Chapitre 1 Comment un fantôme apparut à l’équipage de la pirogue espagnole le « San Juan de Dios » et ce qui en advint
C’était le 15 juillet 1674. Il était deux heures du matin.
La mer était grosse et moutonneuse comme à la suite d’un ouragan. La lune très brillante dans un ciel équatorial diamanté d’étoiles scintillantes, disparaissait parfois sous quelques nuages chassés en fugue par le vent du sud-est, mais ne tardait pas à argenter de nouveau le sommet des lames frangées d’écume et à se mirer aux surfaces de la houle.
Une pirogue de guerre espagnole filait silencieuse et sombre le long de la côte de l’île de Cuba, dont elle ne s’éloignait qu’à la distance de deux encablures au plus, afin de se dissimuler sous l’ombre protectrice projetée au loin par les hautes montagnes de l’île.
Nous décrirons en quelques mots ce léger bâtiment dont le type est aujourd’hui perdu mais qui, à l’époque dont nous parlons, était fort employé dans les Antilles et rendait de grands services pour les voyages se rapportant surtout au cabotage.
Cette pirogue, longue de quatre-vingt-dix pieds de roi et large de dix-huit, s’effilait beaucoup sur l’avant, mais conservait une largeur moyenne de six pieds à l’arrière.
C’était une espèce de demi-galère portant cent vingt hommes d’équipage et une chiourme de quarante avirons. Quatre pierriers en batterie étaient à son arrière, et un canon de neuf pieds de long et de six livres de balles, était braqué à son avant. La profondeur de cette pirogue était de cinq pieds et sa légèreté telle, qu’elle ne tirait pas plus d’un pied et demi d’eau ; elle pouvait ainsi remonter les rivières jusqu’à une certaine hauteur.
Celle dont nous nous occupons, nommée le San Juan de Dios, avait deux mâts portant des voiles latines ; mais en ce moment ces mâts étaient couchés sur des chandeliers, c’est-à-dire sur de longues fourches de fer, plantées au milieu du bâtiment.
Le San Juan de Dios avait quitté la Havane un peu avant le lever du soleil, mais aussitôt au large le capitaine l’avait fait démâter, les avirons avaient été garnis aux portants et on ne s’était plus avancé qu’à la rame.
Au moment où nous reprenons notre récit, excepté le capitaine qui, une longue-vue de nuit à la main, semblait interroger anxieusement la pleine mer et se promenait avec agitation à l’arrière, la vigie placée près du canon de chasse, et le matelot qui tenait le gouvernail, tout l’équipage semblait dormir, sauf bien entendu la chiourme qui, excitée par les comités, manœuvrait machinalement le bâtiment.
Cette chiourme était entièrement composée d’esclaves caraïbes : pauvres misérables Indiens que les Espagnols traitaient avec une dureté extrême, et dont l’esclavage était cent fois plus dur que celui que les musulmans imposaient aux chrétiens, quand ils tombaient entre leurs mains.
Cependant, près du panneau de l’arrière, et à demi dissimulés au milieu d’un fouillis de voiles, deux hommes, assis l’un à côté de l’autre et le dos appuyé contre une embarcation légère, le seul canot que possédât la pirogue, causaient entre eux à voix basse avec une certaine animation.
Particularité singulière, et qui mérite d’être notée, ces deux hommes portaient le costume des aventuriers de la Tortue, costume que nous aurons l’occasion de décrire bientôt ; et de plus la langue qu’ils employaient était la langue française.
Ces deux hommes semblaient tous deux avoir dépassé la quarantaine de cinq ou six ans ; ils avaient les traits durs, hautains, la physionomie farouche et le regard sombre.
La présence de deux aventuriers, ces ennemis implacables de la race castillane, à bord d’un navire espagnol pouvait sembler d’autant plus extraordinaire que ces individus paraissaient être libres et avaient conservé leurs armes, c’est-à-dire leur long fusil de boucaniers et leur gaine en peau de crocodile, contenant trois couteaux et une baïonnette.
À la suite de quels événements se trouvaient-ils à bord du San Juan de Dios ? C’était ce que nul à bord, sinon le capitaine, n’aurait pu dire.
Au moment où la cloche piqua les deux coups doubles qui signifient deux heures, les aventuriers se levèrent, s’étirèrent les bras comme pour se dégourdir les membres et allèrent nonchalamment s’appuyer sur la lisse de la pirogue.
— Une belle mer, dit l’un.
— Et une nuit magnifique, répondit l’autre.
— Combien de fois, reprit le premier, pendant les nuits étoilées de la Méditerranée, alors que je ramais dans la chiourme de Diemil-Hadji-Aga, j’ai maudit la vie et désiré la mort !
— Oui, fit le second ; parce que alors tu étais esclave, sans probabilité de rachat.
— Et sans espoir de me venger un jour ! interrompit vivement le premier. Mais aujourd’hui tout est changé pour nous. Tu es venu à mon secours, Chanteperdrix ; tu m’as racheté à mon maître ; je suis libre, et bientôt celui que nous poursuivons depuis si longtemps sera en notre pouvoir. Alors…
— Ne te hâte pas de former des projets, interrompit celui qu’on venait de nommer Chanteperdrix. Tout ce que se proposent les hommes est sujet à erreur. Un grain de sable arrête la marche d’un char. Vingt fois déjà nous avons cru réussir et vingt fois nous avons échoué. Notre ennemi est plus fort que nous ; il est puissant, riche, entouré d’amis dévoués ; la mission que nous nous sommes donnée est hérissée d’obstacles ; prends garde, Chat-Tigre, n’oublions pas que nous sommes changés de lions en renards ! Soyons prudents !
— Tout cela est vrai. Tes observations sont d’une incontestable justesse ; mais tu oublies que notre position n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était il y a dix mois, quand nous errions presque en mendiants à travers les bourgades de la Normandie. Nous sommes riches, nous avons des alliés puissants, et un de nos agents les plus importants va nous rejoindre sous quelques jours.
— Je t’avoue, Chat-Tigre, que je ne partage pas ton engouement pour cet homme. Il a une face de traître et tous les dehors d’un misérable ; en admettant même qu’il soit loyal, ce n’est après tout qu’un officier subalterne de la Compagnie des Indes, dont l’influence est sans doute fort minime à la Côte et auquel, vu les services qu’il peut nous rendre, tu as confié beaucoup plus de nos secrets que tu n’aurais dû le faire, à mon avis.
— Te voilà toujours avec tes méfiances et tes antipathies ! Que risquons-nous ? S’il cherche à nous trahir, nous pourrons facilement nous en débarrasser. Enfin c’est un joueur et un débauché, je l’admets ; mais de là à être un traître, il y a un abîme.
— C’est possible ; mais crois-moi, prends garde à lui. Tu sais que j’ai été dans les ordres ; or notre plus grande vertu, à nous autres membres du clergé, c’est la prudence. Ne perds pas cet homme de vue. Notre position est bonne, c’est vrai ; raison de plus pour ne pas la compromettre follement. Cette fois, si nous étions pris et reconnus, nous n’avons pas à nous dissimuler que nous serions pendus haut et court. Que sommes-nous en effet ? des traîtres. Nous pouvons nous dire nos vérités l’un à l’autre, nous sommes frères par le sang et complices par la vengeance. Le gouvernement espagnol ne donne rien pour rien ; les onces qui garnissent nos ceintures, celles en bien plus grand nombre qui les suivront, tu sais ce qu’elles nous coûtent.
— C’est vrai, répondit le Chat-Tigre, mais cependant, si ce marché était à refaire, je n’hésiterais pas plus que la première fois. D’ailleurs, nous ne trahissons pas la France.
— Voilà une distinction qui me paraît un peu bien subtile, fit l’autre.
— Nullement, elle est toute naturelle au contraire.
— Voyons comment tu me prouveras cela ?
— Oh ! bien facilement. Tu admets avec moi que les Ladrones, comme les nomment les Espagnols, ou les Frères de la Côte, comme ils se nomment eux-mêmes, c’est-à-dire les boucaniers, les flibustiers et les habitants de l’île de la Tortue et de la côte de Saint-Domingue, ne sont pas autre chose que des bandits sans foi ni loi, n’appartenant à aucun pays, ne reconnaissant aucun gouvernement et qui sont, pour me servir d’une expression anglaise qui rend énergiquement ma pensée, outlawed, c’est-à-dire mis hors la loi par toutes les nations ?
— Cependant ces hommes, quels qu’ils soient, ont un gouverneur français ?
— Pardon ! ils ont, ce qui n’est pas la même chose, un gouverneur nommé par la Compagnie des Indes ! S’ils paient au roi de France une dîme d’un dixième sur leurs parts de prises, c’est un honteux tribut que le roi Louis XIV devrait rougir de recevoir ; car il leur vend ainsi l’autorisation de commettre tous les crimes sous la sauvegarde de son drapeau. Mais il ne les reconnaît pas pour ses sujets, titre que, du reste, les flibustiers ne voudraient pas accepter.
— Et tu conclus de cela ?
