‹ La BigoteChapitre 2 sur 2 · Acte II

Acte II

Même décor qu’au premier acte.

Après vêpres.

MADAME LEPIC, HENRIETTE retour de vêpres,
FÉLIX, PAUL ROLAND, TANTE BACHE.

MADAME LEPIC, regarde l’horloge.

Il sera là dans un quart d’heure. Il me l’a bien promis.

FÉLIX, ironique.

Oh ! Formellement ?

MADAME LEPIC.

Il était de si bonne humeur qu’il m’a dit en partant : Je tâcherai de te rapporter un petit oiseau qui t’ouvre l’appétit.

FÉLIX.

Il t’a dit ça ?

MADAME LEPIC.

Oui, ça l’étonné ? Il fallait être là, tu l’aurais entendu !

TANTE BACHE, agitée.

Nous sommes tranquilles. M. Lepic est un homme du monde !

MADAME LEPIC.

Surtout avec les étrangers.

TANTE BACHE.

D’une politesse ! Froid, mais si comme il faut ! Et quel grand air !

MADAME LEPIC.

Et si vous l’aviez vu danser !

TANTE BACHE.

Oh ! je le vois !

MADAME LEPIC.

Toutes les femmes le regardaient. C’est par là qu’il m’a séduite… Il ne danse plus !

TANTE BACHE.

Il reste élégant.

MADAME LEPIC.

Oui, il fait encore de l’effet, à une certaine distance.

TANTE BACHE.

De loin et de près, il m’impressionne. Si je me promenais à son bras, je n’oserais rien lui dire.

MADAME LEPIC.

Comme il est lui-même peu bavard, vous ne seriez pas longue à vous ennuyer.

TANTE BACHE, rêveuse.

Non. Nous marcherions silencieusement, muets, dans un parc, à l’heure où la musique joue.

HENRIETTE.

Comme vous êtes poétique, Tante Bache !

TANTE BACHE.

Je l’avoue. C’est ce que mon mari, de son vivant, appelait « faire la dinde. »

FÉLIX.

C’était un brave homme, M. Bache !

TANTE BACHE.

Oui, mais il avait de ces familiarités.

MADAME LEPIC.

Ça vaut mieux que rien !

TANTE BACHE.

Mieux que rien, des gros mots !

HENRIETTE.

Des gros mots affectueux.

TANTE BACHE.

Des injures oui…

MADAME LEPIC.

Ça rompt le silence.

PAUL.

Mesdames ! Mesdames ! Ce n’est pas le jour de dire du mal des maris.

TANTE BACHE.

Et devant Henriette !

MADAME LEPIC.

Elle aura son tour !

PAUL.

Attendez !

TANTE BACHE.

Oh ! Tu ne ressembles pas à M. Bache, mais plutôt à M. Lepic qui est d’une autre race.

MADAME LEPIC.

Quand il veut, charmant causeur. Ah ! j’en ai écouté de jolies choses !

TANTE BACHE.

Il les choisit ses mots, lui, et les pèse.

MADAME LEPIC.

Un à un. Aujourd’hui il y met le temps !

TANTE BACHE.

C’est un sage !

MADAME LEPIC.

Oh ! chère amie, une image ! Je vous le prêterai.

PAUL.

Mesdames !…

TANTE BACHE.

Un penseur !…

MADAME LEPIC, regarde l’horloge.

Pourvu qu’il pense à revenir !

TANTE BACHE.

Chose bizarre ! Il m’attire et je le crains. Oh ! cette demande en mariage !

PAUL.

Tu ne vas pas reculer ?

TANTE BACHE.

Non, non, je la ferai puisqu’il le faut, puisque c’est l’usage. Drôle d’usage ! C’est toi qui vas te marier, et c’est moi !…

PAUL.

Ma bonne tante !

TANTE BACHE.

Oh ! ne te tourmente pas ; je serai brave. J’ai bien mes gants dans ma poche ! Oui, Des gants neufs ! C’est leur première sortie. Mon cœur toque ! Il me semble que je vais demander M. Lepic en mariage pour moi ! Qu’est-ce que je lui dirai, et comment le dirai-je ?

PAUL.

Tu t’en tireras très bien !

TANTE BACHE.

Très bien ! très bien ! Il ne faut pas me prendre pour une femme si dégourdie !

MADAME LEPIC.

Soyez nette. La netteté avant tout !

TANTE BACHE.

Oui. N’est-ce pas ! toute ronde !

FÉLIX.

Avec papa qui est carré, gare les chocs !

TANTE BACHE.

Ah !

FÉLIX.

Je dis ça pour vous prévenir !

TANTE BACHE.

Oui, oui.

MADAME LEPIC.

Et flattez-le d’abord.

TANTE BACHE.

Vous me disiez d’être nette.

MADAME LEPIC.

Avec de la souplesse et même de la ruse. Par exemple, dites-lui du mal des curés.

