‹ La Bataille invisible, Aventures effroyables de M. Herbert de RenichChapitre 4 sur 29 · Chapitre 4 COMMENT JE RECONNUS OU CRUS RECONNAITRE LA DAME VOILEE ET DE CE QU’IL EN ADVINT

Chapitre 4 COMMENT JE RECONNUS OU CRUS RECONNAITRE LA DAME VOILEE ET DE CE QU’IL EN ADVINT

La fin de la nuit se passa sans autre agitation. Nos deux bombardiers devaient s’être allés coucher et nous n’entendîmes plus craquer le parquet sous le passage mystérieux de nos insaisissables visiteurs nocturnes.

Cependant, il ne nous était pas possible de continuer de vivre ainsi ; et maintenant que j’avais la conscience du devoir accompli et que je m’étais définitivement expliqué avec von Treischke, je pensais que le mieux serait d’aller lui raconter nos émotions de cette nuit-là, moins celles qui concernaient la dame voilée, bien entendu, et de lui demander son appui pour qu’il nous fît délivrer trois passeports pour la Hollande au nom de ma mère et au mien et à celui de Gertrude.

Nous avions pris cette détermination de quitter le Luxembourg jusqu’à la fin de la guerre en conclusion de toutes nos transes de la nuit.

Dès huit heures, je pris le chemin de l’hôtel de la Cloche-d’Or, où l’on m’avait dit que l’amiral avait continué de descendre. J’eus bien de la peine, en traversant la place du Marché, à échapper à toutes les curiosités et aux questions des bons vieux amis qui se jetaient dans mes jambes avec des démonstrations de la plus touchante sympathie. « Ah ! voilà Carolus ! le petit Carolus Herbert ! Carolus Herbert de Renich ! » Je crois que, lorsque j’aurai dépassé la soixantaine, on m’appellera toujours le petit Carolus Herbert de Renich ! Et pourtant je suis d’une taille qui dépasse la moyenne ; mais il n’y a rien à faire contre ces choses-là.

Enfin j’atteignis l’antique et solennel hôtel de la Cloche-d’Or, qui dresse ses pignons et ses tourelles en encorbellement sur la place des Deux-Fontaines, où se tient le marché aux poissons. J’avais bien, là encore, été interpellé par les marchandes de marée, les « dames vertes » qui n’ont point, comme on sait, la langue dans leur poche ; mais j’avais fait l’oreille sourde et j’étais entré sous le porche de la Cloche.

Mais là j’appris que l’amiral avait déménagé la veille au soir et qu’il était allé s’installer au-dessus de la halle au blé, transformée en caserne.

« Eh ! hé ! pensai-je, l’amiral prend ses précautions ! Il fait bien ! » Et j’en conçus une grande satisfaction intime, car mes efforts n’avaient donc pas été vains, et si le von Treischke continuait de se garder ainsi, le sort d’Amalia pouvait ne pas être désespéré. En toutes choses difficiles, il ne s’agit souvent que de gagner du temps.

C’est donc assez content de moi-même que je pris le chemin de la halle au blé. Mais, pour m’y rendre, je dus passer par la rue de la Trompette, et voilà qu’au beau milieu de la rue je trouvai le vieux Peter qui m’ouvrait les bras et les referma sur le petit Carolus Herbert !

Cet homme avait connu beaucoup mon père et j’avais passé des heures inoubliables dans son magasin d’antiquités. Il vendait aussi des fourrures, de très belles fourrures qui lui arrivaient de Rotterdam, et aussi des parapluies. Il avait une bonne figure de bon Dieu à barbe blanche qui aurait reçu un joli coup de soleil à travers un flacon de vin de Moselle et il était toujours revêtu d’une espèce de toile sombre flottante, comme en ont quelquefois les photographes.

C’était un patriote, celui-là ! Bon Peter ! excellent Peter ! Un homme comme celui-là n’aurait jamais admis que nos remparts devinssent une clôture de basse-cour et les croix dorées de nos églises les perchoirs de l’aigle prussienne !

La boutique de parapluies et de fourrures donnait sur la rue de la Trompette, mais c’est l’arrière-boutique qui avait ma préférence. Combien de fois, tout enfant, étais-je venu voir là des objets extraordinaires à propos desquels il me racontait des histoires plus extraordinaires encore !

