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Chapitre 20 L’évasion

La comtesse de Maleval avait tout prévu.
Elle comptait avoir avec son ancien amant un entretien duquel devait dépendre la vie ou la mort de celui-ci.
Ou M. de Villiers en passerait par les fourches caudines de sa rancune et de sa vengeance, ou il était irrémissiblement perdu.

Elle avait invité les principaux chefs de la tribu à se rendre chez elle pour recevoir de ses propres mains le malheureux jeune homme.

Les chefs indiens s’étaient hâtés d’obéir, ils haïssaient profondément les Français, et l’espoir de s’emparer de l’un des principaux officiers les comblait de joie.

Cependant ils ne purent s’empêcher d’éprouver un vif sentiment d’admiration pour le capitaine, lorsqu’ils virent de quelle façon lui-même s’était remis entre leurs mains ; aussi, en quittant la maison, paraissaient-ils bien plutôt lui former une escorte d’honneur que le conduire prisonnier.

Le comte traversa tout le village, la tête haute et le visage souriant. La perspective de la mort cruelle qui, selon toutes probabilités, lui était réservée, ne l’attristait nullement ; il éprouvait, au contraire, une secrète joie en songeant à la fureur de son ennemie, qui venait de voir ses plans renversés, à sa rage d’être contrainte de se contenter d’une vengeance banale, au lieu de celle qu’elle avait un instant rêvée et pour l’accomplissement de laquelle elle avait tout sacrifié, même son honneur.

D’ailleurs, qu’était la mort pour un soldat, habitué à la voir en face, accoutumé à l’idée de la donner ou de la recevoir, un peu plus tôt, un peu plus tard, de la main d’un ennemi dans un combat ?

Le capitaine fut conduit dans la grande hutte médecine du conseil où il fut laissé libre de ses mouvements, après qu’on eût pris la simple précaution de lui enlever ses chaussures.

Les Indiens connaissent la délicatesse des Européens d’un certain rang ; ils savent qu’il leur est impossible de marcher nu-pieds, surtout dans les chemins de leur pays, impraticables pour tout autre qu’un homme habitué dès son enfance à la vie si pénible du désert.

Le jeune homme s’assit sur un escabeau, s’appuya contre un poteau qui se trouvait derrière lui, et se livra à ses pensées, sans paraître s’occuper le moins du monde de ce qui se passait autour de lui, bien que cependant cela dût l’intéresser.

En effet, c’était de lui qu’il s’agissait ; les chefs décidaient entre eux de son sort.

Le hachesto ou crieur public avait rassemblé tous les chefs, qui, les uns après les autres, s’étaient rendus dans la case médecine, puis ils s’étaient accroupis autour du feu ; le calumet avait été apporté, fumé silencieusement, et le conseil avait été immédiatement ouvert.

La délibération durait déjà depuis plus d’une heure, plusieurs orateurs avaient parlé tour à tour, les chefs ne paraissaient pas encore s’être mis d’accord, lorsque tout à coup un grand bruit se fit entendre au dehors, et plusieurs guerriers entrèrent, amenant au milieu d’eux un Indien désarmé et, selon toute apparence, prisonnier.

Cet Indien, dont la ceinture était enlevée, et auquel on n’avait même pas laissé son couteau à scalper, avait dans la tournure et la démarche quelque chose d’imposant et de fier qui attirait l’attention.

Lorsqu’il se retourna, le capitaine tressaillit, il eut un serrement de cœur : il avait reconnu Kouha-Handé, le grand sachem des Loups-Hurons.

Le chef ne sembla pas le voir ; tandis que les guerriers rendaient compte aux membres du conseil de la manière dont il était tombé entre leurs mains, Kouha-Handé, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute, le corps fièrement cambré, promenait sur l’assemblée un regard hautain et dédaigneux.

Malheureusement, le jeune officier ne comprenait pas un mot à ce qui se disait, il ne put donc rien apprendre.

Après une discussion assez longue et surtout très orageuse, le chef tourna sans cérémonie le dos aux membres du conseil et alla, à pas lents, s’asseoir auprès de M. de Villiers.

Un guerrier se leva alors, se rendit auprès de lui, et, au moyen d’une courroie de cuir, il lui attacha les pieds et les mains ; mais ces liens étaient assez lâches, bien que solidement liés, pour ne gêner en rien ses mouvements ; puis il fit la même opération à l’officier, qui n’opposa aucune résistance. D’ailleurs, à quoi cela aurait-il servi ? à le faire maltraiter inutilement.