TANTE BACHE.

Àpropos de quoi ?

MADAME LEPIC.

Il n’y a plus que ça qui lui fasse plaisir !

TANTE BACHE.

Je ne pense pas de mal des curés !

FÉLIX.

Vous vous confesserez après.

PAUL.

Ma tante ! reste naturelle, sois franche, — comme toujours ! J’ai causé plusieurs fois avec M. Lepic, et il m’a fait l’impression d’un homme de sens, quoique spirituel.

TANTE BACHE.

Spirituel ! Mon Dieu !

PAUL.

Oh ! il a de l’esprit, c’est incontestable, un esprit particulier, personnel, caustique ; mais je ne suis pas ennemi d’une certaine satire, même à mes dépens, pourvu qu’elle soit raisonnable, et, à ta place, je prendrais M. Lepic par la simple raison.

TANTE BACHE.

J’essaierai !

MADAME LEPIC.

Ou les belles manières, puisque vous trouvez qu’il en a.

TANTE BACHE.

Oui, mais, est-ce que j’en ai, moi ?

FÉLIX.

Vous ne manquez pas d’un certain genre.

TANTE BACHE.

Moquez-vous de moi : c’est le moment !

HENRIETTE.

Prenez-le par la douceur.

TANTE BACHE.

C’est le plus sûr.

FÉLIX.

Prenez-le donc comme vous pourrez. Papa est un chic type !

TANTE BACHE.

Oh ! oui ! comme je pourrai… C’est le plus simple. D’ailleurs, je ne dirai que deux mots ; n’est-ce pas : « M. Lepic, j’ai l’honneur… » Je me rappelle bien ta phrase, Paul, et je n’ai pas besoin d’entrer dans les détails.

FÉLIX.

Non, n’exagérez pas les cérémonies avec papa !

TANTE BACHE.

Un oui de M. Lepic me suffira.

FÉLIX.

Il ne vous en donnera pas deux.

PAUL.

Pourvu que tu l’obtiennes !

FÉLIX.

Ça ne fait aucun doute ! J’ai besoin d’un beau-frère, maintenant que je suis bachelier ! Quand vous irez à Paris pour affaires, vous m’emmènerez et nous ferons la noce !

PAUL.

Votre confiance m’honore.

FÉLIX.

Je me suis fait faire un complet jaquette.

PAUL.

C’est de rigueur. (À Henriette.) Ma tante réussira-t-elle ?

HENRIETTE.

Je ne sais pas.

PAUL.

Vous l’espérez ?

HENRIETTE.

Je l’espère.

FÉLIX.

J’te crois, que tu l’espères ! Henriette est une fille bien élevée qui a la mauvaise habitude de cacher ses sentiments.

PAUL.

Il est spirituel ! Il tient de son père !

FÉLIX, fier.

Je ne tiens que de lui ! Je suis le sous-chef de la famille.

MADAME LEPIC.

Et tu tiens le reste de ta mère, mauvais fils !

FÉLIX.

Je le laisse à ma sœur.

MADAME LEPIC.

Ma chère fille ! Embrassez-la, monsieur Paul, ça portera bonheur à Tante Bache.

FÉLIX.

Il n’a pas le droit ! Oh ! ce soleil, Henriette.

TANTE BACHE.

C’est l’amour.

FÉLIX.

C’est curieux de changer de couleur comme ça. Elle va prendre feu !

MADAME LEPIC, attendrie, à Paul.

Ah ! Mon cher fils !

FÉLIX.

Mais non, maman, c’est moi, ton fils.

MADAME LEPIC.

J’en aurai deux. Du courage, chère tante.

FÉLIX.

Tu te trompes encore ! Ce n’est pas ta tante.

MADAME LEPIC.

Tu m’ennuies, elle le sera bientôt, par alliance. À l’arrivée de M. Lepic, nous disparaîtrons, sur un signe que je ferai, pour vous laisser seuls.

TANTE BACHE.

Seuls.

MADAME LEPIC.

Oui, tous les deux, ici.

TANTE BACHE.

Ah ! ici.

MADAME LEPIC.

Ça vous va ?

TANTE BACHE.

Oh ! n’importe où. Partout j’aurai une frousse !

MADAME LEPIC.

Ici, il y a de la lumière et de l’espace.

TANTE BACHE.

Il ne m’en faut pas tant !

MADAME LEPIC.

Et nous serons là, près de vous, derrière la porte ; nous vous soutiendrons de nos vœux, de nos prières.

FÉLIX.

Si tu allais chercher M. le Curé !

MADAME LEPIC, désolée.

M. Lepic ne peut pas le sentir ! Et c’est pourtant un curé parfait, qui ne s’occupe de rien !

FÉLIX.

Àquoi sert-il ?

PAUL.

Pour l’instant, il est inutile.

MADAME LEPIC.

