Chapitre 2 Le major Washington
Abandonnons le détachement commandé par le comte de Jumonville et devançons les deux coureurs des bois chargés d’explorer les environs du campement français ; prions le lecteur de nous accompagner dans les ruines d’un village huron, situées à quelques lieues plus loin sur les rives de l’Ohio.
Là se trouvaient provisoirement réunies certaines personnes avec lesquelles il importe que nous lui fassions lier connaissance, pour l’intelligence des faits qui vont suivre.
Ce village, bâti sur une accore verdoyante de la rive gauche du fleuve, avait longtemps servi de station aux Indiens pendant leur chasse de printemps.
La position même le mettait à l’abri d’un coup de main.
D’un côté, il dominait le cours capricieux de la Belle-Rivière en amont et en aval, tandis que de l’autre, il était garanti de toute surprise par une pente escarpée.
Déjà, depuis plusieurs années, les Indiens l’avaient délaissé pour s’enfoncer dans les terres.
Le gibier devenant d’une rareté extrême, ils s’étaient mis à la recherche d’autres territoires de chasse.
Aussi les palissades destinées jadis à lui servir de remparts se trouvaient-elles détruites presque partout, et les rares cabanes encore debout donnaient plutôt asile au vent et à la pluie qu’aux malheureux conduits de ce côté par le hasard ou leur mauvaise étoile.
Cependant, le jour où commence notre histoire, la plus grande animation régnait dans ce village, ordinairement désert et silencieux.
Vers sept heures du soir, une troupe de soldats anglais, forte de trois cents hommes, tant blancs que sauvages, gravissait la colline, entrait dans le village et s’y retranchait solidement pour y passer la nuit.
Cette troupe avait été envoyée par Dinwidie, gouverneur de la Virginie. Elle faisait partie du détachement chargé de s’emparer des terres de l’Ohio et d’y construire un fort, détachement que les Français avaient malmené si rudement pour leur apprendre à faire litière de toutes les lois qui régissent les peuples civilisés.
Dans une cabane un peu moins ruinée que les autres, réparée à la hâte et rendue presque habitable, se trouvaient deux officiers anglais.
C’étaient le commandant du détachement et son lieutenant.
Assis en face l’un de l’autre, devant un feu que la fraîcheur de la nuit rendait nécessaire, ils causaient tout en soupant d’un quartier de venaison rôtie, arrosé de wisky coupé dans de l’eau.
Le commandant, jeune homme de vingt-deux ans à peine, encore imberbe, n’était autre que le major des milices virginiennes, Washington, le Washington qui plus tard devint si justement célèbre en affranchissant son pays de la suzeraineté de l’Angleterre.
Seulement, à cette époque, le major anglais Washington était loin de se douter du rôle que la Providence l’appelait à jouer dans l’avenir.
Il sortait à peine de l’adolescence.
Sa taille haute et bien prise, ses manières élégantes et ses gestes pleins de grâce et d’harmonie, en faisaient déjà un homme remarquable à tous égards, un gentleman accompli.
Ses traits étaient beaux.
Un nez grec, des yeux au regard pensif et mélancolique, une bouche aux lèvres minces, surmontant un menton accusé et annonçant un caractère résolu, donnaient à sa physionomie une rare expression de dignité.
À première vue, il inspirait le respect.
Il portait avec une grande aisance le costume militaire et, malgré son extrême jeunesse, on reconnaissait réellement en lui le chef de tous ces hommes.
L’enseigne Ward, son lieutenant, formait avec lui le contraste le plus complet.
C’était un soldat, dans toute la force du terme.
Grand, sec, maigre, froid et brave comme son épée, il possédait tout juste l’intelligence nécessaire pour s’acquitter strictement de ses devoirs.
Ajoutons ceci, pour compléter le portrait de ce digne officier :
L’enseigne Ward, imbu, comme tous les Européens de cette époque, des absurdes préjugés de race et de caste, se trouvait intérieurement blessé de se voir sous les ordres du major Washington.
Non pas que lui, homme de cinquante ans, répugnât à obéir à un jeune homme de vingt ans, mais parce que, lui Anglais, il servait sous un créole, fait qui ne s’était jamais vu depuis la fondation des colonies anglaises en Amérique.