— Visage-Pâle, dit-il ensuite en mauvais français, tu mourras demain au lever du soleil ; prépare ton chant de mort, ton supplice sera beau !

— Merci, guerrier, répondit en souriant le capitaine ; vous ne pouviez m’annoncer une meilleure nouvelle : une prompte mort est tout ce que je désire.

— Les faces pâles bavardent comme l’oiseau moqueur, reprit le guerrier avec dédain. Demain, nous verrons comment le Français parlera.

Il tourna le dos et s’éloigna.

Quelques instants plus tard, les sachems indiens se levèrent et sortirent de la case, dont la porte se referma derrière eux.

Le capitaine, dont la curiosité était vivement excitée, prononça doucement le nom du chef afin d’attirer son attention et d’obtenir s’il était possible quelques renseignements, mais Kouha-Handé se pencha doucement vers son compagnon de captivité, et posant un doigt sur sa bouche :

— Silence ! murmura-t-il d’une voix faible comme un souffle. Peaux-Rouges yeux et oreilles partout. Attendre, espérer !

Il se tourna d’un côté, ferma les yeux et feignit de s’endormir.

Le capitaine désappointé se résigna à l’imiter.

Plusieurs heures s’écoulèrent sans qu’une seule parole fût prononcée entre les deux hommes ; la lumière diminua peu à peu : enfin, la nuit remplaça le jour et les ténèbres envahirent la case médecine.

Depuis une heure environ, l’obscurité était complète, lorsqu’une grande lueur parut au dehors, et plusieurs guerriers, tenant des torches allumées à la main, entrèrent dans la hutte. Deux d’entre eux portaient des vivres qu’ils placèrent à la portée des prisonniers.

— Mangez ! dit un chef.

Ces vivres se composaient de viande grillée, de pommes, de maïs et de légumes cuits sous la cendre.

Une torche fut plantée en terre, et les guerriers se retirèrent, excepté un seul, qui demeura debout contre la porte dans la hutte.

Celui-là était chargé de veiller sur les deux captifs ; un autre resta auprès d’eux, appuyé sur ses armes.

Les deux hommes mangèrent de bon appétit : en tout état de cause, le capitaine comprenait qu’il n’était pas inutile, quoi qu’il dût arriver, de prendre des forces.

La vie active du désert a cela de particulier que chez ceux qui la mènent, le moral n’influe jamais sur le physique ; les besoins naturels de l’existence deviennent si impérieux qu’il faut toujours les satisfaire.

Mais l’appétit du capitaine n’était rien auprès de celui du chef ; celui-ci dévorait littéralement, avec une insouciance aussi grande que si ce repas ne devait pas être le dernier pour lui.

Lorsque enfin les vivres eurent disparu, le guerrier indien prit la torche et se retira.

Mais la sentinelle placée à la porte demeurait toujours immobile à son poste.

Une demi-heure s’écoula ; peu à peu les bruits du dehors s’éteignirent les uns après les autres : un silence complet régna dans le village.

Les yeux de la sentinelle, obstinément fixés sur les prisonniers, brillaient dans l’ombre comme ceux d’un chat-tigre.

Depuis quelques instants, Kouha-Handé semblait se livrer à un travail dont il était impossible au capitaine de comprendre le but ; tout à coup il éleva la voix, et s’adressant à la sentinelle :

— Mon calumet est plein de morichée (tabac sacré), dit-il d’une voix douce et insinuante ; mon frère me refusera-t-il un charbon ardent pour l’allumer ?

— Pourquoi le chef fumerait-il ? répondit brutalement la sentinelle ; qu’il attende ! Dans quelques heures il chassera dans les prairies bienheureuses auprès du Wacondah ! Alors il fumera tout à son aise.

— Mon frère me refuse ?

— Je refuse…

— Mon frère a tort. En échange de ce charbon, je lui aurais donné un collier de wampums et de perles de verres dont les faces pâles m’ont fait cadeau.

— Où est le collier ? dit la sentinelle en s’approchant avec une rapidité qui témoignait de son désir de se l’approprier.

— Le voilà, répondit le chef.

Et bondissant comme un jaguar sur le misérable sans défiance, il lui jeta les deux mains au cou et l’étrangla si prestement que le pauvre diable tomba comme une masse, sans même jeter un cri.

— Qu’avez-vous fait, chef ? dit le capitaine d’un ton de reproche.

— J’ai tué un chien ! répondit-il sèchement ; que le Visage-Pâle attende !

Il dépouilla aussitôt la sentinelle de ses armes et coucha le cadavre auprès du capitaine, dans la même position que lui-même occupait un instant auparavant.

Puis il alla se placer auprès de la porte.

