte Étienne de Bourbon. «Un jour, dit-il, une mère voulant livrer sa fille aux hérétiques, feignit, sur leur conseil, de se rendre avec son enfant en pèlerinage au tombeau d’un saint. Cependant, s’emparant de la jeune fille, les hérétiques la firent entrer dans une maison inconnue, la revêtirent de leur habit, puis rendant à la mère les vêtements qu’elle venait de quitter: «Vous pourrez, lui dirent-ils, affirmer à vos voisins que votre enfant a passé de ce monde en un monde meilleur, puisque elle est venue à nous et que reçue dans cette maison souterraine, elle est morte au monde.» La malheureuse femme suivit ces tristes conseils; elle paya même au curé du lieu les droits de sépulture. Heureusement, la jeune fille, au bout de sept ans, parvint à s’échapper de sa prison, revint à la foi et révéla la ruse de sa mère.»
Dans d’autres cas, c’est à la suite de rapts que les enfants étaient conduits dans les maisons hérétiques pour y recevoir l’enseignement et l’éducation qui les prépareraient à l’initiation. En 1245, un certain Pons, d’Avignonet, racontait aux inquisiteurs que trente ans auparavant, soit en 1215, son fils lui avait été volé par les hérétiques et que, depuis, il n’avait pu le revoir.
Ce qui rendait l’hérésie encore plus forte et plus conquérante, c’était sa solide organisation; elle formait une contre-Église avec ses fidèles, ses docteurs, ses couvents, sa hiérarchie et son culte.
Les foules qui lui appartenaient se divisaient en deux groupes d’importance numérique et d’influence inégales.
Les plus nombreux étaient les Croyants. C’étaient ceux qui, sans avoir fait profession, recevaient les directions de la secte et la favorisaient de tout leur pouvoir. Ils continuaient à vivre dans le monde sans que rien les en distinguât; ils gardaient toutes les apparences du catholicisme, recevant à l’occasion les sacrements de l’Église, suivant ses offices et entretenant le plus souvent des relations correctes avec ses religieux, ses prêtres et ses évêques, prenant même part à des œuvres pies par leurs aumônes et leurs fondations. Mais au fond de leur cœur, ils préféraient à l’Église, l’hérésie, au clergé catholique, la hiérarchie cathare; et leur foi chrétienne était précaire parfois même nulle.
S’ils ne demandaient pas le Consolamentum, cérémonie d’initiation qui aurait fait d’eux des hérétiques Parfaits, des Purs ou Cathares, c’était pour ne pas s’astreindre aux pratiques rigoureuses de la secte, l’abstinence, la rupture de leur mariage, la chasteté perpétuelle; mais la plupart, croyant que le salut était dans le Consolamentum et non dans les sacrements de l’Église comptaient bien le recevoir à leur lit de mort, pour obtenir ainsi, sans avoir à mener une vie austère, le bénéfice de leur conversion. Ils renvoyaient à leurs derniers moments la réception du Consolamentum, comme aux premiers siècles du christianisme, beaucoup de païens, chrétiens au fond de leur cœur, ajournaient jusqu’à leur lit de mort leur baptême.
Beaucoup ne dissimulaient pas ce calcul. Un certain Bernard Bort étant gravement malade reçut la visite de deux Parfaits qui lui proposèrent le Consolamentum. Il refusa leurs services quoique étant leur partisan, «parce qu’il ne pensait pas mourir, quia non putabat mori.»
Mais ces Croyants ne manquaient jamais l’occasion, quand ils assistaient à quelque réunion hérétique, de manifester leur ferme désir de recevoir un jour l’initiation; ils étaient ainsi des «hérétiques de désir». Quand ils se trouvaient en présence des Parfaits, ils les saluaient en disant: «Bons chrétiens, donnez-nous la bénédiction de Dieu et la vôtre; demandez pour nous au Seigneur qu’il garde notre âme de la mauvaise mort et nous conduise à une bonne fin.» «Or, ajoute l’inquisiteur Bernard Gui, ils appellent mauvaise mort la mort dans le giron de l’Église romaine et «bien finir par le ministère des bons chrétiens» c’est se faire recevoir, à son dernier soupir, dans la secte et l’ordre des hérétiques.» Ces engagements souvent renouvelés s’appelaient convenentia.
