‹ La Baronne trépasséeChapitre 32 sur 50 · Chapitre 1

Chapitre 1

Mon cher baron, dit le marquis de Simiane, après avoir gravement écouté son ami, le baron de Nossac, qui venait de lui conter son histoire, plus qu’étrange, as-tu consulté un médecin ?

– Non. Pourquoi ?

– Parce que tu me parais atteint de folie.

– C’est ce que je commence à croire, marquis ; il est de certains moments où je ne sais, à vrai dire, si tout ce qui m’est arrivé n’est point un rêve.

– J’en suis, moi, très persuadé.

Soudain M. de Nossac se frappa le front.

– N’as-tu pas été blessé, il y a quelques mois, aux environs d’Heidelberg ? dit-il.

– Oui. Eh bien ?

– Et n’as-tu point été soigné par un étudiant nommé Hermann de Holdengrasburg ?

– Sans doute, un garçon très spirituel et d’assez bonne maison.

– Eh bien ! tu as vu sa maîtresse, cette Gretchen qui ressemblait si fort à ma femme.

– Pas le moins du monde. Hermann n’avait point de maîtresse.

– Je m’y perds, murmura le baron avec mélancolie.

– Il y a effectivement de quoi. Et tu n’as pu retrouver ce fantôme, ce vampire qui, après t’avoir sucé le sang, s’est converti en garde-malade pour te soigner ?

– Non, fit tristement le baron : je l’ai cherché partout cependant ; il y a trois mois que je fouille l’Allemagne et l’Europe entière en tous sens, trois mois que je ne vis pas, que je rêve tout éveillé… trois mois que je souffre… Oh ! s’interrompit le baron en portant la main à son cœur, je souffre bien… va !

– Niais ! fit le marquis, nous avons fait cependant assez de petits soupers ensemble, nous avons passé assez de folles nuits et couru assez de ruelles, pour que tu sois ou doives être à l’abri d’une petite passion vulgaire, d’un amour d’étudiant, d’abbé novice ou d’écolier.

M. de Nossac haussa les épaules :

– Mon cher, dit-il, l’amour ressemble à ces pommes d’Amérique si belles de coloris, si fraîches de duvet, avec lesquelles un enfant joue une journée entière en les faisant sauter dans ses mains. S’il a le malheur d’y mordre, elles le tuent. J’ai joué avec l’amour toute ma vie, je l’ai pris au sérieux une minute, et j’ai empoisonné ce qui m’en reste.

– Tarare ! dit le marquis, il y a un remède à ce point-là.

– Lequel ?

– En aimer une autre.

– Je ne le pourrai…

– Essaie…

– Folie !

– En attendant, du reste, voici près de dix-huit mois que tu es veuf ; les deux ans expirés, la fortune de ta femme retournera à ses héritiers.

– Je le sais bien. Que m’importe !

– Mon cher, fit le marquis avec une philosophie dédaigneuse, persuade-toi bien de ceci : c’est que, de tous les maux les plus incurables, le pire, c’est la misère. On n’en guérit que difficilement. Tu as eu du bonheur la première fois, et tu t’es arraché des griffes de tes créanciers avec une certaine adresse ; crois-moi, ne tente plus le hasard, le hasard est comme les femmes, il tourne à tout vent.

– Que veux-tu donc que je fasse ?

– Que tu te maries, pardieu !

– Et avec qui ? et comment ? murmura le baron avec un découragement profond dans la voix.

– Mon cher, reprit le marquis, il y a trois sortes de mariages pour des gentilshommes comme nous : le premier est le mariage de convenance, c’est-à-dire un assortiment assez respectable et fort ennuyeux de rang, de naissance et de fortune. Celui-là nous est interdit quand nous sommes un peu ruinés, comme tu l’étais, comme je le suis. Le second est la mésalliance intéressée. Pour redorer son écusson et donner du foin à ses chevaux, on épouse la fille d’un croquant qui vous apporte le Pérou dans un pan de sa chemise, dont le père vous appelle Monseigneur mon gendre et vous déteste cordialement, en songeant qu’il est obligé de payer bien cher l’honneur de vous avoir dans sa famille. Le troisième est le mariage d’inclination ; celui-là est ad libitum : on prend sa femme dans une gentilhommière qui branle au vent, dans les coulisses de l’Opéra ou sur la route des Porcherons, peu importe ! nul n’y regarde et n’y trouve à redire. Or, le premier t’était interdit pour une foule de raisons ; tu as fait le second, et ce dernier te fournit les moyens de contracter le troisième. Tu es assez riche pour que ta femme ait le droit d’être pauvre.