— Tout naturellement que le roi de France n’est pas le souverain de l’île de la Tortue ; que cet île appartient à une compagnie commerciale ; par conséquent, en nous en emparant pour la livrer à l’Espagne ainsi que nous nous y sommes engagés, nous faisons un acte, sans doute hasardeux, mais qui n’entache en rien la fidélité que nous devons au roi de France, en supposant même que nous puissions encore être considérés comme ses sujets.
— Voilà des raisons plus que spécieuses. Mais pourquoi dis-tu : si nous pouvions être encore considérés comme sujets du roi de France ? Il me semble que tant que nous vivons et vivrons, nous sommes et serons sujets du roi de France.
— Voilà ce que je n’admets pas, mon frère ; je ne comprends pas ton observation. Nous sommes morts, tout ce qu’il y a de plus morts ; tu le sais mieux que personne. Nos actes de décès ont été parfaitement inscrits et publiés, et cela si bien, que nos propriétés sont passées à nos héritiers.
— Ceci est une question à débattre. Vengeons-nous d’abord. Quand nous nous serons vengés, si nous y réussissons, il nous sera facile, je n’en doute pas, d’établir notre identité, de prouver que nos actes de décès ont été dressés sur de fausses indications et qu’au lieu d’être morts, nous avons seulement été absents. Or, remarque bien ceci : nous avons le droit d’établir cette absence pendant plusieurs années encore, puisque le guet-apens dont nous avons été les victimes ne remonte pas au-delà des limites établies par la loi, pour la reconnaissance des droits des absents.
— Es-tu sûr de cela ?
— Parfaitement sûr. Voilà pourquoi il est important, je te le répète, d’agir avec la plus extrême prudence, et d’éviter surtout d’être reconnus pour ce que nous sommes réellement. Les noms de Chat-Tigre et Chanteperdrix sont d’excellents noms de guerre ; qu’ils soient notre sauvegarde jusqu’à nouvel ordre. J’insiste sur ce point, parce que je redoute beaucoup les confidences que tu as faites à ce misérable officier de la Compagnie.
— Je te donne ma parole, encore une fois, mon ami, que je ne lui ai rien dit qui puisse nous compromettre.
— Dieu veuille qu’il en soit ainsi, mon frère ! Mais tu conviendras avec moi que, par une fatalité inexplicable, nos projets les mieux conçus, nos combinaisons les plus profondes ont toujours échoué par ta faute ; ou, pour mieux dire, à cause de la trop grande facilité avec laquelle tu te lies et donnes ta confiance.
— Je passe condamnation, mon frère ; cependant je ne me crois pas aussi coupable que tu m’accuses de l’être.
En ce moment de grands cris se firent entendre : cris de frayeur et d’étonnement. Plusieurs matelots, réveillés en sursaut, se tenaient sur la lisse, et considéraient d’un air effaré un objet qui semblait flotter sur la mer, mais que les deux hommes ne pouvaient apercevoir.
Les matelots espagnols, en proie à une terreur indescriptible, faisaient signes de croix sur signes de croix et marmottaient des prières ; le capitaine lui-même tremblait de tous ses membres, et était blanc comme un suaire.
Les deux aventuriers, ne pouvant obtenir aucune réponse raisonnable des hommes de l’équipage, s’élancèrent sur l’arrière, et dirigèrent leurs regards vers le point qui attirait l’attention de l’équipage.
Un frisson de terreur agita leurs membres, à la vue du spectacle étrange qui s’offrit à leurs yeux.
Dans le sillage de la pirogue, on voyait s’élever et s’abaisser tour à tour, un homme saillant de la mer jusqu’à la ceinture et qui, aux reflets fantastiques de la lune, semblait lancer sur l’équipage des regards menaçant.
Son visage était livide, ses traits convulsés par une horrible souffrance ; une grimace, ou plutôt un rictus affreux donnait à sa physionomie une expression de méchanceté terrible. Il semblait parfois marcher sur les flots dont, par moments, il émergeait tout entier.
Un cadavre, dont on ne pouvait que vaguement apercevoir les contours, était garrotté contre lui et, chose qui étonnait et effrayait surtout les matelots, on eût dit qu’il suivait la pirogue et ne voulait pas s’en éloigner.
Cette scène affreuse durait depuis un quart d’heure environ lorsque, tout à coup, le fantôme fit un bond comme pour s’élancer à bord de la pirogue, puis s’enfonça dans un tourbillon d’écume pour ne plus reparaître.
Les deux aventuriers étouffèrent un cri d’horreur, reculèrent en trébuchant et allèrent, pâles et effarés, les cheveux hérissés et le front couvert d’une sueur froide, tomber haletants et demi-fous de terreur, contre le capot de la chambre.
Ils avaient reconnu dans ce spectre sinistre l’officier de la Compagnie des Indes, dont ils avaient fait leur complice.
Que s’était-il passé et par suite de quelle effroyable catastrophe, cet homme se trouvait-il, cadavre lui-même, attaché à un autre cadavre, ballotté en pleine mer par les flots de l’Atlantique ?
Cette fantastique apparition, qui cependant n’avait rien de surnaturel et dont les personnes qui connaissent un peu les lois de la physique, comprendront parfaitement les causes, produisit un effet terrible sur l’esprit superstitieux des ignorants Espagnols qui en furent témoins. Ils y virent un mauvais présage.
Ils commencèrent à chuchoter entre eux, et à se communiquer leurs impressions ; bientôt les deux frères s’aperçurent qu’ils faisaient le sujet des conversations de l’équipage, dont les regards se tournaient vers eux avec une expression qui n’avait rien d’amical.
Les traîtres ont ce malheur, qu’implique leur trahison, que ceux-là mêmes qui les emploient et les paient le plus cher, n’éprouvent pour eux que mépris et dégoût.
Les matelots du San Juan de Dios savaient parfaitement dans quel but les deux aventuriers étaient à bord ; ils ne leur avaient pas adressé la parole, depuis les sept ou huit heures que durait le voyage ; ils les tenaient à l’écart ; en un mot, pour nous servir d’une expression maritime caractéristique, il les avaient mis en quarantaine.
Les aventuriers, trop hautains de leur nature pour essayer de lier connaissance et de s’attirer la sympathie de gens qu’ils considéraient comme au-dessous d’eux, n’avaient pas semblé s’apercevoir de l’isolement systématique dans lequel on les avait laissés.
Mais maintenant la situation changeait pour eux ; elle commençait même à devenir menaçante. Force leur était d’entendre les murmures des matelots. Leur parti fut vite pris. Ils allèrent trouver le capitaine.
Celui-ci était un brave et digne homme, excellent marin, mais ignorant, crédule et peut-être plus superstitieux à lui seul que tout son équipage réuni. Il reçut fort mal les observations des deux frères ; comme ses matelots, il était convaincu que l’on devait attribuer à leur présence à bord l’apparition du fantôme qui les avait si fort effrayés.
Ce n’avait été qu’à son corps défendant et pour obéir à ses chefs, qu’il avait consenti à prendre à son bord ces passagers de mauvais augure.
— Señores, leur dit-il nettement, des hommes comme vous sont une lourde charge à bord d’un navire honnête ; mes matelots ont raison.
En ce moment ces derniers avaient fini de se concerter ; ils quittèrent l’avant et se dirigèrent vers le capitaine. Arrivés près du capot de la chambre ils s’arrêtèrent et l’un d’eux, au nom de ses camarades, demanda à lui soumettre une observation.
— Parle, mon garçon, dit le capitaine. Qu’avez-vous à me dire ?
— Capitaine, fit le matelot, après ce qui vient de se passer, l’équipage est résolu à retourner à la Havane et débarquer en masse si vous ne consentez pas à délivrer la pirogue des deux hérétiques qu’elle a embarqués. Tant qu’ils resteront avec nous, nous serons exposés à de grands malheurs. L’apparition terrible de tout à l’heure est un avertissement du Ciel, en même temps qu’une injonction d’avoir à nous débarrasser au plus vite de ces deux hommes. Notre devoir de bons catholiques et de loyaux Espagnols est d’obéir au plus tôt. Nous vous prions donc, capitaine, de prendre les mesures nécessaires pour cela.
— Vous voyez ? fit le capitaine en se tournant vers les deux passagers.
— Cependant, dit Chanteperdrix, vous ne pouvez pas, capitaine, nous abandonner en pleine mer ; nous sommes à votre bord en vertu d’ordres supérieurs ; la crédulité stupide de votre équipage ne saurait vous autoriser à manquer à vos devoirs.
— Je n’ai pas besoin qu’on me rappelle mes devoirs, répondit sèchement le capitaine, je les connais mieux que personne. En exigeant votre expulsion, mes matelots ne font pas acte de crédulité stupide, comme il vous plaît de le dire, ils obéissent en chrétiens à un avertissement du Ciel. Vous savez, señores, que Dieu n’autorise pas de semblables manifestations sans un motif sérieux, que savent découvrir ceux qui l’adorent dans la simplicité de leurs cœurs. Cessez donc, je vous prie, de tenir un langage qui ne me convaincra pas. Il dénote votre manque de foi et votre mépris pour la religion. Nous ne voulons pas nous rendre complice de vos impiétés.