Une fois par mois, ils assistaient à un prêche des Parfaits appelé l’apparelhamentum. Ils y faisaient un examen de conscience à la suite duquel ils prononçaient ces paroles: «Tandis que la sainte parole de Dieu nous enseigne, ainsi que les saints Apôtres et nos frères spirituels nous le prêchent, que nous rejetions tout désir de la chair et toute souillure, nous serviteurs négligents, non seulement nous ne faisons pas la volonté de Dieu, mais le plus souvent nous accomplissons la volonté de la chair et nous nous asservissons aux soucis du monde, si bien que nous nuisons à nos esprits.»
Après avoir ainsi libéré leur conscience de ses remords, reçu la bénédiction des Parfaits auxquels ils avaient rendu l’hommage de «l’adoration», ils reprenaient leur vie habituelle, fréquentant, s’il le fallait, l’Église catholique qui était cependant, aux yeux de la secte, l’Église de Satan, exerçant tous les métiers, prenant les aliments défendus et menant le plus souvent une vie dissolue que toléraient (comme nous l’avons vu plus haut) les Parfaits. L’usage de la viande était criminel et cependant les documents signalent des bouchers Croyants. «Si au cours de leurs voyages, on offrait aux Parfaits de la viande, du gibier ou simplement des œufs, ils se gardaient d’y toucher; mais ils n’avaient aucun scrupule d’en faire manger eux-mêmes à leurs Croyants. Vers 1231, plusieurs Croyants d’Avignon allèrent «adorer» deux Parfaits qui étaient de passage; or au repas liturgique qu’ils prirent en leur présence, «ils mangèrent du lièvre et plusieurs autres choses que les Parfaits leur donnèrent». Nous savons que la morale cathare interdisait formellement les rapports sexuels et mettait au même rang l’inceste, l’adultère et le mariage. Or les Parfaits les toléraient chez leurs Croyants qui, jusqu’à l’initiation complète du Consolamentum gardaient avec eux leurs femmes et leurs concubines et souvent les unes et les autres.
Les Croyants prenaient d’autant plus de libertés avec la morale humaine et cathare qu’ils étaient persuadés que le Consolamentum les purifierait, d’un seul coup, à leur dernière heure, de toutes leurs fautes, si graves fussent-elles, et de toutes leurs souillures.
Puisque la secte libérait ainsi les Croyants de toutes les obligations du catholicisme sans leur imposer les siennes, en les mettant d’ailleurs, par ses doctrines auxquelles ils adhéraient, au-dessus de toutes les lois humaines, on conçoit que le nombre de ces hérétiques honoraires ait été fort nombreux et ait formé comme un tiers-ordre de l’Église cathare.
Au-dessus des Croyants, objets de leur part d’une grande vénération et d’un vrai culte, les Parfaits, appelés aussi Cathares ou Purs, formaient la vraie Église néo-manichéenne. Ils en étaient les membres actifs puisqu’ils se proposaient de mettre leur vie de tous les jours en conformité avec ses doctrines. Ils étaient consacrés Parfaits par les rites du Consolamentum. Ils vivaient le plus souvent en commun comme des religieux et lorsqu’ils voyageaient, c’était deux à deux. Ils étaient soumis à une sévère discipline et à une étroite hiérarchie.
Certains auteurs leur ont attribué un chef suprême comme un pape; mais il est possible qu’ils aient cru voir un pape cathare dans tel évêque de la secte dont l’autorité ne portait que sur une région déterminée. Il est plus juste de croire, à la suite de plusieurs inquisiteurs qui ont étudié de près le catharisme, que la secte se composait d’une fédération d’Églises. En France, on en comptait quatre, celles des pays de langue d’oil, de Toulouse, d’Albi et de Carcassonne.