Tout ce qui précède rendait l’enseigne Ward aussi honteux que malheureux.
Il avait beau faire, il ne parvenait pas à cacher les froissements de son orgueil et de sa vanité.
Fait prisonnier par les Français, lors de l’attaque du Petit-Fort, élevé sur l’Ohio, il avait donné sa parole de ne pas s’évader du fort Duquesne où on l’avait interné.
Naturellement, selon les habitudes anglaises en Amérique, il ne s’était gêné en rien pour la tenir.
Il s’était donc échappé depuis une huitaine de jours seulement et venait de rejoindre les troupes anglaises, tout chaud encore de l’échec subi par lui et les siens.
Sa mauvaise humeur s’était accrue de ses scrupules de conscience rétrospectifs, car, tout fils d’Albion qu’il fût, le brave enseigne ne pouvait s’empêcher d’en avoir.
Ward n’aspirait qu’au moment où il se verrait en mesure de tirer une vengeance éclatante des maux qu’il prétendait avoir soufferts durant une captivité de quarante-huit heures qu’il avait passée libre sur parole.
Mais les Français étaient de si cruels et si félons ennemis de l’Angleterre !
Tout en achevant de souper, l’enseigne racontait à son commandant pour la vingtième fois au moins les vexations auxquelles il avait été en butte pendant sa captivité et les péripéties émouvantes de sa fuite à travers le désert.
Le major Washington l’écoutait en apparence avec une profonde attention, mais un fin sourire plissait de temps en temps le coin de ses lèvres. L’enseigne, échauffé par l’action de son récit, ne se doutait pas que derrière cette fausse attention se cachait une volonté ne manquant jamais son but.
Si le jeune officier n’avait pas eu une raison sérieuse pour écouter les bavardages du vieux soudard, depuis déjà longtemps il lui eût donné un ordre dilatoire et s’en fût débarrassé.
Quand Ward eut fini, son chef lui laissa le temps de réfléchir à toutes ses mésaventures passées.
Le souper tirait lui-même à sa fin.
— Ainsi, monsieur, dit froidement Washington, vous avez beaucoup souffert par la faute des Français ?
— Oui, monsieur le major, répondit l’enseigne avec chaleur, beaucoup !
— Et vous leur en voulez ?
— Comme tout bon Anglais doit le faire.
Le jeune officier réprima un sourire sardonique.
Il pensait peut-être à part lui que, si les Anglais se croyaient en droit d’exécrer les Français, les Américains, de leur côté, ne raisonnaient pas d’une façon insensée en croyant fondée leur haine contre les Anglais.
Le vieil enseigne continua :
— J’ai juré une haine implacable à ces damnés mangeurs de soupe et j’espère bien la satisfaire un de ces jours.
— Quand ? demanda Washington sur le même ton indifférent.
— Dame ! aussitôt que la guerre sera déclarée.
— Vous dites, monsieur Ward ?
— Je dis : aussitôt que la guerre…
Le jeune homme ne laissa pas achever la phrase de l’enseigne, qui, tout effaré de l’attitude de son chef, cherchait quelle sottise il pouvait bien avoir lâchée.
— La guerre n’est donc pas déclarée entre la France et l’Angleterre ? s’écria-t-il avec une surprise parfaitement jouée.
— Mais, pas que je sache, balbutia Ward, et je ne vois pas comment, en temps de paix ou tout au moins d’armistice, je pourrai…
— En temps de paix, monsieur ? Mais nous sommes en pleine guerre.
— En pleine guerre ?
— Certes.
— Ma foi ! la chose s’est faite pendant que je me promenais dans la forêt… Vous m’excuserez si je ne suis pas tenu au courant.
— Je vous excuse, tout en ne comprenant pas bien votre ignorance et votre stupéfaction.
— Ainsi, la guerre existe ?
— Parfaitement.
Ward se frotta joyeusement les mains.
Son chef le regardait du coin de l’œil. Il réfléchit quelques instants, puis reprenant la parole avec un imperceptible accent de raillerie :
— Mon cher lieutenant, lui dit-il, je vois avec peine que vous manquez complètement de mémoire.
— Moi, major, je n’oublie rien… de ce que je sais…, répondit Ward, offensé dans son amour-propre.
