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Chapitre 3 Comment et pourquoi l’Olonnais s’embarqua pour la côte.

Afin de bien expliquer au lecteur les événements très sérieux qui venaient de se passer à bord du vaisseau le Santiago, et avaient obligé le commandant par intérim de ce navire à faire au capitaine Vent-en-Panne, les signaux répétés et si peu intelligibles, qui avaient si fort surpris les officiers du Robuste, il nous faut reculer d’environ six semaines en arrière, et revenir à Dieppe quelques heures avant le départ du bâtiment de la Compagnie pour la côte.

Le navire de neuf cents tonneaux, le Coq, armé de douze pièces de canon ; ayant soixante-dix hommes d’équipage, et appartenant à la Compagnie des Indes, était en partance pour Port-de-Paix ; où il allait porter des denrées de toutes sortes, indispensables à la colonie, et cent quatre-vingt-dix engagés des deux sexes.

On sait de quelle façon cruelle la Compagnie des Indes en agissait avec ces malheureux.

On les recrutait un peu partout ; on les enlevait même au besoin. Un mari, qui voulait se débarrasser de sa femme, une femme de son mari, un père de son fils, un fils de son père, un débiteur de son créancier, s’entendaient avec les racoleurs de la Compagnie ; leur remettaient une somme plus ou moins considérable ; et l’individu dont on voulait se débarrasser était saisi, appréhendé au corps, n’importe où on le trouvait : dans les rues, dans les promenades publiques même, en plein jour, devant tout le monde ; sans que personne tentât de s’interposer, tant était grande la terreur inspirée par ces racoleurs taillés en hercule ; gens de sac et de corde et de plus assurés de l’impunité.

Les autres engagés étaient racolés dans les cabarets, les maisons borgnes ou les tripots de bas étage.

On enivrait ces pauvres diables, on leur faisait les promesses les plus fantastiques ; on leur promettait l’or et les diamants à foison ; aussitôt qu’ils débarquaient à Saint-Domingue après une longue traversée pendant laquelle, parqués sous les ponts comme des animaux, ils avaient enduré d’indicibles misères, ils étaient vendus comme esclaves pour un laps de trois à cinq ans, aux habitants et aux boucaniers qui les traitaient comme des bêtes de somme ; et parfois, après les avoir roués de coups, les estropiaient et même les tuaient. Et cela, sans qu’il leur fût possible d’élever la moindre réclamation contre l’odieux guet-apens dont ils étaient victimes ; leurs réclamations n’étaient pas admises ; on riait de leurs plaintes ; bon gré, mal gré, ils étaient contraints de courber l’échine et de demeurer esclaves.

Il est vrai que, s’ils ne succombaient pas à la peine, ce dur apprentissage terminé, ils étaient libres ; jouissaient des mêmes immunités que leurs anciens maîtres ; devenaient habitants, boucaniers ou flibustiers, Frères de la Côte enfin. Alors, à leur tour, ils achetaient des esclaves et les traitaient absolument comme ils avaient été traités eux-mêmes, sans plus se souvenir des souffrances qu’ils avaient endurées, pendant les trois ou cinq ans de leur esclavage.

Le Coq était un excellent navire ; parfaitement accastillé, fin voilier, se conduisant bien à la mer et supérieurement disposé, pour les voyages spéciaux exigeant un arrimage et des aménagements intérieurs tout particuliers.

Quarante-huit heures environ avant l’époque fixée pour le départ de son bâtiment, le capitaine du Coq revenait du Pollet, où il avait dîné avec un des agents de la Compagnie ; tout en causant avec cet agent sur le port, en attendant son canot pour retourner à bord, il suivait d’un regard distrait les évolutions d’une pirogue manœuvrée par un seul homme, et qui exécutait les courbes les plus gracieuses ; lorsque cette pirogue virant subitement de bord, se dirigea rapidement vers la terre, et vint s’échouer à deux pas de l’endroit, où se tenait le capitaine.

Le marin qui la montait sauta légèrement à terre et après avoir tiré sa pirogue sur le sable, il s’approcha du capitaine, le bonnet à la main.

Ce marin était un jeune homme de vingt-six ans, d’une taille élevée, bien prise, parfaitement proportionnée, et doué, ainsi qu’il en avait donné la preuve quelques minutes auparavant, d’une agilité, d’une force et d’une adresse extraordinaires ; ses traits mâles et accentués avaient une rare expression d’énergie et de franchise ; il avait les yeux noirs, le regard profond, le front large et pur, le nez droit, la bouche un peu grande garnie de dents magnifiques. Ses longs cheveux blonds et soyeux, sa fine moustache un peu fauve coquettement retroussée, imprimaient à sa physionomie un cachet d’étrangeté, qui inspirait la sympathie au premier abord ; en somme, c’était un beau et vigoureux garçon ressemblant bien plutôt à un gentilhomme déguisé qu’à un matelot ; et cependant il en portait le costume avec une aisance témoignant d’une longue habitude.

— Voilà un beau gars ! dit à voix basse le capitaine à l’agent de la Compagnie, pendant que le matelot s’approchait.

— Et fièrement campé ! répondit l’agent sur le même ton.

En ce moment le matelot les aborda :

— Je vous demande pardon, messieurs, d’interrompre votre conversation ; dit-il poliment d’une voix sonore et harmonieusement timbrée.

— Que désirez-vous, mon ami ? demanda le capitaine. Cherchez-vous un engagement ?

— Peut-être, monsieur ; mais pas probablement dans le sens que vous supposez.

— Expliquez-vous, mon ami ! reprit le capitaine avec intérêt.

— C’est ce que je vais faire avec votre permission, messieurs. Si je ne me trompe, je parle, n’est-ce pas, à monsieur le capitaine Guichard, commandant le Coq, en partance pour la Côte, et à monsieur de Frappel, agent principal de la Compagnie des Indes à Dieppe ?

— Vous êtes bien renseigné, mon ami ; nous sommes, en effet, les personnes que vous dites, et si c’est à nous que vous avez affaire, nous voici prêts à vous entendre.

— Voici la chose en deux mots, messieurs, reprit le jeune homme : je suis né, il y a quelque vingt-cinq ans, du côté des Sables-d’Olonne ; je n’ai jamais connu mes parents qui ne se sont pas plus occupés de moi, que, pour ma part, je n’ai songé à eux. J’avais six ou sept ans, je crois, lorsque la pauvre femme qui m’élevait se noya avec son mari. Au retour de la pêche, la barque que nous montions chavira, dans une saute de vent ; les deux braves pêcheurs disparurent sous l’eau et ne reparurent plus. Moi, je fus plus heureux. Tout en nageant, car mon brave père nourricier avait eu soin de m’apprendre à nager si jeune que je fusse, je réussis, je ne sais comment, à saisir un aviron sur lequel je me maintins assez longtemps, pour permettre à d’autres pêcheurs, témoins de notre sinistre, de venir à mon secours et de me sauver.

— Eh ! eh ! fit en riant le capitaine, c’était avoir du bonheur.

— J’ai toujours été heureux, reprit gaiement le jeune homme. Par la mort de mes pères nourriciers, notre pauvre marmite était renversée ; il fallait vivre ; je m’embarquai mousse. Depuis j’ai constamment navigué ; par tous les temps, sous toutes les latitudes ; à la pêche aux harengs, à la baleine ; en Afrique, en Amérique, dans l’Inde ; que sais-je encore ? tantôt comme matelot, tantôt comme maître, parfois comme officier ; car je me suis appris à lire et écrire, je sais faire mon point, prendre une amplitude : bref, je le dis avec orgueil, je suis bon marin, mais je suis ambitieux.

— C’est de votre âge, fit observer M. de Frappel.

— N’est-ce pas, monsieur ? reprit le jeune matelot. Eh bien ! il y a un pays dans lequel je ne suis jamais allé, dont on dit des merveilles et que je brûle de connaître, certain que j’y ferai fortune et que je m’y créerai une belle position en peu de temps.

— Quel est ce pays ? demanda le capitaine.

— La Côte ! je veux, moi aussi, devenir Frère de la Côte !

— Vous n’êtes pas dégoûté, mon cher ami ; dit l’agent de la Compagnie.

— Bah ! j’ai tout ce qu’il faut pour cela. Je suis brave, intelligent, je veux parvenir. Est-il besoin d’autre chose ?

— Ma foi non ! Vous voudriez partir avec nous ?

— Oui. Je travaillerais pour mon passage et arrivé à Saint-Domingue, vous me débarqueriez.

— Vous m’intéressez, je voudrais vous être utile ; malheureusement ce que vous me demandez est impossible.

— Impossible ?

— Oui, la loi s’y oppose formellement. Vous n’avez que deux alternatives : vous faire inscrire sur mon rôle d’équipage et alors je serai obligé de vous ramener à Dieppe ; et, si je consens à cela, c’est par intérêt pour vous, car mon équipage est complet, ou bien…

— Ou bien ?

— Vous engager avec la Compagnie des Indes ; et vous savez ce qui vous attend là-bas ?

— Oui, je le sais. Hum ! c’est dur ! Vous m’affirmez qu’il n’y a pas d’autre moyen ?

— Sur l’honneur.

Le jeune homme sembla réfléchir pendant quelques instants ; puis tout à coup il releva la tête et répondit gaillardement :

— Bah ! ne vous ai-je pas dit que j’avais toujours eu du bonheur ! Il me reste la chance. C’est dit, capitaine, j’accepte et je pars avec vous.

— Vous acceptez ?

— Oui, mais à deux conditions.

— Voyons les conditions ?

— La première, c’est que pendant toute la traversée je ferai mon métier de matelot, et je serai considéré comme faisant partie de l’équipage.

— Voyons la seconde ?

— Quand appareillez-vous ?

— Après demain à l’heure de la marée.

— Eh bien ! la seconde c’est que je demeurerai à terre jusqu’au moment du départ. Est-ce convenu, capitaine ?

— J’accepte vos conditions. Vous ferez le service de deuxième lieutenant à bord.

— Merci, capitaine, vous n’aurez pas à vous plaindre de moi.

— Je le crois. Et qui sait ? peut-être là-bas pourrai-je vous être utile. Quel est votre nom ?

— Je n’en ai jamais eu ; on m’a toujours appelé l’Olonnais, à cause de la ville où probablement je suis né.

— Soit, on vous nommera ainsi. Eh bien ! l’Olonnais, suivez monsieur, signez votre engagement, et soyez exact après-demain.

— Merci, capitaine ; comptez sur moi.

En ce moment le canot du capitaine Guichard arriva ; celui-ci s’embarqua et regagna son bord.

L’Olonnais retourna au Pollet en compagnie de M. de Frappel. L’agent de la Compagnie lui fit signer son engagement, lui compta une prime de cent cinquante francs, somme énorme pour l’époque ; lui fit promettre de ne pas manquer à sa parole, et le congédia en lui souhaitant tous les bonheurs possibles.

Le jeune homme remercia M. de Frappel, et le quitta en faisant joyeusement sauter les écus de six livres qui remplissaient sa poche.

Mais dès que l’Olonnais fut seul, son visage redevint sérieux ; il doubla le pas, et au lieu d’entrer au cabaret, ce que n’aurait pas manqué de faire tout autre matelot dans sa position, il sortit de la ville et alla sur la route de Paris s’embusquer au milieu d’un épais taillis, dans lequel il disparut.

Il était à peu près six heures du soir, dans les premiers jours du mois de mai, c’est-à-dire presque à l’époque des plus longs jours de l’année.

— Là, murmura-t-il en s’accommodant le moins mal possible dans sa cachette, je suis certain de la voir, attendons !

L’attente fut longue, mais l’Olonnais était patient ; il demeurait assis, l’oreille tendue, ne bougeant pas plus qu’un fakir indien, surveillant les rares passants qui entraient dans la ville ou en sortaient.

Depuis une heure environ, il était embusqué dans sa singulière cachette, lorsqu’il lui sembla entendre un bruit de grelots, un roulement de voiture sur le cailloutis pointu de la route, et le pas pressé de plusieurs chevaux.

Il redoubla d’attention.

— Cette fois, je ne me trompe pas ; murmura-t-il avec une émotion contenue, en appuyant fortement la main sur son cœur comme pour en modérer les battements.

En effet, quelques minutes plus tard, une lourde voiture attelée de cinq chevaux, passa rapidement devant l’endroit où se tenait le matelot ; celui-ci se pencha vivement, une expression d’ineffable bonheur se peignit sur son visage, et il murmura avec un accent impossible à rendre :

— C’est elle ! qu’elle est belle, mon Dieu !… Soudain il pâlit, baissa la tête avec découragement et deux larmes tombèrent de ses yeux. Hélas ! reprit-il, quelle fatalité m’a jeté, moi, misérable, sur les pas de cette femme ! comment osai-je aimer cette séduisante créature ! Que suis-je, pour elle si riche, si belle, si noble ?… moi, pauvre enfant trouvé, qui n’ai pas même de nom !… Allons, je suis fou ! existerai-je jamais à ses yeux ? daignera-t-elle regarder assez bas pour m’apercevoir ?… Puis son œil noir lança un fulgurant éclair d’orgueil et de volonté : Qui sait ?… ajouta-t-il, l’avenir m’appartient ! Ce nom, cette fortune qui me manquent, je puis les conquérir ! Je les conquerrai ! ou bien je mourrai !… et la mort, c’est l’oubli !

Tout en discutant ainsi avec lui-même, le matelot avait quitté sa cachette, s’était jeté dans un chemin de traverse et s’était lancé en courant vers la ville.

Il fit si grande diligence, qu’il arriva à temps, pour voir une seconde fois la voiture passer devant lui.

Cette voiture contenait trois personnes : un gentilhomme de cinquante-cinq ans environ, d’une mine hautaine et dédaigneuse, et deux dames : la mère et la fille selon toutes probabilités.

Bien que la plus âgée des deux dames eût dépassé de plusieurs années la quarantaine, il lui eût été facile de n’avouer que trente-deux ou trente-trois ans, tant sa beauté, qui avait dû être extraordinaire, s’était conservée presque dans toute sa splendeur première ; son visage avait cette pureté de lignes, que les anciens savaient si bien rendre, avec leur ciseau, et dont ils ont avec eux emporté le secret ; sa peau d’une finesse extrême avait une transparence et un velouté tout juvénile ; un léger nuage de mélancolie, répandu sur ses traits, ajoutait un charme de plus à sa physionomie expressive ; parfois elle laissait languissamment reposer son regard sur sa fille, et alors un délicieux sourire entrouvrait ses lèvres carminées, et une expression profonde et passionnée d’amour maternel éclatait dans son regard, qui subitement se faisait rêveur.

Sa fille était une enfant de seize ans à peine. Que dire d’elle, sinon qu’elle était belle comme sa mère l’avait été à son âge ! Blonde avec des yeux noirs, elle avait un teint nuancé de rose et d’opale, des lèvres rosées, des dents admirables, de longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, une taille svelte, élancée ; en un mot, cette jeune fille avait toutes les grâces de l’enfance qui s’ignore encore, avec la délicieuse langueur de la femme ; elle était belle sans le savoir.

Autour du carrosse galopaient quatre valets en grande livrée, armés jusqu’aux dents.

Lorsque la lourde voiture eut disparu à l’angle de la rue la plus proche, le jeune homme sembla se réveiller en sursaut de l’extase où il était plongé.

— Chère Violenta ! murmura-t-il. Est-ce une femme ou un ange ? Et moi, moi misérable fou ! j’ose aimer celle créature céleste ! oh ! oui, je l’aime ! je l’aime à mourir sur un mot de ses lèvres, sur un signe de ses doigts rosés. Oh ! la voir ! la voir toujours !…

Et il reprit sa course, fou, éperdu, derrière la voiture.

Mais cette course ne fut pas longue. Le carrosse tourna sur le port et s’engloutit comme un ouragan dans la cour d’une maison dont les portes se refermèrent aussitôt sur lui.

Le matelot s’arrêta à quelques pas, et examina cette maison avec la plus sérieuse attention.

— C’est là qu’elle s’arrête, murmura-t-il à part lui. On ne m’avait pas trompé ! Mes renseignements étaient exacts ! Partira-t-elle réellement ?… oh ! je le saurai !

Il jeta un dernier regard sur la maison, puis il s’éloigna comme à regret, et entra, une centaine de pas plus loin, dans un cabaret fréquenté par les matelots.

Mais ce n’était ni pour boire ni pour manger ; l’Olonnais avait bien d’autres choses en tête, en ce moment, que la satisfaction de ses appétits matériels !