Chacune de ces églises avait à sa tête un évêque. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l’évêque cathare de Toulouse se nommait Gaucelm. Un jour de l’année 1203, Olivier de Cuc, seigneur d’Auriac, le rencontra dans une rue de Toulouse avec son compagnon Vidal de Montaigu; pour leur faire honneur, il descendit de cheval et mit à leur disposition ses montures. Étant toujours évêque de Toulouse, en 1213, quand les croisés se furent rendus maîtres de cette ville, Gaucelm se retira à Lavaur.
Il semble qu’à la suite de la tourmente de la croisade albigeoise, plusieurs évêques cathares aient dirigé simultanément l’église hérétique de Toulouse, de 1223 à 1240. «Gaucelm vivait encore en ces temps-là puisque, en qualité d’évêque, il prêchait aux Cassès, près de Castelnaudary, et y présidait une cérémonie religieuse en 1228; et cependant, en 1215, Bernard de La Mothe, diacre de la secte, avait été élevé à la dignité épiscopale et pendant plus de vingt ans, devait exercer, lui aussi, son ministère dans le Toulousain, à Saint-Germain, à Lanta, à Toulouse enfin, près de la Croix-de-Baragnon, et chez Sicard de Gameville. Une déposition reçue en 1239 par les inquisiteurs, nous le montre faisant, de 1223 à 1225, de vraies tournées pastorales dans le haut Languedoc, signalé tour à tour à Villemur, Montauban, Moissac, Castelsarrasin, et Toulouse, où il rencontrait un autre évêque de la secte Guilabert de Castres; dans le pays de Lanta, à Taravel, à Folcalvat où il était reçu chez une noble dame; à Caraman où il descendait et passait un an chez un diacre hérétique Guiraud de Gordo; à Labécède-Lauraguais où Guilabert de Castres, son confrère, lui offrait l’hospitalité; à Laurac chez le diacre Raymond Bernard, où il était adoré par plusieurs seigneurs de la contrée; enfin à Fanjeaux, où il donnait audience chez Guilabert de Castres à toute la noblesse cathare du pays.
De là, il entra dans le Carcassès et visita tour à tour Aragon, Montolieu, Saissac, Verdun, pour assister ensuite, dans le Razès, au concile de Pieusse et à l’ordination de Benoît de Termes. Il retourna ensuite dans le Lantarès et le pays de Caraman, ses résidences habituelles, en passant par le Mirepoix, le Savartès et les terres du comte de Foix.
Quoique le séjour de Toulouse fût devenu dangereux depuis que, par le traité de Paris, Raymond VII s’était engagé à réprimer l’hérésie, Bernard de La Mothe y exerça plusieurs fois son ministère chez de nobles Croyants, les Roaix, les Massos, les Bouquet, les Roqueville. Il reparut aussi, vers le même temps, à Avignonet, dans le Mirepoix et le comté de Foix. Vers 1240, on le perd de vue.
On peut suivre de la même façon les traces des autres évêques du Toulousain, Guilabert de Castres, Bertrand Marty, des évêques du Carcassès, Pierre Isarn, Guillaume Abit, Pierre Folha; de l’évêque du Razès Benoît de Termes, qui fut élu dans une réunion d’une centaine de personnes qui se tint dans la maison des Cathares, à Pieusse, non loin de Limoux.
Partout où il se trouvait, l’évêque était le chef; il présidait les assemblées et prenait toutes les décisions importantes; il était assisté de deux Parfaits qui étaient comme ses vicaires généraux: le fils majeur et le fils mineur.
Au-dessous des évêques il y avait des diacres qui parcouraient sans cesse leurs régions respectives, se tenant en perpétuelle relation avec les Parfaits et les Croyants, prêchant et présidant aux différentes assemblées et réunions liturgiques de la secte. Dans notre étude détaillée sur l’Albigéisme languedocien au XIIe et au XIIIe siècles, nous avons dressé la liste de nombreux diacres cathares en mentionnant, d’après les Registres de l’Inquisition, leurs résidences et parfois leurs tournées (p. CXLI-CLIII).
Ainsi forte du nombre de ses adhérents et de sa solide hiérarchie, l’Église cathare n’avait en face d’elle qu’une Église catholique affaiblie et découragée, dépourvue, semblait-il, de toute force de réaction.
