L’OCCASION PERDUE
A CLORIS STANCES[21]
[21] Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, l’Occasion perduë, etc., et autres poësies curieuses. (Paris, chez la vefve Loyson, 1654, in-12, p. 119-138.)
Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers, Que je souffre encore à toute heure, Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers, Cloris, il faudra que je meure. Consultez, avant mon trépas, Ce que vont perdre vos appas. Un constant comme moy n’est pas si peu de chose; Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien: Hylas renâquit-il par sa métempsicose? Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien, J’entends qui comme moy fasse un doux entretien, Et dont l’ame soit moins volage et mensongère, Car, pour des amans du commun, Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un; Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère.
Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez, Que vostre humeur ne soit aimable; Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez Font vostre éloge incomparable, Mesme à mesure que j’escris. Vous sçavez mesnager vos ris; Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte. Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra. Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte. Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra, Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra. On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage; La mort de ce pauvre garçon Nous fait, en conscience, une belle leçon, Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.»
Raisonnez sans effort si d’un pareil discours Vous aurez lieu d’être contente. Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours, Rarement aime une inconstante. Nul ne veut estre rejeté. Chacun veut dire: J’ai quitté. On devient fort jaloux de cette fausse gloire. Quand on est aux adieux, on s’en va le premier: La retraite est superbe autant que la victoire. On est lâche, on est sot, quand on va le dernier. On veut voir la maistresse et se plaindre et crier, S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes; Et pour vous parler franchement, Les hommes de Paris sont ordinairement, En matière d’amour, comme de vrais gendarmes.
Pour moy je ne suis pas composé de ce biais, Je n’eus jamais l’ame mauvaise, Et comme le visage a l’air docile et niais, J’ay l’humeur docile et niaise. Depuis que je suis engagé, Je n’ay pas seulement songé Comment je me prendrois à d’autres amourettes. J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois; Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes, Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois. Hélas! si les clameurs de ma dolente voix Venoient sans y penser vous frapper les oreilles, Connoissant combien je suis fou, Vous viendriez me voir, et me sautant au cou, Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles.
Aussi, depuis un mois je fais le confondu, Je parle à tous de ma souffrance, Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!» Et puis, par un triste silence, Relevé de quelques soupirs, Je fais connoistre mes desirs, Afin qu’un bon amy vous les aille redire. Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux, J’y rode en marmottant quelques mots de martire; Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux, J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux. J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre, Et dans une telle langueur, Si j’y conserve encor ma première vigueur, C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre.
En vérité, Cloris, un transport de pitié Seroit un transport pardonnable; Je vous en supplirois par toute l’amitié Dont vous devez estre capable: N’estoit qu’en suppliant ainsi, Je reconnois bien, Dieu mercy, Que l’amitié vous est une chose inconnuë, Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel. Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë. Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel, Et mille fois de bouche appellée en duel, Pour tirer ma raison du tort que vous me faites; Vous m’avez refusé tout plat; Après vous vous vangez par un assassinat: Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites.
Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard Pour y treuver quelque remede; Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part, Vous aurez beau crier à l’aide; Le diable me puisse emporter Si je daigne vous escouter, Et si je fais un pas pour vous tirer de peine! En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs, Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine. Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs; Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs, Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure, Quand on est seul de son costé, Qu’on veut ce que refuse une autre volonté, Et quand on fait la nargue à madame Nature.
C’est encor vous aimer que de vous avertir De ce malheur qui vous menace. Vous pouvez l’éviter, venant me secourir, Et changeant en feu vostre glace. Donc, Cloris, vivons bons amis, Et que nos esprits bien soumis Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre. Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy; J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre; Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy. Touchons-nous dans la main en amour et simplesse, Et bannissons loin de nos cœurs Riottes et mespris, malices et froideurs, Et faisons banqueroute à toute la tristesse.
Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon, Nous n’en devons rien l’un à l’autre. Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon, Vous avez du mien, j’ay du vostre. Vostre amour au mien s’est montré, Mais, las! il n’a que folastré. Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire... Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit; Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère, Je pouvois aisément vous jetter sur le lit, Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit, (Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse), Vos yeux roulant nonchalamment Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!» Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise.
Ce fut vostre pudeur et ma timidité, Qui firent ce mauvais menage. Ma main posoit à plomb sur vostre nudité, Et, visage contre visage, J’estois comme vous sans soustien; Nos sens ne tenoient plus à rien. Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées; Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser. Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées. Nos corps à tous momens vouloient se renverser... Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser: Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces, L’amour gasté frustra nos vœux. A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux, Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces.
Après cela, je vis vos yeux moins languissans, Leurs brillans broüillez s’éclypserent. Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens Et vos mourans baisers cesserent. Honteuse d’un tel accident. Le rouge vous prit plus ardant, Et l’amour parut triste au bord de vos paupières. Vostre corps en pleura par sa chaude sueur. Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières. Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur: Mais un trop grand dépit calma ceste fureur. Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie. Vous estiez pourtant en courroux, J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous, Voyant si mal finir cette belle partie.
Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau, Vous avez pris un air farouche: Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau, J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche. Vos esprits tousjours mutinez M’ont fait sans cesse un pied de nez, Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste. Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons, Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste. Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons. Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons; Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre: Par des eslans impérieux On ne fait qu’allumer des braziers furieux Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre.
Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord. Mon mal vous donne de la peine; Et c’est à vos despens que vous me faites tort; Car quand vous m’estes inhumaine, Semblable à cet esprit malin Qui pour aveugler son prochain S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles, Vous enragez d’abord pour me faire enrager, Et faites à vos sens des blessures mortelles. C’est assez avoir pris de soins à vous venger. Après tant de travaux, il se faut soulager Je sçay que plus que moy vous en avez envie, Et vous avez beau marchander, Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder. Et dans peu le dépit vous ostera la vie.
Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect... Je devois estre un peu moins sage: Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret) Et je suis fait au badinage. Si je vous rencontre à l’écart, Soit en plein jour ou sur le tard, Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe, Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers, Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe, Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers, Comme je l’imagine en escrivant ces vers... Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme. Mais tout beau, ma chair et mon sang! Laissez finir ma plume, attendez votre rang: Vous en aurez assez quand vous serez à mesme.
D. M.
LA JOUISSANCE IMPARFAITE CAPRICE[22]
[22] Imprimé à la suite de l’Occasion perduë recouverte, page 18 de ce cahier séparé, qui se trouve à la fin des Maximes et loix d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies (Paris, Olivier de Varennes, 1669, pet. in-8).
Après mille amoureux discours Interrompus d’un long silence, Elle repousse mes amours D’une agréable violence.
Je sçay qu’en cette occasion Ce qui cause nostre querelle, Ce n’est pas son aversion, Mais c’est sa pudeur naturelle.
Pour ses bras en vain resistans, Ses yeux semblent me faire excuse, Et je trouve qu’en mesme temps Elle m’accepte et me refuse.
Pour favoriser mon dessein, Et soulager mon mal extresme, Le linge qui couvroit son sein Est tombé presque de luy-mesme.
Ayant porté ses belles mains Dessus ces deux globes d’albâtre, Je baise les doigts inhumains Qui cachent ce que j’idolâtre.
«Hélas! à quoy, dis-je, vous sert D’estre à mon amour si farouche? Vos mains ont vostre sein couvert, Et m’ont decouvert vostre bouche.
«Vous faites autant de péchez Que vous m’ostez de belles choses; Mais pour les lys que vous cachez, Je m’en vay bien cueillir des roses.
«Dieux! que cette bouche a d’appas! Que tout ce visage a de grâces! Cent mains ne vous suffiroient pas Pour garder tant de belles places.»
Icy la constance est à bout, Toute sa force est allentie: Elle aime mieux me donner tout, Que d’en céder une partie.
