Acte I
LA BIGOTE
Décor des deux actes
Grande salle. — Fenêtres à petits carreaux. — Vaste cheminée. — Poutres au plafond. — De tous les meubles, sauf des lits : arche, armoire, horloge, porte-fusils. — Par les fenêtres, un paysage de septembre.
M. LEPIC, MADAME LEPIC, HENRIETTE, FÉLIX.
MADAME LEPIC, à Félix.
Tu as bien déjeuné, mon grand ?
FÉLIX.
Oui, maman, mais je croyais le lièvre de papa plus gros. Hein, papa ?
M. LEPIC.
Je n’en ai peut-être tué que la moitié.
MADAME LEPIC.
Il a beaucoup réduit en cuisant.
M. LEPIC.
Hum !
MADAME LEPIC.
Pourquoi tousses-tu ?
M. LEPIC.
Parce que je ne suis pas enrhumé.
MADAME LEPIC.
Comprends pas… Qu’est-ce que tu regardes ? Les poutres. Il y en a vingt et une.
FÉLIX.
Vingt deux, maman, avec la grosse : Pourquoi l’oublier ?
MADAME LEPIC.
Ce serait dommage.
FÉLIX.
Ça ne ferait plus le compte !
MADAME LEPIC, enhardie.
Tu ne viendras pas avec nous ?
FÉLIX.
Où ça, maman ?
MADAME LEPIC.
Aux vêpres.
FÉLIX.
Aux vêpres ! À l’église ?
MADAME LEPIC.
Ça ne te ferait pas de mal. Une fois n’est pas coutume. Moi-même, j’y vais quand j’ai le temps.
FÉLIX.
Tu le trouves toujours !
MADAME LEPIC.
Pardon ! mon ménage avant tout ! l’église après !
FÉLIX.
Oh !
MADAME LEPIC.
N’est-ce pas, Henriette ? Mieux vaut maison bien tenue qu’église bien remplie.
FÉLIX.
Ne fais pas dire de blagues à ma sœur ! Ça te regarde, maman ! En ce qui me regarde, moi, tu sais bien que je ne vais plus à la messe depuis l’âge de raison, ce n’est pas pour aller aux vêpres.
MADAME LEPIC.
On le regrette. Tout le monde, ce matin, me demandait de tes nouvelles, et il y avait beaucoup de monde. L’église était pleine. J’ai même cru que notre pain bénit ne suffirait pas.
FÉLIX.
Ils n’avaient donc pas mangé depuis huit jours ? Ah ! ils le dévorent, notre pain ! Prends garde !
MADAME LEPIC.
J’offre quand c’est mon tour, par politesse ! Je ne veux pas qu’on me montre au doigt ! Oh ! sois tranquille, je connais les soucis de M. Lepic, je sais quel mal il a à gagner notre argent. Je n’offre pas de la brioche, comme le château. Ah ! si nous étions millionnaires ! C’est si bon de donner !
FÉLIX.
Au curé… Tu ferais de son église un restaurant. Il y a déjà une petite buvette !
MADAME LEPIC.
Félix !
FÉLIX.
J’irais alors, à ton église, par gourmandise.
MADAME LEPIC.
Tu n’es pas obligé d’entrer. Conduis-nous jusqu’à la porte.
FÉLIX.
Vous avez peur, en plein jour ?
MADAME LEPIC.
C’est si gentil, un fils bachelier qui accompagne sa mère et sa sœur !
FÉLIX.
C’est pour lui la récompense de dix années de travail acharné ! C’est godiche !
MADAME LEPIC.
Tu offrirais galamment ton bras.
FÉLIX.
Àtoi ?
MADAME LEPIC.
Àmoi ou à ta sœur.
FÉLIX, à Henriette.
C’est vrai, cheurotte, que tu as besoin de mon bras pour aller chez le curé ?
HENRIETTE, fraternelle.
Àl’église !… Je ne te le demande pas.
FÉLIX.
Ça te ferait plaisir ?
HENRIETTE.
Oui, mais à toi !…
FÉLIX.
Oh ! moi ! ça m’embêterait.
HENRIETTE.
Justement.
MADAME LEPIC.
Il fait si beau !
FÉLIX.
Il fera encore plus beau à la pêche.
MADAME LEPIC.
Une seule fois, par hasard, pendant tes vacances.
HENRIETTE, à madame Lepic.
Puisque c’est une corvée !
MADAME LEPIC.
De plus huppés que lui se sacrifient.
FÉLIX.
Oh ! ça, je m’en…
MADAME LEPIC.
J’ai vu souvent M. le conseiller général Perrault, qui est républicain, aussi républicain que M. le Maire, attendre sa famille à la sortie de l’église.
FÉLIX.
C’est pour donner, sur la place, des poignées de main aux amis de sa femme qui sont réactionnaires. N’est-ce pas monsieur le Maire ? (M. Lepic approuve de la tête.) Quand il reçoit chez lui la visite d’un curé, il accroche une petite croix d’or à sa chaîne de montre, n’est-ce pas, papa ?
M. Lepic approuve et rit dans sa barbe.
MADAME LEPIC.
Où est le mal ?
FÉLIX.
Il n’y a aucun mal, si M. Perrault n’oublie pas d’ôter la petite croix quand on lui annonce papa. (à M. Lepic.) Il n’oublie pas hein ?
M. Lepic fait signe que non,
MADAME LEPIC.
C’est spirituel !
FÉLIX.
Ça fait rire papa ! C’est l’essentiel ! Écoute, maman, je t’aime bien, j’aime bien cheurotte, mais vous connaissez ma règle de conduite : tout comme papa ! Je ne m’occupe pas du conseiller général, ni des autres, je m’occupe de papa. Quand papa ira aux vêpres, j’irai. Demande à papa s’il veut aller ce soir aux vêpres.
HENRIETTE.
Félix !
MADAME LEPIC.
C’est malin !
FÉLIX.
Demande !… Papa, accompagnons-nous ces dames ? (M. Lepic fripe sa serviette en tapon —, Henriette la pliera —, la met sur la table et se lève.) Voilà l’effet produit : il se sauve avant le café ! Et ton café, papa ?
M. LEPIC.
Tu me l’apporteras au jardin.
MADAME LEPIC, amère.
Il ne s’est pas toujours sauvé.
HENRIETTE, sans que M. Lepic la voie.
Maman !
FÉLIX, à madame Lepic.
Papa t’a accompagnée à l’église ? quand ?
MADAME LEPIC.
