Chapitre 21 La revanche
Une grande agitation régnait au fort Nécessité, situé sur la Manonghahela, une des sources de l’Ohio.
La garnison, composée de cinq cents hommes de troupes d’élite, travaillait avec une ardeur extrême à l’achèvement des travaux du rempart.
Les uns mettaient les pièces en batterie, les autres préparaient les parcs à boulets ; ceux-ci transportaient de la poudre, des balles, etc. ; ceux-là préparaient les gabions, les sacs de terre, etc.
Les Anglais s’attendaient à une attaque vigoureuse de la part des Français ; la nouvelle de cette attaque avait été apportée, deux jours auparavant, au fort, par la comtesse de Maleval. Elle avait eu une longue conversation avec le major Washington, lui avait montré des lettres, en un mot, lui avait donné des preuves si concluantes de la vérité de ce qu’elle avançait, qu’à la suite de cette conversation, le major avait réuni un conseil de guerre, composé des principaux officiers de la garnison ; il avait résolu, à l’unanimité, qu’on se mettrait en état de défense, et cela avec d’autant plus de raison, que, d’après le dire de la comtesse, le commandement des forces françaises avait été confié au comte Coulon de Villiers, frère du malheureux capitaine de Jumonville, si lâchement assassiné dans un guet-apens tendu par le major Georges Washington lui-même.
Encouragés et excités par leurs officiers, les soldats avaient donc déployé la plus vive ardeur pour se mettre en état de résister avec avantage à l’attaque dont ils étaient menacés, et à soutenir le siège assez longtemps pour donner aux secours qu’ils attendaient de la Virginie le temps d’arriver et d’obliger les Français à se retirer.
Mme de Maleval avait demandé à rester au fort Nécessité, demande que le commandant s’était courtoisement hâté de lui accorder.
Quelle que fût la source où la comtesse puisât les renseignements qu’elle avait donnés, elle était parfaitement renseignée. En effet, voilà ce qui s’était passé quelques jours auparavant, au fort Duquesne :
M. de Contrecœur, un matin de la fin du mois de juin, avait prié le capitaine de Villiers de se rendre auprès de lui.
Le comte, entièrement remis de ses blessures, s’était empressé d’accourir.
Lorsqu’il entra dans le cabinet du commandant, deux autres personnes s’y trouvaient. Ces personnes étaient Berger, le chasseur canadien, et Kouha-Handé, le chef Peau-Rouge.
En les voyant, le capitaine comprit qu’il était mandé pour une communication importante.
— Mon cher capitaine, lui dit M. de Contrecœur après les premiers compliments, je suis enfin en mesure de tenir la promesse que je vous ai faite, il y a déjà trop longtemps.
— Il serait possible ! s’écria le capitaine avec un mouvement de joie qui éclaira son visage, ordinairement triste et sombre.
Les derniers événements dans lesquels il avait été acteur, la mort funeste de son ami le baron de Grigny avaient laissé des traces profondes dans l’esprit du jeune officier, et donné à ses traits une expression de mélancolie pensive que rien ne pouvait effacer.
— Oui, reprit M. de Contrecœur, tout est prêt pour tenter l’attaque du fort Nécessité. Il s’agit d’une surprise, d’un coup de main ; les hommes que je place sous vos ordres sont passés maîtres en ces sortes d’expéditions.
— Surprise ou non, monsieur le commandant, répondit le capitaine d’une voix ferme et vibrante ; je vous réponds, sur ma tête, du succès : le fort sera pris où je serai tué au pied de ses retranchements.
— Je serais désolé qu’il vous arrivât malheur, mon cher capitaine ; j’espère, au contraire, vous conserver longtemps, dans l’intérêt de Sa Majesté. Les officiers de votre trempe sont rares ; ménagez-vous donc, mon ami, je vous en prie, et, s’il le faut, comme votre chef, je vous l’ordonne.
Le capitaine s’inclina sans répondre.