Écoutez : nous mettrons d’abord M. Lepic de bonne humeur… C’est demain sa fête, il faut la lui souhaiter aujourd’hui, tout à l’heure, dès qu’il rentrera…

FÉLIX.

Tu es sûre de ton effet ? D’ordinaire, ça ne porte pas.

MADAME LEPIC.

Quand nous ne sommes qu’entre nous, non ! mais si son cœur se ferme aux sentiments les plus sacrés de la famille, devant le monde il n’osera pas le laisser voir. Henriette, montre ton cadeau.

HENRIETTE, rieuse.

Un portefeuille que j’ai brodé.

PAUL.

Très artistique ! un goût !…

MADAME LEPIC.

Vous remarquez le sujet ?

PAUL.

Une tête de République.

MADAME LEPIC.

Ce ne sont pas nos idées, à ma fille et à moi, mais ça l’attendrira peut-être… Le prochain sera brodé pour vous, avec un autre sujet.

Elle reprend le portefeuille.

PAUL.

Oh ! Je suis très large d’idées !

FÉLIX.

Papa dit qu’on est très large d’idées quand on n’en a point.

PAUL.

C’est très fin !

TANTE BACHE.

Et des fleurs, pour M. Lepic ?

FÉLIX.

Papa ne les aime que dans le jardin.

TANTE BACHE.

Toujours des goûts distingués !

MADAME LEPIC.

Quatre heures et demie !

PAUL.

Vous êtes inquiète ?

MADAME LEPIC.

Non. non. Mais il est si original !

PAUL.

Quelque lièvre qui l’aura retardé !

FÉLIX.

Ou un lapin qu’il vous pose.

MADAME LEPIC, à Félix.

Si tu allais au-devant de lui ?

FÉLIX.

Ça le ferait venir moins vite.

MADAME LEPIC, fébrile.

Je commence à… J’aurais donc mal compris…

TANTE BACHE, avec espoir.

S’il ne venait pas !

MADAME LEPIC.

Ce serait une humiliation pour vous !

TANTE BACHE.

Oh ! ça !

FÉLIX, qui regardait par la fenêtre.

Voilà le chien ! Et papa avec Madeleine.

MADAME LEPIC, soupire.

Ah ! mon Dieu !… Je le savais bien !

TANTE BACHE, avec effroi.

Ah ! mon Dieu !… plus d’espoir.

PAUL, troublé.

Le bel animal !

Sifflements et caresses au chien par la fenêtre.

HENRIETTE.

Il s’appelle Minos.

TANTE BACHE, la main sur son cœur.

C’est la minute la plus palpitante de ma vie !… (À madame Lepic.) Pipi ! Pipi !…

Elle s’éclipse.

Les Mêmes, M. LEPIC, MADELEINE,

Salutations.

MADAME LEPIC, à Madeleine.

Tu l’as rencontré ?

MADELEINE.

Il revenait sans se presser.

PAUL, avec le désir de plaire.

Cher Monsieur, on ne demande pas à un chasseur s’il se porte bien, mais s’il a fait bonne chasse.

MADAME LEPIC, volubile.

Oh ! M. Lepic fait toujours bonne chasse ! Depuis que nous sommes mariés, je ne l’ai jamais vu rentrer bredouille. Grâce à lui, notre garde-manger ne désemplit pas, et M. le conseiller général me disait hier, (et pourtant il chasse), que mon mari est le meilleur tireur du département. Je suis sûre que nous n’allons pas jeûner !

FÉLIX, qui, cette phrase durant, a fouillé la carnassière de M. Lepic.

Une pie !

M. Lepic rit dans sa barbe.

PAUL.

Compliments ! elle est grasse !

On se passe la pie.

TANTE BACHE, reparaît.

Que dites-vous ? qu’est-ce qu’il y a ? Pauvre petite bête !

PAUL.

On prétend que c’est très bavard !

M. LEPIC.

C’est pour ça que je les tue !

MADAME LEPIC.

M. Lepic n’a pas eu le temps de faire bonne chasse ! Il est rentré trop tôt, à cause de vous, il s’est dépêché en votre honneur. Il ne l’aurait pas fait pour n’importe qui, je le connais.

TANTE BACHE, à M. Lepic qui ôte ses guêtres.

Nous sommes très touchés.

MADAME LEPIC, passe le portefeuille.

Henriette !

HENRIETTE, émue.

Mon cher papa, je te souhaite une bonne fête.

M. LEPIC

Hein ? Quoi ? Ça surprend toujours.

HENRIETTE.

Accepte ce modeste souvenir.

MADAME LEPIC.

De ta fille affectionnée !

M. LEPIC

Je te remercie.

FÉLIX.

Le dessin doit te plaire ?

M. LEPIC.

Qu’est-ce que ça représente ? La Sainte-Vierge ?

MADAME LEPIC.

Ah ! pardon ! Je me trompe, ce n’est pas celui-là. (Elle passe l’autre portefeuille.) La République ! Une attention délicate de notre chère Henriette !