Le jour de notre mariage.
FÉLIX.
Ah ! c’est vrai !
MADAME LEPIC.
Il était assez fier et il se tenait droit comme dans un corset !
FÉLIX.
J’aurais voulu être là !
M. LEPIC.
Il fallait venir !
FÉLIX.
Et il a fait comme les autres ?
MADAME LEPIC.
Oui.
FÉLIX.
Ce qu’ils font ?
MADAME LEPIC, accablante.
Tout.
FÉLIX.
Il s’est agenouillé ?
MADAME LEPIC, implacable.
Tout, tout.
FÉLIX.
Mon pauvre vieux papa ! Quand je pense que toi aussi, un jour dans ta vie… Tu ne nous disais pas ça !
M. LEPIC.
Je ne m’en vante jamais !
MADAME LEPIC, porte son mouchoir à ses yeux. Mais on frappe et elle dit, les yeux secs.
Entrez !
Les Mêmes, La Vieille HONORINE, son petit-fils JACQUES, avec une pioche sur l’épaule ; tous deux en dimanche.
HONORINE.
Salut, messieurs, dames !
TOUS.
Bonjour vieille Honorine.
HONORINE.
Je vous apporte un mot d’écrit qu’on a remis à Germenay, (Madame Lepic s’avance.) pour M. le maire.
M. Lepic prend la lettre et l’ouvre.
MADAME LEPIC, intriguée.
Qui donc vous a remis cette lettre, Honorine ?
HONORINE.
Madame Bache. Elle savait que j’étais ce matin, de vaisselle, chez les Bouvard qui régalaient hier soir. Elle est venue me trouver à la cuisine et elle m’a dit : Tu remettras ça sans faute, à M. Lepic, de la part de M. Paul.
MADAME LEPIC.
De M. Paul Roland ?
HONORINE.
Oui.
MADAME LEPIC, à Henriette.
Henriette, une lettre de M. Paul ! — Il y a une réponse, Honorine ?
HONORINE.
Madame Bache ne m’en a pas parlé ! Elle m’a seulement donné dix sous pour la commission !
MADAME LEPIC.
Moi, je vous en donnerai dix avec.
HONORINE.
Merci, Madame, je suis déjà payée. Une fois suffisait.
Elle accepterait tout de même.
MADAME LEPIC.
C’était de bon cœur, ma vieille.
M. Lepic, après avoir lu la lettre, la pose près de lui, sur la table où il est appuyé. La curiosité agite madame Lepic.
HONORINE.
Elle était fameuse votre brioche, ce matin, à l’église, madame Lepic !
JACQUES.
Oh ! oui, je me suis régalé. Je ne vais à la messe que quand c’est votre jour de brioche, madame Lepic. J’en ai d’abord pris un morceau que j’ai mangé tout de suite, et puis j’en ai volé un autre pour le mettre dans ma poche, que je mangerai ce soir à mon goûter de quatre heures.
MADAME LEPIC.
Quelle brioche ? Ils appellent du pain, de la brioche, parce qu’il a le goût de pain bénit. On voit bien que vous ne savez pas ce que c’est, que de la brioche, mes pauvres gens !
HONORINE.
Oh ! c’était bien de la brioche fine, et pas de la brioche de campagne. Le château lui, qui est millionnaire, ne donne que du pain, mais vous…
MADAME LEPIC.
Taisez-vous donc, Honorine ; vous ne savez pas ce que vous dites.
HONORINE.
Le château a une baronne, mais vous, vous êtes la dame du village !
MADAME LEPIC.
Ma mère m’a bien élevée, voilà tout ! Mais vous empochez M. Lepic de lire sa lettre.
HONORINE.
Il a fini !… Ce n’était pas une mauvaise nouvelle, monsieur le maire… Non ?
M. LEPIC, à Honorine.
Tu veux lire ?
HONORINE.
Oh ! non… Je suis de la vieille école, moi, de l’école qui ne sait pas lire ; mais, comme ils ont l’air d’attendre et que vous ne dites rien… Enfin !… ce n’est pas mon affaire ! mais à propos de lettre, avez-vous tenu votre promesse d’écrire au Préfet ?
M. LEPIC.
Au Préfet ?
HONORINE.
Oui, à M. le Préfet.
M. Lepic ouvre la bouche, mais madame Lepic le devance.
MADAME LEPIC, tous ses regards vers la lettre.
Quand M. Lepic fait une promesse, c’est pour la tenir, Honorine.
HONORINE.
Le Préfet a-t-il répondu ?
MADAME LEPIC.
Il ne manquerait plus que ça !
HONORINE.
Mon Jacquelou aura-t-il sa place de cantonnier ?
MADAME LEPIC.
Quand M. Lepic se mêle d’obtenir quelque chose…
HONORINE.
Alors Jacquelou est nommé ?
MADAME LEPIC.
Vous voyez bien que M. Lepic ne dit pas non.
HONORINE.
Vous n’allez pas vous taire !
MADAME LEPIC.
Ne vous gênez pas, Honorine.
HONORINE, penaude.
Excusez-moi, Madame ! Mais laissez-le donc répondre, pour voir ce qu’il va dire. Il est en âge de parler seul. Je vois bien qu’il ne dit pas non ; mais je vois bien qu’il ne dit pas oui. Dis-tu oui ?
MADAME LEPIC.
Quelle manie vous avez de tutoyer M. Lepic.
HONORINE.
Des fois ! Ça dépend des jours, et ça ne le contrarie pas. (À M. Lepic.) Oui ou non ?
MADAME LEPIC.
Mais oui, mais oui, Honorine !
HONORINE.
C’est qu’il ne le dirait pas, si on ne le poussait pas. (À madame Lepic.) Heureusement que vous êtes là, et que vous répondez pour lui. (À M. Lepic.) Ah ! que tu es taquin ! Je te remercie quand même, va, de tout mon cœur. Je te dois déjà le pain que me donne la commune. Tu as beau avoir l’air méchant, tu es bon pour les pauvres comme nous.
MADAME LEPIC.
Il ne suffit pas d’être bon pour les pauvres, Honorine, il faut encore l’être pour les siens, pour sa famille.
HONORINE.
Oui, Madame. (À monsieur Lepic) Mais tu as supprimé la subvention de M. le Curé : ça c’est mal.
FÉLIX.
C’est avec cet argent que la commune peut vous donner du pain, ma vieille Honorine.
HONORINE, à M. Lepic.