— Votre détachement se composera de six cents Canadiens bois-brûlés sous les ordres de notre ami Berger, et de cents guerriers Peaux-Rouges, de la tribu des Loups-Hurons, auxiliaires précieux dont vous avez été à même déjà d’apprécier la valeur. Kouha-Handé, le sachem le plus renommé de sa nation, veut lui-même les conduire au combat. Je regrette sincèrement de ne pouvoir mettre aucune troupe réglée à votre disposition ; mais, mieux que personne, vous savez combien je suis à court de soldats.
— J’ai vu à l’œuvre les bois-brûlés et les Indiens, commandant ; ce sont des hommes d’un courage indomptable, des lions auxquels rien ne résiste dans la bataille. Avec eux et deux officiers du mérite de mon vieux Berger et de Kouha-Handé, je suis certain de réussir ; d’ailleurs, Dieu sera pour nous ! Quand partirai-je ?
— Quand vous voudrez ! dès ce moment, je vous donne liberté de manœuvres.
— Je vous remercie ; j’en profiterai pour partir le plus tôt possible.
— Voici votre commission, mon cher capitaine, lisez-la !
M. de Villiers prit le papier que lui tendait le commandant, l’ouvrit et le parcourut rapidement avec un vif sentiment de plaisir.
Cette commission conférait au capitaine les pouvoirs les plus étendus.
Le jeune homme en témoigna chaleureusement sa reconnaissance à M. de Contrecœur.
Un paragraphe surtout le toucha vivement ; il était ainsi conçu :
« Luy ordonnons de les attaquer, s’il voit jour à le faire, et de détruire (les Anglais) même en entier, s’il le peut, pour les châtier de l’assassin (sic) qu’ils nous ont fait, en violant les droits les plus sacrés des nations policées. »[3]
Cette allusion au guet-apens dont son frère avait été victime, en lui rappelant son serment de vengeance, mit le comble à sa joie et à son enthousiasme.
— Enfin ! dit-il, mon malheureux frère sera donc vengé ! Quand tes hommes arriveront-ils, Berger ?
— Ils seront ici dans deux heures, monsieur Louis.
— Bon ! et les vôtres, chef ?
— Un peu avant.
— Très bien, mes amis ! Nous les laisserons se reposer pendant le reste de la journée et faire leurs derniers préparatifs ; puis, ce soir, nous partirons au coucher du soleil, la lune éclairera notre marche. Est-ce convenu ainsi ?
— Parfaitement ! répondirent-ils en même temps.
— Surtout surveillez vous-même la distribution des vivres, des armes et des munitions. Vos guerriers ont-ils des fusils, chef ?
— Tous ! répondit orgueilleusement le sachem, et ils montreront à mon frère comment ils savent s’en servir.
— Voilà qui est bien ! Avant le départ je passerai la revue de la troupe, afin de m’assurer que tout est en état.
En ce moment un sergent vint parler bas au commandant.
— Faites entrer, dit-il.
Et s’adressant au capitaine :
— Voici des nouvelles qui nous arrivent, ajouta-t-il.
Le Proscrit parut.
Ses vêtements en désordre, déchirés et maculés de taches de boue, montraient qu’il avait accompli une longue traite.
— Eh ! eh ! dit-il, il me semble que je viens au bon moment, monsieur le commandant !
— Vous ne pouviez mieux tomber, répondit le commandant avec un sourire.
— Vous arrivez du fort Nécessité ? lui demanda le capitaine.
— Il y a deux minutes.
— Et vous rapportez des nouvelles ?
— Toutes fraîches.
— Sont-elles bonnes ?
— Comme toutes les nouvelles, elles renferment du bon et du mauvais.
— Hum ! fit le commandant.
— Veuillez nous les communiquer ; mais d’abord asseyez-vous, vous devez avoir besoin de vous reposer.
— J’avoue que je suis assez fatigué, je suis venu très vite, par des chemins épouvantables.