Les deux hommes haussèrent les épaules en souriant avec dédain.
— Que prétendez-vous faire ? dit enfin le Chat-Tigre. Vous n’avez pas, je suppose, l’intention de nous jeter à la mer, pour la plus grande glorification de votre superstition. Ce serait commettre un crime réel que Dieu ne laisserait pas impuni.
— Je dois, dit le capitaine, tout en donnant satisfaction aux justes susceptibilités de mon équipage, essayer de concilier mon devoir avec ce que me commande impérieusement l’humanité. Pour cela, je crois que la seule chose que j’aie à faire est de vous descendre dans un canot avec des vivres, et de vous abandonner à la garde de Dieu. Si, comme vous le prétendez, vous êtes des gens honnêtes, la main paternelle et toute-puissante de la Providence s’étendra sur vous ; et, j’en ai la conviction, il ne vous arrivera rien pendant les quelques jours de traversée que vous aurez à faire pour atteindre le but de votre voyage. S’il en est autrement, vous n’aurez de reproches à adresser à personne, puisque ce sera Dieu lui-même qui vous aura punis.
Ce discours assez peu clair et que les matelots eurent garde de comprendre, produisit cependant sur eux un excellent effet. Ils ne voulaient que le débarquement des deux aventuriers. Aussi applaudirent-ils avec enthousiasme à la détermination prise par le capitaine, et sans attendre qu’il leur en donnât l’ordre, se mirent en devoir de lancer le canot à la mer.
Les deux frères comprirent que, devant une telle manifestation de la volonté générale, toute résistance était inutile. Heureux de ne pas être maltraités davantage par ces hommes ignorants, ils se résignèrent à leur sort, avec une facilité qui, si elle ne leur attira pas la sympathie de ces gens égarés, les contraignit, du moins, à les traiter avec certains égards ; ils se mirent en devoir d’obéir.
Les matelots espagnols, satisfaits de se débarrasser de ces hommes, qu’ils considéraient comme des hérétiques, et dont ils craignaient la mauvaise influence pour la suite de leur voyage, ne firent aucune difficulté pour placer dans le canot non seulement les vivres nécessaires pour une traversée qui, d’après leurs calculs, pouvaient durer une quinzaine de jours ; mais encore ils leur donnèrent tous les objets qu’ils crurent pouvoir leur être utiles.
Le Chat-Tigre et son frère descendirent dans le canot.
Dès qu’ils eurent quitté le bord, les matelots poussèrent de joyeux vivats, en agitant leurs chapeaux en l’air ; puis on coupa d’un coup de hache l’aussière qui retenait le canot à la pirogue ; celle-ci s’éloigna à force de rames avec une telle rapidité que, quelques minutes plus tard, elle n’apparaissait plus que comme un point à l’horizon. Bientôt même elle disparut complètement, aux yeux de ceux qu’elle avait si brutalement abandonnés.
Pendant les événements que nous venons de rapporter, et dont le développement n’avait pas laissé que d’exiger un certain laps de temps, le jour s’était fait. La matinée était splendide, le mer s’était de plus en plus calmée ; une brise légère venant du large promettait une navigation assez facile.
Le canot dans lequel avaient été descendus les aventuriers était une bonne embarcation, neuve, légère, maniable, assez grande pour qu’ils pussent s’y trouver à leur aise.
Elle était surtout facile à manœuvrer, et gréée en tartane, ce qui leur assurait une marche rapide, en même temps qu’une plus grande facilité pour tenir la mer par un gros temps ; toutes considérations importantes, dans la situation malheureuse où la superstition des matelots avait placé les deux hommes.
Leur premier soin fut de mâter le canot, de s’orienter, de hisser la voile ; puis lorsqu’elle se fut gonflée, que l’embarcation eut pris son aire et se fut mise en marche, les deux frères s’assirent à l’arrière ; tout en mangeant un morceau de biscuit, ils reprirent la conversation si brusquement interrompue par l’apparition du cadavre de leur complice et leur expulsion du San Juan de Dios.
— Dieu me pardonne ! dit le Chat-Tigre, on croirait que le Ciel prend plaisir à déjouer tous nos projets, et à faire de nous le jouet des événements les plus singuliers ! Notre position n’a semblé s’améliorer un instant que pour devenir tout à coup plus affreuse qu’auparavant.
— Je ne partage pas celle opinion, répondit Chanteperdrix. Je ne vois pas en quoi notre position a empiré ; s’il m’est permis de donner franchement mon opinion, je dirai même que je la crois meilleure en ce moment qu’elle n’a jamais été.
— Est-ce parce que nous avons acquis la certitude de la mort tragique de ce drôle, et que nous sommes ainsi délivrés de la crainte de ses trahisons ?
— Quand il n’y aurait que cela, Chat-Tigre, ce serait déjà quelque chose. Mais je vais plus loin. Je pense que ce cadavre, en venant sottement danser dans le sillage de la pirogue, comme un farfadet sur la bruyère, nous a rendu un véritable service ; voici pourquoi : je n’étais pas, je l’avouerai, sans inquiétude sur la façon dont nous pourrions aborder la côte française de Saint-Domingue. Les flibustiers sont gens hardis et surtout clairvoyants et rusés comme des singes. Nous avions quatre-vingt-dix chances sur cent, pour que la pirogue fût surprise en approchant de Port-Margot ou de Léogane ; alors, adieu la réussite de nos projets ! notre procès aurait été fait en un clin d’œil ; nous aurions été pendus sans rémission.
— Tandis que maintenant ? fit le Chat-Tigre en ricanant.
— Maintenant la situation est complètement changée. Si nous tombons aux mains des Espagnols, nous leur montrons la cédule que nous a donnée le gouvernement de Cuba ; si, au contraire, ce qui est très probable, dans les débouquements nous faisons la rencontre de quelque pirogue flibustière, eh bien ! nous sommes Français, aventuriers ; nous serons bien sots, si nous ne réussissons pas à donner le change à nos nouvelles connaissances, et à leur prouver que nous sommes des leurs.
— Tout cela est charmant et parfaitement combiné ; mais nous voici en pleine mer sur une coquille de noix, et ne pouvant aborder autre part qu’à Saint-Domingue, dont nous sommes encore très éloignés ; qu’il survienne un cyclone, un ouragan ou seulement un vent contraire ; nous voilà errants sur l’Atlantique, exposés à y mourir de faim et de soif, ou à être engloutis.
— Ah ! si tu prends ainsi la question, il est évident que tu auras raison. Toute médaille a son revers ; mais je crois qu’il importe que nous ne fassions pas la situation plus mauvaise qu’elle n’est réellement ; qu’au lieu de nous laisser aller au découragement, nous tâchions au contraire de réagir énergiquement contre ce qui nous arrive, et essayer ainsi de nous sortir du mauvais pas dans lequel nous sommes.
« Tu as dit toi-même que nous semblions être le jouet du hasard. Eh ! mon Dieu ! sois tranquille ! le hasard ne nous abandonnera pas et qui sait ? peut-être nous réserve-t-il avant peu une agréable surprise !
— Ah ! tu es heureux d’avoir un pareil caractère, de pouvoir ainsi te soumettre presque gaiement aux événements les plus tristes.
— Que veux-tu ? J’ai tant souffert dans ma vie, que la douleur aujourd’hui n’a plus de prise sur moi, et que la catastrophe la plus terrible, je crois, ne parviendrait même pas à m’émouvoir. La douleur s’use comme le bonheur ; avec le temps on finit par devenir indifférent à tout. C’est ce qui m’arrive. Ainsi, crois-moi ; prenons patience, et, puisque nous ne pouvons faire autrement, suivons le précepte des Espagnols, leurs proverbes ont du bon parfois ; Sancho Pança, l’écuyer du chevalier de la Triste Figure, dit souvent de très bonnes choses, entre autres celle-ci : « Quand un événement est sans remède il faut s’y plier en oubliant ce qu’il a de triste », et c’est, à mon avis, le seul moyen que nous ayons de tirer un bon parti d’une situation qui pourrait être encore pire qu’elle ne l’est en réalité.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’il survint aux deux voyageurs aucun événement digne d’être rapporté. Le vent s’était maintenu favorable ; l’embarcation s’approchait rapidement de Saint-Domingue. Les aventuriers se trouvaient en pleins débouquements.
Depuis leur abandon, ils avaient aperçu quelques voiles, mais toujours trop éloignées pour que leur embarcation légère, et dont la voile ressemblait à l’aile d’un alcyon, attirât sur eux une attention qui peut-être aurait été gênante. D’ailleurs ils avaient pris franchement leur parti ; maintenant ils ne désiraient plus qu’une chose : atterrir sans encombre à l’île de Saint-Domingue.
Cependant, en approchant des débouquements, ils redoublèrent de prudence et de précaution. Ils savaient que c’était là que les flibustiers, semblables à des oiseaux de proie, s’embusquaient pour fondre au passage sur les navires espagnols, retournant en Europe richement chargés.