Alors, tu as bien fait ; j’ai plus besoin que lui.
JACQUES.
Merci pour la place, monsieur le Maire !
HONORINE.
Jacquelou avait peur, parce que de mauvaises langues rapportent qu’il a eu le bras cassé en nourrice et qu’il ne peut pas manier une pioche. C’est de la méchanceté.
JACQUES, stupide.
C’est de la bêtise !
HONORINE.
Je lui ai dit : Prends ta pioche et tu montreras à monsieur le Maire que tu sais t’en servir.
JACQUES.
Venez dans votre jardin, monsieur le Maire, et je vous ferai voir.
M. LEPIC.
Pourquoi au jardin ? Nous sommes bien ici. Pioche donc !
Jacques lève sa pioche.
MADAME LEPIC, se précipite.
Sur mon parquet ciré !
JACQUES.
Je ne l’aurais pas abîmé ! Je ne suis pas si bête ! Je ne ferais que semblant pour que vous voyiez que je n’ai point de mal au bras.
HONORINE, à M. Lepic.
Et tu ris, toi ! Il rit de sa farce… (M. Lepic pique une prune dans une assiette.) Tu es toujours friand de prunes ?
MADAME LEPIC.
Il en raffole.
M. Lepic laisse retomber sa prune.
HONORINE.
J’ai des reines-claude dans mon jardin, faut-il que Jacquelou t’en apporte un panier ?
MADAME LEPIC.
Il lui doit bien ça !
JACQUES.
Vous l’aurez demain matin, monsieur le Maire.
MADAME LEPIC.
Et moi, je demanderai à madame Narteau une corbeille des siennes.
HENRIETTE.
Je crois, maman, que les prunes de madame Mobin sont encore plus belles ; nous pourrions y passer après vêpres ?
MADAME LEPIC.
Oui, mais l’une n’empêche pas l’autre ; personne n’a rien à refuser à M. le Maire.
HONORINE.
Tu vas te bourrer !
M. LEPIC.
Et toi, Félix ?
FÉLIX.
Papa ?
M. LEPIC.
Tu ne m’en offriras pas… des prunes ?
FÉLIX, riant.
Si, si… Je chercherai, et je te promets que s’il en reste dans le pays !…
HONORINE.
Il se moque de nous. Oh ! qu’il est mauvais !
MADAME LEPIC, aigre.
Des façons, Honorine ! Il ne les laissera pas pourrir dans son assiette !
JACQUES.
Àprésent, je vas me marier !
FÉLIX.
Tout de suite ?
HONORINE.
Il n’attendait que d’avoir une position.
FÉLIX.
Qu’est-ce qu’il gagnera comme cantonnier ?
JACQUES.
50 francs par mois. En comptant la retenue, pour la retraite, il reste 47 francs.
FÉLIX.
Mâtin !
JACQUES.
Et on a deux mois de vacances par an, pour travailler chez les autres !
MADAME LEPIC.
Avec ça, tu peux t’offrir une femme et un enfant !
HONORINE.
Quand sa femme aura un enfant, elle prendra un nourrisson.
HENRIETTE.
Ça lui fera deux enfants.
HONORINE.
Oui, mademoiselle, mais le nourrisson gagne, lui, et il paie la vie de l’autre.
FÉLIX.
Et il n’y a plus de raison pour s’arrêter !
JACQUES.
Et soyez tranquille, monsieur Lepic, si mon petit meurt, il aura beau être petit, je le ferai enterrer civilement.
MADAME LEPIC.
Il est capable de le tuer exprès pour ça.
HENRIETTE.
Avec qui vous mariez-vous ?
HONORINE.
Avec la petite Louise Colin, servante à Prémery.
FÉLIX.
Elle a une dot ?
HONORINE.
Et une belle ! Un cent d’aiguilles et un sac de noix ! Mais ils sont jeunes : ils feront comme moi et défunt mon vieux : ils travailleront ; s’il fallait attendre des économies pour se marier !
FÉLIX.
Àquand la noce ?
JACQUES.
Le plus tôt possible. Menez-nous ça rondement, monsieur le Maire.
HONORINE.
Je vous invite tous. Je vous chanterai une chanson et je vous ferai rire, marchez !
JACQUES.
On dépensera ce qu’il faut.
M. LEPIC.
Tu ne pourrais pas garder ton argent pour vivre ?
HONORINE.
On n’a que ce jour-là pour s’amuser !
JACQUES.
C’est la vieille qui paie.
FÉLIX.
Avec quoi ?
MADAME LEPIC.
Elle n’a pas le sou.
HONORINE.
J’emprunterai ! Je ferai des dettes partout ; ne vous inquiétez pas ! Mais c’est vous qui les marierez, monsieur le Maire. Ne vous faites pas remplacer par l’adjoint. Il ne sait pas marier lui !
JACQUES.
Il est trop bête. Il est encore plus bête que l’année dernière.
HONORINE.
Et puis, tu embrasseras la mariée !
JACQUES.
Ah ! ça oui, par exemple !
HONORINE.
Tu n’as pas embrassé Julie Bernot. Elle est sortie de la mairie toute rouge. Son homme lui a dit que c’était un affront et qu’elle devait avoir une tache.
JACQUES.
On dirait que ma Louise en a une. On le dirait ! Le monde est encore plus bête qu’on ne croit. Si vous n’embrassez pas ma Louise, je vous préviens, monsieur le Maire, que je la lâche dans la rue, entre la mairie et l’église ; elle ira où elle voudra. Vous l’embrasserez, hein ?
M. LEPIC.
Tu ne peux pas faire ça tout seul ?
JACQUES.
Après vous. Ne craignez rien. Commencez, moi je me charge de continuer.
M. LEPIC.
Tu n’es pas jaloux ?
JACQUES.
Je serai fier que monsieur le Maire embrasse ma femme.
M. LEPIC.
Elle ne doit pas être jolie !
JACQUES.
Moi je la trouve jolie ; sans ça !… Elle a déjà trois dents d’arrachées ; mais ça ne se voit pas, c’est dans la bouche !
FÉLIX.
Si tu veux que je te remplace, papa ?
M. LEPIC, à Félix.
Àton aise, mon garçon !
JACQUES.
Lui d’abord, monsieur Félix ! l’un ne gênera pas l’autre, mais d’abord lui. (À M. Lepic) Elle retroussera son voile, et elle vous tendra le bec, vous ne pourrez pas refuser.
M. LEPIC, à Jacques.
Enfin, parce que c’est toi !