Il prit un siège, que le commandant lui-même lui avança. M. de Contrecœur montrait en toutes circonstances les plus grands égards pour cet homme, qui était une énigme vivante pour tout le monde sur la frontière.
— Les chemins sont-ils donc aussi mauvais que vous le dites ? lui demanda le capitaine.
— Rassurez-vous, répondit-il en souriant. Je suis comme les oiseaux, moi, je prends toujours la ligne droite ; mes chemins ne sont pas les vôtres.
— Voilà qui me tranquillise un peu ; maintenant nous vous écoutons.
— M’y voici : les Anglais sont prévenus et sur leurs gardes.
— Mauvaises nouvelle ! dit le commandant en hochant la tête.
— Qu’importe qu’ils connaissent nos projets ! s’écria avec énergie le capitaine, nous n’aurons que plus de gloire à les vaincre.
— Continuez, je vous prie, dit M. de Contrecœur à Jean-Pol.
— Savez-vous qui les a avertis ? La comtesse de Maleval.
— La comtesse de Maleval !… Vous êtes certain de cela ?
— Oui, elle-même. D’ailleurs, vous aurez sans doute occasion de la voir, elle a voulu rester dans le fort.
— Vous savez, mon ami, fit alors observer le commandant à M. de Villiers, que cette comtesse de Maleval, qui a trahi son pays pour se faire l’espionne de nos ennemis, est mise hors de la loi par un décret du gouverneur de la Nouvelle-France. Le tort que nous a causé cette femme est incalculable. Je ne sais quels sont les motifs qui l’ont poussée à nous trahir, mais son acharnement contre tout ce qui porte le nom de Français est sans exemple. Dieu veuille qu’elle ne tombe pas entre nos mains ! je serais contraint de la faire pendre, et cela me contrarierait fort.
— Pendre une femme ! dit faiblement le capitaine, qui se sentit rougir.
— Une femme est souvent plus dangereuse qu’un homme, mon ami ; d’ailleurs j’ai reçu l’ordre précis de M. Mennesville, et le cas échéant, je n’hésiterai pas à faire mon devoir.
M. de Villiers détourna la tête pour cacher son embarras et son trouble.
— Voyons, continua M. de Contrecœur, quelles autres nouvelles nous apportez-vous ?
— Lorsqu’ils ont su qu’ils étaient menacés d’une attaque, les Anglais ont expédié quatre courriers, par quatre chemins différents, portant chacun en duplicata, au gouverneur de la Virginie, la demande de prompts renforts en hommes, en vivres et en munitions de guerre.
— Diable ! mais c’est fort triste, tout cela ! dit M. de Contrecœur.
— Oui, si ces courriers étaient parvenus à destination, reprit le Proscrit avec un accent d’ironie impossible à traduire ; mais, avec une fatalité étrange, tous quatre sont tombés aux mains de nos coureurs indiens, et leurs dépêches ont péri avec eux.
— Voici qui est meilleur !
— Ce n’est pas tout : les vivres manquent ainsi que les munitions ; les poudres entre autres sont avariées ; les armes elles-mêmes sont en assez mauvais état ; de plus, quoi qu’ils disent, ces braves gens ont grande peur de nous voir paraître.
— De sorte ?… dit le capitaine.
— De sorte que je suis convaincu que s’ils sont promptement et surtout vigoureusement attaqués, ils ne résisteront pas à l’élan de nos troupes et seront pris d’assaut.
— Bravo ! s’écria le capitaine : cet avis est aussi le mien. Nous partons ce soir ; Jan-Pol, lorsque vous aurez terminé avec le commandant, veuillez être assez bon pour venir jusque dans ma chambre, je désire causer avec vous.
— Tout de suite, si vous le voulez ; je n’ai plus rien à dire, et, à moins que le commandant n’ait besoin de moi…
— Nullement, vous êtes libre. À ce soir, messieurs !
