IX
Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à peine sa tige a-t-elle atteint quelques centimètres de longueur, qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs. Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament et à ses goûts.
Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct, la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur. Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement retournée et l’aura retrouvé. Schopenhauer, dans son traité: Ueber den Willen in der Natur, au chapitre consacré à la physiologie des plantes, résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans, ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière est presque inépuisable?
Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante (Hyoseris radiata), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera. Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race, elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachent facilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose.
Le cas de la Lampourde épineuse (Xanthium spinosum) nous montre à quel point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux. Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau monde.
La Silène d’Italie (Silene Italica), petite fleur blanche et naïve qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible, pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter l’ascension des chenilles, un anneau de goudron.
Ceci nous mènerait à étudier les moyens de défense des plantes. M. Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation: Les Plantes originales, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards, comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes, remettant le soin de leur salut au protecteur surnaturel qui les adopte dans son clos[B].
Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison. D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont celles qui se défendent mécaniquement. Je ne citerai que la Prêle qui s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs tissus.