FÉLIX.

Tu en tiens une fabrique, ma sœur ! Pour qui l’autre ? Pour M. le Curé !

MADAME LEPIC.

Pour personne.

Elle se dresse afin d’embrasser M. Lepic.

M. LEPIC.

Qu’est-ce qu’il y a ?

MADAME LEPIC.

Laisse-moi t’embrasser, pour ta fête ! Je ne te mangerai pas. (Elle l’embrasse.) Lui ne m’embrasse pas ; sa cigarette le gêne.

M. Lepic n’a plus sa cigarette.

FÉLIX.

Mon vieux papa, je te la souhaite bonne et heureuse !

M. LEPIC.

Toi aussi ! (À Paul.) Je vous prie d’excuser, Monsieur, cette petite scène de famille.

PAUL.

Mais comment donc ? Permettez-moi de joindre mes vœux…

Discret serrement de main.

TANTE BACHE, balbutiante.

Si j’avais su, monsieur Lepic !…

M. LEPIC.

Je l’ignorais moi-même !

TANTE BACHE.

Je vous aurais apporté un bouquet ! ne fût-ce que quelques modestes fleurs des champs !

M. LEPIC.

Je vous les rendrais, Madame, elles vous serviraient mieux qu’à moi de parure !

TANTE BACHE, confuse.

Oh ! Monsieur Lepic !

MADAME LEPIC.

Embrassez-le, allez, je ne suis pas jalouse ! Il a ses petits défauts, comme tout le monde, mais grâce à Dieu, il n’est pas coureur !

TANTE BACHE.

Oh ! Madame Lepic, qu’est-ce que vous m’offrez là ?

Elle baisse la tête ; — gêne de tous, sauf de M. Lepic et de Félix qui rient.

M. LEPIC, à Félix.

Tu ris, toi ?… À qui le tour ? À toi, Madeleine ?

MADELEINE, au cou de M. Lepic.

Je vous souhaite d’être bientôt grand-père !…

M. LEPIC.

Tu y tiens toujours ?

PAUL, à M. Lepic.

Monsieur, je suis charmé de vous revoir.

M. LEPIC.

Pareillement, Monsieur !

MADAME LEPIC, frappe légèrement dans ses mains.

Si nous faisions un tour de jardin, monsieur Paul ? Avec Henriette et Félix. Tu viens, Madeleine ? On vous laisse à M. Lepic, madame Bache.

TANTE BACHE.

Moi ! Mais je ne suis pas prête.

Elle tire ses gants.

TANTE BACHE, M. LEPIC.

M. Lepic regarde madame Bache mettre ses gants qu’elle déchire.

M. LEPIC.

Faut-il mettre les miens ?

TANTE BACHE.

Oh ! vous, pas besoin ! Ne bougez pas ! Oui, monsieur Lepic, c’est à moi l’honneur, la mission, le…

M. LEPIC.

La corvée.

TANTE BACHE.

Le supplice, monsieur Lepic !… (Elle se précipite sur la porte, la rouvre et crie :) Paul ! Paul ! je ne peux pas, je ne peux pas ! fais ta demande toi-même !

PAUL.

Oh !… ma tante !

TANTE BACHE.

Non, non !… Les mots ne sortent plus ! je m’évanouirais. Tans pis ! Pardon, pardon, monsieur Lepic ! Je me sauve.

Paul, madame Lepic, Henriette, Madeleine se précipitent.

HENRIETTE, soutenant tante Bache.

C’est la chaleur !

TANTE BACHE.

Non, je suis très émue.

MADAME LEPIC.

C’est une indigestion ; elle choisit bien son heure.

TANTE BACHE, à Paul.

Débrouille-toi !

MADAME LEPIC.

Oui, parlez, vous, que ça finisse !

TANTE BACHE.

Tu ne te démonteras pas, toi, j’espère, un ancien dragon !

MADAME LEPIC, bas, à Paul.

N’oubliez pas de lui dire du mal des curés !

PAUL, M. LEPIC.

PAUL.

Excusez-la, Monsieur !

M. LEPIC.

Volontiers. Mais de quoi ? Qu’est-ce qu’elle a ? Elle est malade ?

PAUL.

Du tout. Au contraire ! elle devait vous dire… Mais vous lui inspirez un tel respect que son trouble était à prévoir ; elle déclarait tout à l’heure : monsieur Lepic me ferait entrer dans un trou de souris.

M. LEPIC.

Pauvre femme ! Elle a vraiment l’air de souffrir. Il faut lui faire prendre quelque chose !

PAUL.

Oh ! merci, elle n’a besoin de rien ! Est-ce bête ! une femme de cinquante ans ! Je suis furieux ! une démarche de cette importance !

M. LEPIC.

De quoi s’agit-il ? Si c’est pressé, ne pouvez-vous…

PAUL.

Ma foi, Monsieur, si vous le permettez, ce qu’elle devait vous dire, je vous le dirai moi-même.