C’était là la défroque des temps passés et tenant intimement à l’histoire du pays. Il y avait des masques de fer destinés aux menteurs, un joug de bois rouge auquel on attachait les époux querelleurs ; des tresses de paille et une grande fraise en carton munie de grelots qu’on mettait aux demoiselles qui n’avaient pas été sages ; une cangue pour les ivrognes.

Mais ce qui m’amusait le plus c’était évidemment la cage pour enfermer les boulangers qui fournissaient du mauvais pain et dans laquelle on les plongeait dans la rivière !

Ah ! il fallut bien suivre le vieux Peter dans son arrière-boutique. Je ne m’en défendais pas trop. J’aurais peut-être mieux fait de continuer mon chemin et ainsi aurais-je évité peut-être la nouvelle série d’affreux malheurs dans laquelle j’allais pénétrer ; mais il me serrait le bras avec tant de force et d’amour et il criait si fort dans la rue : « Sacrerlot ! qu’est-ce que tu dis de nos cochons, petit Carolus ? Qu’est-ce que tu dis de nos cochons ?… Sacrerlot ! »

Je savais de quels cochons il parlait ; cela ne pouvait faire le moindre doute quand on connaissait le bonhomme. Je me sauvai dans l’arrière-boutique.

Il y avait toujours là, dans un placard, un joli flacon doré « en train », et pendant que le vieux Peter remplissait deux verres et qu’il me répétait : « Qu’est-ce que tu dis de nos cochons, petit Carolus ? » je contemplais d’un œil humide la cage où l’on enfermait les boulangers. Elle était toujours là, et le joug aussi pour les époux querelleurs ! Le vieux Peter ne vendait jamais rien dans son arrière-boutique. On lui avait offert des sommes respectables, mais, au moment de traiter et quand l’acheteur se mettait en mesure d’emporter sa vieillerie, l’autre ne voulait plus rien savoir et le reconduisait jusque sur le pavé avec ses écus.

« Ton père a bien fait de mourir, commença-t-il, dès le premier verre… »

Mais il n’acheva pas d’exprimer sa pensée, que je devinais, du reste, car la porte du magasin de fourrures et de parapluies venait de s’ouvrir en faisant entendre son vieux timbre fêlé : et deux femmes entraient.

Je reconnus la dame voilée et sa servante !

Jamais je n’oublierai cette entrée. J’étais appuyé au joug de bois rouge auquel on attachait les époux querelleurs et j’avais mon verre plein de vin de Moselle dans la main droite. L’émotion me fit répandre le liquide doré, ce qui me valut un grognement réprobateur du vieux Peter.

Mais déjà il était entré dans la boutique et il avait refermé la porte qui faisait communiquer la pièce donnant sur la rue avec le magasin d’antiquités, « le musée » comme on l’appelait dans la ville pour lui faire plaisir.

La porte était vitrée et les petits rideaux rouges qui la garnissaient, à la flamande, n’étaient point tellement tirés que je ne pusse voir ce qui se passait de l’autre côté. La dame voilée s’était assise le plus tranquillement du monde. Elle était vêtue d’une robe noire simple, mais élégante, et d’un manteau de drap solide, mais de bonne coupe. La voilette qui lui enfermait le visage hermétiquement, jusqu’au menton, était épaisse et j’imaginai même qu’elle devait être double.

Elle la releva un peu et je vis parfaitement le dessin de sa bouche qui était petite et dont les lèvres légèrement retroussées, accusaient la jeunesse. Malheureusement leur pâleur n’attestait guère la bonne santé.

Chose qui m’étonnait, l’impression que j’avais eue la nuit précédente ne se renouvelait point. Et cependant cette femme était près de moi et je venais de la voir marcher, agir. Si j’avais connu vraiment cette femme, son allure et ses gestes eussent dû, en même temps que sa silhouette si proche, m’aider à pénétrer son mystère. Enfin elle parla, et il me sembla bien que j’entendais cette voix pour la première fois !

Alors, je fus persuadé que je m’étais trompé. Je ne connaissais point cette femme. En dépit de sa voilette, si je l’avais connue je l’aurais nommée !…

Et cependant, et cependant, il y avait en moi un fonds d’émotion qui ne faisait que croître, une fièvre inexplicable qui m’attachait à cette image inconnue comme si un lien puissant m’empêchait de me détourner d’elle.