JACQUES.
Merci de l’honneur, monsieur le Maire, je peux dormir tranquille pour la place ?
M. LEPIC.
Dors !… Tu ne sais ni lire ni écrire au moins ?
JACQUES.
Ah non !
M. LEPIC.
Tant mieux, ça va bien !
JACQUES.
Ah ! vous ne savez pas comme le monde est envieux de moi ! Ils vont tous fumer, quand j’aurai ma plaque de fonctionnaire sur mon chapeau !
HONORINE.
Tous des jaloux ! Mais on laisse dire !
FÉLIX.
Puisque vous avez votre pioche, Jacques, venez donc me chercher des amorces, que j’aille à la pêche.
JACQUES.
Oui, monsieur Félix. (Il brandit sa pioche.) Eh ! bon Dieu !
MADAME LEPIC, se signe.
Il va arracher tout notre jardin !
HONORINE.
Oh ! non, il est raisonnable. (Jacques et Fêlix sortent.) Je t’attends là Jacquelou !… Ce n’est pas parce que je suis sa grand’mère ; mais je le trouve gentil, moi, mon Jacquelou !
MADAME LEPIC.
Comme un petit loup de sept ans.
HENRIETTE.
Pourquoi l’appelez-vous Jacquelou au lieu de Jacques, Honorine ?
HONORINE.
Parce que c’est plus court. (À M. Lepic.) Il aurait fait un scandale dans ta mairie, si tu n’avais pas cédé.
MADAME LEPIC.
Ma pauvre Honorine, M. Lepic n’aime plus embrasser les dames.
HONORINE.
Ça dépend lesquelles !
MADAME LEPIC.
Ah !
HONORINE.
Je le connais mieux que vous, votre monsieur : quand il est venu au monde, je l’ai reçu dans mon tablier. Oh ! qu’il était beau ! Il avait l’air d’un petit ange !
MADAME LEPIC.
Pas si vite ! Vous oubliez le péché originel, Honorine. On ne peut pas être un petit ange avant d’avoir été baptisé.
HONORINE.
Oh ! il l’a été ; mais il n’y pense plus, aujourd’hui… c’est un mécréant ! Il ne croit à rien. Un homme si capable, le Maire de notre commune ! Il ne croit même pas à l’autre monde !
M. LEPIC.
Tu y crois donc toujours, toi ?
HONORINE.
Oui… Pourquoi pas ?
MADAME LEPIC.
Vous savez, Honorine, que M. Lepic n’aime pas ce sujet de conversation. Il ne vous répondra pas.
M. LEPIC, légèrement.
Un autre monde ! Tu as plus de soixante-dix ans et tu vivras cent ans, peut-être ! Tu auras passé ta vie à laver la vaisselle des riches, y compris la nôtre ; on te voit toujours ta hotte derrière le dos.
HONORINE.
Je ne l’ai pas aujourd’hui.
M. LEPIC.
On la voit tout de même. C’est comme une vilaine bosse, ça ne s’enlève pas le dimanche ! Tu n’as connu que la misère et tu crèveras dans la misère. Si la commune ne t’aidait pas un peu, tu te nourrirais d’ordures ! Sauf ton Jacquelou qui est estropié, tous tes enfants sont morts ! Tu ne sais même plus combien ! Jamais un jour de joie, de plaisir, sans un lendemain de malheur. Et il te faudrait encore un autre monde ! Tu n’as pas assez de celui-là ?
HONORINE.
Qu’est-ce qu’il dit ?
MADAME LEPIC.
Rien, ma vieille.
HONORINE.
Il me taquine. Il blague toujours. Ah ! Si je voulais lui répondre, je l’écraserais ! Mais je l’aime trop ! il était si mignon à sa naissance, quand je l’ai eu baigné, lavé, dans sa terrine, torché, langé, enfariné. Je n’ai pas mieux tapiné les miens. Je le connais comme si je l’avais fait… Il lève les épaules, mais il sait bien que j’ai raison ! Malgré qu’il soit malin, je devine ses goûts et je peux vous dire, moi, les dames qu’il aime et les dames qu’il n’aime pas.
MADAME LEPIC.
Vraiment !
HONORINE.
Oui, Madame. Il n’aime pas les bavardes.
M. LEPIC.
Non !
MADAME LEPIC.
Vous entendez, Honorine ?
HONORINE.
J’entends comme vous. Il n’aime pas les curieuses.
M. LEPIC.
Non.
HONORINE.
Ni les menteuses.
M. LEPIC, toujours en s’éloignant.
Non.
HONORINE.
Ni surtout les bigotes.
M. LEPIC, presque dans le jardin.
Ah ! non !…
HENRIETTE, à Honorine,
Voulez-vous boire quelque chose, ma vieille ?
HONORINE.
Ma foi, Mademoiselle !…
MADAME LEPIC, vexée et attirée par la lettre qui est sur la table… Sonnerie de cloche lointaine.
Le premier coup de vêpres, Honorine !
HONORINE, elle écoute par la cheminée.
C’est vrai ! Oh ! J’ai le temps ! Le second coup ne sonne qu’à deux heures.
MADAME LEPIC.
C’est égal, ma vieille toquée ! Je ne vous conseille pas de vous mettre en retard.
HONORINE, que le son de voix de madame Lepic inquiète, à Henriette.
Merci ma bonne demoiselle !… Portez-vous bien Mesdames !
Elle sort plus vite qu’elle ce voudrait, poussée dehors par madame Lepic.
MADAME LEPIC, HENRIETTE.
Madame Lepic saisit la lettre.
HENRIETTE, pour l’empêcher de lire.
Papa l’a oubliée !
MADAME LEPIC.
Il l’a oubliée exprès. Depuis le temps que tu vis avec nous, tu devrais connaître toutes ses manies : quand il ne veut pas qu’on lise ses lettres, il les met dans sa poche. Quand il veut qu’on les lise, il les laisse traîner sur une table. Elle traîne, j’ai le droit de la lire. (Elle lit.) Henriette, mon Henriette ! Écoute.
Elle lit tout haut.
» Voulez-vous me permettre d’avancer la visite que je devais vous faire jeudi ? Un télégramme me rappelle à Nevers demain. Nous viendrons aujourd’hui, ma tante et moi, vers quatre heures, après les vêpres de ces dames.
» Ma tante est heureuse de vous demander plus tôt qu’il n’était convenu, la faveur d’un entretien et je vous prie de croire, cher monsieur, à mes respectueuses sympathies.