Il s’arrêta un instant sur le seuil de la porte et, après avoir promené un regard inquisiteur tout autour de la salle basse, sombre, enfumée, sans doute il découvrit ce qu’il cherchait, car il se dirigea vers une table occupée seulement par un buveur solitaire, et il s’assit sans hésiter à côté de lui.

Les deux marins, car l’inconnu portait le costume de matelot, échangèrent un sourire et une poignée de mains.

— Eh bien ! Pitrians, demanda l’Olonnais avec une certaine hésitation, quoi de nouveau, mon vieux camarade ?

Hâtons-nous de constater que le vieux camarade en question était un solide gaillard de six pieds, taillé en Hercule, à la mine un peu chafouine, bien que sympathique, à l’œil fin, perçant et vif, à la physionomie rusée, et âgé à peine de vingt-deux ans.

— Rien qui doive t’inquiéter, matelot, répondit-il en riant. Sur ma parole, tu es né coiffé, comme disent les vieilles femmes ; tout tourne à ton gré ; le hasard même semble prendre plaisir à se mettre de la partie, pour mieux arranger les choses.

— Comment cela ? dis vite, matelot.

— Tu vas en juger. Le señor don Blas Sallazar, comte de Médina Campo et duc de la Torre, au diable les Espagnols pour avoir une telle kyrielle de noms !…

— Tu me fais bouillir !

— M’y voici. Il paraît que ledit seigneur est très ami de notre roi S. M. Louis XIV, à la cour duquel il réside depuis longtemps.

— Que m’importe tout cela !

— Patience donc ! Il paraît que don Blas etc., etc., a été nommé vice-roi du Pérou, par le roi d’Espagne, son souverain, qui a pour lui une estime toute particulière.

— Qu’est-ce que cela me fait !

— Plus que tu ne le supposes. Bien que le roi de France et le roi d’Espagne soient en guerre, M. de Colbert avait reçu l’ordre de mettre gracieusement la frégate le Porc-épic à la disposition du señor don Blas, etc., etc., pour passer au Pérou ; mais comme M. de Colbert a jugé à propos de disposer de la frégate pour surveiller les côtes d’Espagne… Tu m’entends, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, mais je ne comprends pas ?

— C’est que tu ne le veux point ; cependant c’est limpide. Le ministre n’osant désobéir aux ordres du roi, s’est entendu avec les directeurs de la Compagnie des Indes ; ceux-ci ont prévenu le capitaine Guichard dont le bâtiment est en partance, qu’il embarquerait et conduirait à Saint-Domingue avec tous les honneurs dus à son rang, le comte de Médina Campo, nouveau vice-roi du Pérou, et sa famille ; de sorte que tout a été préparé à bord du navire le Coq pour recevoir ces illustres passagers. Arrivés à Saint-Domingue, rien ne sera plus facile à M. d’Ogeron, gouverneur de la partie française de l’île, que de faire conduire en sûreté le comte et sa suite sur le territoire espagnol.

— Tu es certain de ce que tu avances ?

— Tout ce qu’il y a de plus certain ; je le tiens du valet de chambre même du duc : un grand sec, qu’on ne voit jamais que de profil, n’importe de quelle façon on le regarde.

— Bon ! s’écria l’Olonnais, je l’avais deviné !

— Toi ?

— Oui, mon cœur me l’avait dit ! s’écria-t-il en se frottant joyeusement les mains.

— Bah ! Pas possible !

— C’est si bien possible, reprit le jeune homme en riant, que je pars avec eux.

— Toi ?

— Oui. Écoute et tu verras si je me suis trompé.

Alors l’Olonnais raconta à son ami de quelle façon il s’était engagé à bord du Coq.

Pitrians l’écouta, non pas avec surprise, mais avec une véritable stupeur.

— C’est égal, dit-il, en hochant la tête d’un air mécontent, tu as eu tort. Ton amour t’a fait faire une sottise. Tout cela te conduira Dieu sait où !

— Après nous la fin du monde ! s’écria l’autre d’un air délibéré.

— Tu raisonnes comme une calebasse, mais tu es mon ami ; je ne te dirai donc rien : sinon que tu t’es mal conduit envers moi, en agissant ainsi que tu l’as fait sans me prévenir.

— Je ne te comprends pas, Pitrians.

— Suffit ! Je me comprends et tu me le paieras.

— Allons donc ! Tu es fou !

— Non, c’est toi qui l’es. Viens, il est temps de nous retirer.

En parlant ainsi il se leva, solda la bouteille de vin qu’il avait à peine entamée, et tous deux quittèrent le cabaret.

L’Olonnais fut exact au rendez-vous qu’il avait donné au capitaine Guichard. À l’heure dite, il arrivait à bord du Coq et se présentait au capitaine. L’appareillage était commencé ; une partie de l’équipage virait au guindeau pour déraper l’ancre, tandis que des matelots courant sur toutes vergues larguaient les voiles.

Après avoir serré de la façon la plus cordiale la main de son nouveau lieutenant, le capitaine Guichard lui fit indiquer, par un mousse, la cabine qu’il lui destinait, afin qu’il y déposât son coffre ; puis son installation terminée, et ce fut l’affaire de quelques minutes, l’Olonnais prit immédiatement son service à bord.

Le premier individu auquel il se heurta en montant sur le pont fut Pitrians.

— Tu le vois, matelot, dit celui-ci en riant sans façon au nez de son ami, il n’y a pas que toi qui saches faire des sottises ; je ne m’en tire pas mal aussi, hein ?

— Est-ce que tu es embarqué sur le Coq ?

— Parfaitement ; aux mêmes conditions que toi ; seulement je ne suis pas officier, moi ; je ne suis que maître d’équipage ; mais je m’en bats complètement l’œil. Tu es vexé de me voir ici, n’est-ce pas, sournois ? Je le l’avais bien dit que tu me le paierais !

— Merci, Pitrians, répondit l’Olonnais avec émotion, en lui serrant la main.

La conversation finit là. Quel besoin avaient-ils de s’en dire plus ? ils se comprenaient. Chacun se rendit où l’appelait son devoir.

Une heure après le navire le Coq dérapait et prenait la mer.

Les dix ou douze premiers jours de la traversée furent favorisés par une bonne brise et un temps magnifique, ce qui fit supposer que le voyage s’accomplirait dans les meilleures conditions.

Le duc de la Torre s’était tout de suite fait aimer de l’équipage par ses manières affables et sa générosité.

Les matelots de quart le voyaient avec plaisir se promener sur le pont en compagnie de la duchesse et de sa charmante fille. Dès que ces trois personnes paraissaient sur l’arrière, l’équipage s’éloignait respectueusement pour leur laisser la place nécessaire à leur promenade ; les matelots ne causaient plus entre eux qu’à voix basse, évitant avec le plus grand soin de se servir de ces expressions grossières, ou plus que lestes, dont ils ont l’habitude.

Mlle Violenta de la Torre était surtout l’objet, non seulement d’un respect profond de la part de ces hommes presque primitifs, mais, pour ainsi dire, d’un culte. Ils professaient une admiration sans bornes pour cette jeune fille ; avec une crédulité naïve et touchante qui caractérise ces natures à la fois simples et énergiques, ils se figuraient que la présence à bord de cette ravissante enfant, portait bonheur à eux et au navire.

L’Olonnais était heureux, plus heureux qu’il n’avait jamais été ; à la vérité, il n’avait osé adresser la parole à la jeune fille autrement que pour échanger timidement avec elle quelques banales questions, sur le temps, la marche du bâtiment, ou la durée probable du voyage ; mais il n’était plus à présent absolument un étranger pour elle ; la douce et harmonieuse musique de sa voix l’enivrait et faisait courir des frissons de bonheur dans ses veines ; et puis il la voyait chaque jour pendant plusieurs heures ; il pouvait de plus la contempler et l’admirer en secret. Aussi, nous le répétons, il était heureux.

Cependant une goutte d’absinthe ne tarda pas à tomber sur ce bonheur, et à le changer presque en amertume.

Sans qu’il s’en doutât, une conspiration horrible se tramait dans l’ombre, contre la femme pour laquelle il avait une adoration si respectueuse, et nous dirons presque si désintéressée ; à cause de la barrière infranchissable, que les lois implacables de la société d’alors élevaient entre elle et lui.

Ceci demande une explication que nous allons essayer de donner en peu de mots.

Le premier lieutenant, ou second capitaine du bord, était un ancien officier de la marine royale, que certaines fredaines un peu trop accentuées, et qu’il est inutile de rapporter ici, avaient obligé à donner sa démission. Cet homme était noble ; il portait même un beau nom : le comte Horace de Villenomble, et se trouvait apparenté avec la meilleure noblesse d’Auvergne. De plus il était neveu d’un des directeurs de la Compagnie des Indes. C’était même grâce à la protection de cet oncle, qu’il avait obtenu l’emploi de deuxième capitaine du navire le Coq, emploi qu’il occupait depuis trois ans, tant bien que mal. Nous ne prétendons pas dire par là qu’il fût mauvais marin ; bien au contraire, il connaissait parfaitement son métier ; en maintes circonstances, il avait fait preuve de grands talents et d’une remarquable science nautique. Mais les bonnes qualités que M. de Villenomble possédait comme marin, étaient complètement obscurcies par des vices honteux et une immoralité sans bornes ; cet homme n’avait de respect pour rien. Il était ivrogne, joueur, licencieux et le reste. Rien ne lui coûtait pour satisfaire ses caprices, ou assouvir ses passions.

À bord du Coq il était exécré par tout l’équipage, et surtout redouté, à cause de l’influence dont il jouissait sur l’esprit de son oncle, qu’il était parvenu à complètement aveugler sur son compte, et à convaincre de son retour définitif à une existence honnête et laborieuse. Parfois même, le digne homme se félicitait de sa conversion, et s’applaudissait d’être parvenu à le remettre dans la bonne voie.

Au physique, le chevalier Horace de Villenomble était un charmant cavalier de trente-deux à trente-quatre ans, d’une élégance suprême, très au fait des usages de la cour, et surtout possédant au plus haut degré ce talent, si rare, même à cette époque de galanterie quintessenciée, de dire des riens spirituels, de raconter avec esprit des anecdotes souvent assez scabreuses, enfin de plaire aux dames sans affectation et sans paraître leur faire la cour.

Deux jours avant le départ du Coq, le comte revenait d’une promenade assez longue qu’il avait faite à cheval sur la route d’Arques. Il était environ sept heures et demie du soir ; plongé dans des réflexions assez sérieuses et qui, à en juger par l’expression de sa physionomie, ne devaient pas être couleur de rose, le jeune officier avait abandonné la bride sur le cou de son cheval, et le laissait marcher à sa guise ; liberté dont l’animal profitait pour happer une touffe d’herbe à chaque angle de la route.

Tout à coup deux hommes vêtus en matelots arrêtèrent le cheval par le mors.

Le comte redressa vivement la tête en portant la main à ses fontes.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il d’une voix menaçante.

— Vous rendre service, répondit un des deux hommes, si vous êtes celui que nous cherchons.

— Qui cherchez-vous ?

— Le comte Horace de Villenomble, lieutenant en premier du vaisseau de la Compagnie le Coq.

— C’est moi, dit-il.

— Alors, veuillez nous suivre à quelques pas d’ici ; nous avons à vous faire une proposition avantageuse pour vous.

— Qui m’assure que vous ne me tendez pas un piège ? que vous ne voulez pas me faire tomber dans un guet-apens pour m’assassiner ?

— Allons donc ! vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites. Nous sommes sans armes. D’ailleurs, c’est à prendre ou à laisser. Vous savez, monsieur le comte, que c’est demain à six heures du matin, que vous devez payer les cinq mille pistoles que vous avez perdues hier, et que vous venez dans ce moment, d’aller vainement demander à un de vos amis ; sinon vous serez arrêté immédiatement, cassé de votre grade, et cette fois sans rémission possible.

— Quand tout cela serait vrai, reprit le comte avec hauteur, qu’en résulterait-il ?

— Ceci tout simplement que, si vous consentez à nous suivre, dans un quart d’heure vous aurez les cinq mille pistoles que vous avez vainement cherchées, et cinq mille pistoles en sus, sans compter le double de cette somme, dès que votre navire sera arrivé à Port-Margot, si vous consentez à votre tour à nous rendre le service que nous attendons de vous.

Le comte sembla réfléchir un instant, puis prenant son parti :

— Allons ! dit-il d’un ton résolu.

Et il s’éloigna à travers champs en compagnie des deux hommes.

Après avoir marché pendant quatre ou cinq minutes à peine, ils atteignirent une espèce de masure abandonnée dans laquelle le comte, après avoir mis pied à terre et attaché son cheval, pénétra à la suite de ses deux guides inconnus.

L’un d’eux alluma une chandelle de suif jaune, qu’il posa sur une table boiteuse, et la conversation s’engagea aussitôt entre les trois hommes.

Que se dirent-ils ? Quelles propositions furent faites au comte ? C’est ce que nous saurons bientôt. Mais ces propositions durent être terribles ; car le comte, qui cependant faisait profession de ne rien redouter du monde, et dont en ce moment la situation était réellement désespérée, hésita à les accepter.

Cependant, il paraît que les inconnus réussirent à vaincre ses scrupules et à obtenir son consentement, car le comte reçut, séance tenante, dix mille pistoles en billets de caisse ; billets qu’il examina soigneusement et qu’il plaça avec un soupir de satisfaction dans son portefeuille ; puis il sortit et monta à cheval.

— Nous avons tenu nos promesses, dit un des inconnus avec un accent de menace, à vous de tenir la vôtre. Sachez bien que si vous n’accomplissez pas l’affaire dont vous vous êtes chargé, rien ne pourra vous soustraire à notre vengeance.

— Nous serons aussi tôt que vous sur la Côte, ajouta le second d’une voix sombre.

— Messieurs, répondit le comte avec hauteur, vous avez ma parole de gentilhomme ; puisque vous me connaissez si bien, vous devez savoir que je n’y ai jamais manqué. Adieu et merci.

Et rendant la main à son cheval, il partit au galop.

— Au revoir, répondirent les inconnus d’une voix railleuse.

Dix minutes plus tard, le comte arrivait à Dieppe. Sans s’arrêter, il se rendait chez son créancier, acquittait sa dette, puis après avoir pris certaines dispositions, il montait dans un canot et se faisait conduire à bord du Coq, fermement résolu à ne plus descendre à terre avant le départ.

En sa qualité de second du navire, le comte Horace était spécialement chargé de tout ce qui regardait l’aménagement intérieur du bâtiment ; de l’établissement des cabines, de l’arrimage et enfin de tous ces détails minutieux que comporte l’installation d’un navire, depuis les agrès, le lest ou le chargement, jusqu’à la nourriture et à la discipline de l’équipage et des passagers, le premier capitaine ne s’occupant en général que de la route.

Lorsque le capitaine Guichard reçut l’ordre de prendre à son bord le duc de la Torre et sa famille, naturellement il communiqua cet ordre à son second, en laissant à ses soins les dispositions à prendre, pour que les nobles passagers se trouvassent le moins mal possible sur le Coq, pendant une traversée assez longue, puisque, en supposant que le temps se maintint au beau, elle devait durer plus d’un mois.

Le comte Horace, rendons-lui cette justice, s’acquitta de la mission délicate que lui confiait son capitaine avec un tact et un goût exquis : il fit réellement des prodiges dans l’arrangement des cabines, dont il forma un appartement luxueux, assez grand et surtout très commode ; chose qui est si difficile à obtenir, même souvent sur un bâtiment d’un tonnage supérieur à celui du Coq, qui, de plus, était encombré déjà d’un nombre considérable de passagers des deux sexes.

Le duc de la Torre redoutait sur toutes choses l’incommodité, à laquelle il s’attendait à être condamné à bord d’un navire de commerce, d’un tonnage relativement faible, où, d’ordinaire, l’espace est excessivement restreint ; il fut très agréablement surpris, lorsque le comte Horace, après l’avoir reçu avec une exquise courtoisie à son arrivée à bord, l’eut conduit à l’appartement qui lui était destiné. Le duc, enchanté de tout ce qu’il voyait, remercia chaleureusement l’officier, qu’il ne connaissait pas encore, mais dont les grandes manières l’avaient séduit dès le premier moment ; il ne s’en tint pas là ; dès qu’il reçut la visite du capitaine, il saisit cette occasion pour le féliciter sur le goût et le talent déployés par son second, dans l’aménagement de cet appartement si adroitement improvisé.

