JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.
Dans le palais.
Entrent LE ROI et DON ARIAS.
Le Roi.
Eh quoi ! ce n’était pas la dame qui cause la mélancolie de mon frère Henri ?
Arias.
Cette aventure, sire, mériterait qu’on en composât un poëme. Comme je le disais à votre majesté, tout a été donné par erreur à Marcèle.
Le Roi.
L’aventure est curieuse !
Arias.
Tout à fait bizarre.
Le Roi.
Voilà des cadeaux singulièrement placés.
Arias.
Si ce n’étaient cadeaux de roi, qu’on ne peut reprendre, je les lui aurais fait redemander.
Le Roi.
Cela ne serait pas juste. Elle a bien gagné ce qu’elle a. Je souhaite que cette méprise lui donne autant de satisfaction qu’elle peut causer d’ennui et de mal à don Henri.
Arias.
Il en est désolé. Mais j’espère arranger cela.
Le Roi.
Et comment ?
Arias.
J’ai deux moyens de faire arriver heureusement au port l’amour de l’infant.
Le Roi.
Qui sont ?…
Arias.
D’abord l’intérêt.
Le Roi.
Et puis ?
Arias.
Une vieille tante de la Belle.
Le Roi.
Àmerveille ! L’une des deux choses suffirait. L’intérêt, l’argent est un pouvoir magique à qui tout cède en ce monde ; et il n’est rien de mieux qu’une vieille parente pour vaincre la plus obstinée résistance… Où en es-tu avec celle-ci ?
Arias.
Je lui ai fait dire de venir me parler.
Le Roi.
Et qu’a-t-elle répondu ?
Arias.
Qu’elle allait venir.
Le Roi.
Vois-tu, Arias ?… L’argent ! l’argent !… C’est le maître souverain des volontés. — Il n’est rien d’impossible au désir alors qu’il se présente une bourse à la main. — La tante et la nièce sont à nous.
Arias.
Je l’espère.
Le Roi.
N’épargne rien pour rendre le repos à mon frère… Ne te laisse pas décourager par les refus… Car enfin, cette Belle aux yeux d’or n’est, après tout, qu’une femme, c’est-à-dire qu’elle est changeante comme les vents et les flots.
Il sort.
Don Arias.
Je ne négligerai rien pour le bonheur de l’infant… Elle devrait être ici. C’est elle.
Entrent THÉODORA et L’ÉCUYER.
Théodora, à l’Écuyer.
Le meilleur remède contre l’amour, c’est de ne pas vouloir aimer. — Mais si l’on n’est pas assez sage pour cela, il y a deux moyens de l’amener à bonne fin.
L’Écuyer.
Indiquez-moi-les donc.
Théodora.
C’est le mariage entre égaux ; et entre gens d’inégale condition, c’est l’intérêt. C’est par là, je le vois, que l’infant veut nous prendre.
L’Écuyer.
Parlez plus bas ; car j’aperçois don Arias.
Théodora.
C’est un courtisan très-complaisant.
Arias, à Théodora.
Le ciel vous garde mille années !
Théodora.
Mille années ! je vous remercie. J’en ai bien assez de celles que j’ai déjà.
Arias.
Je ne parlais pas de celles que vous avez ; mais de celles que je vous désire. — Dans quelles dispositions venez-vous ?
Théodora.
Avec mille désirs de vous être agréable, et au prince.
Arias.
Vous allez gagner aujourd’hui un ami puissant.
Théodora.
Je serais trop heureuse si je pouvais m’employer à son service. — Mais sait-on bien qui je suis ?
Arias.
On le suppose d’après votre nièce Dorothée. Si un peintre voulait personnifier la vertu, ce qu’il pourrait imaginer de mieux, ce serait de faire le portrait de votre nièce, qui est l’honneur même. — Mais voici l’infant.
Entre l’infant DON HENRI.
Henri.
Soyez mille fois la bienvenue, mon amie la plus chère, ma joie, mon espoir, ma consolation, mon bonheur, mon excellente dame Théodora. Je vous porte dans mon cœur… Comment vous trouvez-vous, ma chère et respectable amie ?… et comment pourrais-je vous prouver mon dévouement ?… Vous ne savez pas combien je vous aime. Vous ne savez pas que je fais plus de vœux pour votre santé que pour celle même du roi. Que de fois j’ai parlé de vous avec don Arias, et de l’estime toute particulière que vous m’avez inspirée !… Que t’ai-je dit, don Arias ? Que t’ai-je dit de mes sentiments pour elle, pour cette chère amie ?
Arias.
Elle le sait… Elle sait tout.
Théodora.
Et je voudrais trouver quelques mots qui pussent vous exprimer un peu ma reconnaissance.
Henri.
Laissons-là les compliments. — Dites-moi, — puisque don Arias vous a parlé, — à quoi avez-vous pensé pour me rendre la vie ?
Théodora.
Àmille choses contraires… Je suis bien combattue… En vous voyant si jeune, si aimable, je voudrais pouvoir vous être utile. Mais ma renommée, mon honneur… je ne peux pas oublier ce que je leur dois. — Allons, soyez raisonnable, si c’est possible.
