‹ La bêtise humaineChapitre 12 sur 49 · XII

XII

Le marchand voltairien avait fort applaudi à la résolution prise par le jeune homme.

--Mais que ferez-vous? lui demanda-t-il.

Eusèbe lui avoua qu'il était fort embarrassé pour répondre à cette question. Lansade reprit:

--Vous réfléchirez. Passez quelques jours à vous distraire, à voir Paris. Vous ferez des connaissances. De mon côté, je chercherai, je trouverai peut-être quelque chose qui pourra vous convenir.

Un jeune homme à la figure souriante entra dans le magasin.

--Que Dieu répande sur vous ses grâces, monsieur Lansade, bonjour. Voici vos deux vases; comment trouvez-vous ça? Est-ce assez touché?

--Très-bien, dit le marchand après avoir attentivement considéré les peintures qui, en vieux style, ornaient les deux objets que lui portait le nouveau venu; très-bien, monsieur Buck. Quand vous voulez vous en donner la peine, vous faites mieux que personne. Tenez, voici vingt-cinq francs, faites-moi un reçu.

--Une livre sterling! Voilà certes un prix qui n'est pas excessif, cher monsieur Lansade, et vous me demandez un reçu par-dessus le marché, cela dépasse les bornes. Enfin, que voulez-vous, puisqu'il faut en passer par là, donnez-moi une plume et du papier. Si jamais je deviens un peintre célèbre, ce qui est certain, vous aurez là un autographe qui vaudra de l'or.

--Tant mieux, répondit le marchand, tant mieux pour moi, et tant mieux aussi pour vous, n'est-ce pas, monsieur Buck?

--Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.

Paul Buck était un brave et digne garçon qui rêvait la gloire. Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait à fond l'art du décorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'eût exercé avec assiduité. Malheureusement il tournait sa profession en mépris. Il aspirait à la grande peinture et ne faisait du décor que pour se procurer le nécessaire. Lansade, qui le tenait en grande estime pour son honnêteté, le présenta à Eusèbe.

Buck était physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il l'engagea à le venir voir.

--Vous voulez étudier la comédie de la vie humaine? lui dit-il, je vous donnerai gratis une loge.

Eusèbe le remercia et lui jura une amitié éternelle.

--L'amitié, dit le peintre, si vous en avez apporté de province, je l'accepterai d'autant plus volontiers qu'à Paris l'on n'en fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas contraire, nous serons deux bons camarades et c'est déjà gentil.

--Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusèbe, la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie?

--C'est très-facile, répondit l'artiste en tirant de sa poche deux morceaux de verres coloriés, voici deux vitraux. Celui-ci a été fait il y a plus de trois cents ans, à l'aide d'un procédé employé par les artistes du moyen âge. La couleur s'est infiltrée dans le verre. Voyez, ce morceau cassé est aussi rouge en dedans que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours seulement. Au premier abord, il paraît semblable à l'autre; mais en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pénétré et qu'il n'est rouge qu'à la surface. Voyez-vous?

Eh bien! la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie est la même: l'amitié s'impreigne dans le cœur de l'homme, la camaraderie se contente de le teindre.

--Je comprends, dit Eusèbe.

--Aujourd'hui, l'art de rendre la couleur adhérente et de faire de l'amitié solide sont deux secrets perdus, reprit le peintre. Celui qui découvrirait le premier deviendrait riche, celui qui trouverait le second deviendrait heureux.

--Si vous vouliez, balbutia Eusèbe, nous pourrions essayer de les chercher ensemble?

--Essayons, répondit Paul; nous n'en mourrons pas.