Au lieu donc de me repousser, Ses bras, sans aucune contrainte, Ne servent plus qu’à m’embrasser D’une amoureuse et molle estrainte.
Son amour dans ses yeux se lit, J’y connois son inquiétude; Elle tombe dessus le lit, Plus d’amour que de lassitude.
Par l’ardeur de sa passion Toute sa personne est émeuë, Et son imagination Trouble lascivement sa veuë.
Déjà sa gorge s’enfle un peu, Et (j’ay de la peine à le croire), J’aperçoy l’éclat d’un beau feu Entre deux colonnes d’yvoire.
Mais, ô foible contentement, Passion qui n’a point d’exemple, Mon vain devoir en un moment Se rend à la porte du temple.
Incomparable affliction! Une ville après cent batailles Se rend à ma discretion, Et je meurs au pied des murailles...
Nous faisons, mais séparément, Ce qu’ensemble nous devions faire, Et, sans le vif attouchement, S’achève l’amoureux mystère.
Icy nos amours sont punis, Par l’excez de leurs propres flames, Et nos deux corps seroient unis. Si nous n’eussions uni nos ames.
«Hélas! c’est trop tost achever! Luy dis-je, la voyant fâchée, Et honteuse de se lever, Aussi-tost qu’elle fut couchée.
«Si je n’ay duré qu’un moment, Accusez-en vostre constance: La moitié du chatoüillement S’est passée en la résistance.
«D’une si nuisible vertu Ne faites jamais tant de gloire; Si vous n’eussiez point combattu, Vous eussiez gagné la victoire.
«Mon défaut vous est glorieux, Ne le prenez pas pour un crime; Un feu lancé de vos beaux yeux A brulé toute la victime.
«L’ame, par l’admiration Et par le désir suspenduë, Est cause que sans action La volupté s’est répanduë.
«Excusez donc mon chaud desir, Et vous consolez, Isabelle, Vous eussiez eu plus de plaisir Si vous eussiez esté moins belle.»
JOUISSANCE
STANCES[23]
[23] Poësies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudery, Bois-Robert, La Mesnardière, Sarrassin (sic), Desmarets, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps. 4e édition, revue, corrigée et augmentée (Paris, Charles Sercy, 1655), in-8, page 30 de la première partie.
Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie, Que je ne sois secret: J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie, Pour un méconnoissant, que pour un indiscret.
Vostre compassion a ma peine accourcie, Me rendant fortuné; Mais il n’est pas besoin que je vous remercie, De peur de faire voir que vous m’avez donné.
Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles Resteront sans pouvoir; Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles, C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir.
C’est assez que propice à mon inquiétude Vous flattiez mon ardeur: Et jamais de ma part aucune ingratitude N’en fasse repentir votre jeune pudeur.
Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance De si charmants appas; Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance Ne sera point du tout ou ne paroistra pas.
Je seray devant vous comme j’estois naguère, Quand je soupirois tant: Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire, Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content.
Je veux que la tristesse encore se revoye Sur ma pâle couleur, Et cent soûpirs iront à ma secrette joye, Qui seront adressez à ma fausse douleur.
Je vous appelleray mon ingrate maistresse, Publieray mes langueurs, Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs.
Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance, Ne pouvant bien choisir, Plustost que le solide, embrassent l’apparence Et font du seul éclat l’essence du plaisir.
Leur maxime n’est pas que la chose se cache, Cela les refroidit: Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache, Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit.
Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage, Je n’en tiens du tout rien; Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage, Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien.
Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie, Et ne permettez pas Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie Une goutte d’absinthe aigrisse les appas.
Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses, D’un soin toujours égal; J’ay bien fait de languir pour de si belles choses; Et vous avez bien fait de soulager mon mal.
Ne laissons échapper un moment inutile En l’avril de nos ans, Et que nostre pensée en delices fertile, S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens.