M. LEPIC.

Je vous en prie !

PAUL.

Merci, Monsieur.

M. LEPIC.

Asseyez-vous donc, Monsieur.

PAUL.

Je ne suis pas fatigué.

M. LEPIC.

Si vous préférez rester debout !

PAUL.

Non, non.

M. LEPIC.

Alors !

Il désigne un siège ; on s’assied, après que M. Lepic a fermé la porte.

PAUL.

Vous devinez d’ailleurs l’objet de ma visite.

M. LEPIC.

Presque, Monsieur, par votre lettre de ce matin, et par les gants de madame votre tante !

PAUL.

Vous êtes perspicace ! Sans doute, il eût été préférable, plus conforme aux règles de la civilité, puisque je suis orphelin, ce qui, à mon âge, 37 ans, est presque naturel.

M. LEPIC.

C’est moins pénible.

PAUL.

J’ai perdu aussi mon oncle.

M. LEPIC.

J’avais de l’estime pour M. Bache. Je l’ai vu une fois apostropher madame Bache d’une façon impressionnante.

PAUL.

Oui, ils s’aimaient beaucoup !… Il eût été plus correct, dis-je, que ma tante prît, en cette circonstance solennelle, la place de mes parents. (Geste vague de M. Lepic) Peu vous importe ?

M. LEPIC.

Oui.

PAUL.

Vous me mettez à l’aise, et je n’hésite plus. Vous me connaissez, monsieur Lepic ?

M. LEPIC.

Oui, Monsieur.

PAUL.

Vous me connaissez ?

M. LEPIC.

Oui, M. Paul Roland, orphelin, 37 ans.

PAUL.

Vous connaissez non seulement ma modeste personne, mais ma situation. Elle est excellente. Si j’ai eu du mal au début, je n’ai pas à me plaindre du résultat de mes efforts (Il désigne ses palmes.) et me voilà directeur, à Nevers, d’une école professionnelle en pleine prospérité. Vous venez souvent à Nevers ?

M. LEPIC.

Quelquefois !

PAUL.

L’aspect extérieur de l’école a dû vous frapper, place de l’Hôtel-de-Ville, quand on sort de la cathédrale.

M. LEPIC.

Quand on en sort. Mais pour en sortir, il faut d’abord y entrer.

PAUL.

Oh ! un monument historique !…

M. LEPIC.

Je ne suis pas connaisseur.

PAUL.

Vous n’y perdez pas grand’chose ! Je me propose d’acheter plus tard et de démolir la bicoque d’en face et nous aurons alors une vue splendide sur la Loire. Je vous dis ça, monsieur Lepic, parce que, vous êtes, comme chasseur, un passionné de la Nature.

M. LEPIC.

Je l’apprécie.

PAUL.

En artiste ?

M. LEPIC.

Je ne suis pas artiste.

PAUL.

Comme chasseur ? Un beau coucher de soleil sur la Loire, en septembre !

M. LEPIC.

Soit !

PAUL.

Il ne manque à mon école qu’une femme capable de la diriger avec moi, de surveiller certains services : la lingerie, l’infirmerie, les cuisines, etc… Une femme d’ordre et de goût. J’ai cherché à Nevers, sans trouver, à Nevers nous n’avons pas beaucoup de femmes supérieures.

M. LEPIC.

Ici non plus.

PAUL.

Pardon ! Le hasard m’a fait rencontrer chez ma tante Bache, mademoiselle Henriette. C’était la femme qu’il me fallait. Elle m’a du premier coup séduit par sa distinction, sa réserve, sa… (M. Lepic roule une cigarette.) Je ne vous ennuie pas ?

M. LEPIC.

Du tout. Vous permettez ? J’en ai tellement l’habitude.

PAUL.

J’abrégerais.

M. LEPIC.

Prenez votre temps.

PAUL.

Vous me le diriez, si j’étais trop long ?

M. LEPIC.

Je n’y manquerais pas. Vous ne fumez pas ?

PAUL.

Si, si, mais plus tard, ça me gênerait en ce moment… J’ai besoin de tous mes moyens !

M. LEPIC.

Àvotre aise !

PAUL.

J’ai revu plusieurs fois mademoiselle Henriette, chez ma tante, avec madame Lepic, cela va de soi, et après quelques causeries espacées, une douzaine, pour être précis, ces dames ont bien voulu me répondre que je n’avais plus besoin que de votre consentement. C’est donc d’accord avec elles que j’ai l’honneur…

Il se lève.

M. LEPIC.

Vous partez !

PAUL, après avoir souri.

…de vous demander la main de mademoiselle Henriette, votre fille.

M. LEPIC.

Je vous la donne.

II se lève et Paul se rassied.

PAUL, PAUL

Vous me la donnez !

M. LEPIC.

Oui.

PAUL.

Comme ça ?

M. LEPIC.

Comme vous me la demandez.