Le capitaine fut obligé, à son grand regret, de répondre aux courtoises avances de son noble passager en lui présentant le comte de Villenomble ; formalité que le digne capitaine comptait différer, jusqu’à ce qu’il eût eu le loisir de prévenir secrètement le duc du caractère véritable de l’homme que les directeurs de la Compagnie des Indes lui avaient imposé pour second. Mais comme déjà plusieurs fois en pareilles circonstances, le capitaine Guichard avait réussi à déjouer les roueries plus ou moins honnêtes de son second, celui-ci se tenait sur ses gardes ; il s’arrangea de façon à prendre l’avance et à contraindre le capitaine à le servir malgré lui, en le présentant.

Ces deux hommes se connaissaient de longue date ; ils se méprisaient et se haïssaient mortellement ; c’était entre eux, à la vérité, une guerre à armes courtoises, mais sourde, implacable, acharnée, quoique silencieuse ; et cela en conservant continuellement le sourire sur les lèvres. Naturellement le duc de la Torre, qui n’avait et ne pouvait avoir aucun soupçon de la mésintelligence secrète de ces deux hommes, fut ravi de rencontrer sur ce bâtiment, dont il avait d’abord si fort redouté le séjour, un gentilhomme de sa caste et presque de son rang, de manières exquises, avec lequel il pourrait entretenir des relations agréables pendant le cours du voyage, et qui formerait une société à sa famille, en l’aidant à supporter patiemment les ennuis inséparables d’une longue traversée. Il accueillit donc le comte Horace de la façon la plus gracieuse ; bientôt, celui-ci, dont le plan était dressé à l’avance, sut si bien se rendre indispensable au duc de la Torre, que le noble Castillan le prit en grande estime, et qu’il réussit ainsi à s’introduire dans son intimité.

L’amour rend clairvoyant. L’Olonnais ne tarda pas à s’apercevoir du manège de son supérieur. Il remarqua avec une douleur secrète que les assiduités du comte étaient acceptées avec une certaine amabilité par les dames ; mais il reprit bientôt courage ; car il lui fut facile de constater que Mlle de la Torre semblait éprouver une répulsion instinctive pour cet homme, auquel, en toutes circonstances, elle témoignait une extrême froideur.

Malheureusement pour l’Olonnais, la position inférieure qu’il occupait à bord ne lui permettait en aucune façon de servir les passagères, ni même de les avertir de se tenir en garde contre les assiduités du comte Horace.

Celui-ci était son supérieur immédiat ; il ne pouvait rien contre lui ; de plus, à cette époque, le code maritime était d’une sévérité ou plutôt d’une cruauté telle, que bien rarement, on avait à appliquer ses lois draconiennes.

Le capitaine Guichard avait pris l’éveil, lui aussi. Il connaissait son second depuis trop longtemps, pour ne pas surveiller de près ses actions, même celles en apparence les plus indifférentes ; il avait le pressentiment que celui-ci agissait d’après un plan laborieusement élaboré. Quel était ce plan ? Quel but le comte voulait-il atteindre ? Voilà ce que le capitaine Guichard ignorait, mais ce qu’il lui importait de découvrir, afin, s’il était possible, de déjouer les machinations du comte, et de le démasquer, aussitôt qu’il se laisserait emporter à commettre une faute.

Mais le comte était bien fin ; se sentant soupçonné, il jouait très serré.

Il fallait donc faire avec lui un assaut continu de ruse et d’adresse ; feindre avant tout, à ses yeux, d’avoir en lui la plus entière confiance, tout en le surveillant attentivement.

La situation était difficile, critique même. Le capitaine Guichard avait à lutter contre forte partie. Il n’hésita pas à faire part à l’Olonnais, qu’il avait appris à connaître, et dans lequel il avait la plus entière confiance, de son appréhension secrète ; il lui révéla le caractère équivoque de son second et les craintes qu’il éprouvait à son sujet. L’Olonnais écouta cette confidence avec la joie la plus vive. Soutenu par son capitaine, il se sentit fort et reprit espoir. Pitrians, son ami, fut mis dans le secret et tous trois, d’un commun accord, ils résolurent d’exercer une surveillance occulte autour de l’homme que, désormais, ils considéraient comme un ennemi ; d’épier ses moindres actions, soit de jour, soit de nuit ; en un mot de ne pas le perdre de vue un instant, afin de déjouer le plan que sans doute il avait conçu, pour séduire la jeune et charmante fille du duc de la Torre, et la compromettre de telle sorte, qu’elle fût contrainte d’accepter sa main.

Cependant le voyage se continuait dans les plus excellentes conditions ; la brise, depuis le départ de Dieppe, n’avait ni augmenté ni diminué ; elle n’avait cessé d’être favorable. Les bras, les écoutes et les amures semblaient amarrés à demeure sur les taquets, ainsi que les matelots disaient entre eux en riant.

On approchait rapidement de Saint-Domingue ; encore sept ou huit jours au plus et le Coq laisserait tomber son ancre sur la rade de Port-de-Paix, dans la partie française de l’île.

Le comte Horace de Villenomble redoublait de prudence ; mais en même temps, ses assiduités auprès de M. le duc de la Torre devenaient plus sérieuses. Sachant l’influence dont jouissait le vice-roi du Pérou, connaissant ses liens nombreux de parenté avec les premières familles du royaume, le crédit qu’il possédait à Versailles, malgré sa qualité d’Espagnol, le comte Horace s’était présenté à lui comme une victime de l’envie, poursuivi par des ennemis puissants, qui avaient réussi à le noircir auprès de M. de Colbert le tout-puissant ministre du roi Louis XIV, dont la haine implacable avait brisé sa carrière, en le contraignant à donner sa démission ; l’obligeant ainsi à végéter honteusement dans les grades inférieurs, à bord de bâtiments de commerce ; confondu avec des gens qui, n’étant ni de son rang ni de sa caste, le considéraient comme un ennemi, et par conséquent, poussés par leur haine implacable contre la noblesse, essayaient eux aussi de lui nuire.

M. le duc de la Torre, ému malgré lui par le récit souvent répété de ces malheurs imaginaires, s’était intéressé à la situation précaire de ce jeune homme, placé dans une situation si au-dessous de sa naissance ; il lui avait promis, bien que la guerre fût déclarée entre la France et l’Espagne, d’intercéder auprès du ministre, et d’employer toute l’influence dont ses parents ou ses amis disposaient à Versailles, pour que justice lui fût rendue, et qu’il fût replacé dans la marine royale dans des conditions plus en rapport avec le nom honorable qu’il portait.

Les choses en étaient à ce point ; le comte Horace se félicitait secrètement du chemin qu’il avait fait dans l’esprit de M. de la Torre ; il entrevoyait dans un avenir prochain le succès presque assuré de ses machinations et de ses trames si adroitement tissées, lorsqu’un événement auquel il était bien loin de s’attendre vint, non pas changer, mais complètement modifier ses projets, et le pousser ainsi à sa perte.

Cet événement fut la prise du bâtiment de la Compagnie des Indes, le Coq, par le vaisseau de guerre espagnol, le Santiago.

Voici comment le navire français fut amariné à l’improviste, à cent cinquante lieues au plus de l’île de Saint-Domingue, but de son voyage, lorsqu’il se croyait certain d’avoir trompé la vigilance des nombreux croiseurs ennemis et de leur avoir échappé.

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Quatre coups doubles frappés par un timonier sur la cloche, annoncèrent à l’équipage du navire le Coq qu’il était huit heures du soir.
Le temps était sombre, couvert, le vent assez fort, la mer clapoteuse.

Le comte Horace de Villenomble, second capitaine du navire, après avoir établi la voilure réglementaire pour la nuit, c’est-à-dire fait rentrer les bonnettes, prendre un ris aux huniers et assurer les bras du vent, passa le porte-voix à l’Olonnais, dont le quart commençait à huit heures, pour se terminer à minuit.

Selon la coutume invariable des marins à chaque changement de quart, le jeune homme demanda à l’officier qu’il remplaçait, s’il y avait du nouveau :

— Rien, répondit un peu sèchement celui-ci en se dirigeant vers l’écoutille de l’arrière ; le vent adonne ; la route est toujours indiquée à l’E.-S.-E.

— Je le sais, monsieur, répondit l’Olonnais, avec insistance, aussi n’est-ce pas cela que j’ai l’honneur de vous demander.

— Que voulez-vous donc alors, monsieur ? Hâtez vous, je vous prie, il me faut inscrire mes observations de quart sur le livre de loch.

— Je désire, monsieur, connaître la position exacte du navire qui a été aperçu au coucher du soleil par la hanche de tribord, je crois ?

— C’est juste, un bâtiment a été en effet aperçu, répondit le comte d’un air indifférent ; mais à peine la vigie l’a-t-elle eu signalé qu’il a piqué dans le vent ; depuis plus d’une heure il est invisible.

— C’est égal, peut-être serait-il bon, monsieur, de se tenir en garde ; nous sommes sur le passage des vaisseaux espagnols qui vont en Amérique ou qui en reviennent ; ces parages sont très surveillés par leurs croiseurs.

— C’est possible ; mais rassurez-vous, monsieur, le bâtiment que nous avons vu et que j’ai soigneusement examiné, n’est ni un vaisseau espagnol allant aux Indes ou en revenant, ni un croiseur ; c’est un honnête charbonnier, un peu gros peut-être, dont la construction est essentiellement marchande et l’allure lourde et pacifique ; il ressemble à une galiote hollandaise et marche comme une baille à braie ; du reste, faites comme il vous plaira ; vous êtes maintenant chef de quart, cela vous regarde. Allons ! bonsoir, lieutenant, je vous laisse ; M. le duc de la Torre m’attend, bonsoir !

Après avoir prononcé ces paroles avec un accent légèrement ironique, le comte Horace pirouetta sur les talons, et disparut presque aussitôt par l’écoutille, en chantonnant entre ses dents un couplet d’une chanson à boire.

L’Olonnais, dès qu’il fut seul, haussa les épaules, examina la voilure, fixa un instant ses regards sur la mer et la ligne d’horizon, et jeta un coup d’œil sur le compas ; ces diverses précautions prises, il commença une interminable promenade de l’habitacle au grand mât, tournant pour ainsi dire comme une bête fauve dans sa cage, sur un espace de plus de vingt pieds ; et, sa pipe aux dents, il se prépara à passer le moins ennuyeusement possible les quatre heures qu’il avait à demeurer sur le pont. Le moyen lui était facile : il n’avait qu’à penser à celle qu’il aimait, ce qu’il fit aussitôt.

Mais le jeune homme n’eut pas longtemps le loisir de se laisser aller à ses séduisants rêves d’amour : les devoirs de son métier le réveillèrent brusquement et absorbèrent bientôt toute son attention. Pitrians, en allant par hasard sur les barres de perroquet, amarrer deux ou trois rabans qui s’étaient largués, crut voir briller, à une courte distance du navire, une lumière qui paraissait et disparaissait tour à tour, obéissant sans doute aux mouvements de la houle ; le matelot se hâta d’achever sa besogne, puis il redescendit sur le pont et informa son ami de ce qu’il avait vu ou cru voir.

Pitrians était un excellent marin ; l’Olonnais ajouta foi à ce qu’il lui disait, d’autant plus que le souvenir du bâtiment suspect revint aussitôt à sa pensée ; cependant il voulut s’assurer par lui-même de ce qu’il en était. Il s’arma d’une longue-vue de nuit, interrogea minutieusement l’horizon dans la direction que lui indiqua Pitrians, et bientôt il acquit la certitude que celui-ci ne s’était pas trompé.

Le bâtiment aperçu au coucher du soleil était en vue de nouveau et, autant qu’on pouvait en juger, il s’était depuis une heure ou deux sensiblement rapproché du Coq, bien que sa position eût considérablement varié, depuis qu’il avait été signalé pour la première fois.

Le capitaine Guichard, en prenant l’Olonnais pour second lieutenant, avait fait preuve d’une rare perspicacité ; il était impossible de faire un meilleur choix. En effet, l’Olonnais était pour ainsi dire né sur la mer ; c’était elle qui avait bercé sa première enfance ; il l’avait parcourue dans tous les sens, sans jamais la quitter ; il l’aimait avec une adoration superstitieuse, convaincu que toutes ses joies lui viendraient d’elle. Il ne se sentait réellement lui-même que lorsque ses pieds posaient sur le pont d’un navire. Depuis plus de vingt ans qu’il courait l’univers d’un bout à l’autre, il avait assisté à bien des ouragans, enduré bien des fatigues, souffert bien des privations et constamment lutté contre la mort, avec laquelle, cent fois, sans pâlir, il s’était trouvé face à face. Aussi possédait-il son état de marin jusque dans les plus infimes détails, et avait-il acquis, sans même s’en douter, cette présence d’esprit, cette spontanéité de pensée et cette promptitude d’exécution, sans lesquelles il n’est point de bon marin.

Il reconnut, dès qu’il eut relevé la position exacte du navire inconnu, que ce bâtiment était un croiseur espagnol ; que, ne voulant pas par paresse ou nonchalance, amariner le bâtiment de la Compagnie pendant la nuit, il se contentait de le convoyer d’assez près pour qu’il ne lui échappât point ; mais d’assez loin cependant, sachant la mauvaise garde que font les bâtiments de commerce, pour ne pas être aperçu de lui pendant les ténèbres, se réservant de s’en emparer au lever du soleil.

Ce calcul était d’une exactitude rigoureuse ; il aurait réussi, avec tout autre officier que celui qui commandait en ce moment le quart à bord du Coq. L’Olonnais n’était pas homme à se laisser tromper aussi facilement. Son parti fut pris en une seconde. Il n’y avait qu’un moyen à essayer pour échapper à la curiosité de ce rôdeur ; lui donner le change en faisant fausse route. Pendant les quatre heures de son quart, l’Olonnais lutta de ruse et de finesse avec l’ennemi ; virant de bord, venant au vent, laissant arriver, et faisant prendre à son navire cent allures différentes. À minuit on n’apercevait plus l’inconnu ; peut-être avait-il perdu le Coq, peut-être avait-il éteint ses feux, et s’était-il ainsi dérobé devant l’épais rideau des ténèbres.

Lorsque M. de Villenomble monta sur le pont, le capitaine ne faisant que le quart du matin ; ainsi que cela se pratique sur tous les bâtiments du commerce, les deux officiers alternant le grand quart, lorsque M. de Villenomble monta sur le pont, pour prendre le quart à son tour, l’Olonnais lui rendit un compte détaillé de ce qui s’était passé et de ce qu’il avait fait.

Le comte Horace sourit avec suffisance.

— Mon cher lieutenant, dit-il, vous dormez tout debout, allez vous reposer, vous en avez besoin ! Sur ma foi, vous n’êtes pas éloigné de prendre des vessies pour des lanternes ! Ce que vous me racontez là n’existe en réalité que dans votre imagination !

— Prenez-y garde, monsieur ! reprit l’Olonnais, je vous répète que nous sommes chassés par un croiseur espagnol.

— Où est-il ? Montrez-le moi ! répondit le comte.

— Il a disparu depuis une heure ; j’ai réussi, je crois, à lui donner le change.

— Allons donc ! le change ! à une baille à braie ! Laissez venir le jour et vous verrez, monsieur, combien vous vous êtes trompé, fit le comte avec un dédain railleur.

— Je le désire vivement, monsieur, mais je ne le crois pas ; je crains fort que les événements me donnent raison.

— Vous êtes jeune, monsieur, et vous êtes naturellement porté à vous exagérer votre importance. C’est un défaut dont vous vous corrigerez, je l’espère ; il ne faut pas de parti pris en marine.

— Je le sais mieux que personne, monsieur ; aussi je suis prêt, si vous le désirez, à faire éveiller le capitaine et à lui soumettre cette question.

— Éveiller le capitaine pour une pareille niaiserie ! vous n’y songez pas, monsieur ! ce serait lui prêter à rire à nos dépens. Cordieu ! il ferait beau voir ! Je suis second capitaine du Coq, monsieur ! je sais à quoi ce grade m’oblige. Laissez-moi, je saurai faire mon devoir.

L’Olonnais s’inclina, et, après avoir écrit son rapport sur le livre de loch, il se coucha et ne tarda pas à s’endormir.

Le jeune homme était au milieu de son sommeil, lorsqu’un coup de canon, tiré, à ce qu’il lui sembla, tant le bruit était fort, presque à son oreille, le réveilla en sursaut.

Le jeune homme bondit hors de son branle, passa quelques vêtements et s’élança sur le pont.

