‹ L'intelligence des fleursChapitre 67 sur 68 · XIII

XIII

Mais il est impossible de s’évader; et nous revenons fatalement rôder autour de notre conscience fondée sur notre mémoire, la plus précaire de nos facultés. Étant évident, disons-nous, que rien ne peut périr, nous avons nécessairement vécu avant notre vie actuelle. Mais puisque nous ne pouvons rattacher cette existence antérieure à notre vie présente, cette certitude nous est aussi indifférente, passe aussi loin de nous, que toutes les certitudes de l’existence postérieure. Et voilà, avant la vie comme après la mort, l’apparition du moi mnémonique, dont il convient, une fois de plus, de se demander si ce qu’il fait durant les quelques jours de son activité est vraiment assez important pour décider ainsi, à son seul égard, du problème de l’immortalité. De ce que nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive, si spéciale, si imparfaite, si fragile, si éphémère, s’ensuit-il qu’il n’y ait nul autre mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie? Un peuple d’aveugles-nés, pour revenir à la comparaison qui s’impose puisqu’elle résume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes, un peuple d’aveugles-nés, à qui un unique voyant révèlerait les allégresses de la lumière, nierait non seulement que celle-ci soit possible, mais même imaginable. Pour nous, n’est-il pas à peu près certain qu’il nous manque ici-bas, entre mille autres sens, un sens supérieur à celui de notre conscience mnémonique, pour jouir plus amplement et plus sûrement de notre moi? Ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des traces obscures ou des velléités de ce sens en germe ou atrophié, en tout cas opprimé et presque supprimé par le régime de notre vie terrestre qui centralise toutes les évolutions de notre existence sur le même point sensible? N’y a-t-il pas certains moments confus, où, si impitoyablement, si scientifiquement que l’on fasse la part de l’égoïsme recherché jusqu’en ses plus lointaines et secrètes sources, il demeure en nous quelque chose d’absolument désintéressé qui goûte le bonheur d’autrui? N’est-il pas également possible que les joies sans but de l’art, la satisfaction calme et pleine où nous plonge la contemplation d’une belle statue, d’un monument parfait, qui ne nous appartient pas, que nous ne reverrons jamais, qui n’excite aucun désir sensuel, qui ne peut nous être d’aucune utilité; n’est-il pas possible que cette satisfaction soit la pâle lueur d’une conscience différente qui filtre à travers une fissure de notre conscience mnémonique? Si nous ne pouvons imaginer cette conscience différente, ce n’est pas une raison pour la nier. Je crois même qu’il serait plus sage d’affirmer que c’est un motif de l’admettre. Toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous n’aurions pu imaginer si nos sens, au lieu de nous être donnés tous ensemble, nous étaient accordés un à un et d’année en année. Au reste, un de ces sens, le sens génésique, qui ne s’éveille qu’aux approches de la puberté, nous montre que la découverte d’un monde imprévu, le déplacement de tous les axes de notre vie, dépend d’un accident de notre organisme. Durant l’enfance, nous ne soupçonnions point l’existence de tout un univers de passions, d’ivresses et de douleurs qui agitent «les grandes personnes». Si d’aventure, quelque écho mutilé de ces bruits arrivait à nos innocentes et curieuses oreilles, nous ne parvenions pas à comprendre quelle espèce de frénésie ou de folie s’emparait ainsi de nos aînés; et nous nous promettions, le moment venu, d’être plus raisonnables, jusqu’au jour où l’amour brusquement apparu dérangeait le centre de gravité de tous nos sentiments et de la plupart de nos idées. On voit donc que concevoir ou ne pas concevoir, tient à trop peu de chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilité de ce que nous ne pouvons imaginer.

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