PAUL.

Vous ne vous moquez pas de moi ?

M. LEPIC.

Je sais prendre au sérieux les choses graves de la vie : les naissances, les mariages et les enterrements… Vous n’avez pas l’air content ?

PAUL.

Oh ! Monsieur Lepic… Mais la joie, la gratitude, la…

M. LEPIC.

La surprise !

PAUL.

J’avoue que je redoutais des objections.

M. LEPIC.

Lesquelles ?

PAUL.

Ah ! Je ne sais pas, moi… Enfin, je n’espérais guère un consentement si rapide.

M. LEPIC.

Vous êtes d’accord avec ces dames ; ça suffit… Elles sont assez grandes pour savoir si elles veulent se marier.

PAUL.

Vous êtes le chef de famille !

M. LEPIC.

Je ne dis pas non ! Mais je n’ai encore refusé ma fille à personne, il n’y a pas de raison pour que je commence par vous.

PAUL.

Je vous remercie.

M. LEPIC, gaiement.

Il y a de quoi.

PAUL.

Je suis heureux.

M. LEPIC.

Vous avez ce que vous désirez

PAUL.

Je suis très heureux…

M. LEPIC.

Vous ne tenez plus qu’à connaître le chiffre de la dot !

PAUL.

Oh ! ce n’est pas la peine.

M. LEPIC.

Ne point parler de dot à propos de mariage ! Vous plaisantez !

PAUL.

Madame Lepic a dit quelques mots… à ma tante !

M. LEPIC.

Ah ! Vous savez que madame Lepic ignore tout de mes affaires.

PAUL.

Elle paraissait renseignée.

M. LEPIC.

Elle a fixé un chiffre ?

PAUL.

Vague !

M. LEPIC.

Combien ?

PAUL.

Une cinquantaine de mille.

M. LEPIC.

Où a-t-elle pris ce chiffre ? où l’a-t-elle pris ? Quelle femme ! Elle croit sérieusement que ces 50.000 francs existent. Elle est sûre de les avoir vus (Désignant le coffre-fort.) dans Cette boîte, qu’elle ne sait même pas ouvrir, et où je ne mets que mes cigares. Elle est admirable. (Il ouvre le coffre-fort.) Donnez-vous donc la peine de jeter un coup d’œil ! Vous voyez, il est vide ! Monsieur, vous êtes ruiné !

PAUL, avec un peu trop de pompe.

Mademoiselle Henriette sans dot, me suffit.

M. LEPIC.

Je donnerai à ma fille 100.000 francs. Chiffre exact !

PAUL, ébloui.

C’est vous qui êtes admirable !

M. LEPIC.

Et je sais où ils sont !

PAUL.

Oh ! je n’en doute pas. Merci ! Je n’espérais pas tant ! Merci, merci !

M. LEPIC.

Quelle joie ! prenez garde ! on croirait que c’est pour la dot.

PAUL.

C’est pour ces dames. Il me tarde de leur annoncer… la bonne nouvelle et de leur dire combien je suis, nous sommes heureux, vous et moi !

M. LEPIC.

Moi !

PAUL.

Oui, je m’entends, un père qui marie sa fille, c’est un homme heureux. On ne marie pas sa fille tous les jours !

M. LEPIC.

Ce serait monotone !

PAUL.

Vous êtes donc heureux, vous aussi. Vous l’êtes ! Vous devez l’être ! Il faut que vous le soyez.

M. LEPIC.

Il le faut ?

PAUL.

Eh ! oui !

M. LEPIC.

Ça ne m’est pas désagréable.

PAUL.

C’est quelque chose, mais…

M. LEPIC.

C’est tout.

PAUL.

Monsieur Lepic, vous ne doutez pas du bonheur futur de votre fille !

M. LEPIC.

Comme il dépendra de vous désormais, je n’y pourrai plus rien.

PAUL.

Elle sera très heureuse… Je vous en réponds… et moi aussi. Moi, ça vous est égal ? Cependant je ne vous suis pas antipathique ?

M. LEPIC.

Pas encore.

PAUL.

Ah ! riez ! J’ai bon caractère.

M. LEPIC.

Tant mieux pour ma fille.

PAUL.

Et puis, j’étais prévenu… oui, maintenant que j’ai votre parole, et vous n’êtes pas homme à me la retirer, je me permets de vous dire, avec déférence, que je vous savais…

M. LEPIC.

Original !

PAUL.

C’est ça ! vous dites et ne faites rien comme tout le monde.

M. LEPIC.

Rien comme madame Lepic.

PAUL.

Vous êtes un peu misanthrope, un peu misogyne.

M. LEPIC.

Il y a simplement des hommes et des femmes que je n’aime pas.

PAUL.

Ça ne vous fâche point, ce que je vous dis ?

M. LEPIC.

C’est sans importance.

PAUL.