De vos chères faveurs les aimables largesses Comblent tout mon souhait, Et cependant mon ame au milieu des caresses Ne peut venir à bout d’un desir satisfait.
Contente, elle désire, et va criant à l’ayde, Au milieu du secours; Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède, Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours.
C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable, Ne vous déplaira point; Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable, Si vostre jugement me condamne en ce poinct.
Que j’aime ce visage en sa naïve grace Jadis plein de refus, Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace De nul de ses dédains qui ne paroissent plus!
Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques N’appartiennent qu’à moy, Et bas comme je suis au-dessous des monarques, J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy.
Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire Qu’ait eu ma passion, J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire Et ma gloire dépend de ma discrétion.
BENSERADE.
JOUISSANCE[24]
[24] Nouveau recueil de diverses poësies du sieur Du Teil, augmenté de plusieurs poëmes, stances, sonnets, etc. (Paris, J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36).
Enfin cette beauté qui me faisoit mourir, Dans le soin de me secourir Change l’ingratitude à la reconnoissance, Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté Feroit moins voir sa cruauté Que l’excès de ma récompense.
Mais quoy? sans retomber au péril du trépas, Pourray-je dire les combats Que la honte et l’amour livrèrent à son ame, Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur, L’innocente mouroit de peur, Et trembloit au bruit de ma flame!
Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir, Seconde encore mon désir; Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine, Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels Des caractères immortels A la loüange de ma reine.
En la triste saison que Phebus endormy Ne luit au monde qu’à demy, Mon astre m’éclaira de toute sa lumière. Et cette belle aurore, un peu devant le jour, A l’assignation d’amour Se rendit presque la première.
Au moment que je vis ce merveilleux objet, Pour qui j’avois tant de respect, Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide, Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu? Faut-il que pour toy la vertu Cède à la fureur qui me guide?
«Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens; Et si j’ay des charmes puissans, Comme pour me flater tu le veux faire croire, Modère aussi les tiens, et content de ma foy, Cesse de prétendre sur moy L’honneur d’une lâche victoire.»
Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur, Peu s’en fallut que mon ardeur N’écoutât du respect les simples remonstrances, Et que, perdant le fruit de cette occasion, Une sotte confusion Ne ruinât mes espérances.
Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein, J’attache ma bouche à son sein, Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes: Là nous eusmes un long et périlleux combat. Avant qu’elle ne succombât Sous l’heureux effort de mes armes.
Nos rideaux recevoient tout autant de clarté Qu’il en faut pour une beauté Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience. La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer, Et j’y pouvois considérer Tous les traits de son innocence.
Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit Ses yeux que la honte abaissoit Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses; Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment Protester que jamais amant Ne toucha de si belles choses.
Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor, Que je devois garder encor, Après avoir soulé ton amoureuse envie, Après t’estre enrichy de ma première fleur, Après m’avoir osté l’honneur, Oste-moy, dit-elle, la vie!»
«Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort, Puisque nos destins sont d’accord, Goustons les voluptez que le ciel nous envoye; Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs, Et ne fais pas tomber des pleurs Dans le fleuve de nostre joye.
«Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion L’emporte sur ma passion. Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte, Que tous les espions qu’on vient de nous donner Jamais ne pourront discerner La vérité d’avec la feinte.
«Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché, Pourveu qu’on le tienne caché Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices Qu’un mutuel desir de le faire souvent, Et l’honneur, qui n’est que du vent, Se garde parmy nos délices.»
Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté, Après m’avoir bien écouté: «Que les propos, dit-il, d’une personne aimée Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits! Que mes sens se trouvent surpris, Et ma colère desarmée!
«Dispose de ma vie, aimable suborneur! L’Amour, plus puissant que l’honneur, Me fait abandonner ma première conduite, Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant Ne peut cueillir injustement Les fruits d’une longue poursuite.»
JOUISSANCE
IDYLLE[25]
[25] Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C... (Paris, Théodore Girard, 1662, in-12, p. 75-78).
