XXIII
Adéonne était née à Saumur, entre le deuxième et troisième acte de _Thérèse ou l'Orpheline de Genève_. Mlle Vacher, sa mère, jouait l'orpheline innocente et persécutée. Depuis le matin, elle sentait quelque chose d'anormal dans son organisation; mais la brave demoiselle, en digne artiste qu'elle était, n'avait pas voulu faire manquer la recette. Du reste, le public n'y perdit rien: on fit une légère coupure, et la pièce continua; rien ne fut changé, il n'y eut qu'une orpheline de moins et une petite fille de plus, laquelle fut le lendemain baptisée sous les noms de Françoise-Joséphine Vacher, née de demoiselle Marie-Augustine Vacher, artiste dramatique, et de père inconnu. Comme il va sans dire, l'aventure fit sensation dans Saumur. Les dames de la ville envoyèrent du linge, et les élèves de l'école de cavalerie, qui depuis dix mois applaudissaient Augustine, firent entre eux une souscription qui rapporta assez pour éloigner pendant deux mois de la couche de la pauvre artiste le spectre de la misère.
Seul, le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol ne donna rien.
Le capitaine Bertuchot prétendit que c'était pour éloigner les soupçons.
A quoi le sous-lieutenant de Vic, qui ne mettait pas de dragonne à sa langue, répondit que le sous-lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol était un fat et qu'à ce compte tout le monde aurait pu se dispenser de donner.
Le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol, qui avait l'oreille chaude,--il était de Pau ou de Bayonne, peut-être de Dax, mais ce qu'il y a de certain c'est qu'il avait l'oreille chaude,--avertit que la chose ne se passerait pas comme ça. Le lendemain, il prit le sous-lieutenant de Vic à part pendant le pansage.
--Lieutenant de Vic, lui dit-il, persistez-vous à vous dire le père de l'enfant?
--On n'a jamais pu savoir... répondit M. de Vic.
--Demain, à cinq heures du matin, sur la route de la Flèche, nous pourrons éclaircir ce mystère.
--Nous éclaircirons tout ce que vous voudrez, mon lieutenant, répliqua courtoisement M. de Vic.
La nouvelle se répandit bien vite dans la ville que deux officiers s'allaient battre au sujet de la petite de la comédienne.
Le général commandant l'École n'en dormit pas.
--Salomon, dit-il à son aide de camp, se trouvant dans une semblable occurrence, aurait ordonné qu'on partageât la bambine entre les deux pères. Malheureusement, la position est plus tendue que dans le fameux procès jugé par ce grand roi. Si je prononçais le même jugement que lui, la pauvre petite serait hachée menu comme chair à pâté. Or, ce qu'il y a de plus simple, c'est de consigner mes deux gaillards.
Ainsi fit-il, et il fit bien.
Mlle Vacher quitta Saumur, pour aller gagner son pain sous d'autres cieux; elle parcourut toute la France. Cinq ans après, ses engagements portaient cette mention peu honorable:
«_Le directeur aura le droit d'utiliser la fille de ladite demoiselle Vacher toutes les fois qu'il le trouvera nécessaire pour son spectacle, moyennant un cachet de quarante centimes par représentation._»
Joséphine naquit entre deux _portants_ de coulisses, et son enfance n'eut d'autres horizons qu'une campagne en carton et un ciel de calicot.
C'est mal dire: Joséphine n'eut pas d'enfance. A dix ans, elle eût fait rougir un dragon; à douze, elle aurait fait pâlir un carabinier.
La demoiselle Vacher, sa mère, en était venue à jouer les duègnes. Ne pouvant se suffire à elle et à sa fille, elle s'associa avec un drôle du nom de Gouzir, lequel jouait les _pères-nobles_ et ne pouvait vivre seul avec ses trop modestes appointements.
A Nantes ou à Tours, Joséphine, qui avait alors quinze ans, resta trois jours absente de la maison. Gouzir la gourmanda; sa mère se contenta de lui dire:
--Nous partons pour Paris dans deux mois; tu aurais bien pu attendre.