M. de Contrecœur congédia alors ses visiteurs, qui se retirèrent.
Jan-Pol suivait le capitaine.
À la porte de sa chambre, M. de Villiers trouva Rameau-d’Or auquel il donna la consigne de ne laisser pénétrer personne auprès de lui ; puis, lorsqu’il eut refermé la porte et offert un siège au Proscrit, il entama aussitôt l’entretien, en homme pressé d’en finir avec une chose qui pèse sur son cœur.
— Mon cher monsieur, dit-il au Proscrit, je ne sais qui vous êtes ; je ne vous le demande pas, cela m’importe peu, mais depuis que le hasard nous a mis en présence, en toutes circonstances vous vous êtes mis à ma disposition avec un dévouement que certes je ne mérite pas de votre part, et que je ne sais à quoi attribuer.
— Pardon, capitaine, rétablissons les faits, s’il vous plaît. C’est vous qui avez entamé nos relations en me sauvant la vie.
— Soit, dit-il en riant ; mais, comme vous me l’avez depuis sauvée à votre tour, nous sommes quittes, haut la main.
— Peut-être… Continuez.
— J’ai à vous adresser une demande dont dépend le bonheur de ma vie ; je vais loyalement au but : j’aime votre fille !
— Je le sais, répondit-il d’une voix grave ; elle me l’a dit. D’ailleurs, je m’en étais aperçu.
— Ni elle ni moi n’avions intérêt à vous faire un mystère de cet amour ; il est chaste et vrai. Je suis d’une famille ancienne et honorable.
— Je connais votre famille. Oui, je la connais, ajouta-t-il en soupirant.
— Comment ? s’écria le comte avec surprise.
— Comme tout le monde, se hâta de répondre avec une feinte indifférence le père d’Angèle.
— Je vous demande la main de votre fille.
— Avez-vous réfléchi au nom qu’on me donne ?
— Je n’ai rien à voir à cela. Vous êtes un homme de cœur, loyal et honnête ; M. de Contrecœur professe pour vous une estime toute particulière. Si vous avez commis des fautes, cela vous regarde ; si vous avez eu certains malheurs, je vous plains ; nous ne sommes pas en Europe ; ici, un homme n’est compté que par ce qu’il vaut réellement. Votre fille est un ange, je l’aime, et je vous la demande en mariage.
— Vous êtes bien résolu, monsieur le comte de Villiers ?
— Oui.
— Jamais vous ne m’adresserez une question sur mon nom ou sur mon passé ? fit-il avec une lenteur imposante.
— Jamais !
— Vous me laisserez vivre à ma guise ?
— Tant qu’il vous plaira.
— Puisqu’il en est ainsi, monsieur Coulon de Villiers, je vous accorde la main de ma fille Angèle, rien qu’Angèle, fille de Jan-Pol, le Proscrit.
Une chaleureuse poignée de main scella cet engagement, pris d’une façon si bizarre. Le comte ne fit plus qu’une question.
— Je pars pour une expédition qui doit être une date dans ma vie. Je désire que mon mariage ait lieu au fort Nécessité, dès que je m’en serai emparé ; j’ai certaines raisons personnelles pour agir ainsi.
— Je les devine. Parlez sans crainte, je me charge de tous les préparatifs du mariage. Le jour même de la prise du fort, vous nous verrez arriver, ma fille, moi, et le missionnaire chargé d’accomplir cette cérémonie.
— C’est convenu ! À bientôt, mon père !
— Ne m’appelez pas ainsi ! fit Jan-Pol en frissonnant.
— Pourquoi ? fit le comte stupéfait.
— Vous me l’avez promis, pas de questions.
— C’est vrai ! Embrassons-nous au moins.
Le Proscrit fit un mouvement comme pour ouvrir ses bras au jeune homme, puis il se recula, essuya une larme et s’éloigna.
Le soir, à l’heure dite, après avoir été passé en revue par le capitaine, le détachement quitta le fort Duquesne.