D’ailleurs, moi qui me flatte de n’être qu’un homme ordinaire, pratique, si vous aimez mieux, l’originalité ne me choque pas chez les autres et je trouve tout naturel que chacun ait ses façons, ses manières, ses manies.

M. LEPIC.

Manières suffisait.

PAUL.

Oh ! Monsieur Lepic ! loin de moi la pensée… je vous honore et vous respecte… je ressens déjà pour vous une affection sincère.

M. LEPIC.

Je tâcherai de vous rendre la pareille.

PAUL.

Chacune de vos réponses, monsieur Lepic a une saveur particulière, et je me réjouirais d’épouser mademoiselle Henriette rien que pour avoir un beau-père tel que vous.

M. LEPIC.

Vous vous faites une singulière idée du mariage !

PAUL.

Je plaisante, parce que je suis heureux ce soir, et très gai…

M. LEPIC.

Non.

PAUL.

Si, si.

M. LEPIC.

Non, pas franchement. Vous êtes déjà troublé, au fond, comme l’était, il y a un an, votre prédécesseur qu’on n’a jamais revu. Vous me demandez ma fille et je vous la donne ; mais ça ne vous suffit pas, et ma façon de vous la donner vous inquiète. Il faut que je vous félicite, que je vous applaudisse, que je vous prédise votre bonheur, que je vous le garantisse par contrat : vous m’en demandez trop !

PAUL.

Monsieur Lepic, regardez-moi ; je suis un brave homme, je vous jure.

M. LEPIC.

Je n’en doute pas ; aussi je vous donne ma fille.

PAUL.

Et une fortune, mais avec froideur. Votre façon de donner, comme vous dites, vaut moins que… Enfin, vous ne marchez pas comme je voudrais !

M. LEPIC.

Vous voulez que je danse : attendez le bal.

PAUL.

M. Lepic ! Il y a quelque chose ?

M. LEPIC.

Rien. N’allez pas vous imaginer un secret de famille, des histoires de brigands… Vous seriez déçu. Il n’y a rien… rien que les scrupules d’un honnête homme en face d’un honnête homme que je n’ai pas le droit de pousser avec violence, par les épaules, au mariage : c’est une aventure !

PAUL.

Oh ! bien commune !

M. LEPIC.

Précisément ! Pourquoi s’emballer ? Je n’avais aucune raison pour dire non. Je n’en ai aucune pour dire oui avec une gaieté folle, pour que ma joie éclate désordonnée à propos de votre mariage, pour que je vous serre dans mes bras, comme s’il n’y avait que vous au monde dans votre cas, et comme si je ne l’étais pas, moi marié…

PAUL.

Il me semble qu’on a frappé…

M. Lepic ne dit pas « entrez », madame Lepic entre toute seule.

Les Mêmes, MADAME LEPIC.

MADAME LEPIC, visage de curiosité.

Si ces Messieurs ont besoin de se rafraîchir, avant le goûter, il y a tout ce qu’il faut à la cave. M. Lepic l’a regarnie dernièrement. Il ne pouvait pas le faire plus à propos. Que désirez-vous, monsieur Paul ? Ce que vous voudrez ; sauf du muscat : la bonne a cassé la dernière bouteille ce matin, et les chats n’en ont pas laissé perdre une goutte.

PAUL.

Rien, Madame, merci, je n’ai pas soif. Mais si M. Lepic…

MADAME LEPIC.

Vous dînerez avec nous, n’est-ce pas, monsieur Paul ? Naturellement, un soir comme celui-là ! C’est convenu avec votre tante… Si, si, Henriette en ferait une maladie.

Madame Lepic fait de vains signes à Paul pour se renseigner, et sort. M. Lepic va fermer la porte.

M. LEPIC, PAUL.

M. LEPIC, regarde la porte.

…comme si je ne l’étais pas, moi, marié depuis plus de vingt-cinq ans ! (M. Lepic va tirer un cordon de sonnette. La bonne paraît.) Annette donnez-nous des biscuits et du muscat.

LA BONNE.

Il n’y a plus de muscat, Monsieur ; Madame m’a fait porter, avant vêpres, la dernière bouteille à M. le Curé.

M. LEPIC.

Vous servirez de la bière ! Plus tard !

LA BONNE.

Bien, Monsieur.

Elle sort.

M. LEPIC, achevant sa phrase.

… Depuis plus de vingt-cinq ans, Monsieur, ce qui me permet de rester calme quand les autres se marient… Il n’y a pas que vous… vingt-cinq ans !… plus exactement vingt-sept !… Près de dix mille jours !

PAUL.

Vous les comptez ?

M. LEPIC.

Dans mes insomnies… Vous savez déjà qu’on ne se marie pas pour quinze nuits.

PAUL.

Oh ! une fois pour toute la vie, je le sais. Et je suis décidé ! Mais quand ça va bien, plus ça dure, plus c’est beau.

M. LEPIC.

Et quand ça va mal ?

PAUL.

