Scène II.
Dans la maison de don Juan.
Entrent DON JUAN et LÉONEL.
Don Juan.
Cela s’est passé comme je te le raconte.
Léonel.
C’est une aventure fort singulière.
Don Juan.
Personne ne me l’a dit ; moi-même je l’ai vu, et j’en ai été assez troublé, assez honteux. Le roi a donné une chaîne d’or ; le grand maître, des reliques de prix… mais l’infant est celui qui a montré le plus d’amour.
Léonel.
Sans doute. Le souvenir en est la preuve.
Don Juan.
Oui, c’est ce maudit souvenir qui trouble le mien et qui fait le tourment de mon imagination.
Léonel.
Quand un amant a vu pareille chose, il doit être guéri.
Don Juan.
Oui, si l’on peut guérir jamais du mal d’amour, si un captif peut jamais devenir libre, je suis guéri et je suis libre !… Hélas ! je ne croyais jamais sortir d’esclavage, et je gémissais dans les tristes fers dont j’étais chargé ; car cette chaîne d’or n’en était ni moins pesante ni moins dure. Mais la Merci et la Trinité se sont réunies pour payer ma rançon ; et grâces à elles, et grâces à Dieu, je reviens d’Alger, et me retrouve enfin en Espagne parmi des chrétiens !
Léonel.
Il faut espérer, monseigneur, que cette expérience vous rendra plus sage à l’avenir.
Don Juan.
C’est fini pour la vie. J’ai aimé tant que j’ai cru que l’on m’aimait. Mais sa trahison a tué mon amour.
Entre UN PAGE.
Le Page.
C’est un écuyer de dame Dorothée qui désire parler à vous.
Don Juan.
Morbleu ! dis-lui qu’il s’en aille et me laisse tranquille. — Tu vois, Léonel !
Léonel.
Pardon, seigneur ; mais cela ne me semble pas convenable. Un cavalier tel que vous doit au moins recevoir le message poliment.
Don Juan.
Quoi ! tu l’exiges !
Léonel.
Vous en rejetterez la faute sur moi… si toutefois vous y avez regret.
Don Juan, au page.
Fais entrer.
Entre L’ÉCUYER.
L’Écuyer.
Ma maîtresse m’a chargé de vous remettre ce billet. — De quel air vous le recevez !
Don Juan.
Comment voulez-vous donc que je reçoive un billet d’une femme qui reçoit les visites des princes ?
L’Écuyer.
Autrefois vous me faisiez un autre accueil ; c’étaient tous les jours de bonnes gratifications, des cadeaux superbes. Mais en voyant votre air courroucé, je n’ose pas même vous rappeler cet habillement que vous m’aviez promis. Car je connais messieurs les galants : ils ressemblent aux ruisseaux, qui, lorsqu’il tombe une bonne pluie, s’enflent, courent et entraînent tout sur leur passage ; mais qui, la pluie cessée, ne vous montrent plus que des cailloux. Cependant, monseigneur, je ne vous accuse pas ; je n’accuse que mon triste sort. J’ai toujours joué de malheur avec les habillements qu’on m’a promis.
Don Juan.
Allez-vous-en, et Dieu vous garde ! — Je suis ennuyé au dernier point. Dites à votre maîtresse que Chacon lui portera ma réponse.
L’Écuyer.
Je me retire sans répliquer, pour que vous ne disiez pas que tous les écuyers sont aussi ennuyeux les uns que les autres.
Il sort.
Léonel.
Eh bien, ouvrez donc le billet.
Don Juan.
Il est passé le temps où j’eusse couvert chaque ligne, chaque mot de mes baisers.
Léonel.
Allons, ouvrez… pas d’enfantillage.
Don Juan.
C’est pour toi seul que je le lis.
Léonel.
Pour moi… et pour vous. Car enfin, vive Dieu ! ce serait aussi pousser le mépris trop loin.
Don Juan, après avoir ouvert le billet.
Voilà qui est bon !
Léonel.
Quoi donc ?
Don Juan.
C’est un sonnet.
Léonel.
Vraiment ?
Don Juan.
Le voici. (Lisant.) « Tu veux, ingrat, me faire mourir à force de rigueur et de mépris, et tu me condamnes sans m’entendre. Mais il faut que tu connaisses à la fois mon amour et la vérité. — Il n’est pas juste que tu m’affliges sans motif. Puisque d’autres soins occupent déjà ta pensée, et que d’ailleurs mon honneur t’a confié d’autres gages, je te sacrifie également ceux que je t’envoie. Puissent-ils calmer tes ennuis ! Sache-le, les hommages des princes ne sont à mes yeux que des illusions et des chimères ; et quand même je les aurais subjugués comme tu le crois, tu ne devrais pas te plaindre, puisque avec ces trophées je me mets à tes pieds. »
Léonel.
Quelle humilité ! — Cette femme a tous les talents et toutes les grâces.
Don Juan.
De là vient son malheur et le mien.
Léonel.
Le sonnet respire l’amour, et l’on voit bien qu’il est l’ouvrage d’une femme. Mais comment demeurez-vous si froid, si inflexible, lorsqu’elle vous appelle ? Ne vous renvoie-t-elle pas dans ce coffre les gages que vous lui avez donnés ?
