L'HEAUTONTIMOROUMENOS
Je te frapperai sans colère Et sans haine,--comme un boucher! Comme Moïse le rocher, Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Sahara, Jaillir les eaux de la souffrance; Mon désir gonflé d'espérance Sur tes pleurs salés nagera,
Comme un vaisseau qui prend le large Et dans mon cœur qu'ils soûleront Tes chers sanglots retentiront Comme un tambour qui bat la charge!
Ne suis-je pas un faux accord Dans la divine symphonie, Grâce à la vorace Ironie Qui me secoue et qui me mord?
Elle est dans ma voix, la criarde! C'est tout mon sang, ce poison noir! Je suis le sinistre miroir Où la mégère se regarde.
Je suis la glace et le couteau! Je suis le soufflet et la joue! Je suis les membres et la roue, Et la victime et le bourreau!
Je suis de mon cœur le vampire --Un de ces grands abandonnés Au rire éternel condamnés, Et qui ne peuvent plus sourire.
FRANCISCÆ MEÆ LAUDES
Vers Composés pour une Modiste Érudite et Dévote
Ne semble-t-il pas au lecteur, comme à moi, que la langue de la dernière décadence latine,--suprême soupir d'une personne robuste déjà transformée et préparée pour la vie spirituelle,--est singulièrement propre à exprimer la passion telle que l'a comprise et sentie le monde poétique moderne? La mysticité est l'autre pôle de cet aimant dont Catulle et sa bande, poètes brutaux et purement épidermiques, n'ont connu que le pôle sensualité. Dans cette merveilleuse langue, le solécisme et le barbarisme me paraissent rendre les négligences forcées d'une passion qui s'oublie et se moque des règles. Les mots, pris dans une acception nouvelle, révèlent la maladresse charmante du barbare du Nord agenouillé devant la beauté romaine. Le calembour lui-même, quand il traverse ces pédantesques bégaiements, ne joue-t-il pas la grâce sauvage et baroque de l'enfance?...
Novis te cantabo chordis, O novelletum quod ludis In solitudine cordis.
Esto sertis implicata, O femina delicata, Per quam solvuntur peccata!
Sicut beneficum Lethe, Hauriam oscula de te, Quœ imbuta es magnete.
Quum vitiorum tempestas Turbabat omnes semitas, Apparuisti, Deitas,
Velut stella salutaris In naufragiis amaris... Suspendam cor tuis aris!
Piscina plena virtutis, Fons æternæ juventutis, Labris vocem redde mutis!
Quod erat spurcum, cremasti; Quod rudius, exæquasti; Quod debile, confirmasti!
In fame mea taberna, In nocte mea lucerna, Recte me semper guberna.
Adde nunc vires viribus, Dulce balneum suavibus Unguentatum odoribus!
Meos circa lumbos mica, O castitatis lorica, Aqua tincta seraphica:
Patera gemmis corusca, Panis salsus, mollis esca, Divinum vinum, Francisca!
A UNE DAME CRÉOLE
Au pays parfumé que le soleil caresse, J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse, Une dame créole aux charmes ignorés.
Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse A dans le col des airs noblement maniérés; Grande et svelte en marchant comme une chasseresse, Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire, Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire, Belle, digne d'orner les antiques manoirs,
Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites, Germer mille sonnets dans le cœur des poètes, Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1er quatrain, 2e vers.
J'ai connu, sous un dais d'arbres verts et dorés
MŒSTA ET ERRABUNDA
Dis-moi, ton cœur, parfois, s'envole-t-il, Agathe, Loin du noir océan de l'immonde cité, Vers un autre océan où la splendeur éclate, Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité? Dis-moi, ton cœur, parfois, s'envole-t-il, Agathe?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs! Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs, De cette fonction sublime de berceuse? La mer, la vaste mer, console nos labeurs!
Emporte-moi, wagon! enlève-moi, frégate! Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs! --Est-il vrai que parfois le triste cœur d'Agathe Dise: «Loin des remords, des crimes, des douleurs, Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate!»
Comme vous êtes loin, paradis parfumé, Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie, Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé, Où dans la volupté pure le cœur se noie! Comme vous êtes loin, paradis parfumé!
Mais le vert paradis des amours enfantines, Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, Les violons vibrant derrière les collines, Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, --Mais le vert paradis des amours enfantines,
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde ou que la Chine? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l'animer encor d'une voix argentine, L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs?
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
5e strophe, 3e vers.
Les violons mourant derrière les collines,
LES CHATS
Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison. Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté, Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres; L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
LES HIBOUX
Sous les ifs noirs qui les abritent Les hiboux se tiennent rangés, Ainsi que des dieux étrangers, Dardant leur œil rouge. Ils méditent.
Sans remuer ils se tiendront Jusqu'à l'heure mélancolique Où, poussant le soleil oblique, Les ténèbres s'établiront.
Leur attitude au sage enseigne Qu'il faut en ce monde qu'il craigne Le tumulte et le mouvement;
L'homme ivre d'une ombre qui passe Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer de place.
LA CLOCHE FÊLÉE
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement son cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!
Moi, mon âme est fêlée, et lorsque en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts!
SPLEEN
Pluviôse, irrité contre la vie entière, De son urne à grands flots verse un froid ténébreux Aux pâles habitants du voisin cimetière Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
Mon chat sur le carreau cherchant une litière Agite sans repos son corps maigre et galeux; L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière Avec la triste voix d'un fantôme frileux.
Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée Accompagne en fausset la pendule enrhumée, Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
Héritage fatal d'une vieille hydropique, Le beau valet de cœur et la dame de pique Causent sinistrement de leurs amours défunts.
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
2e quatrain, 3e vers.
L'ombre d'un vieux poète erre dans la gouttière
SPLEEN
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. C'est une pyramide, un immense caveau, Qui contient plus de morts que la fosse commune.
--Je suis un cimetière abhorré de la lune, Où, comme des remords, se traînent de longs vers Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, Où gît tout un fouillis de modes surannées, Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'Ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité.
--Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux! Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche!
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
14e vers.
Hument le vieux parfum d'un flacon débouché.
SPLEEN
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, Ni son peuple mourant en face du balcon. Du bouffon favori la grotesque ballade Ne distrait plus le front de ce cruel malade; Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, Ne savent plus trouver d'impudique toilette Pour tirer un souris de ce jeune squelette. Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu De son être extirper l'élément corrompu, Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent, Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Avant-dernier vers.
Il n'a pas réchauffé ce cadavre hébété
SPLEEN
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
--Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1re strophe, 4e vers.
Il nous fait un jour noir plus triste que les nuits;
3e strophe, 3e vers.
Et qu'un peuple muet d'horribles araignées
5e strophe, 1er, 2e et 3e vers.
Et d'anciens corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme; et, l'Espoir Pleurant comme un vaincu l'Angoisse despotique,
BRUMES ET PLUIES
O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un brumeux tombeau.
Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue, Où, par les longues nuits, la girouette s'enroue, Mon âme, mieux qu'au temps du tiède renouveau, Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres, Et sur qui dès longtemps descendent les frimas, O blafardes saisons, reines de nos climats!
Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres, Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux, D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1er quatrain, 4e vers.
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.