Il faisait grand jour ; le Coq avait mis sur le mât ; un grand vaisseau espagnol se trouvait à demi portée de canon par le travers du navire de la Compagnie et le tenait sous le feu de ses batteries.

Le capitaine Guichard se rendait, dans son canot, à bord du croiseur.

L’équipage et les passagers du Coq, groupés çà et là sur le pont, étaient en proie à une indicible terreur ; on n’entendait partout que des sanglots et des lamentations.

Le duc de la Torre se tenait un peu à l’écart avec sa famille ; sa qualité d’Espagnol et son titre de vice-roi du Pérou suffisaient, non seulement pour le faire respecter, mais encore pour le faire obéir des vainqueurs. Il était décidé à intervenir en faveur des Français, si la plus légère injure leur était faite ; mais les Espagnols agirent en honnêtes gens qu’ils étaient ; tout se passa convenablement.

Le comte Horace était pâle, défait, mais froid et impassible en apparence.

L’Olonnais s’approcha de lui.

— Avais-je raison ? murmura-t-il à son oreille d’un ton de reproche.

Le comte Horace lui lança un regard farouche, mais ne répondit rien.

Ce qui suivit est facile à comprendre. Le commandant du vaisseau espagnol le Santiago, croiseur de S. M. Catholique, prit possession du navire le Coq ; l’équipage français fut transféré à bord du vaisseau, et mis aux fers ; seuls les officiers et les passagers demeurèrent sur le Coq, à bord duquel fut mis un fort équipage espagnol, pour les surveiller et manœuvrer le bâtiment. Le commandant du Santiago, en reconnaissant le duc de la Torre, avait voulu lui céder son propre appartement ; mais le duc préféra garder ses cabines du bâtiment français dont il appréciait fort les dispositions commodes. Les deux navires se dirigèrent alors de conserve vers Cuba.

Le désespoir de l’Olonnais était affreux. Grâce à l’incurie du comte, son avenir était perdu ; tous ses plans renversés sans retour. Prisonnier des Espagnols, combien d’années s’écouleraient avant qu’il fût rendu à la liberté ? en supposant qu’il ne succombât pas aux tortures incessantes d’une captivité cruelle. La barbarie avec laquelle à cette époque les Espagnols traitaient leurs malheureux prisonniers, faisait frémir d’épouvante même les hommes les plus braves, ils préféraient la mort à tomber entre les mains de si féroces ennemis. Et puis ce n’était pas la pensée de cette captivité, si horrible qu’elle fût, qui, disons-le, effrayait le jeune homme. Seul, abandonné depuis sa naissance, sans famille, sans amis, la mort n’avait rien qui l’épouvantât. Cent fois il avait joué sa vie en riant, pour une misère ; mais que deviendrait-il séparé de la jeune fille ? de cette enfant qu’il aimait de toutes les forces vives de son âme ; à laquelle il aurait fait sans hésiter tous les sacrifices, pour se rapprocher d’elle, et dont il allait être séparé brutalement sans possibilité de la revoir jamais ? Quelle serait son existence alors ? Un supplice de toutes les secondes ! Cette pensée le rendait fou. Vingt fois il fut sur le point de se faire sauter la cervelle avec des pistolets qu’il avait soustraits aux recherches des Espagnols ; chaque fois il s’arrêta. Était-ce espoir ou pressentiment ? Le jeune homme n’aurait pu le dire. Parfois il se croyait le jouet d’un effroyable cauchemar ; il attendait anxieusement le réveil, c’est-à-dire la délivrance.

Sans se rendre compte de ce qui se passait en lui, il avait la conviction qu’il n’arriverait pas à Cuba ; que par une intervention qu’il n’essayait même pas de s’expliquer, lui et ceux qui l’accompagnaient seraient rendus à la liberté avant que d’atteindre l’île espagnole.

Nous avons vu que ce pressentiment, d’où qu’il vint, fut complètement justifié par l’événement. Le Santiago et sa prise n’étaient plus qu’à une dizaine de lieues de Cuba, lorsqu’ils furent, en vue même de l’île, audacieusement enlevés, au moment où ils y pensaient le moins, par le capitaine Vent-en-Panne, et ses vingt-cinq flibustiers.

Cette surprise fut exécutée deux jours après l’enlèvement du Coq par le Santiago.

Pendant ces deux jours, le comte Horace essaya vainement de pénétrer auprès du noble Espagnol ; chaque fois qu’il se présenta, la porte lui fut refusée.

Le duc de la Torre avait été averti par le capitaine Guichard de ce qui s’était passé ; la conduite de l’officier avait semblé sans excuse au duc ; il avait immédiatement résolu de rompre toutes relations avec cet homme, et il l’avait fait sans hésitation ni ménagement ; d’autant plus que certaines paroles prononcées par le capitaine, l’avaient porté à supposer que le comte l’avait trompé jusque-là, et qu’il n’avait jamais été victime que de ses vices, ses seuls et implacables ennemis.

Le comte Horace se retira la rage dans le cœur, jurant de se venger.

Prières, menaces, car cet homme n’avait pas craint de menacer, tout avait échoué devant la froide et irrévocable résolution du duc de la Torre.

L’officier se réfugia dessous le château d’avant, et là, accroupi dans l’ombre, la tête cachée dans ses mains, il se mit à ruminer des plans de vengeance.

Un peu après le coucher du soleil, il reparut sur le pont ; il s’était fait un masque d’impassibilité. En apparence il était froid, calme, indifférent ; cependant le sourire sardonique qui plissait presque imperceptiblement ses lèvres pâles démentait ce calme et cette indifférence. Le comte Horace prolongea sa promenade sur le pont jusqu’à ce que les ténèbres fussent complètement tombées : puis, après avoir étouffé quelques bâillements, il parut céder à l’envie de dormir, monta sur la dunette et se coucha dans un canot suspendu à l’arrière du navire.

Personne à bord ne remarqua ou du moins ne parut remarquer cette manœuvre qui, du reste, n’avait rien d’extraordinaire, dans les parages intertropicaux où naviguait alors le navire.

Cependant nous constaterons que la première des fenêtres de l’appartement occupé par le noble passager et sa famille ne se trouvait qu’à cinq ou six pieds au-dessous du canot dans lequel s’était couché le comte Horace.

L’Olonnais avait passé la journée tout entière qui venait de s’écouler appuyé sur la lisse et les yeux ardemment fixés sur la mer ; la brise, qui s’était maintenue assez faible pendant la journée, avait de plus en plus diminué ; un peu avant le coucher du soleil elle était tombée tout à fait ; on était en calme plat. Il n’y avait pas un souffle dans l’air ; la mer sombre et huileuse était comme un vaste lac de naphte ; les navires tanguaient péniblement sous l’effort de la houle, dont les puissants soulèvements ressemblaient à la respiration d’un gigantesque et mystérieux Léviathan.

Au moment où le soleil allait disparaître, l’Olonnais crut apercevoir, ressortant sur la ligne d’horizon, un point noir presque imperceptible, mais que son œil de marin reconnut pour une pirogue. Le jeune homme tressaillit à cette découverte. Les deux navires se trouvaient au milieu des débouquements, passage préféré des boucaniers pour assaillir à l’improviste les galions espagnols à leur retour en Europe ; il sentit soudain l’espoir se glisser dans son cœur ; mais il se garda bien de faire part à personne de sa découverte et continua à demeurer les regards anxieusement, fiévreusement fixés sur ce point, d’où pouvait lui arriver la délivrance.

Aussi le jeune homme n’éprouva-t-il qu’une surprise assez médiocre, quand le lendemain il apprit les événements qui s’étaient passés pendant la nuit, et de quelle façon le Santiago avait été enlevé par les boucaniers.

Les Espagnols placés comme équipage de prise sur le Coq n’essayèrent pas de conserver le navire ; d’ailleurs, se trouvant sous le feu des batteries du Santiago, persuadés que les boucaniers étaient fort nombreux, ils jugèrent toute résistance impossible, rendirent leurs armes à la première sommation, et se laissèrent paisiblement mettre aux fers.

Instruit de la présence du duc de la Torre, à bord du bâtiment de la Compagnie, par le capitaine Guichard, sachant qu’il s’y était embarqué à Dieppe comme passager, par ordre exprès de M. de Colbert, Vent-en-Panne, tout en grommelant entre ses dents, pria le capitaine d’assurer son noble passager que rien n’était changé à sa position, qu’il serait libre d’aller où bon lui semblerait, à l’arrivée du navire à Saint-Domingue ; que, jusque-là, il serait traité avec tous les égards dus à son nom et à son rang ; mais la haine du boucanier pour les Espagnols était si forte, qu’il refusa opiniâtrement de voir le duc, malgré les pressantes instances du capitaine Guichard, et, toujours grommelant, il remonta sur le pont, afin d’essayer de recruter des matelots.

Parmi les passagers il s’en trouva une vingtaine, pêcheurs ou anciens marins pour la plupart, qui s’offrirent spontanément pour aider à la manœuvre ; leur offre fut acceptée ; de sorte que l’équipage du Coq resta à bord du Santiago, ce qui forma à Vent-en-Panne, ses boucaniers compris, un équipage de quatre-vingt-sept hommes, nombre bien faible à la vérité pour manœuvrer un vaisseau de la force du Santiago, mais suffisant, cependant, pour le conduire à Léogane, dont on n’était pas très éloigné. Du reste, Vent-en-Panne comptait rencontrer bientôt le Robuste, à la recherche duquel il était depuis si longtemps ; il ne doutait pas que M. de Lartigues ne consentit à lui fournir les hommes qui lui seraient nécessaires.

Tous ces arrangements pris en moins d’une heure, les deux bâtiments continuèrent à naviguer de conserve : seulement, au lieu d’avoir le cap sur Cuba, ils l’avaient sur Léogane. Là était toute la différence.

Le duc de la Torre apprit avec la joie la plus vive, car son inquiétude avait été grande, la résolution prise à son égard par le capitaine Vent-en-Panne ; mais il persévéra à refuser de recevoir le comte Horace, lorsque celui-ci se présenta pour lui adresser ses compliments.

Le revirement opéré à l’improviste dans la situation du navire avait rendu un peu d’espoir au comte et ramené sa pensée à ses premiers projets, dont l’exécution lui paraissait de nouveau possible. Mais cet espoir n’eut que la durée d’un éclair. Le capitaine Guichard, redevenu maître à son bord, fit appeler son premier lieutenant et, sans préambule, lui annonça que sa conduite pendant la nuit, où le navire avait été surpris par les Espagnols, avait donné lieu à des soupçons injurieux pour son honneur ; qu’il était contraint, en conséquence, à le suspendre de ses fonctions ; qu’il devait se considérer comme prisonnier jusqu’à Léogane, où une enquête sévère aurait lieu sur les faits qui lui étaient reprochés, et qu’il serait appelé à justifier devant un conseil présidé par M. d’Ogeron, nommé, par le roi, gouverneur de la partie française de l’île Saint-Domingue.

Après avoir ainsi fait connaître à son officier la décision qu’il avait prise à son égard, le capitaine Guichard lui intima d’un geste l’ordre de se retirer, et lui tourna le dos, sans attendre la réponse.

D’ailleurs le comte Horace n’essaya pas de répondre ; cela lui aurait été impossible : il était réellement foudroyé. La honte, la fureur, la haine grondaient dans son sein et le rendaient incapable même de penser. Il crut un instant qu’il allait mourir ; il était livide ; de grosses gouttes de sueur perlaient à ses tempes ; le sang refoulé avec violence lui troublait la vue ; il avait des bruissements dans les oreilles ; ses artères battaient à se rompre ; il chancelait comme un homme ivre, en jetant autour de lui des regards désespérés.

L’Olonnais eut pitié d’une si affreuse douleur et s’avança vivement vers le comte pour lui porter secours. Mais celui-ci le repoussa rudement et, après lui avoir lancé un regard tout chargé de haine et de menace en murmurant quelques paroles inintelligibles, il se dirigea, en s’appuyant sur tous les objets qui se trouvaient à portée de sa main, vers le canot dont il avait fait depuis quelques jours son refuge ordinaire. Arrivé là, il tomba plutôt qu’il ne s’assit dans le fond de l’embarcation, et demeura pendant plusieurs heures plongé dans un état complet de prostration.

Les matelots en ce moment présents sur le pont avaient assisté à cette scène avec un étonnement mêlé de dégoût. Le comte était généralement haï ; probablement la plupart des témoins des souffrances de l’ancien officier se réjouirent intérieurement de l’humiliation terrible et méritée qui venait de lui être infligée.

Le comte ne voulut plus reparaître sur le pont ; il demeura seul et silencieux dans le canot, comme un tigre dans son repaire, roulant dans son cerveau en feu les plus sinistres projets de vengeance.

L’Olonnais n’avait qu’une confiance très médiocre dans le comte ; il le croyait capable de se porter aux extrémités les plus terribles. Aussi, malgré son apparente résignation, il résolut de ne le perdre de vue que le moins possible.

Pitrians, demandé au capitaine Vent-en-Panne par le capitaine Guichard, avait obtenu de retourner à bord du Coq où il avait été aussitôt promu au grade de deuxième lieutenant ; fonctions laissées libres par l’Olonnais, qui avait naturellement remplacé le comte, en qualité de premier lieutenant.

Ce fut Pitrians que le jeune homme chargea de surveiller la conduite du comte, en lui recommandant une vigilance d’autant plus grande, que depuis deux ou trois heures le prisonnier affectait une insouciance complète, mangeait et buvait de bon appétit et semblait avoir entièrement pris son parti de ce qui lui était arrivé. Il était évident que le comte jouait un rôle, qu’il ruminait une vengeance : il était donc urgent de suivre attentivement ses moindres mouvements.

Pitrians accepta la mission que lui confiait son ami ; il se fit le gardien invisible quoique attentif du prisonnier.

Deux ou trois jours s’écoulèrent, sans apporter de changements dans la position de nos personnages.

Le comte n’avait quitté le canot qu’il habitait que pour aller à trois reprises différentes s’enfermer dans sa cabine, où il n’était resté chaque fois que quelques minutes, dans l’intention, sans doute, de prendre certains objets dont il avait besoin ; mais il réussit à si bien dissimuler ces objets, qu’il fut impossible aux regards les plus clairvoyants de les apercevoir. Du reste, cela importait peu.

Deux ou trois fois, le noble passager avait voulu monter sur le pont avec sa femme et sa fille, pour respirer un peu d’air pur et rafraîchissant, ce qui est un véritable besoin sous ces chaudes latitudes, où l’on étouffe réellement entre les ponts ; mais il avait toujours été contraint de redescendre et de demeurer chez lui, à cause des salutations ironiques et des regards étranges que lui adressait le comte Horace.

L’équipage et les passagers du Coq étaient on proie à un malaise général ; chacun sentait à part soi que cet état de choses ne pouvait durer longtemps, qu’une catastrophe était imminente. On vivait donc, non pas dans l’attente, mais dans la prévision et la crainte d’un événement sinistre ; lorsqu’une nuit, vers quatre heures du matin environ, quelques instants après le changement de quart, un cri terrible troubla tout à coup le silence ; des appels : « Au secours ! » répétés, accompagnés de piétinements confus, se firent entendre, du côté de l’appartement habité par M. de la Torre.

L’Olonnais, et la plupart des hommes de l’équipage, se précipitèrent en toute hâte vers l’endroit d’où s’élevait le tumulte.

Un spectacle affreux s’offrit à leurs regards, et les glaça d’épouvante.

La porte de l’appartement du duc de la Torre était brisée et arrachée de ses gonds. Sur le seuil de la seconde pièce, servant de chambre à coucher à doña Violenta, le capitaine Guichard, le crâne horriblement fracassé par un coup de hache, gisait dans une mare de sang, et se débattait dans les dernières convulsions de l’agonie ; Mlle de la Torre, en costume de nuit, était évanouie dans les bras de son père, qui se tenait immobile, résolu, l’épée à la main, sur le seuil de sa chambre à coucher ; derrière lui on apercevait Mme de la Torre privée de connaissance, tombée sur les genoux, la tête appuyée sur un fauteuil.

Dans la chambre même de Mlle de la Torre, dont la fenêtre avait été brisée du dehors, deux hommes, enlacés comme deux serpents, se roulaient sur le tapis, haletant et rugissant de colère.

Ces deux hommes étaient Pitrians et le comte Horace.

Chacun d’eux faisait des efforts prodigieux pour arracher la vie à son adversaire ; les poignards dont ils étaient armés lançaient de sinistres lueurs ; mais tous deux jeunes, agiles, adroits, vigoureux, ils neutralisaient leurs communs efforts, et s’épuisaient sans résultat, dans une lutte désespérée.