Ils ne voulaient pas être surpris à l’improviste ; car il leur fallait, avant tout, se faire reconnaître pour ce qu’ils feignaient d’être, c’est-à-dire des Frères de la Côte.
Il était environ quatre heures et demie du soir. Pour plus de sûreté, ils avaient abattu leur mât et voguaient à la rame, au milieu de quelques îlots à travers lesquels il leur fallait absolument passer, lorsqu’il leur sembla apercevoir sur une caye située à environ un mille en avant sous le vent de l’embarcation, une longue perche surmontée d’un lambeau d’une étoffe quelconque.
Cette perche, ainsi solitaire, était évidemment un signal de détresse.
Les aventuriers s’arrêtèrent sur leurs avirons et se consultèrent pour savoir s’ils continueraient à pousser en avant ; mais bientôt un coup de fusil, dont ils aperçurent la fumée, bien qu’ils n’en entendissent pas le bruit, leur révéla qu’ils étaient vus, et que le moment était venu pour eux, de jouer, comme on dit vulgairement, le tout pour le tout.
Ils souquèrent donc vigoureusement sur les avirons, et mirent le cap droit sur la caye.
Bientôt ils aperçurent deux individus, portant comme eux le costume des Frères de la Côte et qui, par leurs gestes, semblaient leur indiquer la direction à suivre, pour éviter les brisants et aborder en sûreté.
Il ne leur fallu que dix minutes pour atteindre la caye.
Les premiers mots que leur dirent ces individus lorsqu’ils débarquèrent furent ceux-ci :
— À boire ! à boire !
Ces malheureux étaient pâles, semblaient exténués et en proie à une grande faiblesse.
Le Chat-Tigre et son frère se hâtèrent de leur prodiguer tous les soins qu’ils pouvaient leur donner ; puis, sur leur prière, ils les prirent à bord, les couchèrent au fond du canot, et poussèrent au large.
Bientôt les flibustiers s’endormirent d’un lourd sommeil, interrompu à plusieurs reprises pendant la nuit ; mais le lendemain, grâce aux soins qui leur avaient été donnés, ils sentirent leurs forces renaître, et se trouvèrent en état de raconter ce qui leur était arrivé, et à la suite de quels événements ils avaient été jetés sur cette caye déserte où, s’ils n’avaient pas été recueillis par le canot, ils seraient morts de faim et de soif.
Voici en substance ce qu’ils racontèrent :
Le plus grand, le capitaine Barthélemy, un des plus célèbres flibustiers de la Tortue, était parti quelques jours auparavant de Port-Margot, dans une légère pirogue, montée par un équipage de quarante hommes bien armés, pour aller, ainsi qu’il le disait, à la chasse aux Espagnols.
Cette chasse avait d’abord été très heureuse. Dans la même journée il avait surpris deux galions, et avait jeté un équipage à bord ; puis, ces prises dirigées sur Port-Margot, il s’était remis en embuscade, avec une dizaine d’hommes qui lui restaient.
Le surlendemain, au lever du soleil, la vigie avait signalé une voile. Les flibustiers s’étaient sans hésiter lancés à sa poursuite ; mais cette fois ce n’était pas à des galions qu’ils avaient affaire, mais à rien moins qu’un vaisseau espagnol, armé de soixante canons, et monté par un équipage de sept cents hommes.
Lorsque les flibustiers reconnurent leur erreur, ils voulurent prendre chasse, mais il était trop tard ; les boulets espagnols commencèrent à pleuvoir si dru sur eux, que bientôt presque tous les flibustiers étaient tués ou blessés ; enfin une dernière bordée, mieux dirigée que les autres, traversa de part en part la légère embarcation, qui coula bas en moins de cinq minutes.
Ce fut à la suite d’efforts inouïs, que le capitaine Barthélemy parvint à atteindre la caye, où on l’avait trouvé ainsi que son compagnon, qu’il avait réussi à sauver, et qui, seul avec lui, avait échappé à la destruction de tout l’équipage.
Aussi Dieu sait les beaux projets de vengeance que faisait le digne capitaine contre les Espagnols ; projets de vengeance que son matelot Pitrians appuyait de toutes ses forces.
Quand ce récit, coupé à plusieurs reprises par de larges rasades d’eau-de-vie, fut enfin terminé, les deux frères sentirent la nécessité de bien établir leur identité ; aux yeux de Barthélemy, leur costume de Frères de la Côte ne prouvait rien. Les boucaniers étaient tous liés entre eux ; Barthélemy ne se souvenait en aucune façon de les avoir vus, ou même d’avoir entendu parler d’eux.
Le Chat-Tigre se chargea de la rude tâche de fournir les explications nécessaires.
— Il serait extraordinaire, mon cher capitaine, dit-il, que vous ou le capitaine Pitrians, nous ayez vus déjà. Nous ne sommes arrivés dans les îles que depuis quinze mois ; pendant ces quinze mois nous avons constamment habité l’île de Saint-Christophe. Il y a quelques jours seulement, que convaincus qu’il n’y avait plus rien à faire de ce côté-là, car les Gavachos s’en écartent de plus en plus, nous avons résolu de nous rendre à la Tortue. En conséquence, à l’aide des économies que nous possédions, nous avons acheté cette embarcation, l’avons armée et, ma foi ! nous nous sommes mis en route à la grâce de Dieu ! Un coup de vent, que nous avons reçu il y a quelques jours, nous a fait dévier de notre route, et nous a procuré l’avantage de vous rendre un léger service.
— Cordieu, un léger service ! s’écria le capitaine Barthélemy. Dites donc que, sans vous, Pitrians et moi, nous serions bel et bien morts de faim ! Touchez là, frères, et souvenez-vous qu’à dater d’aujourd’hui vous avez un ami sur lequel, au besoin, vous pouvez compter !
— Deux, ajouta sentencieusement Pitrians. Je ne suis donc rien, moi ?
— Et tout d’abord, reprit Barthélemy, j’ai à Port-Margot deux navires qui m’appartiennent ; c’est vous dire que si l’argent vous fait faute, je puis vous en fournir autant que vous en aurez besoin.
— Et ça ne nous gênera pas, ajouta Pitrians.
— Nous vous remercions, mon frère et moi, de cette offre cordiale, dit Chanteperdrix, mais toutes nos économies n’ont pas été épuisées par l’achat de la barque ; nos ceintures, grâce à Dieu ! sont gonflées d’or espagnol ; nous ne vous serons donc nullement à charge. Le seul service que nous attendons de vous, est de nous présenter, à notre arrivée à la côte, à ceux dont nous allons devenir les frères. Soyez persuadés que nous partageons sincèrement la haine que vous portez aux Espagnols ; ce que, du reste, le cas échéant, nous saurons vous prouver.
Deux jours après, le canot, dont Barthélemy avait pris la direction, atterrit dans une petite anse, située à sept ou huit lieues tout au plus de Port-Margot. Le capitaine Barthélemy, par amour-propre, car il était dans son for intérieur extrêmement vexé de l’échec qu’il avait éprouvé, n’avait pas voulu entrer directement à Port-Margot ; ce à quoi ses compagnons avaient consenti facilement. Peu leur importait de débarquer à un endroit ou à un autre ; le principal pour eux était naturellement d’atteindre Saint-Domingue.
Le hasard, qui depuis leur abandon par la pirogue, s’était plu à favoriser si grandement les deux frères, ne se démentit pas cette fois encore, et mit le comble à ses faveurs.
À peine les flibustiers avaient-ils mis pied à terre et, après avoir soigneusement caché le canot sous les broussailles, se préparaient-ils à prendre la direction de Port-Margot, qu’un grand bruit se fit entendre à une courte distance de l’endroit où ils avaient débarqué ; à ce bruit, se mêlèrent bientôt quelques coups de feu accompagnés de cris de menaces.
— Oh ! oh ! s’écria Barthélemy, en ouvrant les narines et semblant humer l’air, on se bat par ici, il me semble ! Allons donc un peu voir ce que c’est ?
Cette invitation n’avait pas besoin d’être répétée. Ses compagnons s’élancèrent sur ses pas, et bientôt ils aperçurent un boucanier tenant son fusil par le canon, s’en servant comme d’une massue, le faisant tournoyer au-dessus de sa tête avec une force et une adresse remarquables et, bien qu’il fût seul, se défendant bravement, et même sans trop de désavantage, contre une dizaine d’Espagnols, qui l’entouraient et cherchaient soit à le tuer, soit à s’emparer de lui.
L’autre ne répondait à leurs cris et à leurs menaces, qu’en les accablant des sarcasmes les plus méprisants, et en redoublant ses efforts prodigieux.
Déjà plusieurs Espagnols gisaient sur le sol, plus ou moins grièvement blessés. Le secours si inattendu qui arriva à l’improviste au flibustier, changea immédiatement les chances du combat.
Les Espagnols détalèrent sans attendre leur reste ; laissant ainsi les flibustiers maîtres du champ de bataille.
Ce qu’il y eut de plus particulier dans cette affaire, c’est que le Frère de la Côte, si providentiellement sauvé, était furieux contre ceux qui l’avaient secouru.
— Laissez-moi faire, sacrebleu ! s’écriait-il, je veux apprendre à ces gredins de gavachos à ne pas venir ainsi sottement troubler un honnête homme dans ses occupations ! Vive Dieu ! compagnons ! est-ce que vous croyez que, seul, je ne suis pas assez pour me débarrasser de ces misérables mendiants ?
Les flibustiers, après avoir consciencieusement assommé à coups de crosse les blessés qui râlaient encore, réussirent enfin à faire entendre raison à leur farouche camarade, qui n’était rien moins que le capitaine Montauban ; puis, les présentations faites, les salutations échangées, les cinq hommes se dirigèrent de compagnie sur Port-Margot, riant entre eux de l’aventure du capitaine qui, croyant aller à un rendez-vous d’amour, était tombé dans une embuscade espagnole.
Deux heures après ils arrivèrent.
Ainsi que l’avait prévu Chanteperdrix, leur abandon avait été favorable aux deux frères, en ce sens qu’ils n’étaient pas arrivés comme des étrangers à Saint-Domingue ; que même avant de pénétrer dans un des ports occupés par les Frères de la Côte, ils comptaient déjà parmi ceux-ci des amis puissants et dévoués.
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Nous abandonnerons provisoirement les Frères de la Côte à Saint-Domingue, où nous ne tarderons pas à revenir, et nous ferons quelques pas en arrière pour rapporter un événement qui s’était passé à peu près dans les mêmes parages trois jours avant l’abandon des deux aventuriers en pleine mer par l’équipage de la pirogue espagnole le San Juan de Dios ; c’est-à-dire dans la nuit du 12 au 13 juillet 1674.
Cette nuit-là, vers trois heures du matin, un vaisseau de guerre français louvoyait bord sur bord par le travers de l’île de Cuba, à quinze milles de terre environ. La brise était assez forte ; les hommes de quart, que nul travail n’appelait aux bras ou aux écoutes, étaient groupés, çà et là, sur les passavants ; quelques-uns dormaient, d’autres causaient à voix contenue, tout en se promenant de ce pas cadencé particulier aux marins.
Tout à coup, une voix stridente, partie de la hune de misaine, cria :
— Navire !
Un frémissement électrique sembla soudain agiter les matelots à cette annonce toujours bien accueillie à bord des bâtiments de guerre.
— Silence ! commanda l’officier de quart dans son porte-voix.
Et jetant vivement son manteau, il monta en toute hâte sur le point le plus élevé du château d’arrière. Chacun s’était lu.
— Ohé ! de la hune ! cria l’officier.
— Oh là ! répondit la vigie.
— Tu vois une voile ?
— Deux, mon lieutenant.
— Dans quelle direction ?
— À tribord sur l’avant à nous, portant les mêmes armures.
— Très bien. Sont-ce des bâtiments de guerre ?
— Je ne pourrais pas l’assurer, mon lieutenant, car il m’est difficile de les distinguer à cause de la nuit, mais je crois que oui.
— Paraissent-ils gros ?
— Quant à cela, mon lieutenant, au moins autant que nous.
— Ouvre l’œil, mon garçon, surtout surveille bien leurs mouvements.
— Pour cela il n’y a pas de soin, lieutenant, soyez calme.
— Monsieur de Kersaint, dit l’officier à un volontaire aux gardes de la marine qui se trouvait sur le tillac près de l’entrée de la dunette, prévenez le capitaine que nous avons en vue sur l’avant deux gros bâtiments que je soupçonne fort être des vaisseaux de guerre.
— À l’instant, lieutenant, répondit le jeune volontaire avec un salut respectueux.
Et il disparut dans l’intérieur du navire.
Quelques minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles les chuchotements et les commentaires de toutes sortes allèrent leur train parmi les matelots.
— Qu’y a-t-il donc, monsieur de Pomereu ? demanda d’une voix joyeuse le commandant, en apparaissant à demi vêtu sur le pont.
— Il y a, capitaine, que nous avons deux gros navires en vue.
— Oh ! oh ! voyons donc cela ? dit le commandant en prenant des mains de l’officier la lunette de Galilée, que celui-ci lui tendait, et en examinant attentivement les bâtiments suspects.
M. de Lartigues, commandant du vaisseau de quatrième rang, le Robuste, était un digne officier de quarante-cinq ans environ, aux traits énergiques, à la physionomie avenante, adoré de son équipage et excellent marin.
— Je crois, dit-il, que ces bâtiments sont de ceux que nous cherchons.
Il se redressa, jeta un regard lumineux autour de lui et ajouta :
— Songeons à bien faire notre devoir ! Vive le roi !
— Vive le roi ! répétèrent tous les hommes qui se pressaient sur le pont et le château d’arrière.
— Maintenant préparons-nous à combattre, reprit la capitaine. Bas les branles partout !
— For-Branle ! répéta aussitôt le maître d’équipage.
Ce commandement avait, au dix-septième siècle, la même signification que celui de branle-bas de combat, par lequel il a été remplacé de nos jours.
Le vaisseau sembla tressaillir depuis la pomme de ses mâts jusqu’à la carlingue, et il s’opéra subitement un mouvement général.
Les sifflets des contremaîtres lancèrent leurs notes aiguës ; les tambours battirent, la cloche sonna, les trompettes jouèrent des fanfares ; des branles ou hamacs furent décrochés, roulés et montés sur le pont, ainsi que les couffes, espèce de sacs en sparterie dans lesquels les matelots renfermaient leurs vêtements ; hamacs et couffes furent placés dans les bastingages pour servir de rempart contre la mitraille et les balles des mousquets ; puis ce rempart fut coquettement recouvert d’une élégante tenture de drap bleu, parsemée de fleurs de lys d’or.
Lorsque le calme se fut rétabli, que chacun se trouva à son poste, le capitaine quitta la dunette et descendit sur le demi-pont, afin de passer une revue rapide de l’équipage et s’assurer par lui-même si les mousquets étaient en bon état, les bandoulières garnies de cartouches, les épées, les haches, les pertuisanes et les hallebardes, capables de faire un bon service.
La revue terminée, le capitaine fit un geste, suivi immédiatement d’un coup de sifflet du maître d’équipage, annonçant que la prière allait commencer. En effet, presque aussitôt, un vieillard d’une taille élevée, aux traits un peu sombres, au front chauve, à la moustache blanche relevée, à la démarche imposante, apparut sur le pont en surplis, l’étole au cou, et précédé d’un valet agitant une sonnette.
Officiers, soldats et matelots s’agenouillèrent respectueusement en se découvrant.
L’aumônier commença alors la prière, en récitant un verset que l’équipage répétait en psalmodiant avec un ensemble réellement militaire. L’aumônier fit ensuite en langue bretonne une courte allocution, qui fut écoutée avec ferveur ; puis on chanta une espèce de salvum fac regem auquel tout l’équipage répondit Amen ; et chacun se releva pour regagner son poste de combat.
Il était environ trois heures du matin. Le Robuste gagnait les navires inconnus dont il se rapprochait rapidement ; tout portait à supposer qu’au lever du soleil le combat commencerait ; le capitaine, afin de rendre l’équipage plus dispos, donna l’ordre au commis du munitionnaire de délivrer les vivres du déjeuner, et de donner à chaque homme une chopine de vin sans eau et dix-huit onces de biscuit.
Le temps pressait. On mangea debout autour des bidons. Les sous-officiers ne prirent même pas la peine d’accommoder le hareng réglementaire, avec l’huile qu’on leur avait distribuée ; si bien qu’en quelques minutes le déjeuner fut terminé.
Le capitaine des matelots donna un coup de sifflet, et commanda :
— Jetez le sel !
Alors une quinzaine d’hommes se rendirent à une écoutille où l’on avait apporté plusieurs paniers remplis de gros sel ; ils vidèrent les paniers et répandirent le sel sur le pont, qu’ils couvrirent ainsi comme d’un épais grésil.
En ce moment, un des matelots de la hune de beaupré crut entendre un léger clapotement à l’avant du navire ; il se penchait en dehors, pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé, lorsqu’une voix forte qui semblait sortir de la mer cria en français :
— Ohé ! du Robuste !
— Oh là ! répondit le matelot, qui nous hèle ?
— France ! pirogue de Saint-Domingue !
Le capitaine avait entendu ce court dialogue ; il dit quelques mots à voix basse à l’officier de quart.
— Cargue la grande voile ! ordonna celui-ci dans son porte-voix ; la barre dessous ! masque le grand hunier !
Les hommes se jetèrent sur les cargues et sur les bras ; en quelques secondes le vaisseau, arrêté dans son aire, demeura immobile : il était en travers.
— Oh ! de la pirogue ! cria l’officier.
— Oh là ! répondit-on aussitôt.
— Laissez-vous culer, et accostez par la hanche de tribord ! un homme paré à lancer une amarre !
Un matelot saisit un faux-bras, le leva dans sa main, sauta dans le porte-haubans et, lorsque la légère embarcation parut sur le flanc du navire, il lança le bout du filin qui fut saisi à la volée, et solidement amarré à l’avant de la pirogue, qui se toua main sur main, et ne tarda pas à accoster.
