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Chapitre 1 Le comte de Jumonville

Peu de personnes le savent.
Sous Louis XIV et sous Louis XV, la plus grande partie de l’Amérique du Nord appartenait à la France.
Dans ces possessions se trouvait le vaste territoire connu aujourd’hui sous la dénomination de Canada, jadis nommé : Nouvelle-France.

De nos mains, cette terre si riche passa dans celles des Anglais.

L’Angleterre en possède actuellement une minime partie qui constitue une de ses plus riches colonies.

Que si l’on cherche une cause sérieuse à cet abandon inintelligent, on n’en trouve pas.

Des flots de sang ont été versés.

Tant d’hommes illustres s’étaient voués à la colonisation de cette succursale de la mère patrie !

On se croyait près d’arriver à un résultat glorieux et fécond.

L’indifférence coupable du gouvernement, l’odieuse jonglerie des Mississipiens, le mot mi-spirituel et antipatriotique de Voltaire, mot qui fut pris à la lettre par le peuple le plus léger de la terre, anéantirent le fruit de si héroïques efforts, de si longs travaux.

Ce fut une grande perte pour la France.

On se représente encore maintenant le Canada comme un pays de médiocre étendue, stérile, au climat rigoureux, inclément, mortel pour les Européens.

On voit toujours ces immenses étendues de terrains, enfouies sous des neiges éternelles, parcourues par des bêtes fauves ou de féroces Indiens.

Erreur qui nous a coûté cher.

En deux mots, voici la vérité :

À l’époque où nous étions les maîtres, la Nouvelle-France formait un triangle dont la base se trouvait au nord de la baie d’Hudson et le sommet dans le golfe du Mexique, au sud de la Nouvelle-Orléans.

Or, chaque côté de ce triangle mesure au moins 3500 kilomètres et la superficie totale en est d’environ 1 200 000 kilomètres carrés, superficie onze fois plus considérable que celle de la France actuelle.

Le Canada seul compte vingt-cinq mille habitants.

Il en pourrait contenir le sextuple.

C’est, sans contredit, le pays le plus industrieux et le plus commerçant de l’Amérique du Nord.

Tels sont les quelques arpents de neige qui, au dire du philosophe de Ferney, ne valaient ni le sang ni l’argent qu’ils coûtaient à la France.

Nous n’insisterons pas davantage sur des considérations attristantes, qui sortent du cadre de notre récit.

À l’époque où commence cette histoire, la guerre menaçait de nouveau en Amérique entre les Anglais et les Français.

La faute n’en était point à nos représentants.

Cette guerre inique était faite, du côté des Anglais, avec une barbarie incroyable et un mépris cynique de tout droit des gens.

Ils l’entreprenaient, le plus souvent, sans déclaration préalable, sans même se donner la peine de chercher un prétexte futile.

Rien ne lavera jamais de cette tache leur réputation politique. C’est un reproche juste et infamant qu’on pourra constamment jeter en pleine face à leur honneur militaire.

Le 27 mai 1754, vers six heures du soir, une troupe de trente-quatre hommes, commandée par un officier, déboucha dans une vaste clairière.

Cette clairière était située au centre de l’une de ces immenses forêts qui couvraient alors les rives de l’Ohio, nommé par les nôtres Belle-Rivière, et qui s’étendaient jusqu’aux frontières de la Virginie, possédée par l’Angleterre.

La troupe en question venait de faire une marche longue et fatigante à travers les sentiers presque impraticables de la forêt.

Bien que les hommes qui la composaient fussent pour la plupart des guerriers indiens, rompus, dès l’enfance, à toutes les privations de la vie du désert, et que le reste eût été choisi parmi les chasseurs canadiens les plus endurcis à la fatigue, Indiens et chasseurs paraissaient accablés.

Ils se traînaient plutôt qu’ils ne marchaient, et ce fut avec un cri de joie qu’ils émergèrent des fourrés et entrèrent les uns après les autres dans la clairière.

L’officier, jeune homme de vingt-cinq ans, aux traits fins et distingués, portait l’uniforme de Royal-Marine.

Jugeant une plus longue marche impossible et quelques heures de repos indispensables à ses hommes, il donna l’ordre d’établir le campement pour la nuit.

Cet ordre était impatiemment attendu par les Canadiens et les Peaux-Rouges.