Signé : » Paul Roland. »
M. Paul et sa tante seront ici à quatre heures. Ils parleront à ton père et nous serons fixés ce soir. Oh ! ma fille, que je suis contente ! D’abord, je n’aurais pas pu attendre jusqu’à jeudi. Je me minais. C’était mortel ! Oh ! ma chérie ! Dans trois heures, M. Paul aura fait officiellement demander ta main à ton père, et ton père aura dit oui.
HENRIETTE.
Ou non.
MADAME LEPIC.
Oui. Cette fois, ça y est, je le sens !
HENRIETTE.
Comme l’autre fois.
MADAME LEPIC.
Si, si. Ton père a beau être un ours…
HENRIETTE.
Je t’en prie…
MADAME LEPIC.
Moi, je dis que c’est un ours ; toi, avec ton instruction, tu dis que c’est un misanthrope ; ça revient au même. Il a beau être ce qu’il est, il recevra la tante Bache et M. Paul, j’imagine !
HENRIETTE.
Il les recevra, comment ?
MADAME LEPIC.
Le plus mal possible, d’accord ; mais j’ai prévenu M. Paul ; il ne se laissera pas intimider, lui, par l’attitude, les airs dédaigneux ou les calembours de ton père. M. Paul saura s’exprimer. C’est un homme, et tu seras madame Paul Roland.
HENRIETTE.
Espérons-le.
MADAME LEPIC.
Tu y tiens ?
HENRIETTE.
Je suis prête.
MADAME LEPIC.
Tu es sûre que M. Paul t’aime ?
HENRIETTE.
Il me l’a dit.
MADAME LEPIC.
Àmoi aussi. Et quoi de plus naturel ? Tu as une jolie dot.
HENRIETTE.
Combien, maman ?
MADAME LEPIC.
Est-ce que je sais ? 40.000… 50.000 ! J’ai dit 50.000. Ce serait malheureux qu’avec notre fortune…
HENRIETTE.
Quelle fortune, maman ?
MADAME LEPIC.
Celle qui est là, dans notre coffre-fort. Je l’ai encore vue l’autre jour ! Si tu crois que ton père me donne des chiffres exacts !… Il faut bien que j’en trouve, pour renseigner les marieurs. Et puis tu n’as pas qu’une belle dot. Tu es instruite. Tu es très bien. Inutile de faire la modeste avec ta mère… Enfin, tu n’es pas mal.
HENRIETTE.
Je ne proteste pas.
MADAME LEPIC.
Tu plais à M. Paul. Il te plaît. Il me plaît. Il plaira à M. Lepic.
HENRIETTE.
Ce n’est pas une raison.
MADAME LEPIC.
Alors M. Lepic dira pourquoi… ou je me fâcherai…
HENRIETTE.
Ce sera terrible !
MADAME LEPIC, piquée.
Certainement… Je ne me mêle plus de rien.
HENRIETTE.
Si, si, maman, mêle-toi de tous mes mariages c’est bien ton droit… et ton devoir. Et je ne demande pas mieux que de me marier ; mais tu te rappelles M. Fontaine, l’année dernière…
MADAME LEPIC.
M. Fontaine n’avait ni les qualités, ni la situation, ni le prestige…
HENRIETTE.
Oh ! épargne-le… maintenant ! il est loin !
MADAME LEPIC.
Tu ne vas pas me soutenir que M. Fontaine valait M. Paul.
HENRIETTE.
Nous l’aurions épousé tout de même, tel qu’il était. Il ne me déplaisait pas.
MADAME LEPIC.
Il te plaisait moins que M. Paul.
HENRIETTE.
Je l’avoue. Il te plaisait naturellement.
MADAME LEPIC.
Pourquoi naturellement ?
HENRIETTE.
Parce que tu n’es pas regardante et qu’ils te plaisent tous.
MADAME LEPIC.
C’est à toi de les refuser, en définitive, non à moi.
HENRIETTE.
Oui, oui, maman. Je suis libre et papa aussi.
MADAME LEPIC.
Il ne va pourtant pas refuser tout le monde.
HENRIETTE.
Ce ne serait que le deuxième !
MADAME LEPIC.
Et sans donner de motifs… Je vois encore ce M. Fontaine, qui était en somme acceptable, quitter ton père après leur entretien, nous regarder longuement comme des bêtes curieuses, nous saluer à peine, prendre la porte et… on ne l’a jamais revu.
HENRIETTE.
Il avait déplu à mon père…
MADAME LEPIC.
Ou ton père lui avait déplu. M. Lepic n’a rien daigné dire et toi tu n’as rien demandé.
HENRIETTE.
C’était fini.
MADAME LEPIC.
Et pourquoi ? Mystère !
HENRIETTE, rêveuse.
Je cherche à deviner. Mon père n’est peut-être pas partisan du mariage.
MADAME LEPIC.
Je te remercie !… C’est ça qui te pendait au bout de la langue ?
HENRIETTE.
Oh ! maman !
MADAME LEPIC.
Tu as de l’esprit, sauf quand ton père est là. Tu ne débaîlles pas devant lui. Prends garde qu’il ne reçoive ton M. Roland, comme il a reçu ton M. Fontaine.
HENRIETTE.
Je le crains et je voulais dire que peut-être, mon mariage lui est indifférent.
MADAME LEPIC.
Oh ! tu me révoltes. Ton père ne t’aime pas comme je t’aime, aucun père n’aime comme une mère, nous le savons ; mais le père le plus dénaturé tient à marier sa fille.
HENRIETTE.
Ne serait-ce que pour se débarrasser d’elle.
MADAME LEPIC.
Dirait-on pas que tu as une tache !
HENRIETTE.
Quelle tache ?
MADAME LEPIC.
Ah ! si tu prends tout ce que je dis de travers.
HENRIETTE.
Je m’énerve.
MADAME LEPIC.
C’est l’émotion des mariages. Calmons-nous, ma pauvre fille, je te jure que ce mariage réussira. S’il venait à manquer, moi qui suis déjà la plus malheureuse des femmes, je serais la plus malheureuse des mères.
HENRIETTE.
Ce serait complet. Il ne te manquerait plus rien. Ne te désole donc pas, ma pauvre maman, puisque cette fois, ça y est. Tu vois, je ris !
MADAME LEPIC.
Oui, tu ris comme un chien qui a le nez pris dans une porte ! Ris mieux que ça. — À la bonne heure ! Et puis sois adroite. Une vraie femme doit toujours céder, pallier, composer.