Elle désignait, tantôt d’une main, tantôt de l’autre, les fourrures. Le vieux Peter les lui étalait sur le comptoir et faisait l’article. Telle lui venait directement de la foire de Nijni-Novgorod, telle autre avait passé par la foire de Leipzig. La dame de compagnie qui était restée debout, aidait le vieux Peter dans son étalage. La dame voilée regardait toutes choses mais ne touchait à aucune.

Enfin le vieux Peter annonça qu’un sien parent de Rotterdam lui avait apporté, l’année précédente, un lot de fourrures qu’il avait achetées au Mont-de-Piété de Petrograd. Là-dessus, il sortit d’une armoire un manteau de vison du Canada et une toque idem. C’était de la très belle marchandise, mais je m’étonnais que le choix de la dame voilée s’arrêtât sur ces objets qui avaient été déjà portés. C’est ce qui fut cependant.

Et elle voulut essayer la toque. Elle eut un petit conciliabule avec la dame de compagnie. Pour essayer la toque il fallait ôter le chapeau et la voilette. J’y comptais absolument. Ma curiosité m’avait fait coller mon visage sur les vitres et je n’eus que le temps de me rejeter en arrière en voyant que la dame voilée se levait et que tout le monde se dirigeait du côté du magasin d’antiquités.

Le vieux Peter me pria de passer dans la boutique qui donnait sur la rue. Je pris mon air le plus indifférent ; bref, je fis si bien que, de la boutique, je pus voir de près le visage que je n’avais aperçu la nuit que de loin et qui m’avait si fort mis en émoi. Aussitôt je m’appuyai au comptoir pour ne pas tomber, tant le coup que je venais de recevoir était formidable et surtout inattendu !

Evidemment, je ne pouvais reconnaître cette femme ni par le geste ni par la voix : je ne l’avais jamais vue qu’en peinture ! Et dans quelle inoubliable circonstance ! Etait-ce possible ? Seigneur Dieu ! était-ce possible ? Mais le monde entier la croyait morte ! Et j’en connaissais un qui la pleurait jusqu’au fond de l’abîme marin et qui, pour venger sa mort, remuait la terre, le ciel et les eaux !…

Haletant, suffoquant, je me penchai encore pour la voir ! Mais, hélas ! déjà sa belle noble tête avait disparu à nouveau dans les plis épais de la voilette ! Que m’importait ! J’étais sûr que c’était elle ! Ce beau visage m’était familier… Je l’avais vu dans tant de magazines avant de le contempler, pour mon malheur irréparable, dans l’abside de la petite chapelle du vaisseau maudit !…

Quand cette femme repassa devant moi, il me fut impossible, impossible de ne point lui jeter à voix basse (le vieux Peter et la gouvernante étaient encore en discussion sur le prix dans l’autre pièce)…, de ne point lui jeter à voix basse, mais très nette, son nom, son nom américain, connu de l’univers, comme appartenant en propre au premier philanthrope de la terre : « Mrs G… ! »

Elle eut un mouvement très brusque de mon côté, et certes je fus témoin d’une certaine agitation de tout son personnage. Mais quelle ne fut point ma stupéfaction quand je la vis me regarder avec une hauteur sans égale, puis me désigner à la gouvernante, dont les yeux me foudroyaient déjà pour le moins, et lui dire (sur quel ton) : « Demandez donc à ce monsieur ce qu’il désire !… Je ne connais pas ce monsieur !…

– Ce monsieur est un honnête monsieur, répliqua aussitôt le vieux Peter, un charmant ami à moi depuis qu’il a tété sa mère, et incapable, je vous le dis, de se conduire incorrectement avec les dames… »

Mais déjà la dame voilée et la gouvernante étaient dans la rue et s’éloignaient sans répondre aux salutations, aux remerciements, aux protestations de dévouement commercial du vieux Peter.

Celui-ci referma la porte de sa boutique et se tourna vers moi.

« Que s’est-il passé ? me demanda-t-il, car, bien entendu, il ne comprenait rien à cette scène ; sans compter que j’étais maintenant d’une pâleur qui l’inquiétait.

– Il s’est passé que je viens de reconnaître dans cette dame la femme du grand philanthrope américain G… !