A Paris, le ménage vit bien des mauvais jours; mais enfin, un homme qui avait vu Joséphine à la salle Molière, fit du bien à la famille; après celui-ci un autre, et ainsi de suite, jusqu'à M. Fontournay, qui s'amouracha de la jeune fille et fit une pension à ses parents, à la condition qu'il resterait chez eux. Cette clause fut fatale à la pauvre Vacher et à l'infortuné Gouzir. Que faire en un gîte, à moins que l'on n'y boive? Ils burent tant, tant, tant, qu'un matin on les trouva morts. Devant Dieu soit leur âme, si tant est qu'ils aient eu une âme, supposition bien invraisemblable.
Fontournay avait quatre-vingt mille francs de rentes et un égoïsme à faire envie à un roi. Mathématique dans ses vices, il les enfermait dans son secrétaire et ne les faisait sortir que pour quelques heures seulement, et chacun à leurs jours, comme on fait des chevaux de prix qui ne quittent l'écurie que pour raison de santé.
Fontournay était buveur, mais non ivrogne; mangeur, mais non gourmand; sa lubricité s'arrêtait à la porte du dévergondage et n'y frappait que pour en imposer au monde des vieux viveurs. Ce bon riche n'éprouvait aucun sentiment sincère pour Joséphine; il ne l'aimait ni d'amour, ni d'amitié, ni d'habitude. Il la gardait cependant avec soin, et c'eût été pour lui un grand chagrin de la perdre.
Lorsque la connaissance s'était faite, Fontournay avait éprouvé, en trouvant Joséphine, une satisfaction semblable à celle que ressentirait un bibliomane en découvrant une édition rare d'un ouvrage insignifiant. Depuis longtemps il était fort ennuyé de recruter ses amours au Conservatoire ou dans le monde des lorettes célèbres. Il avait remarqué, cet observateur profond, que toutes les _biches_ ont à peu de chose près la même physionomie, et que le passe-port de l'une pourrait servir à toutes les autres:
Cheveux châtain foncé, Yeux bruns, Front bas, Bouche grande, Nez relevé ou court. Signes particuliers: Toilette ridicule, parler bête.
Cette monotonie ennuyait le cher homme. De plus, il avait aussi remarqué que les créatures, qui se font un grand nom dans le monde galant, ne doivent, la plupart du temps, leur succès qu'à une excentricité ou à une opposition complète du type vulgaire. Cette fille pâle, au nez effilé, aux narines dilatées, aux cheveux fauves, l'avait séduit; il se disait: J'ai trouvé l'oiseau rare.
Le soir où, au mépris des convenances, Joséphine Vacher avait fait son apparition dans la baignoire d'avant-scène louée à l'année à l'Opéra-Comique par Fontournay, il se fit un grand bruit du côté des vieillards, et les jeunes gens dirent: «Ce vieux diable de Fontournay nous a déterré une charmante maîtresse pour l'avenir.»
Joséphine fut l'événement de la soirée. Les femmes du monde la regardèrent avec une effronterie extrême, et toutes firent la même question au journaliste Narcisse Beauramier, qui, ce soir-là, allait de loge en loge, chercher ou répandre des nouvelles:
--Comment nommez-vous cette créature qui se pavane dans la loge de M. Fontournay?
--Belle dame, répondait Beauramier avec finesse, c'est encore un mystère.
Fontournay était ravi. Le lendemain il combla Joséphine de cadeaux, lui constitua une maison, des appointements fixes, et lui donna un professeur de piano et de chant pour l'occuper.
Joséphine avait mené une vie trop agitée pour ne pas être satisfaite de son repos. Un jour que sa femme de chambre, gagnée par un ami de Fontournay, l'engageait à accepter des offres brillantes et une vie plus libre, Joséphine répondit:
--Les femmes ne sont pas nées pour être libres. Je pense que M. Brannery ne vaut pas mieux que M. Fontournay; autant mépriser celui-ci qu'un autre. J'y suis habituée.
Pendant deux ans, Joséphine ne donna à son protecteur aucun sujet de plainte. Elle ne sortait jamais, et malgré un espionnage bien organisé, Fontournay ne put parvenir à la découvrir en rupture de fidélité.