Du bel astre du jour les lumières errantes Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes, Et sous les noirs frimas les aquilons naissans Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans; Depuis le jour fatal que l’amoureux Lysandre Vit la belle Climene et ne peut s’en deffendre, Et qu’heureux à ses pieds de voir couler ses jours, Il n’estoit point gesné par d’ingrates amours. Après beaucoup de temps, de constance et de peine. Il sut toucher le cœur de l’aimable Climène, Et cette belle enfin, favorable à ses vœux, Ressentit les langueurs d’un tourment amoureux. Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs ames Aux plaisirs innocens de leurs discrètes flames, Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux Que ces chastes amours qui triomphent des dieux. Mais qu’on voit rarement, dans le siècle où nous sommes, Les amans aimer bien et n’aimer pas en hommes, Et qu’il est difficile au cœur bien enflamé D’estre longtemps discret, lorsqu’il est fort aimé! Lysandre, en qui l’amour estoit jadis si pure, Fut touché du désordre où porte la nature: Son cœur et sa raison ne pouvant s’accorder, Il vouloit des faveurs qu’il n’osoit demander. Climène le connut, et son ame affligée Desira vainement de se voir dégagée. Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu’en aimant L’on s’accoutume enfin aux transports d’un amant. Climène chaque jour devenoit moins sévère, Répondoit à Lysandre avec moins de colère, Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour Les plaisirs indiscrets du criminel amour. D’un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses Combattirent longtemps leurs flames amoureuses. Mais dès lors que l’honneur est pressé par l’amour, Si l’amour est bien fort, l’honneur cède à son tour. Avec tous les efforts d’une vertu sévère, C’est en vain que souvent la Raison delibère, Et l’esprit, combattu par des attraits puissans, Se trouble et s’abandonne à l’empire des sens.
Sur le bord d’un ruisseau, loin du bruit et du monde Climène un jour dormoit au murmure de l’onde, A l’ombrage d’un bois et sur le gazon vert: Un doux zephir baisoit son beau sein découvert. Telle parut jadis, dans les bois de Cythère, Des plus tendres Amours la ravissante mère, Quand lasse de chercher son aimable Adonis, Elle se reposoit dans les bras de son fils. Climène, mille fois plus charmante et plus belle, Dort parmi les Amours qui veillent autour d’elle, Qui toujours attachez à ses divins appas, L’aiment comme leur mère et ne la quittent pas. Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre, Guidé par l’Amour mesme, en ce bois se vint rendre. Surpris d’un nouveau jour qui brilloit à ses yeux, Il connut que Climène estoit près de ces lieux. Il soupire, il s’avance, et dans cet instant mesme, Plein de joie et d’ardeur, il trouve ce qu’il aime, Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps, Négligemment couché, découvroit ses trésors. Charmé de contempler tant de beautez nouvelles, De mille feux nouveaux il sent les étincelles, Et se laisse embraser à ces esprits ardens Qui malgré la raison s’écoulent par les sens. Sans éveiller Climène, à genoux auprès d’elle, Il veut porter sa bouche au sein de cette belle, Et sa main criminelle est prête de toucher Des trésors que l’honneur ordonne de cacher. Mais un léger respect qui combattoit sa flame, Calma pour un moment les transports de son ame, Et, prest d’exécuter un si hardy dessein, Il sentit arrester et sa bouche et sa main. Il craignit justement que Climène offensée Ne punît par sa haine une ardeur insensée, Et que, pleine d’horreur pour sa témérité, Il ne peust plus fléchir son esprit irrité. «Que feray-je, dit-il, dans l’ardeur qui m’anime? Qui péche par amour ne fait pas un grand crime. Souvent dans les combats qu’ont des cœurs amoureux, Si l’on n’est téméraire on n’est jamais heureux. Nul ne peut estre sage auprès de ce qu’il aime: Le respect dure peu quand l’amour est extrême, Et ces foibles combats sont au cœur d’un amant Ce que fait un peu d’eau sur un brasier fumant.»