Tandis que les masses l’abandonnaient, désertaient ses sacrements, ses prédications et ses temples, le clergé catholique était battu en brèche par la noblesse. Les seigneurs du XIIe siècle comme les princes qui au XVIe siècle, donnèrent leur adhésion à la Réforme, en Allemagne, en Angleterre, dans les pays scandinaves et même dans certaines régions de la France, souvent favorisèrent l’hérésie moins par conviction que par l’avidité qui les poussait à faire main basse sur les biens ecclésiastiques, à la faveur de la crise que traversait le catholicisme. Ils ne voyaient pas que, dépositaires de l’autorité, ils favorisaient l’éclosion et le développement des ferments d’anarchie politique et sociale que portaient en elle les doctrines néo-manichéennes[7] et qui n’auraient pas manqué d’éclater sans la victoire de la Croisade et l’établissement de l’Inquisition.
[7] De même, les princes allemands qui favorisèrent les débuts de la Réforme pour dépouiller l’Église catholique de ses biens, ne prévoyaient pas les guerres sociales et les cataclysmes qui devaient déchaîner l’anabaptisme et les autres sectes issues des prédications de Luther.
Le comte de Toulouse Raymond VI donnait le premier l’exemple de cette curée des biens d’Église. Dans une lettre du 1er mars 1196, le pape Célestin III s’en plaignait amèrement: «Nous avons appris, lui disait-il, non sans une grande douleur, que vous n’avez aucun respect pour la juridiction des églises et des monastères.» Il lui reprochait d’avoir pillé les domaines de l’abbaye de Saint-Gilles et fait construire sur ses terres le château-fort de Mirapetra.
Lorsque, en 1224, Raymond VII, comte de Toulouse, se réconcilia avec l’Église, voici les biens ecclésiastiques qu’il dut rendre aux églises et aux abbayes parce qu’elles en avaient été dépouillées par son père et par lui-même: à la cathédrale de Vaison, la ville et le château de Vaison; à l’évêque de Maguelonne, le château de Melgueil; à l’évêque d’Agde, la ville d’Agde, Loupian et plusieurs châteaux; à l’abbé de Saint-Pons, le château de Salvetat, Montouliers, Labastide-Rouairoux; à l’abbé de Quarante, Cesseras; à l’abbé de Saint-Tibéry, le Mas Saintes-Puelles; à l’évêque d’Albi, la place de Vias; à l’abbé de Gaillac, ses anciennes possessions de Gaillac; à l’évêque d’Agen, tous ses anciens droits dans la ville et le diocèse; à l’évêque de Rodez, Villeneuve avec tous ses droits; à l’évêque de Toulouse, à l’abbé de Saint-Sernin et au prieur de la Daurade, dans la même ville, tous leurs anciens droits; et nous arrêtons là la liste interminable de ces usurpations.
L’abbaye de Lagrasse s’était vu confisquer par le vicomte de Béziers et de Carcassonne et par ses vassaux: dans le Razès, Cépie, Malviés, Saint-Couat, Verzeilles, Montgradail, la moitié de Belvèze, Couffoulens, Leuc, Couiza, Luc-sur-Aude; dans le Cabardès, Cabrespine; dans le Carcassès, Blomac, Comigne, Cours, Comeilles, Alaric, Moux, Montlaur, Montclar, etc. D’autre part, Olivier de Termes lui avait pris tous les villages qu’elle possédait dans les Corbières et le Roussillon.