Don Juan.
Pour que je lui renvoie les siens. C’est une politesse intéressée. Oui, cruelle, je te les renverrai.
Léonel.
Ouvrez donc un peu.
Don Juan, ouvrant le coffret.
Ciel ! que vois-je ?
Léonel.
Qu’est-ce donc ?
Don Juan.
Il me semblait que le billet parlait d’autres gages. Regarde… les reliques du grand maître et le souvenir de l’infant !
Léonel.
Ah ! trop heureux amant ! que voulez-vous de plus ?
Don Juan.
Que vois-je encore ?… la chaîne du roi !
Léonel.
Une telle conduite répare tout. Allez, allez, monseigneur, allez voir Dorothée, reconnaissant et repentant.
Don Juan.
Le tour est assez adroit : mais je ne sais trop si je dois m’y fier.
Léonel.
Ce serait par trop ingrat, et vous mériteriez…
Don Juan.
Eh bien, nous irons ensemble. Ah ! dame enchanteresse, que tu as sur moi d’empire !
Entre CHACON.
Chacon.
Mon maître ? où est-il ?
Don Juan.
Qu’y a-t-il donc ?
Chacon.
Écoutez.
Don Juan.
Parle.
Chacon.
Aimez, servez, vantez, adorez votre Belle de Belzébuth. Moi, je viens de passer dans sa rue, et… mais non, il vaut mieux me taire.
Don Juan.
Sot que tu es ! ne sais-tu pas que quand on a commencé de parler, on ne peut pas rester en chemin ? Et puisque tu as commencé, achève.
Chacon.
Oh ! ce n’est rien… c’est peu de chose.
Don Juan.
N’importe. Achève.
Chacon.
Depuis quinze jours que nous n’avons paru sous ses fenêtres, elle vous a si bien oublié, elle a si bien mis le temps à profit, que je viens de voir, devinez quoi… Eh bien ! je viens de voir à présent même, à sa porte, des effets, des paquets, des voitures de transport. Ah ! la cruelle ! la perfide !
Don Juan.
Que dis-tu ?
Chacon.
Et des fauteuils, des tapis, des tentures, des meubles de soie, des lits dorés…
Don Juan.
Cela n’est pas possible.
Chacon.
Et, de plus, des tableaux, des banquettes, des chenets, des broches, et mille autres ustensiles de cuisine.
Don Juan.
Ôciel ! il est aisé de voir d’où vient tout cela. Y a-t-il moyen de souffrir ces outrages ? — Tu vois, Léonel, comme sa conduite est d’accord avec ces belles protestations de dévouement.
Léonel.
Que le ciel me préserve de semblables perfidies !
Don Juan.
Comment un frère, qui passait pour homme d’honneur, et une tante jusque-là respectable, peuvent-ils permettre que l’infant vienne étaler un luxe scandaleux dans cette maison dont la vertu faisait toute la richesse ! Ah ! vil intérêt, que tu as de pouvoir ici-bas ! Ah ! cruelle ! ne devais-tu pas être fière de la simplicité de ta maison ! Et crois-tu que je n’aurais pas pu moi aussi couvrir tes murs de soie et de brocart ? — Des lits, des fauteuils… il paraît que ces gens-ci vont s’établir dans la maison.
Chacon.
Quand j’aperçus les broches, je me sentis rougir comme un poulet rôti. Malédiction ! me dis-je à part moi, ne valait-il pas mieux un mari noble, riche et bien né ?
Don Juan.
Tant mieux !… Va, je n’en mourrai pas. — Quelle femme y a-t-il à Séville, avec laquelle je puisse rire, m’amuser, et faire enrager l’infidèle ?
Léonel.
Eh ! mon Dieu ! dans sa rue même demeure Marcèle.
Don Juan.
Tu as raison. — La connais-tu, Chacon ?
Chacon.
Vous n’avez qu’à préparer un billet. Elle est belle, charmante, et avec elle vous aurez une vengeance très-agréable. Je l’ai vue plusieurs fois vous regarder d’un œil ami, et je sais qu’elle attend avec impatience que vous lui demandiez la permission d’aller lui rendre visite.
Don Juan.
Je ne voudrais pas la voir de jour.
Léonel.
Le plus tôt ne sera-ce pas le mieux ?
Don Juan.
Non. La cruelle croirait que je sollicite ; et je veux qu’elle me voie accueilli aux heures réservées.
Léonel.
C’est juste ; pas de billet. Mais je crois que vous devriez faire à Marcèle un cadeau des bijoux que Dorothée vous a renvoyés. Et si celle-ci vient à les voir, elle enragera.
Don Juan.
Elle les verra ; car elles se rencontrent à l’église les jours de fête.
Léonel.
Voilà, seigneur, une belle vengeance.
Don Juan.
Ce soir vous viendrez tous deux avec moi ; et afin que les choses aillent plus vite, je la comble de cadeaux.
Léonel.
Alors vous serez bientôt vengé.
Chacon.
Quant à moi, toujours prêt à vous servir ; et si Marcèle vous plaît, que la Belle aux yeux d’or s’en aille à tous les diables !
Ils sortent.