Par un bond de tigre, l’Olonnais s’élança par-dessus le cadavre du capitaine Guichard, – déjà le malheureux avait rendu le dernier soupir, – et, au moment où le comte Horace, qui pour un instant était presque parvenu à se débarrasser de son adversaire, brandissait, avec un cri de triomphe, son poignard pour l’en frapper, l’Olonnais lui asséna sur la nuque un coup de poing tellement violent, car il était sans armes, que le comte Horace chancela, devint livide, battit l’air de ses bras, et roula enfin sur le tapis comme une masse ; il avait perdu connaissance.

L’Olonnais l’avait assommé, comme un bœuf à l’abattoir.

On se précipita aussitôt sur le misérable assassin ; en une seconde il fut solidement garrotté et réduit à une complète impuissance.

L’Olonnais fit immédiatement enlever le corps du pauvre capitaine Guichard, ordonna d’enfermer le comte dans la fosse aux lions ; puis, après avoir laissé aux domestiques de M. de la Torre, le temps nécessaire pour réparer le désordre de l’appartement et faire disparaître le sang qui souillait le plancher, il reparut accompagné de Pitrians ; mais il s’était d’abord assuré que son prisonnier était revenu de sa syncope.

Le gentilhomme espagnol attendait les deux jeunes gens dans la première pièce ; assis près d’une table de l’autre côté de laquelle se tenait respectueusement l’écrivain du navire, ayant devant lui encre, plumes et papiers, M. de la Torre l’avait fait prévenir de se rendre près de lui.

Après avoir chaleureusement remercié les deux jeunes gens du secours qu’ils lui avaient si généreusement prêté, et les avoir rassurés sur l’état de la duchesse et de sa fille, qui toutes deux avaient repris connaissance et se trouvaient aussi bien que l’on pouvait l’espérer, sur l’observation de l’Olonnais, qu’il n’y avait pas un instant à perdre pour que justice fût faite, l’enquête commença. L’écrivain du bord prenait les notes nécessaires pour rédiger son rapport.

Voici les faits tels qu’ils s’étaient passés. Nous les extrayons, en les abrégeant, de ce rapport qui existe encore aux archives du ministère de la Marine.

Le comte Horace de Villenomble, malgré l’humiliation que lui avait fait subir le capitaine Guichard, n’éprouvait aucune haine contre celui-ci ; il ne lui avait même pas conservé rancune de cet affront qui, pensait-il, venant d’un manant, ne pouvait l’atteindre, lui, gentilhomme de vieille race. Telles étaient les idées absurdes et erronées de la noblesse à cette époque ; elles nous semblent aujourd’hui bien stupides, bien misérables, mais alors tous les gentilshommes pensaient ainsi. Nous reprenons :

Toute la haine de l’officier s’était concentrée sur le duc de la Torre, dont le mépris renversait tous les plans qu’il avait formés, pour rentrer en grâce auprès du ministre, et se refaire ainsi une position digne du nom illustre qu’il portait.

Ce fut donc du duc de la Torre et par ricochet de sa famille qu’il résolut de se venger.

Ayant fait installer lui-même l’appartement du noble étranger, il le connaissait parfaitement ; mais de plus, il s’était réservé adroitement les moyens de s’y introduire, quand cela lui plairait, à l’insu de M. de la Torre.

Le poste que l’ex-officier avait adopté dans le canot était on ne peut mieux choisi. Suspendu à l’arrière du navire, ce canot était assez rapproché des fenêtres de l’appartement, pour qu’il fût possible de les atteindre et même de les ouvrir du dehors, grâce aux précautions prises à l’avance par l’officier.

Le comte Horace avait résolu de poignarder celui qu’il considérait comme son ennemi mortel, et qui n’avait envers lui, en réalité, d’autre tort que de l’avoir bien traité, et de s’être intéressé à lui.

Voici de quelle façon il procéda pour accomplir cette vengeance.

Pendant les trois ou quatre visites qu’il fit à sa cabine, il prit des armes : une hache, un poignard et des pistolets, quelques vêtements et tout l’or qu’il possédait ; le crime commis, le comte avait l’intention de fuir.

Cela ne lui semblait pas difficile : le navire était à peu de distance des côtes de Cuba ; rien ne lui était, croyait-il, plus facile que d’affaler doucement le canot à la mer, de profiter des ténèbres pour s’éloigner et même d’atterrir avant qu’on eût songé à le poursuivre.

Le moment qui lui parut le plus opportun fut celui où l’on changeait le quart ; il règne alors sur un navire un certain désordre temporaire, qui lui sembla devoir favoriser la réussite de sa sinistre entreprise.

En conséquence, au moment où le timonier piqua quatre heures, le comte laissa filer un peu les palans qui retenaient le canot, afin de le mettre juste au niveau des fenêtres ; puis il passa son poignard à sa ceinture, prit sa hache, et essaya d’ouvrir la fenêtre la plus rapprochée de lui.

Seulement le comte avait oublié une chose, et ne se doutait pas d’une seconde. La première c’est qu’une semaine auparavant, le duc de Torre avait fait solidement condamner ses fenêtres à l’intérieur ; la seconde, c’est qu’il avait un gardien, Pitrians, qui ne le perdait pas une minute de vue.

Celui-ci comprit aussitôt l’intention du comte. Sans perdre un instant, il courut éveiller le capitaine, lui dit en deux mots ce qui se passait. Le capitaine, sans prendre le temps de se vêtir, donna un poignard à Pitrians, en prit un pour lui-même, et tous deux s’élancèrent en appelant au secours ! Au moment même où ils enfonçaient la porte, la fenêtre volait en éclats et le comte bondissait dans la chambre. Ce bruit effroyable avait éveillé en sursaut le duc ; il ouvrit juste la porte de sa chambre à coucher, pour recevoir dans ses bras sa fille presque folle de terreur. Le comte, aveuglé par la rage, en voyant son projet avorter, s’était précipité sur le capitaine, et lui avait fendu la tête d’un coup de hache ; puis il avait voulu s’élancer sur le duc, qui l’attendait froidement l’épée à la main. Pitrians s’était alors jeté à corps perdu sur le comte, l’avait enlacé de ses bras et avait commencé avec lui cette lutte désespérée qui peut-être lui aurait été fatale, si l’Olonnais n’y avait si providentiellement mis fin, en arrêtant l’assassin ; mais trop tard, malheureusement, pour sauver l’infortuné capitaine Guichard.

L’écrivain se retira pour parfaire le rapport, s’engageant à le tenir prêt à être signé une demi-heure plus tard, ce qui eut lieu en effet.

M. le duc de la Torre, l’Olonnais, Pitrians et plusieurs matelots signèrent ou firent leur croix. L’Olonnais, maintenant capitaine du navire, donna l’ordre d’armer un canot, et d’y descendre le prisonnier, dont les liens furent relâchés ; puis après avoir pris congé du duc, et confié provisoirement le commandement du Coq à son ami Pitrians, il plia soigneusement le rapport, le mit dans sa poche, et, accompagné de son prisonnier, il se rendit à bord du Santiago, afin de prendre conseil du capitaine Vent-en-Panne.

Le boucanier chargé par intérim du commandement, pendant l’absence du capitaine, après avoir donné l’ordre de conduire le comte Horace au pied du grand mât et de l’y attacher, fit les signaux qui avaient si brusquement interrompu la conversation du flibustier et de M. de Lartigues, et avaient causé le retour immédiat du célèbre boucanier à son bord.

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L’embarras de Vent-en-Panne fut extrême, lorsque l’Olonnais lui eut rapporté le crime qui avait été commis à bord du Coq.
— Au diable les cotillons ! s’écria-t-il à plusieurs reprises en frappant du pied avec colère ; il suffit d’une femme pour rendre tous les hommes les plus forts !

— Mais, capitaine, je vous jure que ces dames ne sont pour rien dans ce qui vient d’arriver, répondit l’Olonnais.

— Ces dames ! ces dames ! reprit Vent-en-Panne ; elles sont donc plusieurs ? Je ne m’étonne que d’une chose, cordieu ! c’est qu’avec un pareil chargement, vous ne vous soyez pas tous égorgés depuis longtemps !

— Oh ! capitaine ! Mmede la Torre et sa fille ! dit l’Olonnais d’un ton de reproche.

— Vous me la baillez belle avec Mme de la Torre et sa fille ! reprit le fougueux flibustier, qui semblait avoir un parti pris à ce sujet ; qu’est-ce que cela me fait, à moi ! Plus elles sont belles et sages en apparence, plus elles sont dangereuses ! Oh ! les femelles ! Voyez-vous, l’Olonnais, mon garçon, moi Vent-en-Panne, le terrible flibustier, comme on me nomme, eh bien ! sur mon honneur, je préfère attaquer seul une cinquantaine d’Espagnols que d’avoir affaire à une femme !

— Allons donc ! vous plaisantez, capitaine !

— Non pas, corbleu ! Souvenez-vous de ceci ; la femme tient à la fois de la torpille et du serpent, elle endort et fascine. Vous saurez cela un jour, ajouta-t-il d’un air tragique.

— Dieu m’en garde ! capitaine.

— À votre aise, fit Vent-en-Panne en haussant les épaules avec pitié. Pour moi une femme ne vaut pas cela ! et il fit claquer l’ongle de son pouce avec le médium.

— Quoi qu’il en soit, capitaine, reprit l’Olonnais renonçant à lui faire entendre raison, cet homme a assassiné le capitaine Guichard, lâchement et traîtreusement.

— Voilà bien ce qui me chiffonne ; pauvre capitaine Guichard ! Voyons ! je ne sais que faire, moi. Je suis d’avis de confier cette question si grave à M. de Lartigues. Il commande un vaisseau du roi, cela le regarde. Qu’en pensez-vous ?

— Je partage entièrement votre opinion, capitaine ; c’est à M. de Lartigues qu’il faut laisser juger cette affaire.

— En effet ; rien n’est plus simple, mon garçon. Remettez-moi votre rapport. C’est bien. Maintenant attendez-moi ici ; je serai bientôt de retour. Oh ! les maudites femelles !

Et Vent-en-Panne, laissant le jeune homme sans plus de cérémonies, profita d’une des nombreuses embarcations occupées en ce moment à effectuer le transport des prisonniers espagnols, pour retourner à bord du Robuste.

L’Olonnais se trouvant assez dépaysé à bord de ce grand vaisseau où il ne connaissait personne, commença à se promener de long en large sur le pont, selon l’habitude des marins, en attendant le retour de Vent-en-Panne.

Il se promenait ainsi tout en réfléchissant, depuis quelques instants, quand il s’entendit appeler par le comte Horace.

— Que me voulez-vous, monsieur ? lui demanda-t-il en se rapprochant.

— Veuillez m’excuser de troubler ainsi vos méditations, monsieur, répondit le comte d’une voix légèrement railleuse ; j’ai plusieurs fois interrogé les matelots qui me gardent, ils ont refusé de me répondre.

— C’est que probablement leur consigne le leur défend.

— Non, dit un des boucaniers, espèce de colosse haut de près de six pieds et taillé à l’avenant, il nous ennuie.

— Drôle ! fit le comte.

— Pas d’épithètes injurieuses, mon chérubin ! reprit le boucanier en ricanant, ou, foi de Tributor qui est mon nom, je tape, et j’ai la main lourde.

L’Olonnais fit un signe au géant et s’adressant de nouveau au comte :

— Que désirez-vous ? lui dit-il.

— Un simple renseignement. Est-ce trop attendre de votre politesse ?

— Peut-être ! Quel est ce renseignement ?

— J’ai cru reconnaître le vaisseau en travers à une encablure de nous, mais comme je puis me tromper je désire savoir son nom ?

— Ce bâtiment est le vaisseau de quatrième rang le Robuste.

— J’en étais sûr, murmura le comte avec un tressaillement nerveux. Et le nom de son commandant, le savez-vous ?

— Oui, je l’ai entendu par hasard, il y a un instant.

— Quel est-il ? fit l’officier avec une certaine vivacité.

— M. le comte de Lartigues.

— Ah ! s’écria-t-il avec un ricanement joyeux, il paraît que le démon ne m’abandonne pas encore !

— Que voulez-vous dire ?

— Rien ; sinon que M. de Lartigues est mon proche parent : comprenez-vous ? reprit-il avec ironie.

— Nullement.

— Eh bien ! M. de Lartigues, mon proche parent, et il appuya avec intention sur ces trois derniers mots, est de trop bonne maison pour me demander compte à moi, gentilhomme, de la mort d’un manant.

Et il éclata d’un rire nerveux et ironique.

L’Olonnais se détourna avec dégoût et s’éloigna en haussant les épaules.

— Nous verrons bientôt comment tout cela finira ! s’écria le comte d’un ton de menace.

— En effet, reprit l’Olonnais ; le capitaine Vent-en-Panne revient à bord.

Voici ce qui s’était passé sur le vaisseau du roi.

— Déjà de retour à mon bord, mon cher capitaine ! dit amicalement M. de Lartigues à Vent-en-Panne lorsque celui-ci parut de nouveau sur le pont du Robuste.

— Oui, commandant, déjà, répondit-il d’une voix brève.

— Oh ! oh ! que se passe-t-il donc ? Vous êtes tout ému !

— On le serait à moins, commandant. Il ne s’agit de rien moins qu’un assassinat.

— Un assassinat !

— Oui, commandant ; le premier lieutenant du bâtiment de la Compagnie a tué son capitaine d’un coup de hache.

— C’est affreux ! s’écria le commandant en faisant signe à Vent-en-Panne de le suivre.

Lorsqu’ils furent dans la chambre d’arrière, M. de Lartigues reprit, après avoir invité le capitaine à s’asseoir :

— Maintenant que nous sommes seuls, expliquez-moi comment cela s’est passé.

— Je n’étais pas présent, commandant ; le crime, à ce qu’il paraît, a été commis tandis que je me trouvais à votre bord.

— Un rapport a été fait ?

— Oui, commandant, par l’écrivain du navire ; mais ce rapport je ne l’ai pas lu ; je vous l’ai apporté, pensant que cette affaire devait vous regarder seul, en votre qualité d’officier commandant un vaisseau du roi.

— Vous avez eu raison, capitaine. Tout crime, commis à bord d’un bâtiment de commerce, doit être jugé par une cour martiale formée à bord du navire de guerre qui se trouve sur les lieux, au moment du crime, et présidée par son commandant. Les ordonnances sont positives.

— Je l’ai ainsi pensé, commandant ; voici pourquoi je suis venu en toute hâte ; s’il se fût agi d’une affaire entre flibustiers, rien n’aurait été plus simple : je l’aurais arrangée à la boucanière.

— Oui, fit M. de Lartigues en souriant, je connais vos moyens, ils sont expéditifs.

— Eh ! eh ! commandant, ce sont parfois les meilleurs.

— Je ne dis pas non, capitaine. Vous avez le rapport ?

— Le voici, commandant.

Il le retira de son pourpoint et le présenta à M. de Lartigues.

Celui-ci déplia le papier et lut les signatures.

— Comment ! s’écria-t-il avec surprise, M. le duc de la Torre se trouve en ce moment à bord du bâtiment de la Compagnie ?

— Oui, commandant, ainsi que Mme la duchesse et sa fille.

— Voilà qui est singulier ! Un grand d’Espagne sur un navire français !

— Je n’en sais pas plus long, commandant. Je n’ai pas encore eu l’honneur de voir M. le duc de la Torre. Je me souviens seulement que le pauvre capitaine Guichard m’a dit avoir embarqué à Dieppe le duc et sa famille par ordre de M. de Colbert.

— Peu importe, au reste, ponctua M. de Lartigues,

Il commença à lire le rapport ; mais tout à coup le papier lui échappa des mains, son visage se couvrit d’une pâleur livide, et il se renversa sur son siège comme s’il perdait connaissance.

— Qu’avez-vous donc, commandant ? Vous sentez-vous mal ? s’écria Vent-en-Panne en se levant vivement et s’approchant de lui avec intérêt.

— Ce n’est rien, mon cher capitaine, dit le commandant en faisant un effort suprême pour dompter la douleur qu’il éprouvait ; ce n’est rien, un éblouissement subit : je suis sujet à certains éblouissements ; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, cela ne dure pas, et, tenez, maintenant, je suis complètement remis.

— Cordieu ! commandant, vous m’avez grandement effrayé. J’ai craint un instant de vous voir trépasser entre mes bras.