Un des seigneurs les plus hostiles à l’Église était ce seigneur de Saissac, Bertrand, qui gouverna comme régent la vicomté de Carcassonne et de Béziers pendant la minorité de son pupille Raymond Roger Trencavel. Pour mieux dépouiller l’abbaye d’Alet des biens qu’il convoitait, il y installa, comme abbé, une de ses créatures, par les procédés les plus odieux. Les moines ayant rejeté son candidat avaient élu un de leurs voisins, l’abbé de Saint-Polycarpe, Bernard de Saint-Ferréol. «En l’apprenant, le sire de Saissac se livra aux pires excès. Il se rendit à Alet, entra de force dans l’enceinte de l’abbaye et après un engagement entre ses hommes et ceux du monastère, il arracha violemment de son siège Bernard de Saint-Ferréol, l’enferma dans une étroite prison et l’y retint trois jours. Puis, cassant de sa propre autorité le choix qui venait d’être fait, il fit procéder à une nouvelle élection dans les circonstances les plus macabres. Pour effacer tout ce qui avait été accompli les jours précédents, il eut l’idée inouïe de faire présider le chapitre par l’abbé qui venait de mourir: il le fit déterrer et revêtir de ses insignes, puis l’installa sur son trône abbatial. Sous la présidence de ce cadavre en décomposition, les moines terrifiés votèrent et ce fut naturellement pour le candidat de Bertrand. Ainsi se fit l’élection de Boson. Arrachée par l’intimidation, achetée par la simonie (car plusieurs religieux avaient reçu de l’argent de Bertrand), accomplie dans les circonstances les plus étranges, elle aurait dû être cassée. Mais l’archevêque de Narbonne se laissa acheter, lui aussi, et donna sa confirmation à Boson. Avec un tel abbé, Bertrand de Saissac et Trencavel après lui, prirent de telles libertés avec les biens du monastère qu’ils furent rapidement dilapidés et l’abbaye réduite à la misère.
L’abbaye de Saint-Hilaire, près de Carcassonne, fut également dépouillée par la noblesse environnante, en particulier des biens qu’elle possédait à Limoux et de l’église Saint-Martin de cette ville.
Encouragé par les violences des seigneurs, le peuple se livrait à toutes sortes d’attentats contre les églises et les membres du clergé. «La soldatesque du comte de Foix commettait dans les églises et les monastères les plus odieuses profanations. Après la prise d’Urgel, «elles faisaient avec les bras et les jambes des crucifix des pilons pour broyer les condiments de leur cuisine. Leurs chevaux mangeaient l’avoine sur les autels. Eux-mêmes, après avoir affublé les images du Christ d’un casque et d’un écu, s’exerçaient à les percer de coups de lance, comme les mannequins qui leur servaient au jeu de la quintaine. Dans le diocèse de Toulouse, l’évêque ne pouvait plus faire ses visites pastorales parce que les populations lui étaient hostiles et il devait se faire accompagner de fortes escortes. A Béziers, les chanoines se retranchaient dans leur église transformée en forteresse, par crainte des habitants de la ville.
Quelques mois avant la Croisade, les moines de Montolieu voyaient se soulever contre eux la population de leur ville. Le monastère fut envahi, pillé et brûlé par les hérétiques, ses terres dévastées et sous la conduite de leur abbé, les religieux eurent à peine le temps de se réfugier à Carcassonne où Raymond de Capendu les recueillit.
L’évêque de Carcassonne, Bérenger, avait été, quelques années auparavant, persécuté par les hérétiques de sa cité épiscopale. Sur la fin de ses jours, il voulut prêcher contre eux et réfuter leurs erreurs en leur prédisant les maux qui devaient tomber sur eux. Loin de se convertir, ils le chassèrent de Carcassonne avec défense à n’importe quel habitant de la ville de rester en relations avec lui[8].
[8] JEAN GUIRAUD. L’Albigéisme languedocien au XIIe et XIIIe siècle, pp. CCLXXIX-CCLXXX.
Un jour, au Mas Saintes-Puelles, dans la boutique de Pierre Gauta, il se passa un fait vraiment ignoble. Plusieurs personnes s’y trouvaient réunies et parmi elles était un certain Pierre Rigaud, qui étant acolythe, portait la tonsure cléricale; une des personnes présentes devant toutes les autres commit une incongruité que seul le latin peut exprimer: «inductus propria voluntate, minxit super coronam ipsius testis qui est acolythus, in opprobrium et in turpitudinem totius ecclesiae catholicae.»
Parfois, c’était par l’assassinat, manqué ou accompli, que ces populations témoignaient leur haine aux gens d’Église.