— Cela ne suffit pas, fit Washington sur le même ton. Il faut deviner ce que vous ne savez pas.
— Expliquez-vous, major.
— Pourquoi sommes-nous ici ?
— Pourquoi ?
— Oui.
— En mon âme et conscience, major, je vous jure que je l’ignore.
— C’est impossible.
— Sur mon honneur, c’est ainsi.
— Si vous ne me comprenez pas, monsieur Ward, c’est que vous ne voulez pas me comprendre, dit le jeune homme avec un geste de mauvaise humeur mal dissimulée.
— Je vous demande humblement pardon, monsieur, je fais au contraire tous mes efforts pour cela, mais vous avez trop bonne opinion de ma perspicacité.
— Je vais donc vous mettre les points sur les i.
L’enseigne Ward ouvrit curieusement les yeux et tendit les oreilles.
— Vous admettez, n’est-ce pas, monsieur Ward, que nous nous trouvons sur le territoire français ?
— Cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
— Bon, y sommes-nous de gré ou de force ?
— Dame ! hésita le vieil officier.
— Répondez.
— Il me semble que l’on ne nous a pas invités à…
— Vous y êtes. D’autre part, n’avons-nous pas, il y a quelque temps, essayé de nous retrancher sur l’Ohio et de nous y établir ?
— Cela est d’autant plus vrai que vous m’avez fait l’honneur de me confier la garde de cet établissement.
— Les Français vous ont-ils attaqué ?
— Oui, major.
— Détruit votre poste ?
— De fond en comble.
— Vous ont-ils emmenés prisonniers, vous et vos soldats ?
— Je ne peux pas prétendre le contraire.
— Eh bien ? ajouta froidement Washington.
— Il est évident que…, répondit Ward avec timidité.
— Cela constitue, selon moi, un commencement d’hostilités bien caractérisé.
— Un commencement, oui.
— Et bien que, sans déclaration préalable, la guerre me paraît parfaitement exister.
Nous soulignons ces dernières paroles, qui furent textuellement prononcées par Washington en cette circonstance.
Ward réfléchit quelques instants et répliqua :
— La guerre existe de notre côté.
— Comment ! de notre côté ? se récria le major. Est-ce donc nous qui avons commencé la lutte ?
— Non.
— Alors ?
— Mais c’est nous qui sans autorisation avons envahi le territoire de nos voisins.
— Vous dites ?
— Et essayé de nous y établir malgré eux, continua Ward, qui, tout en manquant à sa parole et en fermant les yeux sur sa propre forfaiture, savait distinguer le vrai du faux quand il s’agissait des autres et surtout de ses supérieurs.
Washington demeura un instant confondu.
Il ne s’attendait pas à pareille réponse de la part d’un homme qu’il regardait comme une brute habituée à se courber devant les commandements et les avis de ses chefs.
Mais, se remettant presque aussitôt :
— Mon cher enseigne, dit-il avec ironie, vous êtes un brave soldat, un excellent officier. Mais, avouez-le, vous n’entendez absolument rien à la diplomatie, à la politique.
— Je ne m’en suis jamais occupé, major, répondit simplement l’enseigne.
— Et vous avez eu tort ; sans cela, vous comprendriez qu’il est de l’intérêt de l’Angleterre de reprendre ces riches contrées aux Français.
— Je comprends cela, major.
— Et que tous les moyens sont bons pour obtenir un résultat aussi important.
— Hum ! fit Ward.
— C’est ainsi.
Le vieil officier baissa la tête sans répondre.
Washington, feignant de prendre son silence pour un assentiment, continua :
— Vous voilà convaincu, monsieur, comme tout bon Anglais le serait à votre place et, toute discussion cessant, laissez-moi vous apprendre une nouvelle qui, j’en suis certain, vous causera une grande joie.
— Quelle nouvelle ?
— Celle-ci : Mes coureurs et mes batteurs d’estrade m’informent qu’un détachement français vient de quitter le fort Duquesne.
— Ah ! ah !
— Ce détachement, composé d’une quarantaine d’hommes, remonte l’Ohio et se dirige de ce côté.
— C’est bien improbable.
— Cela est, pourtant.
— Quel motif les pousse à se risquer en aussi petit nombre dans ces parages qu’ils savent occupés par des forces supérieures ?