En un instant, le bivouac fut installé.

On alluma les feux de veille.

Puis, chacun fouillant sa gibecière, se mit en devoir de préparer le repas du soir.

Le capitaine s’était assis devant un des feux, sur le tronc d’un arbre renversé.

Le coude sur le genou, la tête dans la main, il suivait d’un vague regard les étincelles brillantes échappées du foyer, tout en se laissant aller à une rêverie qui ne tarda pas à l’absorber complètement.

Profitons de ce moment de répit pour expliquer la présence de ce détachement armé dans une contrée déserte, éloignée de plus trente lieues de toute habitation.

Quelques semaines avant le commencement de notre action, Dinwidie, gouverneur de la Virginie, nommé par le gouvernement britannique, avait expédié une colonne de miliciens chargée d’occuper les terres de l’Ohio qui nous appartenaient.

Notons, en passant, que, selon l’habitude anglaise, cette expédition se faisait en pleine paix, contre le droit de toutes les nations civilisées.

Le major Washington commandait en chef cette colonne.

Washington, le même qui plus tard devint un grand homme et délivra sa patrie du joug de l’Angleterre.

Son avant-garde, dirigée par l’enseigne Ward, entra résolument sur notre territoire, s’y installa et construisit sur les bords de l’Ohio un fort qui du reste fut immédiatement attaqué et enlevé par les Français.

La garnison demeura prisonnière.

Cependant M. de Contrecœur, commandant du fort Duquesne, fort qui est aujourd’hui la ville de Pittsbourg, l’une des plus riches des États-Unis, M. de Contrecœur, voulant non seulement mettre le droit de son côté, mais, comme si cela était possible, éviter la guerre, prit la résolution de ne pas rendre coup pour coup, attaque pour attaque.

Il chargea l’un de ses aides de camp, capitaine au régiment de Royal-Marine, de se rendre auprès du chef anglais et de le sommer d’avoir à se retirer sur-le-champ, attendu qu’il se trouvait sans raison sur le territoire français.

Cet aide de camp se nommait le comte de Jumonville.

M. de Jumonville fit immédiatement ses préparatifs de départ.

Seulement, comme il lui fallait traverser des régions hantées par des tribus hostiles aux Français, sur la recommandation expresse de M. de Contrecœur, il prit une escorte de trente-quatre hommes dévoués et aguerris.

C’est ce détachement que nous avons laissé campé dans une clairière après une marche forcée de cinq jours.

Le comte de Jumonville tenait tellement à accomplir sa mission sans retard, qu’il n’avait encore laissé reposer ses hommes ni jour ni nuit.

Il espérait du reste, grâce à cette miraculeuse célérité, se trouver le lendemain même vers midi en vue des premiers avant-postes anglais.

Le jeune homme était depuis quelques instants plongé dans ses réflexions, lorsqu’un des Canadiens s’approcha de lui.

Le bruit de ses pas ne suffit pas pour le tirer de sa rêverie.

Le Canadien attendit.

Enfin, voyant que l’officier ne faisait aucune attention à lui, il se décida à parler.

— Capitaine ! fit-il après avoir salué respectueusement.

M. de Jumonville releva brusquement la tête, réprimant avec peine un premier mouvement de mauvaise humeur.

Mais le Canadien, immobile, au port d’armes, attendait imperturbablement que son chef l’interrogeât.

En reconnaissant dans le personnage qui se tenait devant lui, sinon un ami, du moins un homme dévoué, le capitaine sourit et lui dit :

— C’est toi, Berger ! que me veux-tu ?

— J’ai à vous parler, répondit laconiquement celui que M. de Jumonville venait d’appeler Berger.

— Assieds-toi, je t’écoute.

Le Canadien obéit et s’assit aux pieds de son chef.

C’était un homme de haute taille, aux larges épaules, aux membres bien attachés.

Des muscles gros comme des cordes et durs comme le fer, dénotaient en lui une rare vigueur.

Sa tête, un peu petite, au front carré, aux traits accentués, reposait d’aplomb sur un cou de taureau.

Ses yeux noirs, bien ouverts, couronnés d’épais sourcils, regardaient bien en face.

Une forêt de cheveux bruns et bouclés, noués par derrière par une peau de serpent, s’éparpillaient en désordre sur ses épaules.