L’officier, intéressé malgré lui, suivait avec curiosité tous les mouvements du guerrier rouge ; d’ailleurs, il avait deviné qu’il s’agissait de la liberté pour le chef et peut-être pour lui-même.

— Pourquoi Kouha-Handé ne part-il pas ? lui dit-il, lorsqu’il le vit demeurer immobile à la porte.

— Kouha-Handé est un chef, répondit-il, il s’est fait prendre pour aider à la fuite du Visage-Pâle, il ne partira pas sans lui : que mon frère attende.

Le capitaine allait répondre, lorsqu’un léger sifflement doucement modulé se fit entendre en dehors.

Le chef entrouvrit la porte.

Deux personnes entrèrent ; la première échangea quelques mots à voix basse avec l’Indien ; la seconde courut au capitaine et coupa ses liens.

— Angèle ! vous ? s’écria-t-il avec surprise en reconnaissant la jeune fille ; malheureuse enfant, vous ! vous risquez votre vie !… et pour moi !

— Qu’importe ? répondit-elle d’une voix fiévreuse. Venez, vous êtes libre !

— Mais au moins expliquez-moi…

— Pas un mot, avant que vous soyez en sûreté ; prenez ces armes.

Et elle lui remit des pistolets et un fusil dont il s’empara avec joie.

— Ah ! je ne mourrai pas sans défense au moins ! s’écria-t-il. Merci, Angèle ! merci, ma bien-aimée ! près de vous, je me sens la force de dix hommes.

— Venez, venez, Louis ! nous n’avons que trop tardé déjà !

Le capitaine se leva et voulut la suivre, mais ses membres engourdis ne purent le soutenir ; il retomba. Hélas ! il n’était fort que par le cœur et la pensée.

— Mon Dieu ! s’écria la jeune fille avec douleur, ne pourrai-je donc le sauver ? Mon père ! mon père !

Le Proscrit, c’était lui qui causait avec le chef, accourut aussitôt.

— Du courage, capitaine ! dit-il, votre salut dépend de vous !

Le jeune homme fit un nouvel effort, il se releva et parvint à faire quelques pas.

— Appuyez-vous sur moi ? dit la jeune fille ; je suis forte, allez ! Venez, mon Louis !

Malgré sa répugnance à accepter cette offre, il fut contraint de se soumettre et de prendre le bras d’Angèle.

Ils sortirent.

Kouha-Handé, pendant que ceci se passait, s’était occupé à rallumer le feu, et cela d’une si étrange manière que les fugitifs étaient à peine à une quarantaine de pas de la case, qu’elle s’alluma tout entière et commença à brûler, en éclairant tout le village d’une lueur sinistre.

À une assez courte distance, plusieurs chasseurs, armés jusqu’aux dents, se réunirent à la petite troupe. À chaque instant, il en apparaissait d’autres qui semblaient sortir de terre.

La fusillade éclata ; le combat était commencé.

Les Indiens se précipitaient en armes par toutes les issues, essayant de se réunir et d’organiser la défense.

— En avant ! s’écria le capitaine ; suivez-moi, compagnons !

— En avant ! répétèrent les chasseurs.

Ils s’élancèrent, brandissant des torches qu’ils jetèrent dans toutes les cases et faisant feu sur tous les ennemis qui osaient leur faire face.

Malgré les prières réitérées du capitaine, Angèle l’avait suivi et s’était obstinée à demeurer près de lui.

Au bout de quelques pas, le jeune officier trébucha et roula sur le sol.

Vainement il essaya de se relever, cela lui fut impossible : entraîné par son ardeur, et brûlant de prendre une éclatante revanche de son enlèvement, le jeune homme avait oublié qu’en entrant dans la case du conseil ses chaussures lui avaient été enlevées. Ses pieds délicats, déchirés par les ronces, les pierres et les épines, étaient dans un état épouvantable : le sang ruisselait de vingt blessures qui lui causaient une souffrance horrible, une douleur atroce.

Angèle, la première, s’aperçut de l’état affreux dans lequel il se trouvait ; elle appela son père, et, malgré ses énergiques protestations, le jeune homme fut placé sur un brancard porté par deux chasseurs.

— Sortons de la mêlée, dit Angèle ; vous ne pouvez plus combattre, mon ami.

— Mon poste est ici, je ne l’abandonnerai pas.

— Mon Dieu ! s’écria la jeune fille avec désespoir, nous mourrons ici !

