‹ La Belle aux yeux d’orChapitre 9 sur 15 · Scène V.

Scène V.

Dans la rue. La nuit.

Entrent DON JUAN, LÉONEL et CHACON.

Léonel.

Voici, seigneur don Juan, la maison de Marcèle.

Chacon.

S’il faut vous parler franchement, je voulais vous emmener chez votre Belle, croyant vous complaire en cela ; car vous autres, messieurs les amants, vous aimez à vous faire prier pour les choses que vous avez le plus à cœur ; mais puisque l’infant s’est établi chez elle, et qu’il a publiquement pris possession de sa maison, je dis que vous ne devez plus la voir, ni même prononcer son nom.

Don Juan.

Je suis dévoré de jalousie… Il faut dissimuler… Ô ciel ! donne-m’en la force !

DOROTHÉE paraît au balcon.

Dorothée.

Voilà trois hommes dans la rue qui regardent de ce côté. — Ou c’est mon cœur qui m’abuse, ou c’est bien lui, c’est don Juan que je vois… Oui, c’est lui, et toujours tourmenté par sa folle jalousie, il craint de m’adresser la parole.

Don Juan.

Allons, de la résolution. Amour, me voici dans le champ… Que le taureau meure par un stratagème… Cède, beauté ingrate, cède la palme à la divine Marcèle.

Chacon.

C’est bien, jouez de votre reste ; et mettez tout votre enjeu en avant.

Don Juan.

Ô Marcèle ! si vous m’avez entendu, ouvrez ce balcon et daignez écouter l’homme qui vous adore.

Dorothée.

Ah ! malheureuse, c’est bien lui ! Épris de Marcèle, il croit lui parler ; car il ignore sans doute que je l’ai remplacée dans cette maison, et c’est elle qu’il y vient voir. — Eh bien, feignons que je suis Marcèle, et de cette manière éclaircissons tous nos doutes.

Don Juan.

On parle derrière la jalousie. — Mes amis, mettez-vous en sentinelles chacun à l’une des extrémités de la rue.

Léonel.

Toi, Chacon, mets-toi à ce coin.

Chacon, à don Juan.

N’ayez pas peur. À moi tout seul je ne crains pas un escadron, fût-il de trente poulets !

Don Juan, appelant.

Zt ! zt ! Marcèle ! Marcèle ! Zt ! zt !

Dorothée.

Qui va là ?

Don Juan.

Votre nouvel adorateur.

Dorothée.

Serait-ce vous, don Juan ?

Don Juan.

Oui, c’est moi ! c’est moi !

Dorothée.

Mon Dieu ! que cherchez-vous ici ?

Don Juan.

C’est vous… Vous, madame !

Dorothée.

Non pas ! vous vous trompez, ce n’est pas moi. — Et si votre maîtresse vous est infidèle, et que vous vouliez la ramener en excitant sa jalousie, allez-vous-en, partez ; je ne suis pas assez belle pour cela.

Don Juan.

Écoutez-moi, de grâce.

Dorothée.

Croyez-moi, allez la trouver, appelez-la, criez, pleurez, suppliez, et jurez-lui de l’épouser.

Don Juan.

Non, belle Marcèle, je ne puis renouer avec elle. — Je suis un galant homme.

Dorothée.

Vous voulez donc l’oublier ?

Don Juan.

L’oublier ? ce serait trop d’honneur pour elle. Pour oublier, il faut avoir aimé d’abord.

Dorothée.

Quoi ! vous ne l’avez jamais aimée ?

Don Juan.

Si je l’avais aimée, il me serait moins facile de renoncer à elle.

Dorothée.

Vous me trompez.

Don Juan.

Attendez. Aujourd’hui elle m’a écrit ce billet, et m’a envoyé en même temps, pour me convaincre, les bijoux que lui avaient donnés le roi et les infants. Si l’amour doit se juger par les actions, vous allez voir celui que j’ai pour l’infidèle. Faites descendre par ce balcon un ruban, dussiez-vous le détacher de vos beaux cheveux blonds, et tous ces gages de tendresse vont remonter jusqu’à vous.

Dorothée.

L’idée m’en plaît assez. Mais comment avez-vous pu en venir à un tel mépris ?

Don Juan.

Faites descendre le ruban, et ne parlons plus de tout cela. J’en rougis, et je me le reproche.

Dorothée.