Quelques minutes plus tard, quatre ou cinq hommes grimpant comme des chats le long des flancs escarpés du vaisseau, bondirent plutôt qu’ils ne sautèrent sur le pont.
L’équipage de la pirogue était de douze hommes ; sept étaient demeurés à son bord, afin de veiller à ce qu’elle ne fût pas coulée, en se heurtant contre le puissant navire.
Ces individus qui apparaissaient d’une si singulière façon sur le pont du vaisseau français, méritent une description particulière. Quatre d’entre eux étaient des hommes de haute taille, aux traits énergiques, à la physionomie farouche, dont les regards fauves avaient une expression de volonté indomptable ; maigres, musculeux, doués en apparence d’une force herculéenne, leur peau basanée et pour ainsi dire tannée par la pluie, le soleil, le vent et l’eau de mer, semblait collée sur leurs os et faisait ressortir leurs muscles gros comme des cordes et durs comme le fer.
Les vêtements qu’ils portaient étaient au moins aussi étranges que leurs personnes : ils n’avaient pour tout costume qu’une petite casaque de toile et un caleçon qui ne venait qu’à la moitié de la cuisse ; il fallait y regarder de très près, pour reconnaître si ces vêtements étaient de toile ou non, parce qu’ils étaient imbibés de sang et de graisse, qui les rendaient imperméables, et leur donnaient une couleur rougeâtre ; deux ou trois avaient les cheveux hérissés, les autres noués avec une peau de serpent ; leur tête était couverte d’un chapeau bas de forme, dont les ailes étaient coupées, excepté par-devant, où elles formaient une espèce de visière ; une tente de fine toile, roulée très mince, était passée de leur épaule droite au flanc gauche ; tous avaient la barbe touffue, longue et tombant sur la poitrine ; ils portaient à leur ceinture de cuir fauve un étui de peau de crocodile, dans lequel étaient quatre couteaux à lames larges et effilées, et une baïonnette ; au flanc gauche, une hache d’abordage, un sac à balles en peau de taureau et une calebasse remplie de poudre, bouchée avec de la cire ; de plus, chacun d’eux tenait à la main un fusil long de quatre pieds et demi, d’une justesse extraordinaire, spécialement fabriqué pour les îles, par deux armuriers fameux qui leur avaient donné leur nom : Gélin de Nantes et Brachie de Dieppe.
Ces hommes étaient des boucaniers ou Frères de la Côte ; leur apparition causa une surprise extrême aux officiers et aux matelots du Robuste qui, bien qu’ils en eussent souvent entendu parler, car leur réputation était universelle, n’en avaient jusqu’alors jamais vu. Aussi l’équipage du vaisseau ne se lassait-il pas de les regarder ; examen que les boucaniers subissaient, disons-le à leur louange, avec la plus complète indifférence, ou plutôt avec le plus profond dédain.
Leur chef formait avec eux un contraste des plus tranchés. C’était un homme d’environ cinquante ans, d’une taille au-dessus de la moyenne, trapu et vigoureusement charpenté ; ses longs cheveux blonds et sa barbe fauve qui encadraient son visage et commençaient à se nuancer de quelques fils argentés, donnaient à sa physionomie énergique et à ses traits accentués, une ressemblance frappante avec un mufle de lion ; bien qu’il parût être doué d’une vigueur peu commune, et que ses gestes fussent brusques et parfois heurtés, ses manières et les habitudes de sa personne avaient cette élégance native qui, à cette époque, faisait, du premier coup d’œil, reconnaître un gentilhomme.
Son costume était, ainsi qu’on dirait aujourd’hui, d’une excentricité et d’une originalité suprêmes ; du reste, il le portait avec une grâce et une aisance inimitables.
Il portait un justaucorps de drap gris garni sur toutes les coutures d’un quadruple galon d’or ; un baudrier de velours cramoisi brodé et passementé d’or soutenait sa large épée de combat ; sa cravate, en point de malines, était attachée par un ruban de satin couleur de feu, qui jetait de chatoyants reflets sur son gilet de drap d’or, recouvert sans être caché par le pourpoint si richement galonné ; ses bottes, noires et molles, laissaient échapper autour de leurs soufflets des flots de dentelle de Flandre à festons pointus ; il tenait à la main son chapeau brodé d’or, orné de deux longues plumes rouges, tombant à droite sur la passe à demi rabattue.
Sauf la perruque blonde aux boucles larges et flottantes ornées de rubans, et que notre personnage ne portait pas, sans doute par dédain, ce costume, des plus coquets, était celui adopté à cette époque par les plus élégants coureurs de ruelles.
Ce personnage singulier fit quelques pas au-devant du commandant qui, de son côté, s’avançait vers lui ; tous deux se saluèrent courtoisement, puis l’inconnu remit son chapeau et l’entretien s’engagea, non cependant sans que le commandant eût donné à l’officier de quart l’ordre de faire distribuer des rafraîchissements aux boucaniers, ce qui parut causer un vif plaisir à ceux-ci.
L’équipage s’était retiré sur l’avant du navire ; les officiers étaient passés sous le vent par déférence pour leur chef ; de sorte que M. de Lartigues et son étrange visiteur se trouvèrent seuls sur le château d’arrière, libres de causer tout à leur aise, sans crainte d’être entendus.
Ce fut le commandant qui prit le premier la parole.
— Soyez le bienvenu à bord du vaisseau de Sa Majesté, le Robuste, monsieur, dit-il galamment.
— Vous ne vous attendiez guère à recevoir ma visite, n’est-ce pas, monsieur le commandant ? répondit l’étranger avec un sourire.
— Je vous l’avoue, monsieur ; mais, je vous le répète, vous n’en n’êtes pas moins le bienvenu.
— Je vous remercie de ces cordiales paroles, monsieur.
— Serait-il indiscret de vous demander le motif de votre arrivée matinale à mon bord ?
— Nullement, monsieur ; le désir de vous être agréable, tout simplement.
— Je vous remercie à mon tour, monsieur ; cependant, je ne saisis pas bien en quoi…
— Je puis vous servir ? interrompit l’étranger avec bonhomie.
— C’est cela même, monsieur, ponctua M. de Lartigues.
— Je m’explique ; c’est…
— Pardon de vous interrompre ; me ferez-vous la grâce de m’accompagner dans ma dunette ? Assis face à face, un flacon de vin de France entre nous, nous causerons plus agréablement.
— J’accepte de grand cœur votre offre courtoise, monsieur, mais je crois que vous feriez bien, avant cela, de donner l’ordre d’amarrer les canons, et de renvoyer l’équipage sous les ponts.
— Comment ! monsieur ! s’écria le commandant avec surprise ; donner un pareil ordre, lorsque j’ai en vue deux bâtiments que tout me fait supposer être ennemis ! C’est impossible !
— Un des deux l’était, monsieur ; maintenant, il n’en n’est plus ainsi, je vous l’affirme. Regardez-les. Pendant que vous avez mis en panne, ils ont viré de bord, se sont rapprochés de vous ; maintenant ils ont imité votre manœuvre et se tiennent sur le mât, sous le feu de vos batteries.
— En effet, répondit le commandant, après un instant employé à examiner attentivement les deux navires ; que signifie cela ?
— Je vous l’ai dit, monsieur, ces bâtiments sont amis.
— Amis ? vous me l’affirmez ?
— Sur l’honneur.
— Un mot, encore, monsieur.
— À vos ordres, commandant.
— À qui ai-je l’honneur de parler ?
— Je suis le capitaine Vent-en-Panne, répondit-il simplement, comme si ce singulier pseudonyme devait suffire.
— Le célèbre boucanier dont la réputation égale celle de Montbars des Laurent et des Ourson-Tête-de-Fer ? s’écria M. de Lartigues avec une surprise qui était presque de l’admiration.
— Oh ! monsieur, répliqua le boucanier avec bonhomie, je suis bien loin de valoir les hommes auxquels il vous plaît de m’assimiler ; je ne les suis que de très loin.
— C’est trop de modestie, mon cher capitaine ; votre main s’il vous plaît ?
— La voilà, monsieur ; vous me faites trop d’honneur.
Les deux hommes échangèrent alors une cordiale poignée de mains.
Puis, à la surprise générale, M. de Lartigues donna l’ordre de cesser le branle-bas de combat, de remettre tout en ordre, et de ne conserver sur le pont que la bordée de quart.
Tandis que les officiers, qui ne comprenaient rien à la conduite extraordinaire de leur commandant, se hâtaient cependant de faire exécuter ses ordres, celui-ci entraînait Vent-en-Panne dans la dunette, en lui disant avec un gracieux sourire :
— Vous voyez, mon cher capitaine, que je n’hésite pas à suivre votre conseil.
— Vous n’aurez pas à regretter la confiance que vous mettez en moi, monsieur de Lartigues.
— Vous me connaissez, monsieur ?
— Comme je connais votre vaillant vaisseau, commandant.
Les valets de M. de Lartigues avaient couvert la table de rafraîchissements de toutes sortes.
