L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE[28]
[28] Les Soirées des Auberges, l’Apothicaire de qualité, l’Avanture de l’hostellerie, le Mariage de Belfegore, l’Occasion perduë recouverte, Nouvelles galantes, comiques et véritables (Paris, Estienne Loyson, 1669, in-12, p. 289-292).
Une certaine Dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et neantmoins ne laissoit point de se réjouyr, et de passer son temps avec un jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme de ses voisins, dont elle estoit passionnement amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit de près aux heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit absent. Cette Dame estoit parfaitement belle, et quoyqu’elle s’abandonnast à un valet, ne laissoit point d’estre poursuivie par tous les braves cavaliers du pays, et entre autres, par un certain Marquis, leur voisin, qui, l’ayant longuement persecutée à force de présens, obtint d’elle ce qu’il en desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par interest que par amour; car toutes ses inclinations estoient dediées à ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur.
Un jour, comme son mary estoit allé dehors, qui ne devoit estre de retour que le lendemain, elle envoye tout à l’heure querir son galand, comme elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour, que monsieur le Marquis arrive, ayant laissé ses chevaux dans la cour; (il) montoit desja l’escalier, quand une des filles de chambre de la Dame la vint avertir que monsieur le Marquis montoit. Elle, qui pour rien n’eust voulu que le Marquis eust trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher; ce qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se cache sous le lict. Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande comme il avoit sçeu prévoir que son mary n’estoit point au logis; il luy dit que son cœur l’en avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de pronostiquer jamais en vain.
Comme ils estoient en conversation ensemble, le mary arrive: ce qu’une fille de chambre vint aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit desja dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur le Marquis. Cette femme demeura bien interdite, ne sçachant ce qu’elle devoit faire de voir son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand caché sous le lict. Mais, comme les femmes sont extrêmement subtiles et prompte plus que les hommes à remedier aux malheurs présens, avec le peu de temps qu’elle avoit, elle dit au Marquis: «Monsieur, si vous avés dessein de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent le loisir de répondre là-dessus, mettez l’espée à la main, et tesmoignez d’estre en colere; disant: Morbleu! je le rattraperai une autre fois! et en disant cela, sortez promptement de céans, et quoyque mon mary, que vous allez rencontrer sur la montée, vous en demande la cause et vous veuille arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre. C’est l’unique moyen de me sauver, sans quoy, tenez-moy morte, autant vaut.»
Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter là-dessus, bien aise aussi que par ce moyen il pouvoit aussi échapper, met l’espée à la main, sort de la chambre, et rencontrant le mary sur la montée, dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay une autre fois!» Le mary estonné, luy demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter, enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans luy dire aucune chose. Le mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je ne me suis trouvée si estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil, d’avoir pitié de luy et de le sauver des mains de ce Marquis, qui, l’espée à la main, couroit après luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre et me suis tenuë à la porte pour en deffendre l’entrée au Marquis, qui, tout furieux, venoit pour le tuer; mais, ayant connu que je ne le trouvois pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre, encore a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer pas chez moy.--Ah! dit le mary, sans doute c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?--Je ne sçay, dit-elle, où il se sera caché. Je m’en vais l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez! Ne craignez rien, il est party.» Ce jeune homme, qui avoit tout ouï, sort tremblant de dessous le lict, car il en avoit bien sujet. Le mary luy demande pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je vous jure, dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur, car je ne le connois point, et je crois qu’il me prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu, mettant l’espée à la main, il a crié: Tue, tue! et sans Madame, qui m’a fait la faveur de me retirer céans, je serois mort, sans doute. Je luy suis obligé de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût et le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il ne fust nuict, de peur que l’autre ne le guetast par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui luy servit d’escorte.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, stances de P. Corneille 5
VARIANTES, d’après les Poésies nouvelles du S. de Cantenac 19
Documents et dissertations sur l’Occasion perdue recouverte 21
Sources et imitations de l’Occasion perdue recouverte 63
IMPUISSANCE, par Math. Regnier Id.
L’OCCASION PERDUE A CLORIS, stances, par D. M. 68
LA JOUISSANCE IMPARFAITE, caprice 74
JOUISSANCE, stances, par Benserade 77
JOUISSANCE, stances, par Du Teil 80
JOUISSANCE, idylle, par de Cantenac 83
JOUISSANCE, sonnet, par madame de Villedieu 86
JOUISSANCE, pièce inédite et anonyme, extraite du Recueil de Conrart 87
L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, anecdote en prose, extraite des Soirées des Auberges 88
PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
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Corrections.
Page 34: «à à» remplacé par «à» (s’était amusé à les tourner). Page 43: «u» remplacé par «qu» (Il ne faut qu’un moment). Page 74: «proptement» remplacé par «promptement» (Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»).
End of Project Gutenberg's L'occasion perdue recouverte, by Pierre Corneille