Sa peau parcheminée, sillonnée de rides hâtives, avait une teinte bistre foncé.

Une longue barbe rousse et touffue lui couvrait le bas du visage et descendait jusque sur sa poitrine, donnant à l’ensemble de sa physionomie une sauvagerie étrange.

Malgré cette rude apparence, on sentait que le mal n’avait pas de prise sur la nature primitive de cet homme.

Tout en lui sentait la franchise et la loyauté.

Son costume, adopté par les coureurs des bois canadiens, consistait en une blouse de toile bleue, ornementée, soutachée de fil blanc.

Cette blouse, serrée aux hanches par une ceinture en peau de crocodile, lui laissait une liberté d’allures que n’ont point les vêtements de drap européen.

Dans sa ceinture étaient passés un couteau à manche de corne, une baïonnette, un sac à balles et un sac à poudre.

Sur ses genoux descendait un caleçon de toile bise.

Ses jambes nues n’étaient garanties des ronces et des broussailles que par les ligatures des mocksens en peau d’élan qui lui servaient de chaussures. Ces ligatures se rejoignaient au-dessus du mollet.

Un large sac en parchemin, ressemblant à nos carnassières de chasse, était jeté en bandoulière sur son épaule droite.

Enfin, il tenait à la main un long fusil dont la crosse curieusement sculptée portait une profusion d’arabesques, obtenues à l’aide d’une grande quantité de petits clous en cuivre doré.

Ce spécimen du chasseur canadien, chez lequel le type indien et le type européen se mariaient si bien qu’il devenait impossible de lui assigner une origine exclusive, supportait à merveille l’entourage de cette nature sauvage et luxuriante.

Il se trouvait dans son vrai cadre.

Berger descendait de ces premiers colons normands qui, lors de la première guerre, chassés par les Anglais de leurs plantations, se réfugièrent dans les bois et adoptèrent l’existence aventureuse des aborigènes.

On leur donna, par la suite, le surnom de Bois-Brûlés, à cause de la couleur bistre foncé que le croisement des races avait imprimée à leur peau.

Il eût été fort difficile d’assigner un âge quelconque à l’interlocuteur du comte de Jumonville.

Berger pouvait avoir trente-cinq ans, comme il pouvait en avoir cinquante.

Voyant que le chasseur ne se décidait pas à s’expliquer, le capitaine reprit :

— Voyons, parle ; les ordres de nuit sont donnés. Nos hommes ont bu et mangé. Qu’ils se reposent et s’endorment. Deux sentinelles suffiront pour veiller au salut général et entretenir les feux.

Le Canadien hocha la tête.

— Non ? demanda l’officier.

— Non, répondit péremptoirement Berger.

— Qu’y a-t-il ?

— Faites excuse, mais…

— Mais quoi ?

— Ce n’est pas l’heure du sommeil pour tout le monde.

— Je le vois bien, repartit en riant M. de Jumonville. Si tu continues de la sorte, mon brave, nous en avons, toi et moi, pour jusqu’à demain matin.

— Ce n’est pas le moment de rire non plus, fit le Canadien sans sourciller.

L’officier français connaissait son homme.

Il savait que Berger ne faisait jamais de grandes phrases sans motif.

Il arrêta son rire.

L’autre dit :

— Capitaine, il faut reconnaître les environs.

— Les environs de qui ? de quoi ? Ne sommes-nous pas en plein désert ? De qui diantre peux-tu craindre la visite ?

— Je ne crains rien.

— Je le sais, mon brave Berger.

— Mais les bois ne sont pas sûrs pour tout le monde.

— Est-ce pour moi que tu dis cela ?

— Pour vous, monsieur le comte. Précisément.

— Baste ! ne vas-tu pas chercher à m’effrayer maintenant ?

— Non, ce serait impossible ; mais je cherche à vous rendre défiant, à éveiller votre prudence.

— De la prudence ? N’en as-tu pas pour moi, mon vieux Berger ? répliqua affectueusement l’officier.

— Cela ne suffit pas.

— Ta main ?

Berger donna sa main au comte de Jumonville qui continua :

— Vois-tu, camarade, nous sommes originaires du même pays…

— Oui.

— Normands tous deux. Tes ancêtres ont pendant des siècles été les fidèles serviteurs des miens…

— Oui.

— Tu es mon ami.