Henri.
Ômon amie ! ne me donnez pas de tels conseils.
Théodora.
Renoncez à un espoir qui ne se peut réaliser… Et dans un mois, dans une quinzaine de jours, vous aurez oublié Dorothée.
Henri.
Si vous me traitez ainsi, dame Théodora, je suis perdu. Ayez pitié de moi. Je me meurs.
Théodora.
Vous souffrez ?
Henri.
Je me meurs, vous dis-je.
Théodora.
Allons, songez que vous êtes un homme.
Henri.
Que voulez-vous que je devienne ?
Théodora.
Vous pleurez ?
Henri.
Je succombe. Je ne vis plus. J’ai perdu le sommeil.
Théodora.
Mon Dieu ! monseigneur, comme cela m’afflige de vous voir ainsi !
Henri.
Guérissez-moi, je vous prie.
Théodora.
Et comment ?
Henri.
Écoutez. — Je me charge de marier votre nièce.
Théodora.
L’honneur est un grand bien.
Henri.
La richesse n’est pas à dédaigner.
Théodora.
Que lui donnerez-vous ?
Henri.
Six mille ducats. Avec cela elle pourra choisir… et soyez sans inquiétude… personne n’en saura rien. — Elle ne sera pas la première qui, au lieu d’honneur, ait apporté de l’or.
Théodora.
Ma foi ! ce serait alors avec raison qu’on l’appellerait la Belle aux yeux d’or !
Henri.
Allons, ma chère, ayez pitié de moi. Je la marierai, vous dis-je. — Faites quelque chose pour moi.
Théodora.
Eh bien, puisque vous l’exigez, puisque vous voulez absolument la marier, comptez-moi la dot dès ce moment… Ce n’est pas que je n’aie en vous toute confiance… C’est pour n’avoir pas l’air de revenir ensuite chercher le prix de mon honneur.
Henri.
Àl’instant même.
Théodora.
Écoutez, seigneur. — Pour que vous ayez toute sécurité, donnez au frère de Dorothée un message qui le retienne hors de la maison toute la nuit, et l’empêche de rentrer avant le jour. — Rien de plus facile, puisqu’il est maintenant à votre service. Je me coucherai de bonne heure, ainsi que nos gens. — Vous, vous n’avez qu’à laisser le roi… et avec ces trois clefs, dont vous ferez faire les pareilles d’ici à ce soir, — vous ouvrirez.
Henri.
Voyons.
Théodora.
Celle-ci, c’est pour la porte de la rue.
Henri.
Et les deux autres ?
Théodora.
Prêtez-moi votre attention.
Henri.
Vive Dieu ! je voudrais être à ce soir.
Théodora.
Avec cette clef-ci, vous ouvrirez la porte du corridor.
Henri.
Achevez… achevez, de grâce.
Théodora.
Dans le salon, à main droite, vous verrez un tambour, — et sur le tambour une lampe.
Henri.
Ah ! vous êtes mon étoile.
Théodora.
Moi ?… C’est donc moi que vous aimez ?
Henri.
Je dis cela, parce que vous êtes mon guide.
Théodora.
Il ne faut pas venir trop près de moi, parce que vous réveilleriez mes femmes. — Munissez-vous d’une lanterne sourde, allumez la lampe que je viens de vous dire, et traversez le tambour… À gauche est mon appartement ; j’aurai soin de fermer, afin que si par aventure elle crie, nous n’entendions rien… Allez en face ; ouvrez avec cette troisième clef que voici, et là vous trouverez la Belle dormant. Elle est seule ; car une suivante favorite qui couche ordinairement près d’elle est allée par hasard voir sa mère… Après cela, c’est à vous de ne pas manquer de cœur. Car il y a des hommes qui sont des lions à qui mille épées ne feraient pas peur, mais qui devant une femme perdent tout courage et tremblent comme s’ils avaient la fièvre.
Henri.
Je vous remercie de vos instructions, et j’aurai soin de donner au frère une commission qui l’empêche de rentrer. — Quant au courage, il est vrai que devant une place qui se rend tout de suite le soldat perd sa vigueur. Mais où il y a des obstacles, où il y a des cris, des pleurs, du dédain, c’est autre chose. L’amour est comme la foudre, qui renverse un objet d’autant plus violemment qu’il offrait plus de résistance. — Venez ; je vais vous compter ce que je vous ai promis. L’écuyer ou tout autre, à votre choix, pourra vous le porter.
Théodora, à part.
Toujours une femme a été livrée par une autre femme.
Henri, bas, à don Arias.
Ai-je bien négocié, Arias ?
Arias.
Cela vous coûte assez cher.
Henri.
J’achète ma vie.
Arias.
Alors il n’y a rien à regretter.
L’Écuyer, à Théodora.
Partons-nous ?
Théodora.
Àl’instant. (À Henri.) Au moins, gardez-moi le secret !
Ils sortent.