‹ La Bataille invisible, Aventures effroyables de M. Herbert de RenichChapitre 5 sur 29 · Chapitre 5 OU JE M’APERCOIS QUE JE NE SUIS PAS ENCORE SORTI D’AFFAIRE

Chapitre 5 OU JE M’APERCOIS QUE JE NE SUIS PAS ENCORE SORTI D’AFFAIRE

En route, comme le feldwebel ne répondait même pas à mes questions, je me mis à réfléchir à tout ce que m’avait dit le vieux Peter et j’en conclus que c’était lui qui devait avoir raison. J’avais été abusé par une ressemblance (et quoi de plus probable, puisque mon imagination ne reposait que sur un dessin, en somme, une peinture, enfin quelque chose de tout à fait aléatoire ?) et aussi je pouvais avoir été impressionné par la visite que l’amiral avait faite à la dame voilée. J’avais mêlé tout cela dans ma cervelle, stupidement, car enfin, si cette dame avait été Mrs G…, l’amiral von Treischke eût été bien heureux de l’échanger contre sa propre femme et ses propres enfants. Jamais troc de prisonniers n’eût été mieux accueilli de part et d’autre et n’aurait amené assurément de plus heureux résultats !

J’en étais là quand nous arrivâmes à la halle aux blés, transformée en caserne. Je fus introduit immédiatement auprès de l’amiral.

Il était seul, assis à son bureau, dans une vaste salle dont les portes étaient gardées par une véritable troupe. Je lui trouvai un air singulièrement sévère et qui était fait pour m’étonner après les explications de la veille.

Le tyran des Flandres, le fléau de la mer, ne me pria point de m’asseoir, et il se mit à m’interroger comme un juge un accusé. Je fus tout de suite ahuri par ses premières paroles :

« Il paraît, monsieur, que vous avez insulté grossièrement une dame fort honorable que vous avez rencontrée dans un magasin de cette ville !

– Moi ! m’exclamai-je, en rougissant autant et plus, tellement j’étais surpris de l’algarade. Qui a pu vous rapporter un pareil mensonge ?

– Elle-même, monsieur, elle sort d’ici où elle est venue se plaindre…

– Et de quoi donc s’est-elle plainte ?

– De votre audace à lui adresser la parole, alors que vous ne lui avez jamais été présenté, monsieur ! Prétendez-vous qu’un tel acte soit d’un garçon bien élevé ?

– J’ai peut-être manqué à la parfaite bienséance, répondis-je, assez embarrassé, car j’avais le sentiment que je m’embarquais là dans une nouvelle affaire des plus graves et peut-être des plus compromettantes, mais il y a loin d’une faute de civilité mondaine à une grossière insulte !

– Je vous répète les termes dont elle s’est servie, mon cher monsieur Herbert !… Que lui avez-vous donc dit à cette très honorable dame ?… »

Où voulait-il en venir ? Où voulait-il en venir ?… Connaissait-il déjà toute l’histoire ? Lui avait-elle ou lui avait-on déjà répété les mots qui étaient sortis avec tant de spontanéité de ma bouche ? Après tout, qu’est-ce que je risquais à avouer la vérité ? Plût à Dieu que mon imagination eût été réalité pour tous, et particulièrement pour l’amiral je le répète !… Alors je me penchai vers lui et confessai :

« Figurez-vous, amiral, que j’ai été trompé par une ressemblance, une étrange ressemblance, incroyable ressemblance, ressemblance qui m’avait réjoui le cœur, car enfin cela pouvait être la fin des plus terribles maux, la conclusion de toutes les angoisses nées de la folie du capitaine en question… Quel soulagement pour tous !…

– Allez donc !… Allez donc !… fit l’amiral, impatienté.

– Eh bien ! ! j’ai cru reconnaître dans une certaine dame voilée la femme même – vous allez tout comprendre, amiral – la femme du capitaine Hyx !… Et ma joie était tellement grande que je ne pus me retenir d’appeler cette dame même par le nom que je croyais être le sien !…

– Ca, c’est drôle ! »

Il continuait de me regarder, sans plus dire un mot, avec son sourire crispé (son sourire aux moustaches de tigre), et je dus détourner la tête, de plus en plus gêné.

Tout à coup, je me mis à parler comme si j’avais résolu de l’entretenir de choses vraiment sérieuses et beaucoup plus urgentes que des histoires de dame voilée, et je lui racontai ce qui s’était passé cette nuit même, chez nous, après son départ : la visite des ombres inconnues, leur brutalité avec les deux soldats de garde et le désir où nous étions, ma bonne vieille mère et moi, de passer en Hollande.

Il me regardait toujours en silence, avec son sourire.

« Ne croyez-vous pas, finit-il par dire, que cette agression était dirigée contre moi ? Ne seraient-ce point là vos hommes ?

