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Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines[C] ou organes mâles, généralement frêles et nombreuses, sont rangées autour du pistil robuste et patient. «Mariti et uxores uno eodemque thalamo gaudent», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter. Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se joindre. Tantôt, comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate. Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines, éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide, et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe, etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste est celui de la Rue (Ruta graveolens), une herbe médicinale assez malodorante, de la bande mal famée des emménagogues. Les étamines, tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième, le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième, du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté qu’elle se trompe assez rarement.
Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille observations aussi curieuses que celles que rapportent les botanistes. Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour. C’est la Nigelle de Damas (Nigella damascena) dont les noms vulgaires sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve, cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués», sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les cinq pistils, extrêmement longs, se tiennent étroitement groupés au centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes, altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante, inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante, d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes ensemble se penchent à la renverse et viennent gracieusement cueillir, aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial.