‹ L'intelligence des fleursChapitre 66 sur 68 · XII

XII

Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le choix de nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée, sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu. Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles, nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première, mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère, non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui serait mille fois préférable.

Reste la double hypothèse d’une survie sans conscience, ou avec une conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet; alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses, éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle autrement façonnée que la nôtre.

Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement, c’est trancher a priori et sans réflexion ce problème de la conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous intéressent.

Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile qui soit, attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos apparences, est probablement un acte de santé.

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