Ce bonheur tranquille finit par ennuyer le bon bourgeois. La femme dont il avait été si fier n'avait pas secondé ses vues. Au lieu de briller beaucoup, de le tromper un peu, de faire parler d'elle, elle vivait comme une bourgeoise. Un matin, il pensa qu'il fallait en finir et chercher ailleurs.
--Chère enfant, dit-il à Joséphine, j'ai à vous annoncer une chose assez triste pour moi. Des obligations, des affaires, comment dirai-je! des nécessités de famille, me forcent à vous quitter. Ne m'interrompez pas. Vous savez que je ne suis pas ingrat, j'ai toujours agi avec vous en galant homme; je continuerai. Vous toucherez votre pension pendant un an encore, et vous aurez toujours un ami en moi. Ainsi, c'est entendu, à dater d'aujourd'hui, nous serons de bons camarades.
--Quelle jolie scène je vous ferais si je vous aimais! répondit Joséphine en souriant.
--Je vois avec plaisir que vous prenez mieux la chose que je ne le pensais.
--Je ne la prends ni bien ni mal; cela m'est indifférent, voilà tout.
--Je crois cependant, reprit Fontournay, mériter quelques regrets.
--Vous avez tort.
--Vous êtes peu gracieuse pour moi, chère belle.
--Raisonnons. Vous m'avez donné une parcelle de vos revenus; cela vous convenait, si vous l'avez fait c'est que vous pensiez que ce que je vous donnais valait autant. Des regrets, dites-vous, pourquoi? Je trouverai facilement une affection comme la vôtre. Vous venez me raconter que vous êtes un galant homme; qu'est-ce que cela me fait? N'ai-je pas été loyale, moi, dont le métier est de ne pas l'être? Vous m'avez prise sans savoir pourquoi, vous me quittez de même. Je n'ai rien à dire et je ne dis rien; mais de grâce ne me parlez pas de regrets; les regrets n'étaient pas dans le marché.
Fontournay était venu avec l'intention très-arrêtée de quitter Joséphine. En chemin il s'était promis d'être fort et de ne céder à aucune prière, de résister aux larmes que la belle ne manquerait pas de verser. La façon avec laquelle sa maîtresse acceptait la rupture changea complétement ses idées. Par un retour subit, que les penseurs expliqueront, s'ils le peuvent, il éprouva un violent chagrin en pensant que la femme dont il voulait se défaire à tout prix un instant auparavant le quittait sans se faire prier.
--Je voulais vous éprouver, ma Joséphine, dit-il, l'épreuve n'a pas été heureuse; laissez-moi croire que vous aviez pénétré ma pensée et que vous avez voulu me tourmenter.
--Je ne m'amuse jamais à ces riens-là. Depuis trois mois mon parti est pris, je débute demain à l'Opéra-Comique. Si je réussis, je veux être seule et libre comme une brave artiste. Si je tombe, j'irai m'enterrer dans une campagne que je connais près de Nantes. Je n'ai jamais respiré, j'ai besoin d'air.
--Vous allez débuter, s'écria Fontournay avec stupéfaction, que me chantez-vous là?
--Demain je vous chanterai l'_Ambassadrice_. En ce moment, je vous dis la vérité: mes débuts sont annoncés. Afin de ne subir aucune observation de votre part, j'ai changé de nom. Joséphine était un nom absurde, commun, impossible. Maintenant je m'appelle Adéonne. Demandez à l'affiche.
Fontournay ne répondit pas d'abord. Ce que lui disait sa maîtresse le jetait dans une stupéfaction profonde. Souvent il avait songé à faire de Joséphine une artiste, non par intérêt pour elle, mais pour la voir admirée, applaudie, désirée même,--surtout désirée, c'eût été la fête de sa vanité. Sa nature vulgaire l'avait empêché de reconnaître une organisation d'élite dans une fille qu'il avait eue presque pour rien. Joséphine débutait sans recommandations, sans protecteur; ce qui faisait supposer avec raison au vieux viveur, qu'on avait reconnu en elle des qualités vraiment supérieures. Ses regrets furent profonds.
--Quoi! dit-il, c'est de vous dont on parle tant depuis deux mois, c'est vous qui êtes Adéonne?
--C'est moi.