Le 3 juillet 1754, au point du jour, les sentinelles anglaises placées sur les remparts du fort Nécessité signalèrent les batteurs d’estrade français ; bientôt tout le détachement apparut, marchant en colonne, flanqué à droite et à gauche par des éclaireurs indiens.
Malgré une pluie torrentielle, les bois-brûlés marchaient au pas gymnastique, causant et riant entre eux, sans paraître se préoccuper le moins du monde du fort qui se dressait menaçant et sombre, à une portée de canon eu avant.
La générale battit aussitôt dans la forteresse, et chacun prit son poste de bataille.
Arrivés à une assez courte distance, les Français s’étendirent à droite et à gauche ; un quart d’heure plus tard, le fort était complètement investi.
Seulement, comme par enchantement, les assaillants avaient tout à coup disparu ; les bois-brûlés, excellents tireurs, s’étaient embusqués derrière les arbres et les rochers.
Avant de commencer l’attaque, M. de Villiers expédia Berger en parlementaire pour sommer les Anglais de se rendre.
On ne daigna pas répondre à la sommation.
L’ordre d’attaque fut aussitôt donné
Nous ne décrirons pas ce combat. Il dura dix heures sous une pluie battante qui ne cessa pas un instant.
Au bout de dix heures d’une lutte acharnée, la mousqueterie française avait forcé l’artillerie anglaise à cesser son feu.
On prépara tout pour l’assaut. Au moment de lancer les colonnes d’attaque, un drapeau blanc parut sur les remparts : l’ennemi demandait à capituler.
Les Anglais avaient eu quatre-vingt dix hommes tués ou blessés mortellement, beaucoup de soldats hors de combat, par suite de blessures légères, et toute leur artillerie démontée. Une longue résistance devenait impossible. Ce fut le colonel Georges Washington qui se rendit en personne auprès du commandant français.
— Nous pourrions venger un assassinat, dit M. de Villiers à Washington, qui se tenait pâle, mais ferme devant lui, nous ne l’imitons pas.[4]
Le capitaine accorda la capitulation demandée.
Elle fut signée à huit heures du soir.
Cette capitulation commençait en ces termes :
« Sçavoir,
« Comme notre intention n’a jamais été de troubler la bonne armonie (sic) qui régnait entre les deux princes amis, mais seulement de venger l’assassin qui a été fait sur un de nos officiers, porteur d’une sommation, et sur son escorte, etc., etc. »
L’article 4 était ainsi conçu :
« Que comme les Anglais ont en leur pouvoir un officier, deux cadets et généralement les officiers qui ont été faits prisonniers dans l’assassinat du sieur Jumonville, et qu’ils promettent de les renvoyer, etc. »
Puis la capitulation se terminait par ces mots :
« Fait double, sur un des postes de notre blocus, les jour et an que dessus. – Signé : James Mackay, Georges Washington, Coulon de Villiers. »[5]
La vengeance était complète, la revanche éclatante, puisque le coupable reconnaissait lui-même par sa signature, le crime qu’il avait commis, et qu’il était contraint de se courber devant la générosité de l’homme dont il avait si odieusement tué le frère.
Cette victoire, si promptement obtenue, n’avait coûté aux Français que deux hommes tués et soixante-dix blessés.
À peine la capitulation fut-elle signée, que les Anglais, pris d’une terreur panique inexplicable, s’enfuirent dans toutes les directions, et cela avec tant de précipitation, qu’ils ne songèrent même pas à emporter leur drapeau et qu’ils l’abandonnèrent.[6]
Le lendemain, au lever du soleil, les Français prirent possession du fort et s’y établirent.
Mme de Maleval avait disparu sans laisser de traces ; toutes les recherches faites pour la retrouver furent inutiles : personne ne l’avait vue.
Avait-elle profité du désordre qui suit une capitulation pour fuir sous un déguisement avec la garnison anglaise ? C’est ce qu’il fut impossible de vérifier.