Les deux officiers prirent place ; le commandant remplit les verres ; après avoir trinqué, ils burent.
— Vous permettez, commandant ? dit le boucanier en montrant sa pipe.
— Ne vous gênez en rien, capitaine ; loin de m’incommoder, l’odeur du tabac en fumée m’est agréable.
— Alors… dit Vent-en-Panne.
Il bourra sa pipe, l’alluma, et bientôt il disparut presque au milieu d’un épais nuage de fumée.
— Maintenant, dit le commandant en remplissant de nouveau les verres, nous reprendrons s’il vous plaît, capitaine, notre conversation au point où nous l’avons laissée.
— Volontiers, commandant. à votre santé ! voilà un excellent vin d’Anjou.
— À la vôtre, capitaine ! Vous êtes connaisseur ?
— Un peu. Hum !
— Il s’agissait, je crois, d’un plaisir que vous me vouliez faire ?
— C’est cela même. Il y a une douzaine de jours, M. d’Ogeron, notre gouverneur…
— Un de mes meilleurs amis, dit le commandant.
— Je le crois. Donc, M. d’Ogeron s’invita sans cérémonie à dîner chez moi, à Port-Margot, ainsi qu’il le fait souvent, à cause de l’amitié qu’il daigne me témoigner. Mais cette fois un motif plus sérieux l’amenait. Le matin, un bâtiment de la Compagnie était entré dans le port, chargé pour le gouverneur de dépêches de M. de Colbert ; ce bâtiment avait fait diligence, car les dépêches étaient importantes : elles annonçaient la déclaration de guerre faite par le roi Louis XIV, que Dieu garde, à l’Espagne.
— Comment ! s’écria le commandant, la guerre est déclarée à l’Espagne ?
— Oui, monsieur, depuis deux mois. Il n’est pas étonnant que vous l’ignoriez puisque, depuis cinq mois, vous croisez dans ces parages.
— Ah ! de par Dieu ! voilà une bonne nouvelle ! je vous en remercie bien sincèrement, capitaine.
— Ce n’est pas à moi, mais à M. d’Ogeron que ces remerciements doivent revenir, commandant.
— Mais, c’est vous qui me les apportez ces nouvelles !
— Par son ordre. Voici l’affaire en deux mots : M. d’Ogeron, votre ami, et il l’a bien prouvé dans cette circonstance, vous sachant dans ces parages, était très inquiet sur votre compte, à cause des nombreux croiseurs espagnols qui rôdent en ce moment dans les débouquements du golfe du Mexique ; il était important que vous fussiez averti au plus vite. Malheureusement, il n’y avait pas en ce moment à Saint Dominique un seul navire ; tous nos compagnons étaient en expédition.
— La situation était critique.
— M. d’Ogeron le pensait ainsi, mais je le rassurai en moins de cinq minutes. Si vous n’avez pas de navires, lui dis-je, il nous reste des barques : préparez vos dépêches ; cette nuit je partirai. Le gouverneur me connaît ; il me serra la main, m’embrassa et notre explication en demeura là. Une heure plus tard, j’avais acheté la pirogue qui se balance le long des flancs de votre navire ; j’avais engagé vingt-cinq Frères de la Côte que je connaissais de longue date, et, le soir même, un peu après le coucher du soleil, M. d’Ogeron m’apportait ses dépêches, je mettais le cap au large et me voilà.
— C’est incroyable ! s’écria le commandant. Il n’y a que les boucaniers pour faire de pareilles choses !
— Bah ! vous plaisantez, commandant ! une simple promenade en mer, dit-il en vidant son verre, avec le sourire moitié figue, moitié raisin, qui lui était habituel.
— Hum ! quelle promenade ! mais ces deux bâtiments ?
— Ah ! c’est vrai ! je les avais oubliés, moi !
— Qui sont-ils ?
— L’un, le plus petit, est un vaisseau de la Compagnie des Indes, qui se rendait à Port-Margot lorsqu’il a été, par le travers de Saint-Christophe, amariné par l’autre, le plus grand.
— Et celui-là ?
— C’est un vaisseau espagnol.
— Comment un vaisseau espagnol ?
— Oui. Il est même plus gros que le Robuste. C’est un vaisseau magnifique sorti, il y a cinq mois, des chantiers du Ferrol. Figurez-vous, commandant, qu’en prenant congé de M. d’Ogeron, je lui dis : Tant pis pour le premier gavacho qui me tombera dans les griffes, je le troquerai contre ma pirogue quand même ce serait un vaisseau à trois ponts. Je ne croyais pas si bien dire.
— Comment ! vous vous êtes emparé de ce vaisseau ?
— Mon Dieu ! oui, dit-il placidement.
— Avec vos vingt-cinq hommes ?
— Dame ! Je n’avais pas le temps de retourner en chercher d’autres ; il ne m’aurait pas attendu.
— Pardieu ! voilà qui dépasse toutes les limites du possible !
— Pourquoi donc cela ?
— Mais, si je ne me trompe, ce vaisseau porte soixante-quatorze canons, et huit cents hommes d’équipage ?
— C’est cela même.
— Et vous l’avez pris ?
— J’ai eu l’honneur de vous le dire.
— Mais comment avez-vous fait ?
— Ah ! ma foi, commandant, c’est bien simple !
Le digne capitaine adorait cette locution qu’il avait toujours à la bouche.
— Tout est simple pour vous, capitaine, vous allez me donner votre moyen, n’est-ce pas ?
— Je ne demande pas mieux, si cela peut vous être agréable.
— Parlez ! parlez !
— Vous saurez donc qu’une nuit, dix jours après avoir quitté Port-Margot, nous errions un peu à l’aventure ; lorsque, vers deux heures du matin, par un temps assez sombre, ma pirogue se trouva à l’improviste dans les eaux de ce vaisseau. La mer était comme de l’huile, il n’y avait pas de vent pour souffler une chandelle. Le vaisseau roulait lourdement ; ses voiles pendaient inertes le long des mâts. Une pensée traversa mon esprit : les gavachos sont paresseux et dormeurs ; on n’entendait pas le moindre bruit à bord. Je dis quelques mots à mes camarades ; ce sont des gaillards intelligents, ils me comprirent. La voile de la pirogue fut amenée en douceur, les avirons garnis au portage et je m’avançai sans bruit sous l’arrière du vaisseau. En un clin d’œil, vingt-trois de nous autres escaladaient les galeries ; j’avais laissé deux hommes pour garder la pirogue. Mon calcul était juste. Mes paresseux de gavachos dormaient comme des loirs ; les officiers et le capitaine furent égorgés, avant d’avoir le temps de s’éveiller. Cela fait, je montai sur le pont ; les gens de quart dormaient aussi. Je fis fermer les écoutilles, et, après avoir jeté à la mer l’officier et l’homme placé à la barre, je poussai le cri de guerre de la flibuste, en tombant à coups de hache sur les dormeurs. Les pauvres diables, surpris à l’improviste et croyant avoir affaire à une légion de démons, se rendirent sans coup férir, et se laissèrent désarmer.
— Mais, dit le commandant vivement intéressé, la moitié de l’équipage se trouvait encore sous les ponts ?
— Oui, et ils commençaient à s’éveiller et à hurler à qui mieux mieux. Heureusement pour nous, ils ignoraient notre nombre ; ils nous croyaient bien plus forts que nous n’étions ; de plus ils ont une invincible terreur des flibustiers. Je n’eus qu’à faire jeter au milieu d’eux les cadavres du capitaine et des officiers et les menacer de faire sauter le vaisseau, pour les rendre doux comme des agneaux. Ils montèrent un à un sur le pont. Au fur et à mesure, on les garrottait et on les bâillonnait, pour les empêcher d’avertir ceux qui se trouvaient encore en bas. Mais ce qui nous amusa le plus, ce fut la fureur et la rage de ces imbéciles gavachos, quand ils reconnurent qu’ils s’étaient laissé amariner par vingt-trois hommes.
— Cela se comprend.
— Il y avait de quoi mourir de rire. Le plus drôle de cette affaire, c’est que, croyant m’emparer d’un vaisseau j’en avais pris deux. Le Santiago, c’est le nom de l’espagnol, avait, le jour précédent, enlevé par surprise un navire de la Compagnie ; il le conduisait tranquillement à Cuba, quand, pour son malheur, je suis venu me jeter tout à travers de sa combinaison.
— Qu’est-ce que vous avez fait de l’équipage, capitaine ?
— J’en ai mis une partie aux fers à bord du vaisseau de la Compagnie ; le reste est demeuré sur le Santiago. Ces gens me gênent beaucoup, commandant, si je n’avais pas été aussi pressé de vous rencontrer, je m’en serais débarrassé déjà.
— De quelle façon ?
— À la boucanière donc.
— C’est-à-dire ?
— En les accrochant en feston à mes vergues, ou en les jetant à la mer, dit-il de son air le plus placide.
— Oh ! capitaine ! fit le commandant avec horreur.
— Vous vous récriez ! Pourquoi donc ? Montbars n’agit jamais autrement, et il s’en trouve bien.