— Je vous remercie cordialement du vif intérêt que vous me témoignez, mon cher capitaine ; en effet, la douleur que j’ai éprouvée a été cruelle, mais maintenant je me sens bien. Revenons donc à notre affaire.

M. de Lartigues, quoiqu’il fût encore d’une pâleur cadavéreuse, qu’un tremblement nerveux agitât ses membres, essaya de sourire, tendit la main au boucanier qui la pressa avec chaleur ; puis il reprit le rapport et continua à le lire d’un bout à l’autre, sans donner la plus légère marque d’émotion ou d’intérêt autre qu’une profonde horreur pour le crime commis et dont la relation était sous ses yeux.

— Mon cher capitaine, dit-il enfin en repliant le papier et le posant sur la table, un crime aussi odieux ne sauvait demeurer impuni. Justice doit être faite ; je m’en charge.

— Que m’ordonnez-vous, commandant ?

— Voici ce qu’il convient de faire, mon cher capitaine. Je vais immédiatement assembler à mon bord une cour martiale dont vous ferez partie.

— Moi, commandant ?

— Certes. Le crime n’a-t-il pas été commis sur l’un des deux navires dont vous êtes le chef ?

— C’est juste, commandant.

— Retournez tout de suite à votre bord ; faites conduire ici les témoins qui ont signé le rapport : leur présence est indispensable. Quant aux deux dames, il est inutile de les faire assister à l’affligeant spectacle d’un conseil de guerre, ce serait de la cruauté. Il vaut mieux qu’elles ignorent ce qui va se passer ; ne le pensez-vous pas ainsi, mon cher capitaine ?

— Je partage absolument votre opinion, commandant.

— Très bien. N’oubliez pas, en même temps que l’assassin, de faire transporter à mon bord le corps de l’infortuné capitaine Guichard.

— C’est très simple, commandant. Avant une demi-heure je serai de retour.

— Allez, capitaine ! Tout sera prêt ici.

Vent-en-Panne se leva, salua le commandant, et quitta aussitôt le Robuste.

Tout fut exécuté de point en point, ainsi que cela avait été arrêté entre M. de Lartigues et le capitaine Vent-en-Panne.

Lorsque le célèbre boucanier reparut sur le pont du Robuste, l’aspect du navire avait complètement changé.

L’équipage en armes était réuni sur le pont ; les officiers supérieurs en grand costume, comme pour un combat, se tenaient à l’arrière auprès du commandant de Lartigues.

Les autres officiers de l’état-major étaient groupés auprès de l’habitacle.

Les témoins se tenaient un peu à l’écart.

Le comte Horace, debout, calme, railleur, quoique un peu pâle, était gardé au pied du grand mât, par une douzaine de soldats de marine, commandés par un officier.

Le corps du capitaine Guichard, posé sur une civière, fut placé à quelques pas seulement de l’assassin, et exposé aux regards de tous.

M. de Lartigues s’avança au-devant du boucanier ; tous deux se saluèrent silencieusement, puis le commandant fit un geste de la main.

Les tambours roulèrent.

— Venez, messieurs, dit le commandant, lorsque le silence se fut rétabli.

Vent-en-Panne et M. de Lartigues se dirigèrent alors vers la salle du conseil, suivis à quelques pas par l’état-major du vaisseau.

Le conseil de guerre fut immédiatement convoqué.

Il se composait du commandant du Robuste, de Vent-en-Panne, du second commandant du vaisseau, d’un lieutenant, d’un garde-marine, du maître valet ou maître d’équipage, d’un sous-officier marinier, d’un soldat et d’un matelot. Le capitaine des soldats de marine faisait les fonctions de rapporteur, et l’écrivain du bord celles de greffier. En tout onze personnes.

Une longue table avait été préparée pour les membres du conseil ; à droite il y en avait une plus petite pour le capitaine rapporteur et à gauche une seconde pour le greffier ; toutes trois étaient recouvertes d’un tapis de drap vert ; plusieurs écritoires, des plumes et du papier avaient été placées çà et là.

Une balustrade à hauteur d’appui séparait la pièce en deux parties égales ; près de cette balustrade se tenaient immobiles deux sentinelles armées de mousquets.

Les membres du conseil pénétrèrent dans la salle, montèrent sur l’estrade, élevée d’un pied à peu près, sur laquelle reposaient les tables, et sur un signe du commandant, ils prirent place par ordre de grade à sa droite et à sa gauche.

— Messieurs, dit le commandant de Lartigues, lorsque chacun se fut assis, vous êtes appelés à remplir un grand devoir ; vous devez faire justice d’un crime odieux ; j’ai la conviction que vous serez à la hauteur de la pénible mission dont vous êtes chargés, que vous ne vous laisserez influencer par aucune considération et que vous agirez en gens de cœur, avec l’impartialité que l’honneur exige impérieusement de vous.

Les membres du conseil s’inclinèrent respectueusement.

— Introduisez les témoins ! continua M. de Lartigues ; ouvrez les portes, afin que l’équipage assiste à ce qui va se passer dans cette enceinte !

Le capitaine rapporteur se leva.

— Pardon, commandant, dit-il ; avant que cet ordre soit exécuté je désirerais dire quelques mots à huis clos.

— Ce que vous demandez est contraire à la loi, capitaine, répondit le commandant : les séances du conseil, dès qu’il est constitué, doivent être publiques.

— Cependant, j’espérais, commandant, à cause de la gravité des…

— C’est impossible, capitaine, reprit M. de Lartigues. Lieutenant, ajouta-t-il en s’adressant à un officier qui se tenait respectueusement, l’épée à la main, à l’entrée de la salle, obéissez à l’ordre que je vous ai donné.

L’officier salua militairement.

Le duc de la Torre, l’Olonnais, Pitrians et les trois autres matelots qui les accompagnaient pénétrèrent dans la salle, franchirent la balustrade, et, après avoir salué le conseil, s’assirent sur des sièges et des bancs préparés pour eux.

La partie de la pièce réservée au public fut presque aussitôt envahie par les marins, soldats et officiers de l’équipage du Robuste qui purent y trouver place.

Sur un signe du commandant, un calme profond succéda, comme par enchantement, au tumulte causé par l’entrée d’une partie de l’équipage dans la salle.

— Capitaine, dit alors M. de Lartigues, nous vous écoutons.

L’officier rapporteur se leva. Il était pâle et triste. Il connaissait trop bien son commandant pour hésiter à lui obéir, mais il ne le faisait qu’à regret. Autant un instant auparavant il avait désiré parler, autant maintenant il aurait voulu se taire ; mais toute défaite étant impossible, il fallait qu’il sa résignât.

— Messieurs, dit-il d’une voix qui tremblait, sous l’oppression d’une émotion intérieure, qu’il essayait vainement de dominer, je demande au conseil à lui faire une révélation de la plus haute importance.

Il y eut un vif mouvement d’attention parmi les membres du conseil.

— Vous savez tous, messieurs, continua le rapporteur, pour quel motif nous avons été convoqués. Nous avons une terrible mission à remplir : celle de punir le lâche assassinat commis sur la personne du capitaine Guichard, commandant le vaisseau de la Compagnie des Indes, Le Coq, par l’officier placé immédiatement sous ses ordres. Mais cet officier, aucun de vous ne le connaît, ne sait qui il est ; vous ignorez jusqu’à son nom. Il est de mon devoir, avant que le coupable comparaisse devant la cour martiale, de vous apprendre quel est cet homme.

— Capitaine ! s’écria le commandant.

— Pardon, commandant, je n’ai pas terminé, dit froidement le capitaine.

M. de Lartigues baissa la tête sans répondre.

— Messieurs, reprit le rapporteur, cet homme appartient à la plus ancienne et en même temps à la plus haute noblesse de France. Officier dans la marine royale, nous l’avons honteusement chassé de nos rangs, à cause de ses vices honteux et de sa conduite indigne d’un gentilhomme et d’un honnête homme ; abandonné de tous, repoussé par le mépris général, ne sachant que faire, que devenir, il obtint par pitié l’emploi de premier lieutenant à bord du Coq ; cet homme se nomme le comte Horace de Villenomble. Savez-vous le motif puissant qui m’a engagé à vous faire cette révélation, qui n’est pas encore complète ? C’est que cet homme est le proche parent de notre aimé et loyal commandant. Ce serait une cruauté à nous d’exiger que M. de Lartigues, cet homme que nous révérons tous comme un père, pour son caractère si justement apprécié et sa bonté sans bornes, présidât le conseil de guerre qui doit juger un de ses parents ; un homme pour lequel il a fait d’immenses sacrifices ; en un mot, qu’il a élevé dans sa maison. Il est de notre devoir, messieurs, de nous opposer de toutes nos forces, à ce qu’une si horrible tâche soit imposée à notre brave et respecté commandant.

— Nous appuyons ! nous appuyons ! s’écrièrent d’une seule voix les membres du conseil.

Vent-en-Panne comprit alors pourquoi M. de Lartigues avait failli s’évanouir en commençant la lecture du rapport ; il s’en voulut d’avoir causé cette cruelle douleur à un si brave officier, quoique involontairement, puisqu’il ignorait sa proche parenté avec l’assassin.

Lorsque la rumeur causée par cet incident étrange fut calmée et le silence complètement rétabli, le commandant se leva.

M. de Lartigues était pâle, mais ferme ; toute trace de faiblesse avait disparu de son mâle visage ; ses traits avaient pris une rigidité marmoréenne.

— Messieurs, dit-il, tandis qu’un triste sourire se jouait sur ses lèvres décolorées, je vous remercie. Monsieur le capitaine rapporteur a fait son devoir, en vous révélant ces faits que vous ignoriez ; je saurai faire le mien, en n’acceptant pas le bienveillant faux-fuyant dont vous voulez me donner le bénéfice, en me proposant de renoncer à présider cette cour martiale. Il m’est impossible de quitter cette place. Nommé par le roi au commandement de ce navire, je dois subir les conséquences de cette charge si honorable. Ce serait manquer à tous mes devoirs, et vous ne voudriez pas m’y contraindre, que de me retirer et décliner la responsabilité dont je suis investi, dans une circonstance aussi grave que celle qui se présente aujourd’hui. Lorsque je suis appelé à remplir les fonctions de grand justicier, et à faire respecter la loi indignement violée par un misérable indigne de toute pitié, plus le coupable me tient de près, plus je dois être sévère ; plus il m’est défendu d’abandonner mon poste. Quoi qu’il arrive, messieurs, je ne faillirai pas à mon devoir. Je vous dois cet exemple à vous qui, pour la plupart, commanderez un jour ; vous vous souviendrez alors qu’un homme d’honneur, si cher que cela coûte à son cœur, ne transige jamais avec son devoir.

Et se tournant vers le lieutenant qui attendait ses ordres :

— Faites comparaître l’accusé devant le conseil, dit-il.

Un murmure d’admiration, presque aussitôt étouffé, parcourut les rangs de la foule, comme un courant électrique.

On entendit le pas cadencé d’une troupe de soldats ; les matelots s’écartèrent à droite et à gauche, ouvrant ainsi un large passage au prisonnier qui, entouré de son escorte, franchit la balustrade, et s’arrêta en face du président du conseil.

Les soldats tirent halte à deux pas derrière l’officier et demeurèrent immobiles.

La contenance du comte Horace était significative. Il portait la tête haute, avait le regard dédaigneux et la physionomie railleuse.

Pendant deux ou trois minutes, un siècle ! un silence funèbre pesa sur l’assemblée.

— Lisez le rapport, dit froidement le commandant.

L’écrivain du vaisseau se lava et lut le rapport d’une voix lente et monotone.

Lorsqu’il eut enfin terminé il salua, et reprit sa place.

Le comte Horace souriait.

— Monsieur le duc de la Torre, dit le commandant, les faits portés sur ce rapport sont-ils exacts ?

— Je le jure sur l’honneur ! tous sans exception, monsieur, répondit le duc en saluant la cour.

— Et vous, messieurs ? reprit le commandant en s’adressant aux autres témoins.

— Nous le jurons sur l’honneur ! répondirent-ils d’une seule voix.

— C’est bien. Veuillez reprendre vos places.

M. de Villenomble souriait toujours, en promenant un regard tranquille sur l’assemblée.

Il y eut un court silence, puis le commandant reprit, mais cette fois en s’adressant au prisonnier :

— Vous avez entendu l’accusation portée contre vous, monsieur ; qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

— J’ai à dire, mon cher oncle, répondit le comte en haussant dédaigneusement les épaules, que je trouve cette comédie odieusement ridicule.

— Monsieur, reprit sévèrement le commandant, vous n’avez pas de parent ici ; vous comparaissez devant une cour martiale régulièrement convoquée pour y rendre compte d’un crime atroce. Pour la dernière fois, répondez !

Le comte Horace pâlit affreusement, il chancela comme s’il allait tomber ; il eut un éblouissement, il se sentit perdu. Mais appelant tout son orgueil à son secours, il fit un effort suprême, se redressa, passa fiévreusement sa main sur son front moite de sueur, et, frisant sa moustache avec une inexprimable arrogance et un dédain railleur :

— Est-ce bien le frère de ma mère, l’homme qui m’a presque servi de père qui m’interroge ainsi, avec cette dureté ? dit-il en haussant les épaules. Je ne saurais le croire. Je me suis trompé, sans doute ? j’ai mal entendu ?

— Vous avez très bien entendu, monsieur ; donc, répondez ! reprit le commandant d’une voix sourde.

— Et que répondrez-vous ? vous qui me parlez, s’écria le comte avec véhémence, lorsque ma mère, votre sœur, vous demandera à vous : Caïn, qu’as-tu fait de mon fils ?…

Tous les témoins de cette scène terrible étaient anxieux, haletants. Seul le comte Horace, l’œil étincelant, les narines dilatées, se tenait fier et provocant en face du tribunal. Il croyait avoir vaincu…

Le commandant se leva.

— Assez ! s’écria-t-il avec un accent formidable. Ici, je vous le répète, vous n’avez que des juges. Je suis votre oncle, dites-vous ? Erreur, monsieur. Si le même sang coule dans nos veines, sachez que lorsque j’en ai de mauvais, je me le fais tirer ! Vous ne m’êtes plus rien, je ne vous connais pas ! Répondez aux questions que je vous adresse en qualité de président du conseil. Pourquoi avez-vous tué cet homme ?

— Il m’avait provoqué, répondit le comte Horace, dominé par cet accent si ferme.

— Mensonge ! Vous vous étiez introduit avec effraction dans la cabine du duc de la Torre ; le capitaine est venu à son secours.

— Il a levé son poignard sur moi.

— Vous mentez encore ! Surpris dans l’accomplissement de votre crime, sans provocation, vous lui avez fendu la tête d’un coup de hache.

— Eh bien ! soit. Après tout, qu’importe ? J’ai tué cet homme, n’était-ce pas un manant ? que signifie cette mort ? Rien. Ne suis-je pas gentilhomme ? Allons donc ! Ceci est du dernier plaisant. Depuis quand un gentilhomme n’a-t-il plus le droit de corriger ces espèces ? D’ailleurs, avant tout, j’en appelle à M. de Colbert : c’est à lui seul qu’il appartient de juger cette stupide affaire.

— Vous vous trompez, monsieur. Nous sommes ici sur les côtes de l’île de Cuba, je suis haut justicier et seul juge suprême, à bord de ce vaisseau dont Sa Majesté, que Dieu conserve ! m’a confié le commandement. Vous connaissez la loi, monsieur !

— Peut-être l’ai-je connue, mais je l’ai oubliée, répondit-il avec indifférence.

— Vous allez l’entendre lire. Et se tournant vers le rapporteur : Lisez la loi afin que l’accusé n’en ignore.

Le capitaine ouvrit un énorme in-folio placé près de lui, puis il se leva après l’avoir feuilleté un instant.

Le capitaine lut d’une voix ferme et parfaitement accentuée les paragraphes suivants :

— Article 37. Ordonnance de 1634 : « Si quelqu’un tire le couteau dans le navire, encore qu’il ne blesse point, il sera percé avec le couteau à travers de la main contre le mât. »

— Que m’importent ces fadaises ? dit dédaigneusement le comte.

— Attendez, monsieur, reprit paisiblement le capitaine. Voici ce qui vous regarde :

Et il continua :

— Article 40. Même ordonnance royale de 1634 : « S’il advenait que quelqu’un tuast son compagnon ou le blessast en sorte qu’il mourust, on attachera le mort avec le vivant dos à dos et seront jetez à la mer ; et s’il est à terre, seront exécuté à mort. »

Le capitaine rapporteur ferma le livre et se rassit au milieu d’un silence de plomb.