— Oui.

— Parle-moi donc comme un ami, et non comme un inférieur.

— Merci, fit le Canadien retirant sa main et détournant son visage pour cacher l’émotion qui le gagnait ; merci, monsieur le comte… C’est vrai… Ma famille a toujours été dévouée à la vôtre… et quand, là-bas…, à Québec, j’ai par hasard entendu prononcer votre nom, mon cœur a tressailli de bonheur et je suis accouru à vous. Bien que venu au monde à la Nouvelle-France, je me suis toujours cru le serviteur né de vous et des vôtres. Aussi vous l’avez vu, je ne me suis pas fait attendre. Je me suis offert, vous m’avez accepté… Le pacte est conclu entre nous et rien que la mort séparera le fils de mon père, du fils aîné de l’héritier des comtes de Jumonville.

— Je me plais à reconnaître la vérité de tes paroles…, et un jour je me réserve de t’interroger plus en détail sur ce sujet.

— Plus tard, fit Berger avec un certain embarras.

— Oui, quand nous aurons accompli la mission dont je suis chargé.

— C’est cela, oui.

— Tu me diras alors tout ce que tu m’as caché jusqu’à ce jour.

— Nous avons le temps.

— La cause de l’émigration de ton père…, continua le capitaine.

— Oh ! l’histoire des pauvres gens comme nous n’est pas bien intéressante.

— Tout ce qui te touche m’intéresse.

— Je vous obéirai, monsieur.

— D’autre part, reprit le jeune homme, en venant en Amérique, mon but était de prendre certains renseignements…

Le Canadien se trouvait de plus en plus mal à l’aise.

Le comte de Jumonville continua, sans remarquer son trouble, que du reste l’obscurité de la nuit tombante l’empêchait d’apercevoir.

— Tu me seras utile dans mes recherches.

— Je ferai de mon mieux, mais je ne vous comprends pas, répondit Berger qui semblait sur des épines.

— Il s’agit d’un de mes grands-oncles…

— Ah ! bien.

— Capitaine, à ce que je crois, au régiment de Carignan.

— Mais…

— Il suivit sa compagnie en Amérique et il s’y fixa.

— Et depuis lors ?

— Plus de nouvelles. On eut beau se livrer à des recherches actives, il était disparu sans laisser de traces.

— Cela n’a rien de bien extraordinaire, monsieur.

— Comment ?

— Sans doute. En se faisant colon, de même que beaucoup d’autres, il aura changé de nom, fit le Canadien avec une légère hésitation dans la voix.

— À quoi bon ?

— Ah ! voilà, monsieur le comte, des choses que les Européens ne comprennent pas de prime abord… Mais, voyez-vous, il y a ceci de certain, c’est qu’au bout d’un certain temps, quand on a quitté le vieux monde pour le nouveau, la ville pour la forêt, quand on a compris que le bonheur se trouve seulement au fond des bois, on secoue la plante de ses pieds pour qu’il n’y reste plus un atome de la poussière des villes. On recommence sa vie, on se refait un nom et tout va bien.

— Oui, murmura le jeune homme. C’est cela ou autre chose. Enfin, ajouta-t-il à haute voix, je voudrais quand même savoir ce que ce membre de notre famille est devenu.

— Peut-être bien que vous l’apprendrez un jour.

— Crois-tu ?

— Peut-être bien ! répéta le chasseur avec une émotion toujours mal réprimée.

Évidemment, s’il eût pu changer le tour de l’entretien, M. de Jumonville n’aurait plus été libre de lui dire un mot de plus sur ce sujet, mais le chasseur avait trop de déférence pour son chef pour se permettre de rompre les chiens.

Le capitaine reprit :

— Il y a trente ans et plus que le parent dont je parle a disparu.

— Trente ans, trente jours ! Le temps est un grand découvreur de mystères. Et puis me permettez-vous une question, monsieur le comte ?

— Dis.

— Quel intérêt vous pousse à jeter la lumière dans cette nuit ?

— Mais ne t’ai-je pas expliqué qu’il s’agissait d’un de mes grands-oncles ? Quelque secondaire que soit l’intérêt que je lui porte personnellement, notre nom peut se trouver en jeu.

— S’il en a changé, comme vous le pensez ?

— Est-ce certain ?

— Non.

