‹ L'intelligence des fleursChapitre 12 sur 68 · XI

XI

L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandes merveilles. J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès, Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et inanimée.

Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle d’amour, l’union mystérieuse des étamines et du pistil. Et beaucoup de fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce? Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on. La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type normal disparut.

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