Au cours de ses prédications saint Dominique faillit être massacré par les hérétiques. Pressentant quelque embûche, nous dit un de ses biographes du XIIIe siècle, il marchait intrépide et alerte, montant vers Fanjeaux. Du bord du sentier tombèrent sur lui des gens armés qui l’avaient attendu pour le tuer et ils n’y renoncèrent qu’en voyant avec quelle ardeur il désirait le martyre. «A quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu?» Encore de nos jours, en souvenir de ce fait ce sentier s’appelle le chemin du Sicaire et le lieu même où saint Dominique fut assailli est marqué d’une croix. Ce fut l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, par des hérétiques, familiers du comte de Toulouse, qui déchaîna la guerre des Albigeois en déterminant le pape Innocent III à faire prêcher la Croisade.
En face de ces violences et de ces attentats de sectes qui se croyaient tout permis, le clergé catholique s’abandonnait, sans la moindre réaction, soit qu’il fut découragé, soit que plusieurs de ses membres fussent complices de l’hérésie, comme ces prélats et ces clercs du XVIe siècle, qui pactisèrent avec la Réforme.
Le métropolitain de tous ces diocèses que désolait l’hérésie, Bérenger, archevêque de Narbonne depuis 1191, appartenait par sa naissance à cette féodalité infectée de catharisme puisqu’il était le fils de Raymond Bérenger, comte de Barcelone, et oncle de ce roi d’Aragon, Pierre, qui devait trouver la mort à la bataille de Muret, en combattant les croisés. En 1204, les légats du Saint-Siège le dénoncèrent à Innocent III comme coupable «de montrer une extrême négligence dans les fonctions de son ministère et de n’avoir pas encore visité ni sa province ni son diocèse depuis treize ans qu’il occupait son siège, conduite, disaient-ils, qui n’avait pas peu contribué à l’accroissement de l’hérésie dans tout le pays.» De mœurs relâchées, pratiquant la simonie, il n’avait ni les moyens, ni même la volonté de s’opposer au mal; il devait être déposé en 1212 après la victoire des Croisés.
L’année précédente, son suffragant, Bernard Raymond de Roquefort, évêque de Carcassonne, avait eu le même sort à cause de ses accointances avec la noblesse hérétique à laquelle il se rattachait par sa naissance et toute sa parenté; il en fut de même de Raymond de Rabastens, évêque de Toulouse.
Nous avons vu plus haut quel singulier abbé, la violence du sire hérétique de Saissac imposa au monastère bénédictin d’Alet. Aussi n’est-il pas étonnant que le légat apostolique, Conrad, cardinal évêque de Porto, ait procédé contre cet abbé Boson et l’ait dégradé «comme favorisant les hérétiques». Il est à croire que la grande majorité des moines ressemblait à l’abbé, puisque au lieu de donner à Boson, un successeur, le légat concéda l’abbaye et ses biens au chapitre de Narbonne, «parce que l’abbé et les moines du dit Alet soutenaient les hérétiques de la dite ville.»
On ne saurait affirmer que l’abbé de Saint-Volusien de Foix fût hérétique, mais son entourage comptait de nombreux Cathares. Il appartenait à une famille de haute noblesse, que le catharisme avait profondément pénétrée, la famille de Durban. «Vers 1224, son frère Bertrand reçut le Consolamentum à Pamiers, à son lit de mort, en présence de plusieurs seigneurs du pays de Mirepoix; il légua aux Parfaits son cheval. Agnès, sa sœur, était, elle aussi, hérétique. Vers 1210, à Castel-Verdun, en présence de Raymond de Montlaur, frère de l’abbé de Saint-Antonin de Pamiers, elle déclarait qu’il n’y avait de salut que chez les Cathares, non erat salvatio nisi in haereticis. Elle éleva son fils Garcias Arnaud dans ces doctrines. En 1230, elle assistait à une cérémonie de la secte à Castelverdun, chez Pons Arnaud, seigneur du lieu.
Les Parfaits avaient des intelligences dans le monastère bénédictin de Sorèze; ils envoyaient, un jour, une corbeille de cerises au moine Guilabert Alzeu (p. CCLXXXVII).
Quant au bas clergé, encore plus mêlé, surtout dans les campagnes, aux populations indifférentes ou fanatisées par les Parfaits, il était découragé et démoralisé; il se résignait à son impuissance ou même entretenait de bonnes relations avec les hérétiques afin de n’avoir pas la vie trop dure. Il faisait, en somme, comme plus d’un curé de notre temps qui croit nécessaire de faire bon ménage avec son maire franc-maçon, telle famille radicale ou son instituteur socialiste parce qu’il serait dangereux de les combattre.
Les interrogatoires de l’Inquisition nous présentent plusieurs de ces curés qui entretenaient de bonnes relations non seulement avec les Croyants mais même avec les Parfaits. Tel celui de Saint-Michel-de-Lanès, en Lauraguais, maître Arnaud Baron: il aime tellement le jeu qu’il laisse mourir ses paroissiens sans sacrements et sans absolution plutôt que d’abandonner ses échecs et ses dés... et peut-être aussi, ajoutons-le, parce qu’on a trop souvent refusé son ministère. Entre un chrétien austère ne jouant pas et un hérétique Croyant bon joueur, il n’hésite pas: c’est ce dernier qu’il fréquente. Aussi par le jeu est-il fort lié avec les hérétiques et avec le plus important de tous, le sire de Saint-Michel, seigneur du lieu, son partenaire. D’une tolérance qui eût réjoui Voltaire, il accepte des invitations à dîner au couvent hérétique de Labécède, paroisse cependant assez éloignée de la sienne. Il a tellement la confiance des Parfaits qu’il assiste à leurs cérémonies, sans toutefois s’associer à leurs prières ou les adorer. «Lorsque les Croyants revenaient à l’Église il avait une singulière manière de les absoudre. L’un d’eux, Guillaume d’Issel, reçut de lui la pénitence dite des vendredis (penitentia de sextis feriis). Mais, peu après, prêtre et pénitent se mirent à jouer et la pénitence que le curé venait d’imposer fut l’enjeu de la partie. Guillaume d’Issel la gagna et la pénitence lui fut enlevée!
Un autre curé, celui de Cadenal, habita pendant deux ans, avec un Parfait, prenant avec lui tous ses repas. Il savait fort bien qu’il était le commensal d’un «hérétique vêtu», mais peu lui importait. «Un chevalier de Puylaurens, Sais de Montesquieu, alla entendre la prédication de deux hérétiques de marque, Bernard de la Mothe et Raymond de Carlipa; il aperçut dans l’assistance Rocas, curé de Cuq-Tolsa; et cependant c’était en 1225, alors que la Croisade des Albigeois avait porté de grands coups à l’hérésie. Un autre jour, il vit grande foule devant le château de Puylaurens où un Vaudois allait faire une conférence; et comme il reprochait à plusieurs de ceux qui étaient ainsi assemblés de venir entendre un hérétique, ils lui répondirent qu’ils pouvaient bien le faire puisque leur curé était avec eux. Il y avait en effet parmi eux maître Bernard Adalbert, curé de la Crozelle.
«Les interrogatoires de l’Inquisition nous révèlent un fait tellement inouï qu’il est à peine croyable. La citadelle de l’orthodoxie, le couvent dominicain de Prouille, aurait compté, un traître en 1220, du vivant même de saint Dominique, et le propre fils de Simon de Montfort, qui avait été le chef de la Croisade et était mort en combattant l’hérésie, Amaury aurait eu un chapelain hérétique. C’est ce que déclarait à l’inquisiteur un habitant de Fanjeaux, Bernard Mir: «Dans ce bourg, chez Guillelme de Nabona, il alla entendre l’un des chefs des Cathares, Raymond Mercier et son compagnon; il y avait là Peytavi Arveu, Guillaume Hugon, clerc, un autre clerc, Guillaume de Lanta, un convers de Prouille, Pierre Roger, et Gaubert, chapelain du comte de Montfort; et tous adorèrent les hérétiques en fléchissant le genou et en disant: «Bons hommes, priez Dieu pour nous!» (p. CCXC).