Le combat devenait de plus en plus vif. Les Indiens s’étaient ralliés sur plusieurs points, ils menaçaient de prendre l’offensive ; les balles pleuvaient dru comme grêle autour du brancard. Angèle, toute à son amour, ne voyait que celui qu’elle aimait, qu’elle s’obstinait à sauver et qui, lui, s’obstinait à mourir. Elle lança un regard suppliant à son père.

Le Proscrit accourut aussitôt :

— Monsieur le comte, dit-il d’une voix brève, c’est uniquement dans le but de vous délivrer que nous avons donné tête baissée dans ce traquenard, dont peut-être pas un de nous n’échappera. Voulez-vous donc nous faire perdre le fruit de nos peines ? Votre vie est précieuse, et d’ailleurs, qui vengera votre frère, si vous vous faites tuer ici ?

Le capitaine tressaillit à ces paroles, une rougeur fébrile envahit son visage.

— Je ne résiste plus, dit-il, je m’abandonne à vous. Un mot seulement avant de nous séparer ; courez à la maison de la comtesse et sauvez-la, s’il est possible ; me le promettez-vous ?

— Monsieur le comte, cette femme est…

— Pas d’hésitation, ou j’y vais moi-même ! Cette femme est mon implacable ennemie : elle doit être sauvée, je le veux.

— J’obéis, puisque vous l’exigez ; si elle peut être sauvée, je la sauverai.

— Merci !

— Maintenant, laissez-vous guider par Angèle. Des chevaux sont préparés non loin d’ici. Aurez-vous la force de vous tenir à cheval ?

— Je l’espère.

— C’est bien ! Demain, au coucher au soleil, vous serez rendu au fort Duquesne. Adieu, monsieur de Villiers !

— J’ai votre parole, souvenez-vous-en !

— Je n’y ai jamais failli.

Le Proscrit embrassa tendrement sa fille, lui glissa quelques mots à voix basse dans l’oreille ; puis, lorsqu’il eut vu disparaître le brancard, sur lequel était porté le capitaine, il rallia les bois-brûlés et s’élança en avant suivi de Kouha-Handé ; ils firent une trouée sanglante au milieu des Indiens qui essayèrent vainement de leur barrer le passage.

En même temps que lui, les troupes de Berger et du baron de Grigny envahissaient la maison de la comtesse.

Les Indiens, fous de terreur, avaient abandonné le village, qui brûlait tout entier ; ils fuyaient dans toutes les directions, laissant derrière eux une quantité considérable de cadavres.

Les bois-brûlés avaient réussi beaucoup plus complètement qu’ils ne l’espéraient eux-mêmes, puisqu’ils demeuraient maîtres du champ de bataille ; seulement ils n’avaient pas un instant à perdre s’ils ne voulaient pas être ensevelis dans leur triomphe et tomber victimes de l’incendie qu’ils avaient allumé de leurs propres mains.

La maison fut cernée de tous les côtés par les chasseurs et les principaux d’entre eux l’envahirent.

Ils pénétrèrent dans un salon où trois femmes étaient réunies ; deux d’entre elles prodiguaient des soins à la troisième, qui, étendue sur une natte, paraissait être grièvement blessée.

— La marquise de Bois-Tracy ! s’écria le baron avec stupeur.

À cette voix, qu’elle reconnut aussitôt, la marquise se redressa.

— Oui, dit-elle, c’est moi, monsieur, vous ne vous attendiez pas à me trouver ici ?

— Pardonnez-moi, madame, je savais votre présence dans ce village, ainsi que celle de Mme la comtesse de Maleval.

— Qui vous amène dans cette maison, monsieur ? dit la comtesse avec une hautaine ironie ; venez-vous nous annoncer que nous sommes vos prisonnières ?

— Dieu m’en garde ! madame, s’écria le jeune homme ; je n’ai qu’un désir, celui de vous sauver : je viens pour cela.

— Il est trop tard, baron, reprit la marquise ; pour moi, du moins : ma blessure est mortelle, je le sens.

— Oh ! vous vous trompez, madame, je l’espère.

— Non, monsieur, je sens la mort m’envahir ; je n’ai plus que quelques minutes à vivre.

Elle fit un signe à la comtesse, avec laquelle elle causa bas quelques instants.

— Donnez-moi une preuve de vos bonnes intentions, monsieur, reprit-elle au jeune homme.

— Parlez, madame : vos désirs sont des ordres pour moi.

— Laissez Mme la comtesse de Maleval libre de se retirer où bon lui plaira.

— Nul de nous ne s’opposera à son départ, personne ne la suivra dans sa fuite ; je le jure sur l’honneur !

— Merci, monsieur ; mais, seule, il lui est impossible de partir.

