‹ La Belle aux yeux d’orChapitre 5 sur 15 · JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.

JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.

Dans une rue de Séville.

Entrent MARCÈLE, voilée, et DON FÉLIX.

Don Félix.

Je suis charmé, madame, de vous avoir rencontrée dans cette rue. Qu’y cherchez-vous ?

Marcèle.

Cela peut se dire sans difficulté. — Je viens acheter des patins, dont je fais une effroyable consommation.

Don Félix.

Vous auriez pu dire de la soie, du velours, de la belle toile de Hollande. Mais, je le vois, vous avez craint d’induire en dépense un amant qui a plus de bonne volonté que de ressources effectives. Eh bien, de mon côté, je ne m’en tiendrai pas aux patins, et vous me permettrez d’y ajouter des gants.

Marcèle.

Non, non ! je me le souffrirais pas !… Des patins me suffisent. Et savez-vous pourquoi j’en consomme une si grande quantité ? c’est que je cherche un logement.

Don Félix.

Vous avez sans doute quitté le vôtre dans la crainte que Léonor n’y vînt demeurer avec vous. — Chose étrange ! deux tigres, deux lions pourraient vivre ensemble. De même un hidalgo et un rustre. De même, à la rigueur, deux poëtes. Mais deux jolies femmes, il ne faut pas l’espérer : il y aurait entre elles une haine éternelle, et elles finiraient par s’entr’égorger.

Marcèle.

Surtout si l’une d’elles n’est qu’une sotte, une précieuse à grandes prétentions.

Don Félix.

Comme Léonor, n’est-ce pas ?

Marcèle.

Justement.

Don Félix.

Mais laissons cela. — Savez-vous que ma sœur a voulu habiter la maison que vous avez laissée, quoique je doive m’y déplaire beaucoup ?

Marcèle.

La maison que j’ai quittée ?

Don Félix.

La même.

Marcèle.

Est-ce que la sienne ne valait pas mieux ?

Don Félix.

C’est un caprice, une fantaisie. Je ne me l’explique pas autrement. Comme c’est la même rue, et que la maison ne vaut pas la nôtre, ç’a été une sorte de folie..

Marcèle.

Elle veut tenter la fortune. Quel dommage qu’une personne si accomplie n’ait pas trouvé cent fois un riche parti ! Il y a des maisons qui portent malheur.

Don Félix.

Des maisons funestes aux demoiselles !… Je ne l’aurais pas cru. Vous avez, vous autres femmes, de singuliers préjugés.

Marcèle.

Que voulez-vous ? nous sommes ainsi faites.

Don Félix.

Son balcon et les pots de fleurs dont il était garni valaient mieux qu’un jardin.

Marcèle.

Je l’approuve cependant. Il faut qu’elle change de maison, — qu’elle en change, — et toujours, toujours, jusqu’à ce qu’elle trouve un mari.

Don Félix.

Quelle folie !

Marcèle.

Je vous en dirais bien d’autres. — Mais, sérieusement, puisque votre sœur, qui a tant d’esprit, a cru devoir quitter sa maison, il est clair que cette maison ne lui portait pas bonheur.

Don Félix.

Il nous restait encore quatre mois pour finir le bail.

Marcèle.

L’avez-vous louée ?

Don Félix.

Hier il s’est présenté des personnes de la suite de l’infant… Je n’ai pas voulu.

Marcèle.

Je la désirerais pour moi pendant ces fêtes, en attendant qu’un homme de robe, qui vient d’obtenir une charge, me cédât celle qu’il occupe près de l’Alaméda.

Don Félix.

Ce sera autant d’épargné pour les quatre mois qui restent du bail.

Marcèle.

Si vous en avez les clefs, j’irai tout de suite.

Don Félix.

Je les ai sur moi.

Marcèle.

Eh bien, allons.

Don Félix.

Vous pourriez faire apporter vos effets.

Marcèle.

S’il se trouvait des commissionnaires, on ne ferait qu’un seul voyage.

Don Félix.

Je me charge d’en trouver.

Marcèle.

Je ne suis pas trop digne de demeurer dans une maison que quitte votre charmante sœur : mais je n’en suis pas moins reconnaissante à tous deux de votre aimable offre.

Don Félix.

Vous voilà désormais de toute façon la Belle aux yeux d’or.

Marcèle.

Je ne suis que son ombre. — Mais savez-vous tout ce que je veux être ?

Don Félix.

Dites-le donc.

Marcèle.

La belle chérie de don Félix.

Ils sortent.

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