— Vous avez entendu ? dit le commandant, qu’avez-vous à ajouter pour votre défense ?

— Rien, répondit le comte avec un éclat de rire nerveux. Je vous remercie, mon oncle ; que mon sang retombe sur votre tête !

— Je ne fais pas la loi, je l’applique, répondit froidement le commandant. Et se tournant vers les membres du conseil : Quel châtiment infligez-vous au coupable ? leur demanda-t-il.

— La mort ! répondirent-ils tous sans hésiter.

— Allez ! infortuné, dit alors M. de Lartigues au comte Horace ; dans une heure le prévôt aura exécuté la loi. Lieutenant, emmenez le condamné ; descendez-le dans la fosse aux lions, où M. l’aumônier ira lui porter les consolations religieuses. Vous n’avez plus rien à faire dans ce monde, ajouta-t-il en s’adressant au misérable ; réconciliez-vous avec le Ciel, si vous le pouvez.

Une heure plus tard, tout l’équipage du Robuste était sur le pont en tenue de combat. À bord du Santiago et du Coq, les matelots étaient debout sur les vergues, pour assister à l’exécution.

Le barberot, aidé du chirurgien, avait fait envelopper d’un lambeau de toile le cadavre du capitaine Guichard dépouillé de ses vêtements, et transporter sur le château d’avant.

Un roulement de tambours se lit entendre : le comte Horace parut. Sa contenance n’avait pas changé : elle était toujours fière et provocante. Il avait les mains liées derrière le dos avec une corde qu’un caporal tenait par son extrémité ; une forte escorte entourait le condamné.

Arrivé au pied du grand mât, le sinistre cortège fit halte. Les tambours roulèrent une seconde fois, puis le prévôt lut au comte l’arrêt prononcé contre lui, et signé de tout le conseil.

Le comte Horace ne dit pas un mot ; il haussa dédaigneusement les épaules, monta sur le château d’avant et se laissa étendre par les équipements, c’est-à-dire les chefs de hune, sur le cadavre glacé de sa victime.

Malgré toute sa féroce énergie, le comte tressaillit à cet horrible contact ; l’effroyable sensation qu’il éprouva lui arracha un cri de douleur et de répulsion.

Le cadavre vivant fut lié dos à dos à l’autre ; un cartahu passé à l’extrémité tribord de la vergue de misaine les enleva tous les deux hors du navire, où ils demeurèrent suspendus et tournoyants, pendant quatre ou cinq minutes.

Les tambours battirent un ban, un pavillon jaune fut hissé au grand mât et un coup de canon à poudre, tiré sous le vent, pour annoncer à tous que justice était faite. Quand tous les hommes des trois équipages eurent bien vu ce qui se passait, et compris toute l’horreur de ce supplice épouvantable, M. de Lartigues fit un geste : le prévôt coupa la corde.

Les navires orientèrent leurs voiles, mirent le cap en route, et bientôt ils se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont un était plein de vie, et qu’on apercevait à peine dans le sillage, ballottés et roulés capricieusement sur le dos des lames.

M. de Lartigues se relira dans sa cabine, où il resta seul et enfermé jusqu’au lendemain.

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Les boucaniers, flibustiers ou Frères de la Côte, car ils sont connus sous ces trois dénominations différentes, offrirent au XVIIe siècle aux regards curieux et chercheurs des philosophes, le spectacle le plus extraordinaire qu’il leur fût jamais donné d’étudier.

En effet, jusque-là, l’histoire du monde n’avait jamais présenté l’exemple d’un fait aussi étrange et aussi significatif.

Des hommes appartenant à toutes les races, à tous les pays, professant toutes les religions ; n’ayant entre eux aucun lien apparent de mœurs, de langages ni d’intérêts, viennent de toutes les contrées de la vieille Europe, poussés, comme autrefois Attila, par une volonté plus forte que la leur, se réunissent sur un rocher ignoré de l’Atlantique, et là, sans arrière-pensée, sans parti pris, sans préméditation, sans projets de conquête ou d’asservissement, ils forment entre eux une association, sanctionnée par un pacte terrible, proclament la liberté de la mer, s’affranchissent de toute obéissance étrangère, déclarent ne reconnaître d’autres maîtres qu’eux-mêmes, d’autre loi que leur volonté, adoptent le drapeau aux trois couleurs, bleu, blanc, rouge, et, fièrement groupés autour de cet éclatant symbole de liberté, défient le monde entier.

Bientôt, comme un vol de vautours, ils s’abattent sur les vaisseaux qui sillonnent l’Atlantique, accomplissent des exploits inouïs et qui dépassent toute croyance, s’emparent des deux tiers de la riche et florissante île de Saint-Domingue, dont ils font leur quartier général ; fondent une magnifique colonie, se gorgent de richesses, et en moins de deux ou trois ans, se rendent si redoutables, que les rois les plus puissants recherchent leur alliance et traitent avec eux d’égal à égal.

Maintenant quels étaient ces hommes ? quel but se proposaient-ils ?

On les a présentés comme des hommes féroces ayant à peine figure humaine ; ne se plaisant que dans le meurtre, l’incendie, le carnage ; dominés par la cupidité et pour lesquels l’or était tout. En un mot, on en a fait une horde de brigands infâmes, enivrés par la passion de l’or, ne recherchant que les orgies brutales, les jouissances matérielles et versant le sang comme de l’eau, pour satisfaire leurs instincts ignobles et carnassiers.

À notre avis, tout cela est faux ; les flibustiers ont été méconnus ou, pour mieux dire, on ne les a jamais compris.

Les flibustiers étaient des hommes dans toute la large acception du mot ; avec tous les vices et toutes les vertus de l’espèce.

Leur nom est resté célèbre sur toutes les plages américaines. Ils ont laissé de nombreux successeurs, aussi énergiques et aussi entreprenants qu’ils l’ont été jadis. Ces aventuriers aujourd’hui disséminés et livrés à leurs propres ressources accomplissent, quand l’occasion s’en présente, les actions les plus héroïques et les faits d’armes les plus éclatants et les plus extraordinaires. C’est encore une gloire, sur les rivages du Nouveau-Monde, que de porter le titre de Frère de la Côte. Tous, par une franc-maçonnerie mystérieuse, se reconnaissent entre eux et, quand vient l’heure d’agir, se réunissent sous les ordres d’un chef choisi par eux, et qui n’est que le primus inter pares.

Les flibustiers étaient des hommes à l’organisation puissante et virile, aux aspirations altières, qui, ne pouvant se courber sous aucun joug, étouffaient au milieu de la civilisation barbare, despotique et féodale de la vieille Europe. Aspirant la liberté par tous les pores, trop faibles, individuellement, pour la conquérir dans leurs patries respectives, ils protestèrent à leur façon, contre la sujétion avilissante que leur imposaient les gouvernements d’alors, en se déclarant libres de leur propre chef. En un mot, c’étaient des déclassés, qui seraient aujourd’hui des démocrates, après avoir été des héros et des révolutionnaires, comme leurs fils de 1789. Ils n’avaient qu’un but : vivre libres. Malheureusement, comme la plus grande partie d’entre eux agissaient plutôt par instinct que par calcul, ils confondirent trop souvent la licence avec la liberté.

Ces hommes qui, pendant plus de quatre-vingts ans, tinrent le vieux monde en échec, n’étaient et ne pouvaient être de vulgaires brigands. Ils étaient des précurseurs ; ils donnèrent le premier coup de hache dans le tronc immense de l’arbre féodal ; ils n’eurent d’autre tort que de rêver pour eux, par la violence, cette liberté dont, après tant de luttes, nous entrevoyons l’aurore et que nos fils, nous en avons la conviction, conquerront tout entière par leur sagesse.

À l’époque où se passe cette histoire, les flibustiers étaient à l’apogée de leur puissance ; ils régnaient en maîtres, non seulement sur l’Atlantique, mais souvent leurs vaisseaux redoutés avaient sillonné les eaux de l’océan Pacifique et porté la ruine, le désastre et la mort dans les comptoirs si riches et si nombreux des Espagnols.

Le roi Louis XIV, ce monarque si fier et si orgueilleux, avait deux ans auparavant officiellement reconnu l’existence de l’association des Boucaniers ; il avait sanctionné cette reconnaissance, en nommant un gouverneur chargé de toucher pour lui le dixième des prises ; ce gouverneur, M. d’Ogeron, gentilhomme normand, vivait depuis plus de quinze ans au milieu des boucaniers qui le respectaient et l’aimaient comme un père. Il avait fixé sa résidence, le gouvernement comme disaient en riant les Frères de la Côte, au Port-de-Paix, à Léogane au Port-Margot ; habitant tour à tour, selon les circonstances, l’une ou l’autre de ces villes.

Le gouvernement de M. d’Ogeron était plutôt fictif et nominal que réel et effectif, bien qu’au fond il eût une existence et une puissances positives.

Le digne gentilhomme avait été, dans son temps, flibustier lui-même ; il connaissait par conséquent ses administrés de longue date, et savait à quelle espèce de pèlerins il avait affaire. Il réglait sa conduite sur cette connaissance approfondie qu’il possédait de leur caractère ; les laissait complètement libres d’agir à leur guise, n’intervenant jamais sans en être prié ; en un mot, effaçant le plus possible la qualité officielle dont le roi l’avait revêtu, pour ne laisser paraître que l’ami de bon conseil et le défenseur opiniâtre de leurs intérêts. Seulement il avait eu grand soin de se lier intimement avec tous les chefs les plus célèbres de la flibuste ; par ceux-là il tenait les autres, et réussissait toujours à faire faire ce qu’il voulait à ses administrés, sans que ceux-ci s’en doutassent, ou s’ils s’en doutaient, ils en riaient les premiers de tout cœur, reconnaissant que c’était de bonne guerre, et très satisfaits d’avoir pour gouverneur un homme plus fin qu’eux-mêmes.

La colonie comprenait, ainsi que nous l’avons déjà dit, plus de la moitié de l’île de Saint-Domingue : elle s’étendait sur tout le territoire compris entre le cap Lobos au midi jusqu’au cap de Samana vers le nord-ouest. Cet immense territoire contient nombre de belles savanes, arrosées par de grandes rivières, très commodes pour les communications commerciales ; les côtes jusqu’au cap Tiburon étaient, ou plutôt sont frangées de ports, dans lesquels des flottes entières peuvent se mettre à l’abri ; puis deux îles de quelques lieues de tour, l’île à la Vache, à l’est de Saint-Domingue, et l’île de la Tortue à l’est, le berceau de la flibuste, complétaient cette magnifique colonie. Les villes les plus belles et les plus riches de la partie française de l’île étaient le Port-Margot, Port-de-Paix et Léogane.

La veille du jour où nous reprenons notre récit, l’escadre improvisée de M. de Lartigues, composée des vaisseaux le Robuste, le Santiago et du trois-mâts le Coq, était entrée dans la rade de Léogane et avait jeté l’ancre sur une seule ligne, juste en face de la ville, au milieu d’une vingtaine de bâtiments flibustiers de toutes sortes et de toutes grandeurs ; depuis la pirogue longue à cinquante rames, jusqu’à la frégate de cinquante canons ; il va sans dire que tous ces bâtiments, à bien peu d’exceptions près, étaient de construction espagnole.

Il était près de midi. Deux hommes étaient attablés avec une cruche de vin entre eux, devant le cabaret alors célèbre de l’Ancre dérapée ; tout en fumant leurs pipes, ces deux hommes, qui n’étaient rien moins que nos anciennes connaissances, l’Olonnais et Pitrians, regardaient curieusement le spectacle bizarre qu’ils avaient sous les yeux.

En effet, rien n’était plus singulier, plus étrange pour des étrangers arrivant d’Europe et débarqués de la veille, que l’aspect de la foule bariolée qui défilait sans interruption sous leurs yeux. Jamais Callot n’avait eu au bout de son ingénieux crayon des types de bohèmes et d’aventuriers aussi pittoresques et aussi fantastiques.

Les uns, revêtus de costumes d’une richesse tellement incroyable qu’elle en était presque ridicule, couverts d’or et de pierreries, les feutres empanachés, dont la forme était entourée d’une lourde fanfaronne, les épaules chargées de colliers en diamants, allaient d’un pas fier, fumant une pipe microscopique, suivis de valets couverts de livrées éblouissantes et portant leurs longues rapières ; les autres, vêtus de haillons sordides, car on allait d’un extrême à l’autre, et pour ainsi dire drapés dans des ficelles, marchaient d’un pas non moins fier et imposant, et parfois causaient sur le pied de la plus complète égalité avec les boucaniers si richement vêtus et qui, peut-être le lendemain, maltraités par le jeu, seraient eux aussi réduits à porter de problématiques guenilles ; puis c’étaient des cavaliers montés sur des chevaux à demi-sauvages, piétinant et caracolant avec fracas au milieu de la foule ; de ravissantes créoles languissamment couchées dans des palanquins portés sur les épaules des esclaves à demi-nus, brûlés par le soleil et semblables à des squelettes, tant leur maigreur était affreuse. Ces malheureux étaient des Espagnols pris sur les bâtiments de leur nation ou enlevés en terre ferme dans une expédition.

Puis des engagés faméliques, aux regards craintifs et sournois, suivis par trois ou quatre de ces énormes venteurs, espèce de chiens féroces dont se servaient les boucaniers pour la chasse aux taureaux sauvages ; des marchands ambulants ; enfin une multitude composée capricieusement d’individus de toutes sortes, de toutes classes et de toutes couleurs.

— C’est égal, s’écria tout à coup Pitrians avec conviction, je ne me repens pas de mon voyage ! On a bien raison de dire que la Côte est un singulier pays !

— Oui, répondit nonchalamment l’Olonnais, bien singulier pays, en effet !

— Et dans lequel nous sommes arrivés d’une façon peu ordinaire.

— C’est vrai ! Pauvre capitaine Guichard !

— Ah ! à quoi bon nous attrister ! La vie est courte, hâtons-nous d’en jouir ! Pourquoi diable avons-nous reçu l’ordre de nous rendre au gouvernement à une heure ?

— Je n’en sais rien, pas plus que toi, mais qu’importe ?

— Hum ! J’ai pour principe de toujours me méfier de l’inconnu. Tu es heureux toi, le célèbre Vent-en-Panne t’a pris en amitié.

— Il est probable alors, qu’il m’achètera demain à la vente

— Il t’achètera.

— Dame ! Est-ce que tu ne te souviens plus que nous avons un apprentissage de cinq ans à faire, avant que d’être reçus boucaniers ?

— Moi, à la rigueur c’est possible, quoique je sois aujourd’hui premier lieutenant du vaisseau le Coq, mais toi qui en est le capitaine ?

— Mon cher Pitrians, sois bien convaincu qu’on ne refera pas la loi à cause de nous ; elle est précise ; nous la connaissions avant de nous embarquer, n’est-ce pas ?

— Malheureusement oui.

— Eh bien ! maintenant, il nous faut la subir.

— C’est dur, sacredieu ! Après tout, puisqu’il le faut, il le faut. Quelques années d’esclavage sont bientôt passées.

— Tu en jugeras. Mais dis-moi, cher ami, sais-tu où notre passager a été conduit par M. d’Ogeron, en descendant à terre hier soir ? je n’ai pas pu quitter le navire de sorte…

— Que tu voudrais le savoir, hein ? Rien de plus simple, comme dit ton ami le capitaine Vent-en-Panne ; vois-tu ici, à notre droite, le fort qui commande l’entrée de la rade ?

— Pardieu !

— Très bien. À cent cinquante pas environ des glacis du fort, tu aperçois cette charmante maison dont le toit est plat ?

— Oui, je la vois.

— Eh bien ! cher ami, c’est là que demeure provisoirement le duc de la Torre. Je l’y ai vu entrer moi-même, avec ses bagages.

— Merci, Pitrians ! s’écria vivement l’Olonnais, et je vais… ajouta-t-il en faisant un mouvement pour se lever.

— Tu vas rester là, cher ami, reprit Pitrians, en le retenant par la manche.

— Parce que ?…

— Pour deux raisons : la première c’est que dans un quart d’heure nous devons nous rendre au gouvernement ; la seconde que M. de la Torre et sa famille sont absents de chez eux. Ils déjeunent chez M. d’Ogeron.

— Tu en es sûr ?

— Puisque je te le dis. Est-ce que je t’ai jamais trompé ?

— C’est vrai. Pardonne-moi, dit-il en se rasseyant.

Pitrians remplit les verres. Au moment où il prenait le sien pour trinquer avec son ami, une main se posa sur son bras et une voix cria gaiement à son oreille :

— Eh ! Cormoran ! un gobelet de plus ici ! En double, mon gars ! nous sommes pressés !

