XXII
Il était grand jour. Eusèbe réveillé depuis longtemps, attendait l'heure convenable pour se présenter chez la chanteuse; il y avait en lui plus d'impatience que d'inquiétude. Un instant il avait eu la pensée d'aller dans un riche magasin d'habits qu'il avait remarqué sur les boulevards, acheter les vêtements les plus à la mode, puis de faire donner une tournure galante à ses longs cheveux et à sa barbe, vierge encore du ciseau. Une réflexion l'en empêcha. A quoi cela me servirait-il, puisque cette femme n'aime rien, et se vend au premier venu? la toilette est inutile et l'argent est nécessaire. Il avait suffi à trois indifférents de prononcer le mot «argent» devant ce pauvre sauvage, pour le rendre calculateur et ladre.
D'un bond, Eusèbe arriva au théâtre et s'informa de l'adresse de la chanteuse. Midi sonnait au moment où, d'une voix mal assurée, il disait à une jeune et jolie femme de chambre, qui lui ouvrait la porte:
--Je désirerais parler à Mlle Adéonne.
--Si monsieur veut attendre, dit la jeune fille, en le faisant entrer dans un petit salon; je vais demander à madame si elle peut recevoir monsieur. Monsieur veut-il me dire son nom?
--C'est inutile, répondit le visiteur, votre maîtresse ne me connaît pas. Dites-lui seulement que je viens pour affaire importante.
Le salon d'Adéonne était fort ordinaire. Des rideaux de brocatelle bleue, doublés de mousseline blanche brodée, garnissaient les fenêtres. Un meuble Louis Quinze, _en palissandre_, recouvert de même étoffe, avec un piano et une table ronde du même bois l'encombraient littéralement. Une garniture de cheminée entièrement neuve rappelait, par les formes et les sujets, le temps du rococo. Dans un cadre splendide, recouvert d'une vitre bombée, reposaient mollement les couronnes qu'un public idolâtre avait prodiguées à la cantatrice.
Le provincial regardait tout avec ébahissement. Jamais il n'avait vu tant de magnificences réunies en un si petit espace. Il n'osait appuyer ses bottes sur les fleurs invraisemblables du tapis d'Aubusson. Son chapeau à la main, il restait immobile comme une statue. Ses yeux, qui avaient erré sur tout, s'arrêtèrent sur un pastel représentant Adéonne dans un rôle du _Val d'Andore_. Le capulet blanc, le costume pyrénéen dont le peintre avait revêtu l'artiste, produisirent sur Eusèbe un effet étrange. Dans les nuits d'insomnie, où le jeune homme triturait la destinée à sa fantaisie, son rêve le plus cher était de se voir avec Adéonne, devenue sa compagne, assis sous les grands châtaigniers de la Capelette, ou s'en revenant le soir le long des routes appuyés l'un sur l'autre. Dans cet onanisme de la pensée, l'illusion avait été si loin qu'il lui avait semblé entendre parfois la voix si admirablement timbrée de la comédienne, chanter la naïve chanson du pays:
Baïsso té, mountagno[1], Levo té, valloun, M'empeichas de veïré Lo mio Janettoun.
[Note 1:
Baisse-toi, montagne, Lève-toi, vallée, Que je puisse voir Ma mie Jeannette. ]
De la chanson au costume national, il n'y avait que l'épaisseur d'un désir. Sans être absolument pareil, celui qui couvrait _Rose de mai_, avait quelque analogie avec celui de la mie Jeannette. Eusèbe ne songeait plus à Adéonne. Entièrement perdu dans les rêves qu'il nourrissait depuis deux mois, sa pensée errait dans les doux champs de la rêverie. Il lui semblait qu'il avait vu depuis longtemps, toujours peut-être, celle qui emplissait son cœur.
Une portière se souleva doucement, et Adéonne s'avança sans qu'Eusèbe, tout entier à sa contemplation, y prît garde. Elle regarda, pendant trois secondes, l'étranger; mais bien que son coup d'œil fût infaillible pour juger à quelle position sociale un homme appartenait, elle ne put, cette fois, rien démêler. Un instant elle se demanda si l'extase du jeune homme n'était point une comédie; mais le feu qui brillait dans ses yeux, son front pâle, les battements de son cœur révélèrent à l'actrice, habituée à voir la comédie humaine et à la jouer elle-même, un sentiment profond et sincère.