Le comte, averti peut-être avec intention par M. de Contrecœur du danger qui menaçait la comtesse si, pour son malheur, elle tombait aux mains des autorité françaises, avait tout combiné avec Berger pour assurer secrètement sa fuite. La seule vengeance qu’il prétendait exercer, pour tout le mal qu’elle avait essayé de lui faire, était de la contraindre d’assister à son mariage avec Angèle et de la rendre témoin de son bonheur ; cette vengeance lui échappait.
Vers midi, ainsi qu’il l’avait promis, le Proscrit arriva avec sa fille ; un missionnaire les accompagnait.
Tout avait été préparé dans un salon pour la cérémonie. Un autel modeste avait été dressé au milieu de la pièce.
La réunion des deux fiancés fut des plus touchantes. La chaste et naïve enfant n’osait croire à tant de bonheur ; elle cachait, honteuse et ravie, avec une grâce touchante, son charmant visage, empourpré par la pudeur, sur le sein de son père, qui, malgré sa rude écorce, se sentait ému de voir sa fille si heureuse.
Pour faire honneur à Kouha-Handé et le remercier des services nombreux qu’il lui avait rendus, le capitaine l’avait choisi pour être un de ses témoins. Le temps se passait ; le sachem ne paraissait pas.
Les Indiens auxiliaires, très peu disciplinés et surtout complètement ignorants des droits de la guerre entre pays civilisés, en voyant fuir les Anglais, qu’ils détestaient cordialement, s’étaient lancés à leur poursuite, ni ordres, ni prières n’avaient pu les retenir, et bientôt tous avaient quitté le camp.
Le capitaine était fort inquiet de cette désertion qui pouvait avoir de graves conséquences pour les vaincus ; il avait envoyé plusieurs détachements à leur rencontre, lorsque un peu avant trois heures les Peaux-Rouges reparurent, conduits par Kouha-Handé.
Le sachem se hâta de se rendre au fort. Le chef avait une démarche fière et joyeuse à la fois, il montrait avec affectation une dizaine de scalps sanglants attachés à sa ceinture.
Vainement Berger essaya-t-il de lui faire enlever ces hideux trophées, peu de mise dans une cérémonie comme celle qui se préparait :
— Ce sont des scalps enlevés aux yankees, répondit le tenace Indien ; je dois les conserver. Que mon frère, regarde celui-ci, ajouta-t-il en en désignant un avec complaisance ; jamais je n’aurais supposé qu’un de ces Visages-Pâles, possédât une aussi belle chevelure !
Et, après avoir salué le chasseur, il entra froidement dans le salon.
Par un mouvement machinal et dont il ne fut pas le maître, le comte jeta un regard indifférent sur les scalps dont le sachem était si orgueilleux ; il frissonna et se détourna avec horreur.
Il avait reconnu parmi eux la magnifique chevelure de la comtesse de Maleval ; la malheureuse était tombée sous les coups du féroce guerrier.
La bénédiction nuptiale fut prononcée.
— Vous vous étonnez de ma grande amitié pour vous, dit le Proscrit à son gendre après la cérémonie. Un de vos parents a disparu jadis dans les déserts du nouveau monde ; eh bien ! supposez que je sois le fils de cet homme, et aimez-moi un peu, à cause de ce souvenir de famille.
Cela dit, il lui serra la main et se retira.
De son vivant, le comte ne parvint jamais à en obtenir des renseignements plus positifs ; faute de mieux, il fut contraint de se contenter de celui-là.
Longtemps après, le Proscrit ayant été tué à la bataille de la Belle-Rivière où, suivant l’expression de Washington lui-même, six cents Canadiens battirent honteusement deux mille Anglais, le comte, que rien ne retenait plus en Amérique, s’embarqua pour la France avec sa charmante femme et un fils qui lui était né peu auparavant.