— Je ne vous répondrai rien à ce sujet. Leur secret est bien gardé. Nos espions n’ont rien découvert.
— Quel est leur but ostensible ?
— Ils prétendent, me dit-on, être envoyés en parlementaires auprès de moi pour me sommer d’avoir à me retirer immédiatement en Virginie…
— Ah !
— Et d’évacuer ce qu’ils appellent le territoire français indûment envahi par les troupes de Sa Majesté britannique.
— Les insolents ! grommela Ward.
— Mais, continua Washington avec une certaine animation, vous le comprenez, cet envoi d’un parlementaire n’est qu’un prétexte.
— Vous croyez, major ?
— Cet envoi cache des projets qu’il me paraît nécessaire de déjouer.
— Il est certain que, s’il cache…
— D’ailleurs, un parlementaire ne se serait pas fait accompagner d’une aussi grosse troupe.
— Peuh ! quarante hommes !
— Il serait venu avec un guide, un interprète et un trompette, escorte suffisante pour un officier chargé d’une mission toute pacifique.
— Vous avez raison, major, cependant…
— Cependant, quoi ?
— Si l’envoi de ce parlementaire était réel ?
— Il ne l’est pas.
— Je crois avoir entendu parler de quelque chose comme cela, tandis que j’étais détenu au fort Duquesne.
— Rien ne m’ôtera de l’idée que cet officier vient dans une tout autre intention que celle qu’il avoue.
— En ce cas…
— La prudence exige que nous prenions certaines précautions afin de ne pas nous laisser surprendre.
— Oh ! fit l’enseigne en riant dédaigneusement, nous sommes huit fois plus nombreux que ces mendiants. Je ne vois pas ce que nous pouvons craindre.
— Nous pouvons craindre qu’ils nous tuent un certain nombre d’hommes, ce que je veux éviter à tout prix.
— C’est difficile.
— À tout prix, répéta Washington, vous m’entendez ?
— Alors nous les attaquerons ?
— Certes.
— Le cas est grave.
— En quoi ?
— Si nous nous trompons, major ?
— Je prends sur moi la responsabilité de cet acte, répondit sèchement le jeune officier.
L’enseigne s’inclina avec respect.
— Vos ordres ? dit-il.
— Les voici : lever le camp à minuit, descendre dans la plaine, pénétrer dans la forêt sur trois colonnes distancées à cent cinquante pas et reliées entre elles par une ligne de tirailleurs indigènes, puis pousser en avant, de façon à prendre tout ce qui se trouvera dans la forêt comme dans un vaste filet.
— Cela sera fait ainsi, monsieur.
— Bien, maintenant, mon cher monsieur Ward, je vais essayer de dormir quelques heures. Vous me réveillerez lorsqu’il en sera temps. Bonsoir. N’oubliez pas, je vous prie, de faire visiter les fusils et changer les amorces.
Le jeune officier s’enveloppa alors dans son manteau, et le dos appuyé au mur croulant de la cabane, il allongea ses pieds devant le feu, ferma les yeux et feignit de s’endormir.
De la sorte, il n’avait plus à subir les scrupules ou les interrogatoires de son lieutenant.
Ce dernier, resté seul éveillé, alluma un cigare et se mit à fumer tout en réfléchissant aux ordres qu’il venait de recevoir.
L’enseigne Ward était un de ces hommes qui ne savent jamais s’ils doivent être contents ou mécontents.
Il ne demandait pas mieux que de jouer un mauvais tour aux Français, ses ennemis détestés ; mais il sentait bien que dans l’occurrence présente, lui et les siens allaient pêcher en eau trouble.
Entre deux bouffées de tabac, il laissa enfin échapper ces paroles qui résumaient sa pensée :
— Après tout, je suis bien bon de me casser la tête sur cette pierre-là. Arrive que pourra ; je m’en lave les mains. J’ai un chef, j’exécute ses ordres, et voilà !
Le major Washington entendit-il ce court monologue, ou dormait-il réellement ? cela aurait été difficile à certifier et à distinguer.
Toujours pouvons-nous affirmer qu’il ne sourcilla point.
Son cigare entièrement fumé, l’enseigne Ward s’enveloppa à son tour dans son manteau et s’endormit du sommeil de Ponce-Pilate.
q