--Vous avez voulu me voir, monsieur, dit-elle; que désirez-vous de moi?
Eusèbe tressaillit comme s'il eût été réveillé en sursaut, et, à son tour, il regarda Adéonne.
La cantatrice portait une robe de satin noir piqué, fort simple. Un col et des manchettes de vieille guipure de Hollande complétaient son ajustement. Ses luxuriants cheveux blonds tombaient, négligemment noués sur son cou, comme une rivière d'or, dont deux bandeaux, admirablement dessinés, semblaient les premières ondes. Ses yeux, grands et bruns, dont la paupière inférieure avait une teinte bleue, formaient un éclatant contraste avec sa peau d'un blanc mat, qu'aucune nuance rose ne venait éclairer. Ses lèvres même étaient pâles et ne paraissaient rouges que lorsqu'elle en approchait ses mains effilées, d'une blancheur diaphane. Ce n'était plus la brillante artiste qu'Eusèbe avait vue tant de fois. C'était une créature admirablement belle, mais plus statue que femme. Si le jeune homme eût jeté les yeux sur les deux lobes délicieusement dessinés, dont on apercevait l'origine sous les jours de la guipure, il aurait cru à une nouvelle hallucination taillée dans le marbre. Mais il ne regardait ni cela ni autre chose. Interdit, il cherchait des mots pour répondre, et ses mots ne venaient pas.
Adéonne était trop femme pour ne pas comprendre l'effet qu'elle produisait. Elle ne s'en souciait guère. Cependant elle en fut flattée, et dit d'une voix plus douce:
--Puis-je savoir, monsieur, ce qui me vaut votre visite?
--Madame, répondit Eusèbe en balbutiant et en devenant rouge et pâle tour à tour; madame, je désire vous acheter.
L'accent un peu lent du jeune homme, ses habits d'une coupe peu connue, firent penser à la chanteuse qu'il était étranger. Sa phrase, dont elle ne pouvait démêler le sens qu'il y attachait, lui parut une proposition d'engagement; elle répondit:
--Je vous remercie, monsieur, mais un engagement de trois ans me lie à mon théâtre, et je suis décidée à ne plus chanter en province, encore moins à l'étranger. Je suis trop bonne patriote pour cela. Je ne vous suis pas moins reconnaissante des offres que vous veniez me faire. Pour quelle ville vouliez-vous m'engager?
--Je me suis mal expliqué sans doute, madame, puisque je ne me suis pas fait comprendre. Je ne viens pas vous engager. Je viens vous acheter.
--Pour qui? demanda l'artiste avec dégoût.
--Pour moi, répondit Eusèbe.
--Si c'est là une gageure, monsieur, je la trouve d'un goût plus que contestable. Si c'est une plaisanterie, je la trouve grossière.
--Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses, reprit Eusèbe en tremblant sous le courroux de la jeune femme.
--Alors, sortez, monsieur! reprit Adéonne avec hauteur, sortez, ou je vais vous faire chasser. Vous venez insulter chez elle une femme qui ne vous a rien fait. C'est lâche!
--Madame, s'écria Eusèbe en tombant à genoux; madame, ayez pitié de moi. Je ne suis pas méchant, je vous assure. Non, je ne le suis pas. Moi, vous insulter!... si vous saviez!... Je vais tout vous dire quand les larmes ne m'étoufferont plus. Moi, vous insulter! c'est absurde. Je ne sais pas bien parler, voyez-vous; je ne suis qu'un pauvre paysan; oui, je ne suis qu'un paysan. Quand vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez, bien sûr; puis vous me ferez chasser après si vous voulez. Donnez-moi une minute, je ne serai pas long; je sais qu'il ne faut pas abuser du temps des autres. Souvent on a l'air de n'avoir rien à faire et l'on est très-occupé. Puis, je vous le répète, vous serez libre de me faire chasser après, mais ce sera inutile, je m'en irai bien tout seul. Vous voyez bien que je ne suis pas mauvais. On m'a toujours trouvé bon et doux, certainement. Mais je vous l'ai dit, je suis de la campagne; à la campagne, on ne sait pas comme dans les villes. Je suis venu pour apprendre; mon père m'a envoyé pour cela. Il y a trois mois seulement que je suis à Paris; trois mois, c'est si peu! Il y avait un mois que j'y étais, quand je vous ai vue; c'était un mercredi, je ne m'attendais pas à vous voir; j'étais au théâtre, vous avez ôté votre masque. Si vous saviez ce qui s'est passé en moi! je ne puis vous le dire. Il m'a semblé que je n'avais jamais vu d'autres femmes que vous. J'étais bien heureux, bien malheureux aussi, allez! Mon cœur battait bien fort, j'appuyais ma main dessus pour ne pas l'entendre. La nuit, je fermais les yeux et je vous voyais dans l'ombre. Lorsque le jour venait, vous disparaissiez et je m'endormais pour ne pas voir que je ne vous voyais plus. Ce n'est pas ma faute. J'allais dans ce théâtre sans penser à rien. Est-ce que je savais! Puis j'y suis revenu tous les soirs, ç'a été mon tort; je n'aurais pas dû, mais c'était malgré moi. Je m'éloignais, j'allais bien loin, et cependant j'arrivais toujours le premier... Ne me faites pas chasser encore.