HENRIETTE.
Àpropos de quoi, maman ?
MADAME LEPIC.
Àpropos de tout. Rappelle-toi ce que dit M. le curé sur les petits mensonges nécessaires, qui atténuent ; ainsi, par exemple, ton père déteste les curés ; eh bien, si ça le prend, écoute-le un peu, pas trop, une minute. C’est dur ! Qu’est-ce que ça te fait ? Veux-tu épouser M. Paul Roland, oui ou non ?
HENRIETTE.
Oui, maman, tu as raison ! Je veux me marier, il faut que je me marie !
Les Mêmes, MADELEINE.
MADELEINE, toilette des dimanches. Un petit livre de messe à la main.
Qu’est-ce que vous avez ?
MADAME LEPIC, encore désolée.
Nous sommes dans la joie !
MADELEINE.
Ah ! oui !
MADAME LEPIC.
M. Paul et sa tante, madame Bache, viendront à quatre heures, demander à M. Lepic la main d’Henriette.
MADELEINE, gaie.
M. Paul Roland ? Vrai ?
MADAME LEPIC.
Il nous a prévenus par cette lettre. Lis, tu peux lire. M. Lepic est enchanté !
MADELEINE, à Henriette.
Veinarde !… Oh ! quelle bonne nouvelle ! Ça me met en joie aussi, comme demoiselle d’honneur. (À Henriette.) Tu me gardes toujours, hein ?
HENRIETTE.
Tu es indispensable. Tu seras la demoiselle d’honneur de tous mes projets de mariage !
MADELEINE.
Comme si tu coiffais sainte Catherine ? tu n’as pas vingt ans ! Je passais vous prendre pour aller aux vêpres ; vous ne venez pas ?
MADAME LEPIC.
Oh ! si ! Manquer les vêpres aujourd’hui ? Mais nous ne resterons pas au salut, pour être sûrement de retour à l’arrivée de M. Paul et de sa tante.
MADELEINE.
Comme nous bavarderons à l’église !
MADAME LEPIC.
Commencez tout de suite, mes filles. Je vais préparer un bon goûter de quatre heures et je vous rejoins.
HENRIETTE, MADELEINE.
MADELEINE, au cou d’Henriette.
Que je te félicite et que je t’embrasse ! M. Paul Roland est très bien.
HENRIETTE.
Tu trouves ?
MADELEINE.
Très, très bien. J’en voudrais un comme lui.
HENRIETTE.
Tu me fais plaisir.
MADELEINE.
Avec des yeux plus grands.
HENRIETTE.
Si tu y tiens.
MADELEINE.
Ça ne te contrarie pas ?
HENRIETTE.
Moi-même je les trouve un peu petits.
MADELEINE.
Ce n’est qu’un détail. Et puis M. Paul Roland a une belle position. Tout le monde le sait. Il va faire une demande officielle pour la forme. Il t’aime ?
HENRIETTE.
Je crois.
MADELEINE.
Et tu l’aimes ?
HENRIETTE.
Oui, mais je n’ose pas trop me lancer.
MADELEINE.
M. Lepic et lui sont déjà d’accord ?
HENRIETTE.
Papa n’a encore rien dit à personne.
MADELEINE.
Même à toi. Tu n’as pas causé avec lui ?
HENRIETTE.
Est-ce que je cause avec papa ?
MADELEINE.
M. Lepic et moi, nous causons. Nous sommes une paire d’amis intimes.
HENRIETTE.
Tu n’es pas sa fille !
MADELEINE.
Je suis la fille de papa. Mais j’ai des causeries sérieuses avec papa.
HENRIETTE.
Ton papa n’est pas marié avec maman.
MADELEINE.
Ah ! non !
HENRIETTE.
Tout est là, Madeleine. À chacun sa famille, et tu le sais bien.
MADELEINE.
Je sais que dans la tienne, il fait plutôt froid, mais il me semble que pour un cas aussi grave que ton mariage, on se dégèle.
HENRIETTE.
Écoute, ma chérie, M. Paul m’écrit de temps en temps. Or chaque lettre que je reçois, je la montre à papa. Il ne la regarde même pas !
MADELEINE.
Eh bien ! après ? M. Lepic pense que les lettres de M. Paul sont à toi seule.
HENRIETTE.
C’est la même chose pour mes réponses. Je les lui offre à lire ; il ne les regarde pas.
MADELEINE.
Je trouve ça très délicat. M. Lepic vous laisse écrire librement. Moi, je ne montrerai mes lettres à personne. Tu ne peux pas reprocher à ton père sa discrétion.
HENRIETTE.
Je lui reproche de ne pas s’apercevoir de mes efforts, de me paralyser, de me faire peur. Oh ! et puis, je ne lui reproche rien.
MADELEINE.
Oui, tu me répètes souvent que tu as peur de ton père. Comme c’est drôle !
HENRIETTE.
Depuis ma sortie de pension, depuis quatre années que je vis dans cette maison, au milieu des miens, entre mon père, qui n’aime que la franchise, et ma mère, qui s’en passe volontiers, je ne fais qu’avoir peur. J’ai peur de tout, j’ai peur de lui, j’ai peur…
MADELEINE.
De ta mère ?
HENRIETTE.
Oh ! non. Mais à chaque instant, j’ai peur pour elle ! Si tu savais, Madeleine, comme il est facile à une femme d’être insupportable à son mari ! Alors j’ai peur de moi, peur de mon mariage, de l’avenir, de la femme que je serai.
MADELEINE.
Tu as peur d’être une femme insupportable à M. Paul ?
HENRIETTE.
Je ne suis pas sûre de rendre mon mari heureux.
MADELEINE.
Qu’il te rende heureuse d’abord ! On s’occupera de lui après.
HENRIETTE.
Je ressemble beaucoup à ma mère.
MADELEINE.
Quoi de plus naturel ?
HENRIETTE.
Je m’entends !
MADELEINE.
Va mettre ton chapeau et allons aux vêpres, ça te distraira.
HENRIETTE.
Ça ne me fait plus aucun bien. Tu sais si j’aime M. le Curé, si j’ai en lui une confiance absolue. Eh ! bien, elle se trouble, et à l’église, depuis quelques jours, je prie machinalement ; je ne prie plus, je rêvasse, je pense à des actes de foi que les hommes ne peuvent ou ne veulent pas comprendre…
MADELEINE.
Ils pourraient. Ils ne veulent pas. C’est des choses de femmes et de curé, ça ne regarde pas les hommes.