– Sans doute ! murmura le baron d’un air qui signifiait : « Que m’importe tout ce que tu me dis ! »

– Mais, reprit le marquis de Simiane, il faut te hâter, cher : dans six mois, si tu n’as pris femme, tu seras le plus pauvre gentilhomme de France et de Navarre.

– Que m’importe ! fit encore le baron en haussant les épaules.

– Pourtant, continua Simiane, si je te montrais, en un coin de Paris ou de la province, la plus jolie tête de jeune fille qui se pût imaginer. Dix-huit ans, blonde cendrée, des pieds de Chinoise, des yeux de vierge, et pauvre avec cela à devenir fou d’amour.

Le baron dressa la tête.

– Tu dis qu’elle est pauvre ? fit-il.

– Oh ! je t’en réponds ; elle file la nuit pour nourrir son vieux père.

– C’est donc du menu peuple ?

– De la noblesse, au contraire, et de la vieille roche, cordieu ! Mais tu sais le proverbe : grand nom, manteau troué ! Le père a eu dix-sept balles dans le sien, et jamais il n’a eu assez de pistoles pour en boucher les trous.

– Voilà de la pauvreté qui sent bon et qui a son parfum de chevalerie, marquis.

– Attends donc, mon cher, ce n’est pas tout. L’année dernière, un traitant passa dans son carrosse doré, à la portée de leur gentilhommière. Quand je dis gentilhommière, j’ai tort, car c’est un bon et vieux castel des croisades, avec pont-levis rouillé, fossés bourbeux, tours moussues et beffroi branlant. Le vent y mène un train d’enfer sous les portes et dans les corridors ; les tapisseries tombent en lambeaux, les boiseries pourrissent et les écussons ont une vénérable couche de fumée qui va s’épaississant gaillardement à travers les siècles. Et au milieu de cette misère, baron, il y a un vieux châtelain qui vous a des airs de grand seigneur qui imposent aux plus hardis, et une jeune châtelaine qui a des poses et une démarche de reine. Puis trois serviteurs qui ne reçoivent plus de gages, qui travaillent même pour nourrir leurs maîtres, et ne se sont jamais départis de ce profond respect qu’avaient autrefois les vassaux pour leur seigneur. Ce sont les courtisans du malheur dans la plus complète acception du terme. Puis, enfin, un jeune homme, un orphelin, neveu du châtelain, le plus joli garçon que la terre ait porté, un enfant de dix-huit à vingt ans, aussi frêle, aussi blond que sa cousine…

– Ah ! fit le baron, fronçant le sourcil, elle l’aime, sans doute.

– Non, répondit le marquis ; je ne crois pas, du moins. Il postule une entrée aux gardes, et ne songe guère à l’amour.

– Pas plus que toi, cher, au traitant dont tu allais me parler, et que tu as abandonné pour me faire une longue description du manoir et de ses hôtes.