Mille grâces, don Juan, pour ce cadeau. Peut-être y a-t-il de la légèreté à recevoir des présents d’un galant qui vient me voir pour la première fois ; mais je les accepte comme un gage de votre amour. — Il y a longtemps que j’appelais ce moment de tous mes vœux. Mon cœur est à vous depuis un certain jour que je vous parlai, voilée, en passant à Triana, dans un bateau.

Don Juan.

Jetez le ruban.

Elle jette le ruban.

Dorothée.

Le voilà. Attachez-y les bijoux, et je les ferai monter vers moi.

Don Juan.

Ce coffret, Marcèle, renferme les riches dépouilles de la Belle aux yeux d’or.

Dorothée.

Qui bien lie, bien délie. — Croyez, mon cher bien, que je vous adore.

Il attache le petit coffret.

Don Juan.

Tirez doucement, avec précaution.

Entre DON FÉLIX.

Dorothée.

J’entends du bruit. Pardonnez, laissez qu’on s’éloigne. Ainsi l’exige l’honneur de la maison.

Elle se retire.

Don Félix, à part.

Toujours quelque fantôme qui rôde au coin de cette rue !

Don Juan.

Comment Chacon a-t-il laissé passer cet homme enveloppé dans son manteau ?

Léonel.

Il aura sans doute eu peur. — Mais vous, comment cela s’est-il passé avec Marcèle ?

Don Juan.

Je lui ai donné tous les bijoux.

Léonel.

Tous ?

Don Juan.

Tous.

Léonel.

Et elle les a pris ?

Don Juan.

Sans scrupule.

Don Félix.

Ces hommes paraissent ne pas vouloir être vus. Soyons discret… entrons…

Il entre.

Don Juan.

Un moment, Léonel ?

Léonel.

Qu’avez-vous ? D’où vient ce trouble ?

Don Juan.

N’as-tu pas vu cet homme entrer chez Marcèle ? — Quelle duplicité ?

Léonel.

Mais si c’est le maître de la maison, cela est fort naturel.

Don Juan.

Je commence à regretter de lui avoir donné les bijoux. Malédiction sur la coquette qui…

Léonel.

Arrêtez !

Chacon, accourant.

Qu’est-ce donc ? Avons-nous une querelle ?

Don Juan.

Non ! mais j’ai eu la faiblesse de donner les bijoux à la dame de ce logis… et à peine venais-je de les donner, qu’il est entré un homme chez elle.

Chacon.

Vous avait-elle promis qu’il n’entrerait pas ?

Don Juan.

Pour cela, non.

Chacon.

Alors il n’y a rien à dire.

Don Juan.

Alors je retourne à Dorothée. J’aime encore mieux avoir un roi pour second auprès d’une femme adorable, que je ne sais quel cavalier auprès d’une femme que je n’aime pas, et à laquelle le seul dépit m’a fait adresser mes vœux.

Léonel.

Qu’en dis-tu, Chacon ?

Chacon.

Notre maître a raison, — et s’il n’avait pas eu la simplicité de donner des bijoux à celle-ci… Mais nous les rattraperons. Nous en trouverons le moyen.

Don Juan.

Frappe à cette porte, Chacon.

Chacon.

Ne vaudrait-il pas mieux frapper à celle de Marcèle, ou entrer chez elle par force, et lui arracher des bras son galant à coups de nerf de bœuf ?

Don Juan.

Voilà un exploit un peu compromettant. Si je l’aimais, passe encore !… Non, Chacon, frappe à cette porte.

Chacon.

Avec quel aimable dédain la Belle va vous recevoir, lorsqu’elle vous verra revenir en suppliant !

Don Juan.

L’amour m’y oblige, et de sa part je veux tout supporter.

Léonel.

Silence ! voici du monde.

Entrent LE ROI, LE GRAND MAÎTRE et DON ARIAS.

Chacon.

Seigneur, ce sont trois hommes.

Don Juan.

Eh bien, quand ils seraient quarante !

Le Roi.

Il y a du monde, je crois.

Le grand Maître.

N’importe !

Le Roi.

Le grand maître est toujours prêt à dégainer.

Don Arias.

Ici rien ne l’y oblige.

Le Roi.

Moi-même, malgré mon titre de roi et la prudence qu’il me commande, je ne hais pas non plus à jouer un peu de l’épée.

Don Arias.

On le sait bien, seigneur ; et j’aimerais mieux, pour moi, avoir affaire à une vingtaine de braves qu’à votre majesté.

Le Roi.

A-t-on averti cette dame que je venais lui servir d’écuyer ?

Don Arias.

Au premier appel elle doit sortir.

Le Roi.

Eh bien, appelez-la.

Don Arias.