— Je lui servirai de guide jusqu’à l’endroit qu’elle me désignera, dit le Proscrit en s’avançant.

— C’est bien, j’accepte ! dit la comtesse. Puis, après avoir une dernière fois embrassé la marquise : Monsieur de Grigny, tout n’est point fini entre votre ami et moi, ajouta-t-elle d’une voix menaçante ; au revoir !

Elle fit signe à sa servante de la suivre et sortit, précédée du Proscrit et accompagnée de trois ou quatre chasseurs, hautaine et froide comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé depuis une heure.

La marquise la suivit du regard ; puis, lorsque enfin son amie eut abandonné la chambre, elle laissa échapper un profond soupir de sa poitrine oppressée, et, se tournant vers le baron ;

— Approchez-vous, monsieur, dit-elle d’une voix qui faiblissait de plus en plus ; il me reste quelques mots à vous dire que vous seul devez entendre.

Le jeune homme fit deux ou trois pas en avant.

— Me voici à vos ordres, madame, dit-il tristement.

— Plus près, je vous prie, plus près encore.

Le baron s’agenouilla auprès d’elle, et, comme les forces semblaient l’abandonner, sur son instante prière il passa le bras droit autour de sa taille.

— C’est bien ainsi, reprit-elle. J’espère que Dieu me permettra de tout vous dire.

Ces paroles furent prononcées d’une voix tellement faible et tellement émue, que malgré lui le baron frissonna.

— Maintenant, écoutez-moi, monsieur. À cet instant où quelques secondes à peine me séparent de la mort, je tiens à ce que vous sachiez que c’est mon amour pour vous qui me tue.

— Ne dites pas cela, madame !

— Je vous ai aimé pendant tout le cours de ma vie ; vous m’avez méconnue, calomniée.

— Mais…

— Oui, je sais bien vos griefs ; ils étaient injustes ! Vous n’auriez pas dû me condamner sans m’entendre. Armand, je vous aimais bien, allez ! Vous avez brisé deux bonheurs en me fuyant aussi cruellement.

— Léona ! Léona !

— Oui, appelez-moi Léona ! j’aime mon nom sur vos lèvres. Ah ! nous aurions pu être heureux ! Comme vous m’avez traitée la dernière fois que nous nous sommes vus !

— Madame, devais-je vous reconnaître, au moment où vous cherchiez à nous faire assassiner, de Villiers et moi ?

— Ingrat ! murmura-t-elle, ingrat jusqu’au bout. Si j’ai suivi la comtesse, que le démon de la haine et de la vengeance guidait, c’est précisément pour vous sauvegarder, vous, qu’elle enveloppait dans ses projets de meurtre contre votre ami. Sans moi, vous eussiez été cent fois perdu.

— Serait-il vrai ?

— Je le jure devant Dieu, devant lequel je vais bientôt paraître !

— Pardon, Léona, pardon !

— Je vous pardonne et je vous aime, Armand ! Un premier et dernier baiser !

Le jeune homme se pencha vers la jeune femme, qui mourut, exhalant son dernier soupir entre ses lèvres.

Le baron de Grigny tomba à genoux près de la morte ; il sanglotait comme un enfant.

Une main rude se posa sur son épaule ; il releva la tête. C’était Berger.

— Allons, monsieur, vous pleurerez plus tard. En retraite ! Aux vivants d’abord, aux morts ensuite ! En retraite ! nous n’avons plus rien à faire ici.

Il s’élança au dehors, les chasseurs se précipitèrent sur ses pas ; ils s’éloignèrent sous une voûte de flammes.

Au moment où la maison s’abîma le chasseur canadien chercha machinalement où était le baron de Grigny.

Il ne l’aperçut pas. Il le demanda à ses compagnons.

L’un d’eux poussa un cri d’horreur, et il étendit le bras dans la direction de l’incendie. Ce fut sa seule réponse.

Le regard du chasseur suivit le bras du bois-brûlé, et il s’arrêta pétrifié.

Voilà ce qu’il venait de voir.

Le baron n’avait pas quitté le lieu de l’incendie ; il se tenait toujours agenouillé près du corps de celle qu’il avait méconnue.

N’ayant pu vivre pour elle, il mourait avec elle !

Le feu gagnait. Rien à faire, aucun effort à tenter en sa faveur ! Du reste, Berger le sentait, le malheureux amant eût refusé toute chance de salut.

Le toit s’effondra en ensevelissant sous ses décombres la marquise de Bois-Tracy et le baron de Grigny.

N’ayant pu s’aimer dans la vie, ils s’aimèrent dans la mort !

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