— D’ailleurs, je te l’avouerai, mon bon Berger, il y a au fond de tout cela un attrait de curiosité très grand pour moi.

— Oh ! de la curiosité, grommela le chasseur…, ce n’est peut-être pas le moment d’en avoir. Nous avons d’autres chats à fouetter.

M. de Jumonville ajouta sans avoir l’air d’entendre le rappel de son serviteur à la situation présente :

— Quoique cette histoire soit bien confuse et se perde dans la nuit de mon enfance, je me souviens avoir ouï parler à mon père d’une catastrophe sanglante mêlée au nom de mon grand-oncle.

— Rêve d’enfant ! fit Berger en haussant les épaules.

— Non pas ! Cette disparition subite se rattachait intimement à cette catastrophe ; mon père connaissait bien sûr cette affaire.

— Et il ne vous l’a pas racontée ? demanda vivement le chasseur.

— Jamais en détail. Une ou deux fois, je l’ai interrogé à ce sujet ; toujours il détournait la conversation.

Berger respira plus librement.

— Votre père, dit-il, pensait sans doute que mieux valait ensevelir cette affaire dans l’oubli le plus profond.

— C’est possible. Notre marche à travers les bois, ces immenses solitudes, la poésie du désert m’ont remis ce souvenir devant les yeux. J’y repenserai plus tard. Revenons-en au motif de ta venue.

— Il n’est pas trop tôt, fit Berger entre ses dents.

— Grognon ! sourit le jeune homme. Quel mal nous est-il arrivé pour que tu cries après le temps perdu ?

— Aucun, mais qui vous dit qu’il ne nous en arrivera point ?

— Nous sommes dans les mains de Dieu. Tu me permettras de ne jamais rien préjuger de l’avenir.

— Bon !

— En somme, que demandes-tu ?

— Que vous m’autorisiez à battre l’estrade pendant une heure dans les environs du campement.

— Ah ! ah ! mais, décidément, tu crains quelque chose ?

— Pour parler net, oui, monsieur.

— Quoi ?

— Le chef indien qui nous accompagne vient de découvrir de nombreuses traces dans le bois, et moi-même j’ai relevé un grand nombre d’empreintes.

— Des chasseurs ?

— Non pas.

— Ou des voyageurs comme nous ?

— Non plus.

— Qui alors ?

— Des soldats, fit Berger.

— Des soldats anglais ?

— Oui.

— Tu te trompes.

— Il n’y a pas à se tromper, pour un vieux coureur de bois comme moi, sur les traces que les habits rouges laissent derrière eux.

— Ainsi tu crois les Anglais près de nous ?

— J’en suis sûr.

— Tant mieux, nous aurons moins de chemin à faire.

— M’est avis que, tout compte fait, mieux vaudrait les éviter.

— Hein !

— Et rebrousser chemin.

— Es-tu fou ? demanda M. de Jumonville, en regardant le Canadien avec stupéfaction.

— Ces allées, ces marches et ces contremarches mystérieuses sont louches, je vous en réponds.

— Ne suis-je pas envoyé en parlementaire vers le colonel Frye ?

— Je ne dis pas non.

— Et vers le lieutenant-colonel Washington ?

— Oui.

— La présence, le voisinage des troupes britanniques, n’a rien que je redoute.

— Il faudra voir.

L’officier impatienté reprit vivement :

— Un parlementaire est inviolable, sacré ! Les lois de la guerre, le droit des gens et des nations le protègent.

Le chasseur fit un geste de doute.

— La guerre ne se pratique pas ici comme dans la vieille Europe, dit-il.

— Je ne croirai jamais…

— L’agression impossible à justifier dont nous venons d’être victimes en pleine paix doit vous donner une idée du respect que les Anglais ont pour le droit des gens.

— Berger ! Berger ! tu n’es qu’un oiseau de mauvais augure, repartit le capitaine en souriant malgré lui. Ta haine pour les Anglais te rend injuste.

— Injuste envers des…

— Respecte nos ennemis si tu veux que nos ennemis te respectent.

— Soit, on se taira…, devant vous, murmura le chasseur canadien en mâchonnant sa mauvaise humeur.

— Mais tu t’obstines… et tu persistes à croire des mesures de prudence nécessaires ?

— Ça, oui.

— Eh bien ! je te donne carte blanche. Agis à ta guise.