HENRIETTE.
Pourquoi, Madeleine ?
MADELEINE.
Ça leur est égal ; mon père, lui, s’en moque !
HENRIETTE.
Le mien, non.
MADELEINE.
Il a pourtant une forte tête, ton père !
HENRIETTE.
C’est peut-être là le malheur !
MADELEINE.
Henriette, tu avais trop de prix à la pension ! Veux-tu un conseil de ta petite amie. Tu sais si papa est tendre pour moi. Eh bien ! Je vais te faire une confidence qui t’étonnera : il lui arrive, comme aux autres, de bouder.
HENRIETTE, ironique.
Oh ! c’est grave !
MADELEINE.
Ça me fait souffrir ; il n’y a pas que toi de sensible ! Mais dès que je m’aperçois qu’il boude, je ne compte ni une ni deux, je saute à son cou, et j’y reste pendue, jusqu’à ce qu’il déboude, et ce n’est pas long !…
HENRIETTE.
Sauter au cou de papa.
MADELEINE.
Tu verras l’effet que ça fait !
HENRIETTE.
Au cou de papa ! Madeleine !
MADELEINE.
Eh ! bien, quoi ! ce n’est pas le clocher !
HENRIETTE.
J’aimerais mieux sauter dans la rivière.
MADELEINE.
Il est grand temps que tu te maries !… Tu ne peux pas, si ça te gêne de bondir, t’approcher, tendre ta joue à ton père et lui dire, câline : Papa, ça me ferait plaisir d’épouser M. Paul Roland. Tu ne pourrais pas ? (M. Lepic paraît.) Veux-tu que je te montre ?
HENRIETTE.
Je vais mettre mon chapeau.
Elle se sauve.
MADELEINE, M. LEPIC.
M. LEPIC.
Te voilà, toi ?
MADELEINE.
Oui, bonjour, monsieur Lepic.
M. LEPIC.
Bonjour, Madeleine !
MADELEINE.
Ça va bien ?
M. LEPIC.
Ça va comme les vieux.
MADELEINE.
Vous êtes encore jeune.
M. LEPIC.
Pas tant que toi.
MADELEINE.
Chacun son tour !
M. LEPIC.
Et pas si joli !
MADELEINE.
Je suis donc jolie ?
M. LEPIC.
Je ne te le répéterai pas.
MADELEINE.
Ah ! j’ai mis ma belle robe bleue du dimanche,
M. LEPIC.
Elle te va bien. Ce n’était pas pour venir me voir.
MADELEINE,
Si, après la messe.
M. LEPIC.
Tu y es allée ?
MADELEINE.
Je ne la manque jamais.
M LEPIC.
Et tu l’as vu ?
MADELEINE.
Qui ça ?
M. LEPIC.
M. le Curé !
MADELEINE.
Oui.
M. LEPIC.
Il y était à la messe ?
MADELEINE.
Ça vous étonne ?
M. LEPIC.
De lui, non. Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
MADELEINE.
Il m’a dit : Pax vobiscum ! en latin.
M. LEPIC.
Il ne sait donc pas le français ?
MADELEINE.
Et je le reverrai tout à l’heure, aux vêpres.
M. LEPIC.
Il y va aussi ?
MADELEINE.
Il fait son métier. Qu’est-ce que je lui dirai de votre part ?
M. LEPIC.
Ce que tu voudras : fichez-nous la paix, en français.
MADELEINE.
Oh ! vilain ! Faudra-t-il lui annoncer la grande nouvelle ?
M. LEPIC.
Tu en connais une ?
MADELEINE.
Oui, vous voulez la savoir ?
M. LEPIC.
Je n’y tiens pas.
MADELEINE.
Je vous la dis tout de même. M. Paul Roland va venir aujourd’hui, à quatre heures, avec sa tante, madame Bache. Il vous demandera la main de mon amie Henriette, et vous la lui accorderez. Voilà !
M. LEPIC.
C’est intéressant.
MADELEINE.
Je suis bien renseignée ?
M. LEPIC.
Tu en as l’air.
MADELEINE.
N’est-ce pas que vous direz : oui ? N’est-ce pas ? Qui ne dit rien, consent.
M. LEPIC.
Qui ne dit rien, ne dit rien.
MADELEINE.
Répondez gentiment.
M. LEPIC.
Qu’est-ce que tu me conseilles ?
MADELEINE.
Oh ! comme c’est fort ! Bien sûr, ça ne me regarde pas.
M. LEPIC.
On ne le dirait guère.
MADELEINE.
Si, ça me regarde ! Henriette n’est-elle pas ma grande amie ? la seule. Après son mariage, le mien ! qu’elle se dépêche ! Vous direz oui, hein ! sans vous faire prier. Il ne veut pas répondre… (Elle lui touche le front.) Oh ! qu’est-ce qu’il y a là ?
M. LEPIC.
Un os, l’os du front.
MADELEINE.
Dites oui, je vous en prie.
M. LEPIC.
Ce n’est pas moi, un homme, qu’il faut prier, c’est…
Il désigne le ciel du doigt.
MADELEINE.
Dieu ! Je le prie chaque jour ! Dites oui, et vous aurez la meilleure place dans mes autres prières.
Elle désigne son livre.
M. LEPIC.
La meilleure, et ton amoureux ? — Qu’est-ce que c’est que ça ?
MADELEINE.
Je n’ai pas d’amoureux. Je n’ai que votre Félix, il ne compte pas ! — Ça, c’est mon livre.
M. LEPIC.
Un roman ?
MADELEINE.
Mon livre de prières. J’aurai un vrai amoureux, quand ce sera mon tour.
M. LEPIC.
Dépêche-toi.
MADELEINE.
Quand Henriette sera mariée, dès le lendemain, je vous le promets.
M. LEPIC.
Il y a déjà peut-être là-dedans sa photographie !
MADELEINE, offrant le livre.
Voyez, je vous le prête. Ouvrez, cherchez !
M. LEPIC.
Ton livre ! Je le connais mieux que toi.
MADELEINE.
Un fameux !
M. LEPIC.
Veux-tu parier ?
MADELEINE.
Vous n’en réciteriez pas une ligne.
M. LEPIC.
Deux.
MADELEINE.
Allons !
M. LEPIC.
« Faux témoignage ne diras
» Ni mentiras aucunement. »
MADELEINE.
Très bien, après ?
M. LEPIC.
Continue, toi. (Madeleine cherche.) Tu ne te rappelles plus ?