La voici.

Entre MARCÈLE.

Marcèle.

J’attendais le signal.

Don Arias.

Le roi en personne vous est venu chercher.

Marcèle.

Quoi ! sire, tant d’honneur !…

Le Roi.

Je devais cela à mon frère. Suivez-moi.

Don Juan.

Léonel… c’est le roi !… et cette femme, c’est Dorothée.

Léonel.

Àquoi l’avez-vous reconnue ?

Don Juan.

Àsa taille, à son costume, à mon malheur… Hélas ! quelle disgrâce !

Chacon.

Voulez-vous que nous tombions sur le roi et les princes à grands coups d’épée ?

Don Juan.

Tu proposes toujours des choses impossibles… Ah ! j’en mourrai… Bien fou qui peut compter sur la constance d’une femme. Mes amis, je retourne à Marcèle.

Léonel.

C’est bien dit. — Le galant doit être sorti à présent, et la place sera libre. Nous nous amuserons. Elle a deux femmes esclaves qui dansent à ravir.

Don Juan.

On ouvre.

Chacon.

On ne se couche ici qu’avec l’aube.

DOROTHÉE paraît au balcon.

Dorothée.

Qui va là ?

Don Juan.

Ma chère Marcèle… c’est moi… don Juan.

Dorothée.

Il paraît que vous avez élu domicile dans cette rue. Comme votre Dorothée est occupée ailleurs, pendant ce temps-là, pour vous distraire, vous tourmentez ma porte et mes fenêtres.

Don Juan.

Ma chère Marcèle, je viens oublier près de vous l’indigne conduite d’une ingrate. J’allais me réconcilier avec elle, lorsque le roi est venu accompagné d’un infant, et, sur son invitation, elle l’a suivi au palais. Et voilà la femme que j’aimais ! que je voulais épouser !… Mais c’est fini, je suis désabusé. Je romps avec elle. Je suis à vous désormais. À vous désormais ma fortune et mon cœur.

Dorothée.

Assez, assez, don Juan ! Si j’ai gardé le silence, c’était pour savoir toutes vos lâchetés ; mais à présent que mon honneur est en jeu, il faut que je vous détrompe. — Vous n’avez donc pas reconnu ma voix ? Vous avez donc bien peu de mémoire ? Je suis Dorothée, et non pas Marcèle. Marcèle est en ce moment avec le roi. Ce qui a fait votre erreur, c’est que j’habite actuellement son ancienne maison… et qu’elle demeure dans la mienne. J’ai changé de logis pour me soustraire aux poursuites de l’infant. Voici les bijoux que vous m’avez donnés. — Allez, ingrat, allez avec Marcèle. C’est la maîtresse qui vous convient. Un homme comme vous ne doit pas s’attacher à une personne honnête et sage.

Don Juan.

Assez, assez, Dorothée. Cette apologie serait parfaite, et je l’écouterais avec plaisir, si je n’avais point vu, — vu de mes yeux, — un homme qui a ouvert votre porte et qui est entré.

Dorothée.

Qui le nie ? Cet homme, c’est mon frère. Mon frère peut entrer chez lui à toute heure ; et si vous ne me croyez pas, vive le ciel ! venez, et je vous ferai parler à lui.

Don Juan.

Non, mon bien, non, ma vie, je vous crois, et je vous adore, et je vous supplie de me pardonner. Vous me voyez à genoux devant vos fenêtres.

Dorothée.

Vous n’avez que faire de mon pardon. Demain vous reverrez Marcèle, belle, brillante, charmante, et vous lui donnerez, comme vous le lui avez promis, votre fortune et votre cœur. Seulement, prenez garde, j’ai envie d’avertir votre père, afin qu’il ne soupçonne pas que c’est à moi que vous portez ce que vous donnerez à Marcèle.

Don Juan.

Mon bien, mon trésor, ma beauté, beauté pure et sans tache, dont l’éclatante blancheur surpasse celle de la neige, — ô ma vie ! daigne m’écouter, ou je meurs.

Dorothée.

Que faites-vous ? Songez-y donc, vous allez réveiller le voisinage. — Adieu, seigneur don Juan.

Elle se retire.

Don Juan.

Eh bien ! vous avez entendu ?

Léonel.

Eh ! ne vaut-il pas mieux que ce soit Marcèle, et que vous soyez assuré de l’innocence de Dorothée ?

Chacon.

Ne vous inquiétez pas, ça s’arrangera. Je vous indiquerai un moyen infaillible pour apaiser votre belle.

Ils sortent.

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