A ces mots, il s’emporte, et son ame aveuglée S’abandonne aux fureurs d’une amour déréglée. Il arreste Climène avec ses bras puissans, Et l’inhumain est sourd à ses cris innocens. Cette belle, en désordre, estonnée et tremblante, Tâche en vain d’échapper, se plaint et se tourmente, Menace son amant de courir au trépas: Enfin elle le prie et ne le fléchit pas. Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre. Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre, Mais contre ce qu’on aime on fait un vain effort: Quand le cœur nous trahit, le bras n’est guères fort. Ce n’est plus qu’aux soupirs que sa bouche est ouverte. Elle ferme les yeux pour ne pas voir sa perte, Et les bras étendus, sans aucun mouvement, Laisse tout prendre enfin à cet heureux amant. Jamais tant de beautez, avecque tant de joye, Des ardeurs d’un amant ne devinrent la proye, Et l’on ne vit jamais dans l’empire amoureux De plus belle conqueste et d’amant plus heureux. Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent, Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent; Tous en furent émus et dirent tour à tour, Que rien n’est comparable aux douceurs de l’amour.
JOUISSANCE
SONNET[26]
[26] Poësies choisies de MM. Corneille, Bois-Robert, de Marigny, Desmarets, Gombault, de La Lanne, de Cerisy, de Cerisay, Maucroix, etc., et plusieurs autres. Cinquiesme partie (Paris, Charles de Sercy, 1666, in-12. p. 61). Ce sonnet, publié sans nom d’auteur dans différents recueils, est de mademoiselle Desjardins, plus tard madame de Villedieu, qui ne le désavouait pas.
Aujourd’huy dans tes bras j’ay demeuré pâmée: Aujourd’huy, cher Tircis, ton amoureuse ardeur Triomphe impunément de toute ma pudeur, Et je cède aux transports dont mon ame est charmée.
Ta flame et ton respect m’ont enfin desarmée: Dans nos embrassemens je mets tout mon bonheur, Et je ne connois plus de vertu ni d’honneur, Puisque j’aime Tircis et que j’en suis aimée.
O vous, foibles esprits, qui ne connoissez pas Les plaisirs les plus doux que l’on gouste icy-bas, Apprenez les transports dont mon ame est ravie.
Une douce langueur m’oste le sentiment, Je meurs entre les bras de mon fidelle amant, Et c’est dans cette mort que je trouve la vie.
JOUISSANCE
(Imité d’Ovide, Amours, liv. III, élég. 7.)
STANCES[27]
[27] Cette pièce, sans nom d’auteur, se trouve à la p. 1177 du t. IX du recueil manuscrit de Conrart, in-folio, Bibliothèque de l’Arsenal.
Accablé de l’inquiétude Que cause l’ardeur de l’esté, Pour dissiper ma lassitude Sur mon lit je m’estois jeté. Le soleil, dans ma chambre obscure, Trouvant quelque foible ouverture, Lançoit un rayon de ses feux, Et meslant la lumière à l’ombre, En faisoit un lieu clair et sombre Propice aux larcins amoureux.
Alors à mes yeux se présente Corinne et n’ose m’approcher: Sa robe blanche et transparente La couvroit sans me la cacher. Elle chancelle, je m’avance; J’attaque, elle fait résistance Et tâche de me repousser, Mais d’une manière si douce, Que le beau bras qui me repousse, Est deja prest à m’embrasser.
Enfin, vainqueur de cette belle, J’en contemplay tous les appas, J’admiray ce qu’on voit en elle Et tout ce que l’on ne voit pas. Chacun aisément conjecture Ce qu’on fait en cette aventure Avec l’objet de ses amours... Que je serois digne d’envie, Si dans la suite de ma vie J’avois souvent de ces beaux jours!