MADELEINE, reprend le livre.
Ma foi non.
« L’œuvre de chair ne désireras
» Qu’en mariage seulement. »
M. LEPIC.
Eh bien ?
MADELEINE.
Eh bien, quoi ?
M. LEPIC.
Tu as compris ?
MADELEINE, gênée.
Un peu.
M. LEPIC.
M. le Curé t’explique ?
MADELEINE.
Sans insister.
M. LEPIC.
C’est pourtant raide !
MADELEINE.
Vous choisissez exprès !
M. LEPIC, reprend le livre.
Il y en a d’autres :
» Luxurieux point ne seras… »
MADELEINE.
Assez ! assez ! Élève Lepic ! Vous savez encore votre catéchisme.
M. LEPIC.
Pourquoi rougis-tu ?
MADELEINE.
Parce que vous êtes méchant, et que vous me faites de la peine !
M. LEPIC.
Pauvre petite ! — Ça pourrait être un si beau livre ! Tu ne feras pas mal de lire quelques poètes, pour te purifier.
MADELEINE.
J’en lirai avec Henriette, quand nous serons mariées.
M. LEPIC.
Trop tard !
MADELEINE.
Nous nous rattraperons. Au revoir… Malgré vos malices de païen, je vous aime bien.
M. LEPIC.
Moi aussi.
MADELEINE.
Oh ! vous, vous m’adorez !
M. LEPIC.
Oh ! Oh !
MADELEINE.
C’est vous qui me l’avez dit.
M. LEPIC.
Tu m’étonnes. Je ne me sers pas de ce mot-là aussi facilement que tes écrivains.
MADELEINE.
Vous ne m’avez pas dit que vous m’aimiez ?
M. LEPIC.
Ça, c’est possible.
MADELEINE.
Vous me détestez alors ?
M. LEPIC.
Comme tu raisonnes bien !
MADELEINE.
Vous n’aimez personne ?
M. LEPIC.
Mais si.
MADELEINE.
Qui donc ?
M. LEPIC, gaîment.
Ma petite amie.
MADELEINE.
Vous en avez une ?
M. LEPIC.
Tiens !…
MADELEINE.
Àvotre âge ?
M. LEPIC.
Elle est si jeune, que ça compense.
MADELEINE, très curieuse.
Comment s’appelle-t-elle ? Son petit nom ?
M. LEPIC.
Madeleine.
MADELEINE.
Comme moi. Et son nom de famille ?
M. LEPIC.
Bertier.
MADELEINE.
Madeleine Bertier, moi !
M. LEPIC.
Dame !
MADELEINE.
Oh ! quelle farce ! Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je croyais que vous parliez d’une autre, je pensais à une vraie.
M. LEPIC.
Tu ne penses qu’au mal !
MADELEINE.
Bien sûr qu’on s’aime tous deux, et je vous répète que je vous aime beaucoup.
M. LEPIC.
Le dis-tu à M. le Curé ?
MADELEINE.
Je lui dis tout.
M. LEPIC.
Tu diras le reste à ton mari.
MADELEINE.
Est-il mauvais donc ! Ah ! vous ne vous êtes pas levé du bon côté ce matin.
M. LEPIC.
C’était dimanche.
MADELEINE.
Au revoir, monsieur Lepic.
M. LEPIC.
Au revoir, ma fille !
MADELEINE.
Oh ! si j’étais votre fille !
M. LEPIC.
Ça se gâterait peut-être.
MADELEINE.
Pourquoi ? Au fait, c’est à votre fille que vous devriez dire tout ça.
M. LEPIC.
J’en suis las !
MADELEINE.
Vous ne lui dites peut-être pas bien comme à moi.
M. LEPIC.
Ah ! dis-le lui toi-même, répète-le, puisque tu te mêles de tout.
MADELEINE.
C’est ce que je m’en vais faire, à l’instant, aux vêpres.
M. LEPIC.
Ce ne sera pas du temps perdu…
MADELEINE.
Allons, embrassez-moi, (Elle lui tend la joue…) sur l’autre. (À Henriette qui revient.) Tu vois…
HENRIETTE.
Au revoir, papa ! (Elle lui donne avec timidité un baiser que M. Lepic garde. — À Madeleine.) Tu vois !
MADELEINE.
Ton fiancé te le rendra ce soir !
MADAME LEPIC.
Vous y êtes, nous partons ?
M. LEPIC.
Pouf !…
MADAME LEPIC.
Allez devant, mes filles, je vous rejoins.
M. LEPIC, MADAME LEPIC.
MADAME LEPIC.
Tu sors, mon ami ?… tu sors ?… Tu as bien lu la lettre de M. Paul Roland ?… Tu cherches des allumettes ? En voilà une boîte de petites que j’ai achetées pour toi. C’est moins lourd dans la poche. (M. Lepic prend une autre boîte d’allumettes sur la cheminée et il se bouche encore l’oreille. Madame Lepic continuant.) Avec ces cloches, on ne s’entend pas ! (Elle ferme la fenêtre.) M. Paul et sa tante seront là à quatre heures… Veux-tu cette table, attends que je te débarrasse. (M. Lepic appuie son fusil sur une autre table et l’ouvre : par les canons il cherche la lumière et rencontre madame Lepic.) À quatre heures précises. Tu seras là. Oui, tu ne vas pas loin ? (M. Lepic et madame Lepic se heurtent. Passage difficile. M. Lepic reste immobile et attend.) Un petit tour seulement ? Ce n’est pas la peine de mettre tes guêtres. (M. Lepic met ses guêtres.) Veux-tu que je te prépare une chemise propre pour les recevoir ? Tu n’a pas besoin de t’habiller, mais ce serait une occasion d’essayer tes chemises neuves… Ton chapeau de paille, par ce soleil ? (M. Lepic prend son chapeau de feutre.) Oh ! ces cloches ! (Elle ferme la porte.) À quatre heures, quatre heures et quart. Nous ne sommes pas à un quart d’heure près… D’ailleurs nous t’attendrons. Au revoir mon ami ! Si tu pouvais nous rapporter un petit oiseau pour notre dîner !
M. Lepic sort. Les cloches rentrent.
MADAME LEPIC, seule.
Oh ! tête de fer ! pas un mot. Pas même : tu m’ennuies ! Et c’est comme ça depuis vingt-sept ans ! Et ma fille va se marier !
Elle sort avec dignité, au son des cloches.
FIN DU PREMIER ACTE