Le valet répondant à ce nom mélodieux, que sa ressemblance frappante avec ledit animal lui avait sans doute valu, se hâta d’obéir.

— Le capitaine Vent-en-Panne ! s’écria Pitrians avec une surprise joyeuse.

— Moi-même, tout à votre service, messieurs. Là, c’est bien ; merci, Cormoran. Versez, lieutenant. À la vôtre, messieurs !

Et il dégusta son verre de vin en véritable connaisseur.

Tout cela avait été dit, fait et terminé avec une rapidité telle, que les deux marins n’étaient pas encore revenus de la surprise qu’ils avaient éprouvée.

— Quel heureux hasard vous amène par ici, capitaine ? demanda l’Olonnais en lui tendant la main par un mouvement spontané.

— Le hasard n’est pour rien dans l’affaire, répondit Vent-en-Panne en riant et en pressant chaleureusement dans la sienne, la main que lui présentait le jeune homme. Je suis venu tout exprès.

— Ici ? fit en riant l’Olonnais.

— Parbleu ! où donc ? Je sais que vous êtes appelés au gouvernement ; pour vous y rendre, vous étiez forcés de passer devant l’Ancre dérapée ; ce renseignement m’a suffi. Vous voyez que je ne me suis pas trompé ?

— J’en conviens. Encore un verre, capitaine ! et puis si vous le voulez bien nous partirons. Voici l’heure.

— Encore un verre, soit ! Quant à partir, nous avons le temps, j’ai deux mots à vous dire.

— Quatre si cela vous plaît. Je suis à vos ordres, capitaine.

— Merci, cher ami. Et d’abord, pourquoi vous appelez-vous Pitrians, vous ? fit-il en s’adressant au matelot.

— Moi ?… fit celui-ci tout interloqué.

— Oui, vous ?

— Dame !… parce que c’est mon nom.

— Vous en êtes sûr ?

— Ah ! bien ! par exemple, elle est bonne celle-là ! Nous nous sommes toujours appelés Pitrians de père en fils dans notre famille. Mon père, mon frère…

— Vous avez un frère ? interrompit le boucanier.

— Deux, en me comptant. C’est-à-dire, non, je me trompe, un seul. Au fait, je ne sais plus ce que je dis. Mon frère doit être mort ; il a dix ans de plus que moi. Je l’ai à peine connu. Il est parti matelot, que j’étais encore tout petit ; depuis lors je n’en ai jamais entendu parler. Pour sûr qu’il est mort.

— Il vit. C’est un de nos frères, des meilleurs. Il est revenu de croisière il y a deux jours ; je l’ai fait prévenir, vous le verrez aujourd’hui.

— Mon frère ! mon vrai frère ! s’écria Pitrians les larmes aux yeux ! Jour de Dieu ! vous ne mentez pas, capitaine ? C’est bien vrai ?

— Hein ! fit sévèrement le boucanier.

— Pardonnez-moi, capitaine ! la langue m’a fourché ! je voulais dire… Ah ! mon frère ! mon pauvre frère !

Et, succombant à son émotion, le brave garçon fondit en larmes.

— Pleure, mon gars, cela te fera du bien.

— Oh ! oui ! mon pauvre frère !

— À nous d’eux, l’Olonnais, reprit le boucanier. Ainsi, tout ce que vous m’avez dit est vrai, n’est-ce pas ?

— À quoi faites-vous allusion, capitaine ?

— À ce que vous m’avez raconté de votre histoire.

— Hélas ! capitaine ! tout n’est que trop vrai ! Vous le voyez, je n’ai même pas de nom.

— Peut-être parce que vous en avez trop ! fit Vent-en-Panne d’une voix sourde. Mais reprenant aussitôt un accent enjoué : Il ne s’agit pas de tout cela, dit-il. Nous sommes pays.

— Vous êtes des Sables-d’Olonne, capitaine ! s’écria l’Olonnais avec surprise.

— À peu près ; à quelques lieues à peine ; donc nous sommes pays. Je vous ai vu à l’œuvre, je sais que vous êtes un homme. Je ne me lie pas facilement, et pourtant je me sens entraîné vers vous.

— Sur Dieu ! c’est comme moi, capitaine ; j’éprouve pour vous une sympathie dont je ne saurais me défendre.

— Gardez-vous bien d’y résister ; car, vrai, je vous aime de tout mon cœur. Que comptez-vous faire ?

— Je voudrais rester sur la côte.

— Qui vous en empêche ?

— Rien, murmura l’Olonnais en rougissant.

— Bon, vous avez un secret ! gardez-le. Nous ne nous connaissons pas encore assez pour que j’en demande ma part. Êtes-vous résolu à rester avec nous ?

— Oui, quel qu’il puisse m’arriver.

— Bon, vous craignez l’esclavage ? dit Vent-en-Panne, avec un sourire narquois.

— Je ne crains qu’une chose, capitaine, dit l’Olonnais d’une voix ferme.

— Laquelle ?

— De ne pas conquérir le nom qui me manque.

— Bien, mon gars ; voilà répondre ; au besoin je vous y aiderai.

— Merci, capitaine, je retiens votre parole.

— Faites ; elle vous appartient, je vous l’ai donnée.

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Allons, Pitrians, as-tu fini de pleurer comme un veau ? reprit le capitaine, en s’adressant au matelot ; il est temps de partir.

— Voilà qui est fait, capitaine, répondit le matelot en essuyant ses yeux ; c’est égal, les écubiers me cuisent, mais voilà une averse qui m’a joliment rafraîchi. Mon pauvre frère !

— Allons ! allons ! en route !

— Est-ce que vous nous accompagnez, capitaine ? demanda l’Olonnais.

— Pardieu ! Je ne suis venu que pour cela. Partons.

La distance n’était pas longue de l’auberge de l’Ancre dérapée au gouvernement, ainsi que l’on nommait la maison de M. d’Ogeron ; cette distance fut franchie en moins de dix minutes par les trois marins.

— Nous y voici, dit gaiement Vent-en-Panne en s’arrêtant devant la porte. Mais que se passe-t-il donc en vous ? fit-il en se retournant vers l’Olonnais ; sur ma parole, vous voilà tout interloqué ! vous êtes pâle comme si vous étiez malade.

— Je vous avoue que le cœur me bat très fort, capitaine, ne vous moquez pas de moi, je vous prie. Je ne sais ce qu’on me veut ; cela m’inquiète plus que je ne pourrais dire.

— Bah ! fit en riant le boucanier, peut-être veut-on vous couronner de fleurs ?

— Allons ! voilà que vous plaisantez ! dit l’Olonnais avec découragement.

— Eh ! oui ! poltron. Que pouvez-vous craindre ?

— Ah ! si je le savais, je me tiendrais sur mes gardes.

— Bah ! bah ! tout finira probablement mieux que vous ne le supposez ; venez.

— Vous savez quelque chose ?

— Je ne dis ni oui ni non. Allons, courage !

— Allons ! fit le jeune homme avec un soupir étouffé. Ils entrèrent dans la maison.

Un valet, sans rien leur demander, les précéda, ouvrit une porte et s’effaça pour les laisser passer.

Ils pénétrèrent alors dans une salle assez vaste, où une quinzaine de personnes étaient réunies.

Toutes les mains se tendirent vers Vent-en-Panne.

Les deux marins étaient demeurés modestes et confus près de la porte.

En effet l’assemblée était imposante.

Au nombre des personnes réunies dans cette salle, se trouvaient dix des chefs les plus renommés de la flibuste : Montbars l’Exterminateur, Ducasse, le Beau Laurent, Michel le Basque, Ourson Tête-de-Fer et d’autres encore ; puis M. d’Ogeron le gouverneur, et quatre personnages aux traits sévères, représentants de la Compagnie des Indes à Saint-Domingue ; M. de Lartigues et deux de ses officiers se tenaient un peu à l’écart dans un angle de la salle. Toutes les autres personnes étaient assises, excepté le gouverneur.

Lorsque les deux jeunes gens entrèrent dans le salon, tous les regards se fixèrent sur eux, ce qui augmenta encore leur confusion.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit gracieusement le gouverneur en leur avançant des sièges et les forçant à s’asseoir, ce qu’ils ne firent qu’avec une maladresse extrême, tant ils étaient décontenancés. Messieurs, continua M. d’Ogeron toujours souriant, je vous ai fait prier de passer au gouvernement parce que messieurs les directeurs de la Compagnie des Indes ont certaines questions à vous adresser, je crois même des propositions à vous faire, et qu’ils ont insisté, sans m’en faire connaître les motifs, pour que cet entretien eût lieu ici en notre présence.

— Monsieur le gouverneur, répondit l’Olonnais avec assez de fermeté, car il avait eu le temps de se remettre, nous sommes, mon camarade et moi, à vos ordres et à ceux de ces messieurs ; nous voici prêts à répondre aux questions qu’il leur plaira de nous adresser.

Il y eut un court silence.

Un des directeurs, après avoir échangé à voix basse quelques mots avec ses collègues, et consulté un papier qu’il tenait à la main, se leva et prit la parole.

— Vous vous nommez l’Olonnais, monsieur ? dit-il, et votre ami se nomme Pitrians ?

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme.

— Vous vous êtes embarqués à Dieppe ? À quelles conditions ?

— Engagés par la Compagnie pour rester à la côte ; mais travaillant pendant le voyage, moi comme deuxième lieutenant, mon ami en qualité de maître d’équipage.

— Tout cela est exact. Vous avez rendu de grands services à bord.

— Nous avons fait notre devoir, monsieur.

— C’est juste ; mais vous avez fait aussi preuve d’un dévouement digne de tous nos éloges.

— Nous vous remercions sincèrement, monsieur ; ces témoignages de votre satisfaction nous sont chers.

— Vous êtes d’excellents marins, honnêtes, énergiques. Que pourrons-nous faire pour vous prouver notre gratitude ?

— Rien autre que ce que vous avez fait, monsieur. Vos éloges sont, pour nous, la plus belle récompense que nous puissions obtenir de vous.

— Ces sentiments vous honorent. Ils prouvent que nous ne nous sommes, pas trompés sur votre compte. Le Coq repartira dans quelques jours ; il dépend de vous, l’Olonnais, d’y rester comme capitaine et vous, Pitrians, en qualité de premier lieutenant. Voici vos nominations, signées et approuvées par M. le gouverneur, ajouta le directeur en tendant les deux papiers aux jeunes gens.

L’Olonnais les repoussa doucement.

— Eh quoi ! vous refusez ! s’écria le directeur surpris.

— À notre grand regret, monsieur, et tout en vous adressant, du fond du cœur, nos remerciements les plus sincères pour un si grand honneur ; mais il le faut ; nous devons refuser, quoiqu’il nous en coûte, car vous pouvez nous taxer d’ingratitude, quand au contraire les mots nous manquent pour vous exprimer notre reconnaissance pour tant de bontés.

— Sans doute vous ignorez quel sort vous attend ici ?

— Nullement, monsieur ; nous savons tout.

— Que vous serez vendus demain à l’encan, comme esclaves ?

— Oui, monsieur.

— Et vous persistez malgré cela ?

— Nous persistons, monsieur.

— Ces jeunes gens sont fous !

— Non, monsieur, nous, avons toute notre raison. Quand nous avons résolu de venir à la côte, nous connaissions parfaitement les conséquences du parti que nous prenions ; les conditions qui nous étaient imposées ; nous les avions toutes acceptées d’avance parce que nous avions un but. Ce but n’a pas changé.

— Quel est-il ? Le pouvez-vous révéler ?

— Certes, monsieur ; il n’a rien que de noble et d’honorable ; nous voulons, après avoir accompli notre temps d’apprentissage, devenir, nous aussi, des Frères de la Côte, et marcher de loin, sur les traces des hommes réunis ici, et qui, tous, ont commencé comme nous allons commencer demain.

Ces paroles furent accueillies avec une satisfaction générale par les célèbres flibustiers qui se trouvaient là ; et tous se connaissaient en hommes.

Ils pressentirent à l’instant ce que, plus tard, deviendraient les deux jeunes gens.

— Soit, messieurs, reprit le directeur aussitôt que le calme se fut rétabli, je n’insisterai pas. Devant une résolution si fermement exprimée, je suis forcé de retirer ma proposition. Mais la Compagnie des Indes ne saurait demeurer votre débitrice.

— Oh ! monsieur ! fit l’Olonnais.

— Ici, monsieur, je remplis un devoir d’honneur ; à votre tour vous devez vous incliner comme je l’ai fait, moi, devant votre volonté.

— Soit, monsieur, je vous obéis.

— C’est bien, monsieur, je prends acte de votre parole. Le traité que vous avez passé avec la Compagnie est nul, ou pour mieux dire il n’a jamais existé. Je le déchire devant vous. Donc, vous êtes libres, messieurs ; nul n’a le droit d’attenter de quelque façon que ce soit à cette liberté qui vous est rendue. De plus je suis chargé de vous remettre à vous, capitaine l’Olonnais, une somme de quinze mille francs, et à vous, lieutenant, celle de dix mille pour les services que vous avez rendus à la Compagnie. Messieurs, voici votre argent ; veuillez signer ce reçu.

— Oh ! monsieur ! s’écria l’Olonnais avec un accent ému, comment vous exprimer notre reconnaissance pour tant de générosité !

— Il ne s’agit ici ni de générosité ni de reconnaissance, messieurs, répondit le directeur avec un charmant sourire ; je vous répéterai vos propres paroles : Je fais mon devoir. Votre main, messieurs ; vous êtes braves et honnêtes, vous prospérerez.

Pitrians sanglotait. On sait que c’est de cette façon que le brave garçon exprimait sa joie.

— À mon tour maintenant, dit, en se levant, un des flibustiers.

Toutes les personnes présentes s’inclinèrent respectueusement. Cet homme était le plus célèbre chef de la flibuste : Montbars l’Exterminateur.

— Frères, dit-il de sa voix mâle et sympathique, messieurs les directeurs de la Compagnie viennent de faire un grand acte de justice ; nous les en remercions. Ils ont fait leur devoir ; à nous de faire le nôtre. Les lois de notre association disent : que tout engagé qui a accompli fidèlement son temps d’épreuve doit faire partie de notre société. Ce temps peut être abrégé, réduit même à quelques heures seulement, si l’engagé a rendu d’éminents services ou fait une action d’éclat. Est-ce vrai ?

— C’est vrai, répondirent d’une seule voix les Frères de la Côte.

— Ces deux hommes, reprit Montbars, se sont engagés à Dieppe. Depuis près de trois mois ils sont donc esclaves. S’ils avaient été vendus demain, ils n’auraient fait que changer de maîtres ; depuis un quart d’heure ils sont libres ; ont-ils accompli leur temps d’épreuve ?

— Oui, reprirent les flibustiers.

— Vous connaissez leur conduite ; les trouvez-vous dignes de faire partie de notre association ?

— Oui ! oui ! s’écrièrent-ils avec enthousiasme.

— C’est bien votre opinion ?

— Oui, répondit Ourson Tête-de-Fer, ces hommes sont dignes d’être nos frères.

— C’est bien, continua Montbars ; l’Olonnais, Pitrians, vous êtes Frères de la Côte. En conséquence, vous jouissez de tous les droits attachés à ce titre. Les frères ici présents vous remettront aujourd’hui même par mes mains, à chacun, un fusil de Gelin, trois livres de poudre, six de plomb, un habillement complet, deux paires de chaussures et trois venteurs. Frères, embrassez-nous !

Les deux jeunes gens, à demi-fous de joie, tombèrent dans les bras de Montbars et furent ensuite embrassés par les autres boucaniers.

— Eh ! petiot ! s’écria un boucanier, d’une taille gigantesque et à la mine rébarbative, qui depuis un instant regardait Pitrians d’un air attendri qui le faisait ressembler à un tigre qui pleure, eh ! petiot ! est-ce que tu ne me reconnais pas ? Je suis ton frère !

L’ex-matelot se précipita dans les bras du boucanier, en fondant en larmes selon son habitude quand il éprouvait une grande joie.

En somme, le jeune Pitrians avait versé une si incalculable quantité de larmes ce jour-là que les boucaniers, séance tenante, le surnommèrent le Crocodile, nom qui lui resta, et sous lequel il fut connu à partir de ce moment.

Le nouveau Frère de la Côte subit en pleurant de joie ce nouveau baptême, dont il prit d’autant plus gaiement son parti, qu’il lui était impossible de faire autrement.

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