Au moment où il mettait le pied sur le bâtiment qui devait le ramener en Europe, M. de Villiers fut accosté par Berger, qui lui tendit un pli cacheté de noir.
— Qu’est-ce cela, mon ami ?
— De la part de Jan-Pol, monsieur le comte.
— Quand t’a-t-il confié ce pli ?
— Le jour de votre mariage, en me signifiant de ne vous le remettre que le plus tard possible, le jour de sa mort ou le jour de votre départ. Il est mort, j’ai attendu ! Mais vous partez, vous nous quittez pour toujours : j’obéis à mon vieux camarade.
— Merci !
Le comte allait décacheter le papier, Berger l’arrêta.
— Vous lirez plus tard… quand je ne serai plus là !
— Comme tu voudras, mon bon Berger.
M. de Villiers essaya alors vainement d’entraîner Berger en Europe.
Le chasseur canadien résista.
— Que ferais-je là-bas ! répondit-il à Angèle, qui lui serrait affectueusement les mains. Vos villes n’ont pas d’air, pas de ciel ; j’étoufferais dans leurs rues étroites ! Adieu, mes amis…, il me faut l’espace et l’immensité pour vivre à mon aise, les grandes savanes et le désert ! Adieu, monsieur Louis ! adieu, madame la comtesse de Villiers… adieu, petite Angèle ! soyez heureux !
Et écrasant deux larmes honteuses qui descendaient lentement le long de ses joues hâlées, il se secoua, jeta son fusil sur son épaule, et, se dirigeant à grands pas vers la forêt, il ne tarda pas à s’y enfoncer et à disparaître.
Une fois seul, le comte de Villiers ouvrit le dernier adieu du Proscrit.
Voici le peu de mots qu’il contenait :
« J’étais jaloux !… Ne le soyez pas, vous qui aimez ma fille ! je vivais dans le même monde que votre père, Louis… Un faux soupçon nous mit l’injure aux lèvres et le fer à la main. J’ai tué votre père, Louis ! voilà pourquoi je ne vous ai jamais appelé mon fils ! Ç’a été mon châtiment. Je me suis expatrié à la suite de folies de jeunesse. Je n’ai pas eu le courage de faire le malheur de ma fille et le vôtre en vous empêchant de l’épouser. Je le devais peut-être.
« Pardonnez-moi !
« J’emporte ce secret terrible dans ma tombe.
« Angèle ignore jusqu’à son vrai nom.
« Libre à vous de le lui révéler. Pardon encore !
« Jan-Pol le Proscrit, duc de Saint-Hérem. »
— Qu’as-tu, Louis ? demanda Angèle, qui le vit pâlir.
— Rien, mon enfant ! mon Angèle bien-aimée ! répondit M. de Villiers, qui déchira le papier et en jeta les morceaux à la mer.
Les chasseurs canadiens et les bois-brûlés défendirent pied à pied l’indépendance de la Nouvelle-France.
Après l’abandon du Canada, ils refusèrent de reconnaître la domination anglaise.
Plutôt que de se courber sous le joug britannique, ils quittèrent en masse leurs villages, abandonnant tout ce qu’ils possédaient.
Ils se réfugièrent au désert, parmi les tribus indiennes insoumises.
Peu à peu, ils adoptèrent la plupart des coutumes des Peaux-Rouges qui leur avaient offert une si généreuse hospitalité ; mais ils conservèrent précieusement la langue française, seul héritage que leur eussent légué leurs pères.
Les plus hardis coureurs de bois, les plus audacieux explorateurs de ce temps, tous, quoi qu’on en ait dit, ont été des bois-brûlés.
Lorsque parfois on leur demande à quelle nation ils appartiennent, ils répondent avec fierté qu’ils sont Français et ils ont raison !
Ils ont acheté assez chèrement leur droit à cette nationalité, que chacun reconnaît au Canada.
C’est le prix de leur sang versé sur tant de champs de bataille !
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.