‹ La Belle aux yeux d’orChapitre 12 sur 15 · Scène II.

Scène II.

La rue des Armes. Il est nuit.

Entrent LÉONEL, DON JUAN et CHACON.

Léonel.

Enfin nous voici arrivés à votre centre. Grâces à Dieu, nous avons assez couru les rues de Séville.

Don Juan.

Le jour, je ne voudrais, pour rien au monde, m’approcher de la maison de l’ingrate que j’adore ; car elle pourrait croire que je viens la supplier. Mais la nuit je puis avoir cette consolation.

Chacon.

Maintenant que la fidélité et la vertu de votre dame nous sont démontrées, nous comprenons que vous retourniez auprès d’elle. Mais venir, la larme à l’œil et de gros soupirs sur les lèvres, adorer ces balcons et leur faire humblement la révérence comme à la coupe du roi, en vérité, c’est une folie.

Don Juan.

Et une comparaison dans le goût de la tienne n’est qu’une sottise.

Chacon.

Mieux vaut encore dire des sottises que d’en faire.

Léonel.

Mais, animal que tu es, n’est-il pas juste et convenable de saluer le balcon de celle qu’on aime ?

Chacon.

Oui, fort bien, mais dans d’autres circonstances.

Léonel.

Et quand le roi boit !

Chacon.

Pas davantage. Quand sa majesté boit, tous les gens de service s’inclinent en jetant en arrière la partie postérieure du corps. Or une assemblée tout entière dans cette posture, cela peut avoir des inconvénients… surtout dans le temps des marrons.

Léonel.

Laisse-là tes sottises, et réveille notre maître, qui est plongé dans une sorte d’extase.

Chacon.

Holà, monseigneur ! Holà, seigneur don Juan ? que voyez-vous à ce balcon ?

Don Juan.

Je vois qu’il est de fer, et que les appuis sont de marbre.

Chacon.

Tenez, monseigneur, vous devez être dans des dispositions poétiques, et vous devriez nous composer un sonnet.

Don Juan.

Si je me sentais la force de l’achever, je commencerais tout de suite.

Chacon.

C’est que, aussi, il n’est pas donné à tout le monde de bien finir un sonnet. On en entend tous les jours qui commencent magnifiquement par des obélisques, des pyramides, des fontaines de cristal, et qui finissent pitoyablement.

Don Juan.

As-tu été poëte, toi ?

Chacon.

Quatre fois. La première m’a valu des coups de bâton. La seconde, quatre curés vinrent m’exorciser, comme si j’avais été possédé d’une légion de diables. La troisième, on me chassa du village comme un pestiféré, comme un homme atteint d’une maladie contagieuse. Mais la quatrième, il faut tout dire, un sonnet me valut une paire de gants.

Don Juan.

Dis-nous-le donc ce fameux sonnet.

Chacon.

Est-ce que vous aurez la patience de l’écouter ?

Don Juan.

Certainement.

Léonel.

Allons, commence.

Don Juan.

Quel est le sujet ?

Chacon.

Le sonnet lui-même.

Il déclame.

Léonel.

Il n’y a que lui qui soit capable de pareilles folies.

Don Juan.

Laisse-le dire ; c’est toujours pour moi une distraction.

Chacon.

J’aimerais mieux m’aller coucher que de rester ici avec des gens qui savent si peu apprécier les belles choses.

Don Juan.

Je meurs d’amour.

Chacon.

Et moi de sommeil !

Don Juan.

Ah ! comment ai-je pu offenser une femme céleste qui meurt ici entre quatre murailles, victime de son honneur, de sa vertu !

Chacon.

Je crois en Dieu.

Don Juan.

Que dis-tu ?

Chacon.

Que j’éternue et que je crois en Dieu.

Entrent l’infant DON HENRI, LE GRAND MAÎTRE et DON ARIAS.

Henri.

Voici la porte.

Le grand Maître.

Approchez.

Henri.

Don Arias, donnez-moi la lanterne sourde.

Don Arias.

La voici.

Henri.

Adieu.

Il entre dans la maison.

Chacon.

Où vont donc ces gens-là ?

Léonel.

En voilà un qui ouvre la porte de Dorothée.

Don Juan.

De Dorothée, dites-vous ?

Chacon.

Eh ! oui…

Don Juan.

Ôciel ! qu’est-ce que cela signifie ?

Chacon, avec ironie.

Pauvre femme ! qui meurt ici entre quatre murailles, victime de son honneur, de sa vertu !

Don Juan.

Que le ciel me soit en aide ! je veux enfoncer la porte.

Léonel.

Modérez-vous, don Juan. Celui qui est entré, c’est l’infant sans doute, et celui qui attend là, enveloppé dans son manteau, c’est le grand maître. Éloignons-nous, vous vous perdriez. Le ciel a permis que vous vissiez par vous-même ce qui se passe, afin que vous vous rendiez aux désirs de votre famille… Épousez une femme digne de vous. Votre belle enfant en serait bien digne par sa noblesse et ses charmes, mais vous êtes témoin de ses enfantillages.

Don Juan.

Mes amis, ce que je viens de voir achève de me détromper. Je jure de ne jamais revoir cette porte… que dis-je ? de ne jamais passer par cette rue. Allons, partons !

Léonel.

Voilà une excellente résolution.

Don Juan.

Tant de chagrins doivent enfin me rendre sage.

Léonel.

Qu’en dis-tu, Chacon ?

Chacon.

Il a raison. Mais, pour Dieu ! qu’il ne s’adresse pas ailleurs ; car si une belle aux yeux d’or se conduit ainsi, que peut-on attendre de celles qui ont des yeux ordinaires ?

Ils sortent.

Le grand Maître.

Viens avec moi, Arias. Nous trouverons sur les bords de la rivière un carrosse dans lequel sera une dame pour le moins aussi belle que Dorothée. Elle n’est pas tout-à-fait aussi spirituelle, mais les femmes d’esprit ne sont bonnes que pour les poètes.

Le Grand maître et don Arias sortent.

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