– Ils sont capables de tout, amiral ! et s’ils savent que vous êtes ici, vous ne saurez trop vous garder, je vous le répète…

– En somme, la conclusion, fit-il, toujours avec son sourire, est que l’air de Renich est mauvais pour vous et pour moi ? Eh bien ! nous allons en changer ! »

Là-dessus, il sonna, et l’officier qui m’avait conduit en auto de Zeebrugge à Renich parut.

« Fritz ! lui dit-il, nous partons ; dans une heure, que tout soit prêt ! Je vous confie monsieur. Vous me répondez de lui !… J’aimerais mieux perdre un bras que le plaisir de sa compagnie.

– Laissez-moi prévenir ma mère ! m’écriai-je…

– Votre mère sera prévenue, monsieur ! Nous ne sommes pas des barbares ! »

Sur quoi Fritz m’emmena dans un étroit cabinet de travail adjacent, me fit asseoir devant une table-bureau sur laquelle on avait étalé plusieurs belles feuilles de papier blanc et qui supportait aussi des encres de diverses couleurs, et des tire-lignes, et des compas, et des crayons de toutes sortes.

« Le herr amiral désire, m’expliqua tout de suite le Fritz, que vous vous mettiez, sans perdre une minute, au travail. Vous comprendrez qu’il y a une grande urgence à ce que vous nous fassiez connaître par des plans précis les dimensions, et la construction, et tout le mystère de ce damné vaisseau dans lequel vous avez pénétré et qui, depuis quelques mois donne tant de fil à retordre !… »

Pendant qu’il me débitait ces phrases d’un petit air tranquille et doux, je le regardais à loisir. Il penchait sur la table sa figure poupine et pleine de fraîcheur. C’était un tout jeune homme charmant. Soudain, je tressaillis en découvrant une forte cicatrice qui descendait de sa joue gauche sur son cou, tout près de l’artère, et s’enfonçait dans le col. Il avait dû recevoir là un joli coup ! Coup de sabre ? Coup de couteau ? Coup de ciseaux ?… Ah ! il s’appelait Fritz et il était l’homme de von Treischke, et il avait une cicatrice pareille !… Sacrerlot ! (comme disait le vieux Peter) ce ne pouvait être que le ressuscité de l’affaire de Vigo, l’amoureux de Dolorès, le rival de Gabriel !

Eh là ! Cette fois, je gardai cette découverte pour moi !

Je me mis au travail du mieux que je pus, traçant un plan sommaire du Vengeur et donnant des indications et des chiffres aussi précis que je le pouvais. Fritz ne fut point mécontent quand il revint me prendre. Il roula mes papiers et me pria de le suivre. Nous descendîmes.

Alors je vis le genre d’auto qui nous était destinée. C’était une auto-canon ni plus ni moins.

« Nous ferons le chemin en auto-canon, me dit Fritz, car on nous a signalé toute une expédition d’aéros bombardiers ennemis qui se dirigent sur nos réserves entre Liège et Namur, et nous sommes obligés de passer par là ! »

Charmante matinée ! (comme disent les Français).

Dans cette petite forteresse animée, je trouvai l’amiral qui me salua d’un coup de tête et me dit que nous aurions beau temps pour la route. Il y avait là les mécaniciens, les servants, Fritz et deux officiers de marine. Trois autres autos non cuirassées celles-là, mais qui étaient pleines de soldats et qui étaient armées chacune d’une mitrailleuse, s’apprêtaient à nous accompagner. Allons ! allons ! le von Treischke n’est pas encore près d’aller moisir dans les cages du capitaine Hyx ! La Terreur des Flandres n’est pas un petit imprudent !

Je m’étais assis sur ma valise, entre les jambes de Fritz, et von Treischke passait déjà en revue mes dessins. Il hochait la tête, et de temps à autre me regardait avec étonnement. De toute évidence, il était stupéfait de mes chiffres, qui indiquaient la puissance exceptionnelle du Vengeur.

« N’avez-vous rien exagéré ? me dit-il.

– Je suis sûr, répondis-je, d’être au-dessous de la vérité… Je vous assure que vous feriez bien de traiter avec ces gens-là !… »

Je devais avoir dit une chose énorme car Fritz me considérait aussitôt avec un effroi inquiétant. Quant à l’amiral, il ricana d’une façon si lugubre que j’en eus les veines glacées.

« Probable ! » grogna l’amiral…

Ce n’est que très tard, dans la nuit suivante, après maints détours, que nous parvîmes au terme de notre voyage. J’étais moulu de fatigue et j’allais demander qu’on voulût bien m’accorder quelque repos, quand j’entendis la voix de l’amiral m’annoncer « que j’avais un quart d’heure pour me préparer à passer devant le conseil de guerre ».

J’en fus comme foudroyé…

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