--Et vous me l'avez caché?
--Parfaitement.
--Mais savez-vous que c'est indigne, que jamais pareille ingratitude ne...
--Jusqu'à présent vous n'avez été qu'ennuyeux; vous allez devenir ridicule. Finissons-en. Vous aviez assez de moi et vous me quittiez comme un vieil habit dont on ne veut plus. Par un retour, dont je n'ai que faire de rechercher la cause, vous avez changé d'avis; tant pis pour vous. Vous ai-je parlé d'ingratitude, moi, lorsque vous êtes venu me dire que des raisons de famille, de convenances, que sais-je, vous forçaient de rompre avec moi? Non, je n'ai rien dit; faites de même. Entre nous, il serait injuste qu'en amitié le bail fût renouvelable à la volonté du preneur. C'est le contraire. Tout est pour le mieux.
--Joséphine, s'écria Fontournay, vous ne pouvez pas me quitter ainsi, c'est impossible. Je vous donnerai ce que vous voudrez; cherchez, imaginez les choses les plus chères, vous les aurez.
--Je ne veux rien.
--Je ne sais que vous dire, que vous offrir, moi, reprit le galant homme la larme à l'œil; vous me quitterez plus tard; mais laissez-moi vous guider, vous protéger dans la nouvelle voie que vous voulez parcourir. Je ne vous demanderai rien, vous me recevrez quand vous voudrez, je ne suis pas gênant. Voyons, un bon mouvement, je vous le demande à genoux.
Le vieillard tomba lourdement aux pieds de la fille Vacher, qui se contenta de lui dire:
--Vous savez, mon cher, que si je reculais mon fauteuil, vous ne pourriez plus vous relever.
--Joséphine, vous savez mes principes. Si c'est un caprice qui vous trotte par la tête, dites-le-moi sans crainte.
--Vous étiez ridicule; voilà que vous devenez ignoble.
--Ah! vous n'avez pas de cœur, murmura Fontournay en se remettant péniblement debout. Et il sortit en poussant un de ces soupirs qui attendrissent quelquefois les huissiers, mais jamais la femme qui vous quitte.
Les débuts d'Adéonne furent heureux. En quinze jours, Fontournay vieillit de dix ans. Il avait écrit cent fois sans recevoir de réponse. Un matin, il se redressa radieux: il venait de reconnaître l'écriture d'Adéonne sur l'adresse d'une lettre que son domestique lui apportait. Il prit le pli en tremblant.
--Je savais bien qu'elle me reviendrait, dit-il, et il lut:
«Tous les hommes sont les mêmes: les vieux sont assommants, les jeunes sont méprisables. Assommez-moi, et que ça finisse.
Adéonne.»
Le vieillard ne se le fit pas dire deux fois; il arriva chez son ingrate amie le cœur palpitant d'espoir.
--Chère cruelle, lui dit-il, que vous m'avez fait souffrir! Me revenez-vous du fond du cœur?
--Toutes ces dames ont des diamants, répondit Adéonne. Je veux, à moi seule, autant de diamants que toutes ces dames.
--Vous les aurez.
--J'y compte bien.
--Puis-je vous refuser quelque chose? Mais, au moins, dites-moi...
--Quoi?
--Mais...
--Tenez, une fois pour toutes, expliquons-nous bien et ne nous comptons plus de balivernes. Ce que je vous demande, d'autres me l'ont offert. Je vous donne la préférence, parce que je suis habituée à vous, et qu'au fond vous êtes plus ennuyeux que méchant.
--Il n'y a que vous au monde pour dire certaines choses sans fâcher vos amis.
--J'ai soin de ne les dire qu'en tête-à-tête, répondit la chanteuse. C'est mon seul mérite.
Fontournay donna les diamants et passa dans son milieu pour l'homme le plus fortuné de France. Il ne demandait pas autre chose pour être heureux. Pour lui, le bonheur consistait à être envié de sept ou huit vieux drôles aux crânes chauves et aux cerveaux vides.
Il y avait six mois que la vanité de Fontournay était la vanité la plus radieuse du monde, lorsque Eusèbe, tremblant et fou, vint sonner à la porte de la cantatrice.