— C’est tout ce que je demande, s’écria joyeusement Berger en se relevant.

— Tu reconnaîtras ton erreur.

— Dieu le veuille, monsieur ! Je désire en être pour ma battue et pour mes soupçons, mais je n’en profiterai pas moins et sur-le-champ de la permission que vous venez de me donner.

— Va, va et bien du plaisir. Tu reviendras me prévenir dès que tu seras de retour.

— Je n’y manquerai pas, monsieur le comte.

Après avoir pris congé du jeune officier, Berger se dirigea rapidement vers un Indien accroupi à l’écart devant un feu allumé par lui et pour lui.

Cet indigène, dans la force de l’âge, d’une taille gigantesque et bien proportionnée, avait un visage régulier et des traits dignes du ciseau d’un Michel-Ange.

Ses yeux noirs, bien ouverts, pétillaient d’intelligence et d’astuce.

Sa physionomie à l’expression douce et méditative, sa prestance noble lui donnaient un cachet d’élégance native qui caractérise les Peaux-Rouges.

Son costume se composait de mitasses ou caleçons en deux parties cousues avec des cheveux, serrés aux hanches par une ceinture en cuir et attachés aux chevilles ; d’une chemise de calicot et de mocksens en peau d’élan, garnis de piquants de porc-épic et de perles en verres multicolores.

Ses cheveux assez longs étaient tressés adroitement et relevés en forme de chignon sur le sommet de sa tête.

Une robe de bison blanc femelle, retenue par une courroie sur ses épaules, l’enveloppait tout entier, traînant jusqu’à terre dans un mouvement plein de grâce et de majesté.

Cet Indien, qu’à la plume d’aigle fichée droit dans sa chevelure il était facile de reconnaître pour un chef, fumait nonchalamment son calumet.

Bien qu’il eût entendu le pas pressé du Canadien et que son œil perçant l’eût parfaitement vu venir vers lui, il ne fit pas un geste, demeurant en apparence absorbé dans ses pensées.

Berger arrivait près de lui.

L’Indien ne tourna pas la tête.

Le chasseur canadien lui posa doucement la main sur l’épaule sans prononcer une parole.

Il attendit, comme il l’avait fait avec l’officier français, que le chef l’interrogeât.

— Mon frère est le bien venu près de son ami, dit l’Indien d’une voix pénétrante. Que désire-t-il ? Qu’il parle. Les oreilles d’un chef sont ouvertes.

— Le chasseur blanc veut saluer son ami et lui souhaiter un long repos, avant de se séparer de lui, répondit le Canadien.

— Où va Sans-Piste ? reprit le Peau-Rouge en donnant à Berger le nom sous lequel il était connu et renommé dans les grands bois. Le chef pâle lui a-t-il donné une mission que deux hommes ne peuvent remplir ensemble ?

— J’ai en effet reçu une mission.

— Sans-Piste a-t-il promis d’exécuter seul cette mission ?

— Non.

L’Indien ne sourcilla pas.

Le chasseur reprit en souriant :

— J’ai supposé que le chef, fatigué d’une longue route à travers la forêt, aimerait mieux demeurer tranquille auprès du feu que me suivre par une nuit aussi noire, par un ciel sans étoiles.

Le Peau-Rouge releva vivement la tête.

— Sans-Piste est très gai, dit-il. Sans-Piste plaisante. Ne sait-il pas que Koua-Handé[1] est un chef et que la fatigue n’a point de prise sur lui ? Les Hurons sont des hommes et non des vieilles femmes bavardes. Où va mon frère ?

— Surveiller les alentours du camp.

— Bon.

— Venez-vous avec nous ?

— Que mon frère marche ; le chef le suit.

— Je comptais sur vous.

Ce disant, le chasseur canadien tendit la main au chef indien, qui la lui serra silencieusement.

Puis, le Peau-Rouge se leva, serra sa robe de bison autour de son corps, jeta son fusil sous son bras et se mit en mesure de suivre son ami.

Les deux hommes, après avoir jeté un regard circulaire sur le campement, où, sauf les sentinelles, tout le monde était plongé dans un sommeil réparateur, quittèrent la clairière pour s’enfoncer dans la forêt.

Ils ne tardèrent pas à disparaître dans les fourrés et les taillis épais qui servaient de remparts au camp des Français.

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