— C’est possible, capitaine ; mais nous qui avons l’honneur de servir Sa Majesté, nous n’employons pas ces moyens… expéditifs.
— Ce sont cependant les meilleurs ; à votre aise, commandant, chacun envisage les choses à son point de vue.
— Voyons, mon cher capitaine, dit en souriant M. de Lartigues, j’ai quelques avaries à réparer, des vivres à prendre ; je vous accompagnerai au Port-Margot.
— Ce n’est pas possible.
— Pourquoi donc cela ?
— Parce que vous n’y auriez pas assez d’eau pour votre vaisseau, il nous faut aller à Léogane.
— À Léogane, soit ; peu m’importe.
— Bien.
— Voulez-vous me confier vos prisonniers, et me laisser en disposer à ma guise ?
— Vous les confier, commandant, je ne demande pas mieux ; mais vous laisser libre d’en disposer, cela n’est pas possible.
— Vous me refusez ?
— Nullement, mais je dois vous faire observer que ces prisonniers ne sont pas à moi seul.
— À qui sont-ils donc ?
— À mes compagnons.
— Ce qui veut dire ?
— Qu’ils doivent être vendus comme esclaves.
— Mais vous vouliez les pendre ?
— Cela est bien différent !
— Je ne saisis pas.
— C’est cependant bien simple. Nous haïssons si fort ces misérables gavachos, que le plaisir de les pendre compense parfaitement pour nous l’argent que leur mort nous fait perdre.
— Ah ! pardieu ! Je ne m’attendais pas à celle-là par exemple ! s’écria le commandant avec un franc éclat de rire ; vous êtes réellement des hommes singuliers.
— Dame ! que voulez-vous ? nous avons si peu de distractions, il faut bien se divertir comme cela se rencontre.
— Vous raisonnez d’une façon ravissante, mon cher capitaine, mais permettez-moi de ne pas être de votre avis. Voulez-vous que nous chargions M. d’Ogeron d’arranger notre différent ?
— Comme il vous plaira, commandant.
— Eh bien ! c’est cela ; lui-même réglera le prix de la vente.
— C’est entendu.
— Quant au vaisseau dont vous vous êtes si glorieusement emparé, je crois, capitaine, que M. d’Ogeron réussira facilement à nous mettre d’accord.
— D’autant plus facilement, commandant, que le cas est prévu par les ordonnances et lois sur la marine ; cela n’a rien qui nous doive inquiéter.
— Il ne reste plus que le bâtiment de la Compagnie, sur lequel vous ne prétendez, sans doute, que le droit d’épave.
Vent-en-Panne fit un geste affirmatif.
— Je ferai transporter vos prisonniers à mon bord, puis nous mettrons le cap sur Léogane, continua le commandant.
— Je vous remercie de me débarrasser de ces drôles, d’autant plus qu’ils exigent une surveillance incessante, et que je n’ai que fort peu de monde avec moi.
— C’est vrai. Je me mets à votre disposition, mon cher capitaine, pour tout ce qui pourra vous être agréable, et si vous avez besoin d’une vingtaine de matelots ?
— Cela n’est pas nécessaire, commandant, je vous rends mille grâces. J’ai trouvé parmi l’équipage du bâtiment de la Compagnie, et même dans ses passagers, quelques hommes de bonne volonté, qui me suffiront amplement, d’ici à la côte.
— Comme il vous plaira, capitaine ; dès que vous serez prêt, vous m’avertirez, et nous reprendrons notre route.
— Permettez-moi de vous faire observer, commandant, que cela ne serait pas convenable, s’écria vivement Vent-en-Panne ; vous commandez un vaisseau de Sa Majesté ; vous êtes officier supérieur ; ces deux motifs m’indiquent suffisamment la conduite que je dois tenir.
— Que voulez-vous dire, mon cher capitaine ? Vous êtes libre, il me semble, et ne relevez que de vous-même ?
— C’est possible, commandant ; mais je suis avant tout un sujet fidèle de Sa Majesté ; partout où je me trouve avec un de ses officiers, il est de mon devoir, non pas de lui donner des ordres, mais d’en recevoir de lui.
— Cependant, capitaine…
— Excusez-moi si j’insiste sur ce point, la chose est plus sérieuse que vous sembler le supposer. Avec votre permission, nous marcherons en escadre ; jusqu’à Saint-Domingue je ne serai que votre lieutenant ; rien ne pourra me décider à agir autrement ; d’ailleurs notre sûreté commune exige qu’il en soit ainsi.
— Oh ! oh ! vous allez un peu loin, il me semble, capitaine ! dit en riant M. de Lartigues, vous poussez la délicatesse à l’extrême.
— Nullement, commandant ; j’ai eu l’honneur de vous annoncer que les débouquements fourmillent en ce moment de croiseurs ennemis ; nous nous trouvons précisément au milieu d’eux. Si nous sommes attaqués, ce qui est possible après tout, bien que ces misérables Gavachos fassent plus de bruit que de besogne, il est indispensable que nous n’ayons qu’un chef, et que nous agissions de concert ; l’unité du commandement triplera nos forces ; nous aurons facilement raison de nos ennemis quels qu’ils soient ; au lieu que, livrés à nous-mêmes, chacun tirera de son côté, et nous ne ferons rien qui vaille.
— Vous avez raison toujours, mon cher capitaine ; il est possible d’apprécier plus judicieusement notre situation. Je cède donc, à votre volonté ; nous naviguerons en escadre et, ajouta-t-il en riant, ce sera un rude compagnon, que celui qui prétendra nous barrer le passage !
— C’est mon avis, dit paisiblement Vent-en-Panne.
— Allons ! encore un verre de ce bon vin d’Anjou et occupons-nous de notre affaire.
— C’est cela, commandant, dit le boucanier en vidant son verre. À votre santé !
— À la vôtre, capitaine !
Au moment où ils se levaient après avoir fait consciencieusement rubis sur l’ongle, ainsi qu’on dit vulgairement, la porte de la dunette s’ouvrit et un officier parut sur le seuil, le chapeau à la main.
— Que désirez-vous, monsieur de Pomereu ? demanda le commandant.
— Commandant, le plus gros vaisseau fait depuis quelques minutes des signaux que nous essayons vainement de déchiffrer, et qu’il nous est impossible de comprendre, dit l’officier saluant respectueusement.
— Eh ! dit Vent-en-Panne, notre système de pavillon n’est pas tout à fait le vôtre, cela n’a rien d’étonnant. C’est à moi sans doute que ces signaux s’adressent. Avec votre permission, commandant, je crois que nous ferions bien d’aller voir cela ?
Les officiers quittèrent alors la dunette et montèrent sur le château d’arrière.
Le jour était tout à fait venu ; les trois bâtiments en panne à une portée de pistolet les uns des autres, se balançaient gracieusement au caprice de la houle.
Ainsi que M. de Pomereu l’avait annoncé à son chef, le Santiago faisait des signaux répétés.
Vent-en-Panne examina attentivement ces signaux pendant quelques secondes, puis ils se tourna vers M. de Lartigues ; ses sourcils étaient froncés, sa physionomie sérieuse.
— Je suis contraint de retourner à mon bord immédiatement, monsieur le commandant, dit-il ; il se passe ou il s’est passé, car je devine, plutôt que je ne comprends ces signaux, qui sont mal faits, quelque chose de fort grave à bord du Santiago. Peut-être aurai-je besoin de votre intervention, si les faits sont tels que je les soupçonne ?
— Allez, mon cher capitaine, et comptez sur moi. Pouvons-nous procéder au transbordement des prisonniers ?
— Je n’y vois aucun empêchement, commandant ; d’autant plus que cela nous fera gagner du temps.
— Très bien, je vais faire mettre les chaloupes la mer.
Vent-en-Panne prit le sifflet d’or pendu à son cou et siffla deux fois d’une certaine façon.
Les boucaniers, que l’équipage du Robuste avait fêtés de la façon la plus cordiale, parurent aussitôt.
— Êtes-vous parés ? leur demanda Vent-en-Panne.
— Oui, commandant, répondirent-ils d’une seule voix.
— Alors accoste la pirogue et embarque en double !
Les flibustiers saluèrent leur chef, et exécutèrent immédiatement l’ordre reçu.
— À bientôt, commandant ! dit Vent-en-Panne lorsqu’il vit que la pirogue était prête à le recevoir.
— À bientôt, mon cher capitaine ! répondit le commandant, en lui serrant chaleureusement la main.
Vent-en-Panne salua les officiers, passa entre une double haie de soldats, qui lui rendaient les honneurs militaires, et s’installa dans la chambre de la pirogue.
Le boucanier fit un dernier salut à M. de Lartigues et à son état-major, qui se pressait pour assister à son départ, et s’adressant à ses matelots :
— Avant partout ! dit-il, et souquez rondement, garçons !
La légère embarcation déborda, et fila comme un alcyon sur le dos des vagues.
Cinq minutes plus tard, elle abordait le Santiago.
À bord du Robuste, sur l’ordre du commandant, on s’occupait activement à mettre les chaloupes à la mer, et à tout préparer, pour le transport des prisonniers espagnols.
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