--Parlez, murmura Adéonne.
--Figurez-vous que j'avais fini par être très-heureux, très-heureux. Quand je vous avais bien regardée, je rentrais chez moi; là je faisais les rêves les plus charmants que vous puissiez imaginer. Vous étiez comme moi née à la Capelette.--Quand j'ai vu ce portrait où vous êtes en paysanne, j'ai cru que j'avais rêvé vrai.--Oui, je pensais cela. Je me levais de grand matin pour vous regarder dormir; puis, j'allais vous chercher des fleurs que j'étalais pour que le sable des allées ne criât pas sous vos pieds, et je disais à mon père:--Père, vous vouliez savoir où est le vrai? Le vrai, c'est le bonheur. Mon père vous disait «ma fille,» et vous remerciait d'avoir porté la joie sous notre toit. Le soir, nous allions vers le bord de l'eau; vous chantiez, et j'étais heureux. Tout cela me semblait vrai, je me sentais vivre avec vous et par vous; je passais des journées entières à vos côtés. Un jour, nous étions assis sur le rocher de la _Jouve_, d'où une jeune fille s'est élancée dans l'eau, parce que son amoureux ne l'aimait plus. J'avais mon fusil, j'allais tirer sur une mésange; vous, m'avez dit: Ne la tuez pas, et vous avez appuyé votre main sur mon bras. L'oiseau a dit: merci, et moi j'ai baisé la place où s'était appuyé votre doigt. Vous voyez que je me rappelle tout, et ce n'était pourtant pas vrai.
Un jour, j'ai été à la campagne chez des amis. Ils étaient trois. Ils m'ont arraché mon secret. Tout ce qu'il y avait de bonheur en moi, ils me l'ont pris, ils m'ont blâmé, ils se sont moqué de moi et m'ont dit:... Ce sont eux qui sont lâches! Ne me forcez pas à dire ce qu'ils ont dit. Si vous ne me pardonnez pas, je les tuerai.
--Dites-moi tout; mon pardon est à ce prix.
--Eh bien, ils m'ont dit, ah! c'est bien mal, je le répète pour être pardonné, cela me brûle les lèvres. Ils ont dit que vous étiez une femme de rien, une déhontée sans cœur et sans âme, une créature maudite de Dieu, vendant son corps à tout venant. Voilà ce qu'ils ont dit; et lorsque j'ai eu bien souffert durant trois jours et mille nuits, j'ai pris mon argent et je suis venu pour vous acheter. Pardonnez-moi, je vous ai tout dit.
--Vous vouliez m'acheter, demanda Adéonne dont le visage n'avait réflété aucune émotion pendant le récit d'Eusèbe; vous êtes donc bien riche?
--J'ai là tout ce que je possède, dit le jeune homme, quarante-huit mille francs.
--Et vous pensiez que pour cette somme je me serais donnée à vous pour l'éternité? reprit en souriant la chanteuse.
--Non. Mais un instant j'ai eu la folle espérance de croire que pour cet argent, et aussi par pitié, vous me permettriez de vous regarder, de toucher votre main, d'entendre votre voix, et à l'heure où le soleil se couche, je serais parti en emportant assez de bonheur avec moi pour bénir à jamais votre souvenir.
--Quoi! une journée seulement?
--Trois heures, deux, une...
--Votre parole?
--Je n'ai jamais menti.
--Asseyez-vous, reprit froidement Adéonne, et ayant sonné sa femme de chambre, elle lui dit:
--Jenny, je n'y suis pour personne.