– C’est juste ; revenons au traitant. Le croquant passa donc à la portée du castel, un soir d’automne ; il faisait froid, le soleil allait se coucher dans un linceul gris et maculé de taches sanglantes, le vent pleurait à travers les haies sans verdure et les bois dépouillés ; la terre n’avait pas dégelé de tout le jour. Le traitant était chaudement emmitouflé dans sa palatine russe, les glaces de la berline soigneusement fermées, et les pieds dans une chancelière. Cependant il avait froid quand une bouffée de bise pénétrait jusqu’à lui, et il cherchait d’un œil désolé un gîte convenable pour son importance, quand il aperçut les tours grises du manoir. Il ordonna au postillon de faire halte, et la berline s’arrêta à la herse du pont-levis. Puis, comme le pont-levis était baissé depuis environ un siècle, il le franchit, et entra dans la cour. Au bruit des roues et des chevaux, la porte du manoir s’ouvrit, et un domestique accourut. C’était le plus vieux des trois serviteurs. Quand il eut appris de la bouche du postillon que l’étranger demandait l’hospitalité, le pauvre homme se prit à trembler ; son maître était si pauvre ! et il était tenté de répondre que ses maîtres étaient absents, quand le châtelain parut, et dit : « Bienvenus soient les étrangers ! » Le traitant fut reçu cordialement, noblement même, malgré la pénurie du manoir ; si maigre que fût la basse-cour, on fit main basse sur elle ; les derniers flacons de vieux vin furent décoiffés sans pitié, le gobelet ciselé des aïeux fut tiré du bahut où on le conservait avec soin, et la jeune châtelaine céda son appartement, le seul du manoir qui fût présentable. Le traitant s’aperçut de cette misère profonde, il s’aperçut aussi de l’éblouissante beauté de la jeune fille, et, comme depuis longtemps il cherchait à se désencanailler un peu par une alliance, il crut le moment arrivé et l’occasion excellente. Le traitant passa deux jours au manoir. Le troisième, il demanda effrontément à son père la main de la châtelaine. Le vieux seigneur salua profondément, prit le traitant par le bras, le conduisit dans une galerie poudreuse où pendaient au mur des toiles enfumées. C’étaient ses portraits de famille. Le plus vieux datait de Philippe-Auguste, et représentait un chevalier bardé de fer, estoquant et taillant à la bataille de Bouvines. Le plus récent représentait un cardinal, l’oncle du châtelain.

– Voilà, dit-il, l’unique dot de ma fille ; mais, pour obtenir sa main, il est nécessaire d’en avoir une à peu près pareille. Le traitant se mordit les lèvres, monta en carrosse, et partit.

– Cordieu ! s’écria M. de Nossac, je trouve le père si beau, que je commence à m’éprendre de la fille. Où se cache donc un pareil trésor ?

– A deux lieues environ de la tombe de ta femme, près de ton château du Léonais.

– Et tu nommes le châtelain ?

– Le comte de Kervégan.

– Et sa fille ?

– Yvonnette.

– Joli nom !

– Nous allons donc monter en voiture.

– Hein ? fit le baron en tressaillant.

– Et prendre la route du Léonais, continua imperturbablement le marquis.

– Mais je ne t’ai pas dit…

– Tu ne m’as rien dit, mais nous partirons.

– C’est impossible !

– Pourquoi ?

– Parce que j’aime Gretchen.

Le marquis haussa les épaules :

– Tu aimeras Yvonnette, dit-il.

– Je ne crois pas…

– Moi, j’en suis sûr. D’ailleurs… (le marquis s’arrêta) d’ailleurs tu auras le choix, car elle attend une cousine.

– D’où ?

– D’Amérique… Une créole étincelante, dit-on, et qui a séduit au Brésil tous les officiers de la marine portugaise.

Le baron secoua la tête.

– Tout cela est bien séduisant, murmura-t-il.

– Eh bien, alors…

– Mais j’aime Gretchen…

– Ouf ! fit le marquis, tu commences à devenir insupportable.

– Eh bien, soit ! je partirai… demain…

– Non, tout de suite.

– Pourquoi tout de suite ?

– Parce que d’ici à demain tu seras redevenu fou.

M. de Nossac hésita encore.

– Allons, dit-il, je le veux bien. Demande des chevaux.

– Tiens, fit le marquis en l’entraînant vers une croisée, regarde.

Il y avait dans la cour de l’hôtel de Simiane une chaise de poste tout attelée, avec position en selle et valets pendus aux courroies. Toute objection était désormais impossible.

– Partons donc ! dit M. de Nossac.

Puis, comme il s’appuyait sur le bras du marquis, une réflexion lui vint :

– Et ce cousin ? fit-il.

– Eh bien ce cousin…

– Es-tu sûr qu’elle ne l’aime pas ?

Le marquis se prit à rire.

– Tu vois bien, dit-il, que tu l’aimes déjà, toi, et sans l’avoir vue.

– Non, dit insoucieusement M. de Nossac ; mais je suis jaloux de toutes les femmes : c’est un principe chez moi.

– Pacha ! murmura le marquis.

Et la berline de voyage s’ébranla aux coups de fouet des postillons.

Gretchen était vaincue !

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