– Mrs G… ! Tu es fou, petit ! Tu sais aussi bien que moi qu’elle est morte !… Il lui est arrivé un accident avec les barbares après l’exécution de miss Campbell… tout cela est connu, catalogué. Cela a fait du potin ici et en Amérique, et dans le vaste monde !… Mais il paraît qu’elle s’était mêlée de choses sublimes qui ne la regardaient pas, elle et quelques-unes de ses compagnes, et il arrive toujours des malheurs – cela est bien connu ! – quand on se met du côté des martyrs contre les cochons !… »

Décidément, il y tenait, et cela non plus ne devait pas lui porter bonheur au vieux Peter.

Je repris, de plus en plus ému :

« Quand je lui eus soufflé son nom au passage, je jure qu’elle a reçu un vrai choc. Elle a tremblé des pieds à la tête. Je te dis que c’est elle !… C’est tout à fait son visage. Je l’ai vue à travers la vitre quand elle a retiré sa voilette. Mon Dieu ! si c’est elle, rien n’est donc perdu, et il nous faut nous réjouir, vieux Peter, car cela arrangerait bien des choses !…

– Et voilà pourquoi tu es si pâle ! Enfant ! cela arrangerait surtout ces messieurs (à Renich, on appelle aussi les cochons : « ces messieurs » ; vieille locution de la charcuterie)… ces messieurs, qui ont toujours répondu qu’ils n’avaient rien à se reprocher dans la disparition de cette illustre amie de miss Campbell et que les histoires de tortures et autres avaient été inventées de toutes pièces par les ennemis de la « kultur » !

– Evidemment, ce serait une réponse !… fis-je, frappé de la sûreté de ce raisonnement si simple.

– Tu l’as dit, petit ! Ils n’auraient qu’à montrer cette belle personne, qui n’a point l’air tout à fait d’avoir été découpée en morceaux, tu l’avoueras, et cela ferait taire les mauvaises langues. Quelle occasion de triompher pour ces messieurs ! Certes, la dame voilée a intrigué tout le monde ici, mais jamais encore personne n’avait, à son propos, inventé une aussi belle histoire que la tienne !… Enfin ! si elle était ce que tu penses, elle n’aurait qu’à le dire, car elle n’est point muette !… Et si elle était molestée, elle pourrait aller trouver un consul, car elle n’est point prisonnière ! Elle sort comme elle veut avec la vieille gouvernante, un petit mot est vite mis à la poste !… Tout ceci est du rêve d’enfant extra-lucide et romanesque ! Je te reconnais bien là, petit Herbert ! Mais répète-toi mon raisonnement et tu seras guéri de ton hallucination ! La dame voilée est libre de ses pas, et de marcher, et de sa voix. Un seul petit mot d’écrit ou un seul petit mot tombé de ses lèvres pâles… et toute la France, puisqu’elle est née Française, et toute l’Amérique, puisqu’elle est devenue Américaine, se lèveraient pour elle, sans compter le reste du monde !… Es-tu convaincu ? »

Je commençais à l’être, car enfin tout ce qu’il me disait était frappé au coin du bon sens même. Cependant je répliquai :

« Tout cela est fort bien ! N’empêche que lorsque je lui eus lancé ce nom au passage elle a tressailli comme sous le coup d’un choc électrique…

– Tu le penses !… parce que tu comptais sur ce saisissement là !… Tu espérais bien la surprendre, et tu l’as surprise en effet. Elle ne s’attendait pas à te trouver là ; une ombre, sortant de dessous le comptoir, se jette sur elle et sournoisement lui jette des mots, n’importe lesquels. Une femme plus nerveuse eût crié ! Elle s’est contentée de te remettre à ta place !… Et maintenant, viens vider notre flacon, s’il te plaît ! »

Nous n’en eûmes point le temps. Un feldwebel pénétrait dans le magasin et, venant directement à moi, bien que je ne le connusse point, m’appelait par mon nom et m’annonçait qu’il avait ordre de me conduire auprès de l’amiral von Treischke, qui avait une communication pressante à me faire.

Je descendis aussitôt dans la rue. Sur le seuil, comme il pleuvait, Peter me prêta un de ses vieux parapluies. Je l’ai conservé pieusement depuis comme souvenir de ce brave homme que je ne devais plus revoir.

q

Page 1