D’accord ! Il y a cependant de bons ménages.

M. LEPIC.

Chez les gens mariés, c’est bien rare !

PAUL.

Mais le vôtre, par exemple… Je me contenterais d’un pareil.

M. LEPIC.

Vous l’aurez sans doute.

PAUL.

Il a une bonne réputation.

M. LEPIC.

Et méritée comme toutes les réputations.

PAUL.

Madame Lepic ne se plaint pas !

M. LEPIC.

Elle a peur de vous effrayer.

PAUL.

Vous non plus, que je sache !

M. LEPIC.

Moi, j’aime le silence.

PAUL.

Aux yeux des étrangers, du moins, c’est le ménage modèle ; chacun de vous y tient sa place, on ne peut pas dire que vous ne soyez pas le maître, et, pour me servir d’une expression vulgaire, que ce soit madame Lepic qui porte la culotte !

M. LEPIC.

Il y a longtemps que je ne regarde plus ce qu’elle porte !

PAUL.

Tout à l’heure, elle parlait de vous comme une femme qui aime son mari.

M. LEPIC.

Je n’aime pas mentir, et je ne pourrais en parler, moi, que comme un mari qui n’aime plus sa femme.

PAUL.

Pour quelle cause grave ?… Je suis indiscret ?

M. LEPIC.

Du tout ! C’est votre droit.

PAUL.

Une si honnête femme !

M. LEPIC.

Honnête femme ! Peuh ! L’honnêteté de certaines femmes !… Monsieur, se savoir trompé par une femme qu’on aime, on dit que c’est douloureux, on le dit : mais ne pas être trompé par une femme qu’on n’aime plus, croyez-en ma longue expérience, ça ne fait pas le moindre plaisir. Je n’imagine pas que ce serait un si grand malheur ! J’ai mieux que ça chez moi, et je ne sais aucun gré à madame Lepic de sa vertu. L’adultère ne l’intéresse pas ! ni chez les voisins ni pour son compte. Elle a bien d’autres soucis !! Elle a toujours laissé mon honneur intact, j’en suis sûr, parce qu’en effet, ça m’est égal, ce qui n’empêche pas que notre ménage ait toujours été un ménage à trois, grâce à elle !

PAUL.

Comment ? Puisque madame Lepic est une honnête femme ?

M. LEPIC.

C’est tout de même, grâce à elle, un ménage à trois : le mari, la femme et le curé !

PAUL.

Le curé !

M. LEPIC.

Oui, le curé !!! Mais je froisse peut-être vos sentiments ?

PAUL.

Ah ! vous êtes anticlérical ?

M. LEPIC.

Non ; je ne sais pas ce que ça veut dire.

PAUL.

Franc-maçon ?

M. LEPIC.

Non, je ne sais pas ce que c’est.

PAUL.

Athée ?

M. LEPIC.

Non, il m’arrive même de croire en Dieu.

PAUL.

Tout le monde croit en Dieu ; ce serait malheureux !

M. LEPIC.

Oui, mais ça ne regarde pas les curés.

PAUL.

Je ne suis pas, moi non plus, l’ami des curés.

M. LEPIC.

Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir ?

PAUL.

Non, non… bien que je sois libéral.

M. LEPIC.

Singulier mélange ! Je connais cet état d’esprit. Il a été le mien.

PAUL.

Je suis libre penseur, monsieur Lepic !

M. LEPIC.

C’est-à-dire que vous n’y pensez jamais.

PAUL.

Je vous assure que, sans être un mangeur de curés, je ne peux pas les digérer, je les ai en horreur. Ils ne m’ont rien fait, mais c’est d’instinct.

M. LEPIC.

Vous les avez en horreur et vous ne savez pas encore pourquoi. Vous le saurez peut-être ; moi je sais, car, depuis vingt-sept ans, Monsieur, j’ai un curé dans mon ménage, et j’ai dû, peu à peu, lui céder la place : le Curé !… c’est l’amant contre lequel on ne peut rien. Une femme renonce à un amant : jamais à son curé… Si ce n’est pas toujours le même, c’est toujours le curé.

PAUL.

Madame Lepic me disait que le curé actuel est parfait, qu’il ne s’occupe de rien.

M, LEPIC.

Madame Lepic parle comme un grelot et elle dit ça de tous les curés. Ils changent, quittent le pays ou meurent. Mais madame Lepic reste et ne change pas. Jeune ou vieux, beau ou laid, bête ou non, dès qu’il y a un curé, elle le prend. Elle est à lui ; elle appartient au dernier venu comme un héritage du précédent. Le curé l’a tout entière, corps et âme ! Corps, non, je la calomnie. Madame Lepic est, comme vous dites, une honnête femme, bigre ! Incapable d’une erreur des sens, même avec un curé ! Et pourvu qu’elle le voie à l’église, une fois tous les jours de la semaine, deux fois le dimanche, et à la cure le reste du temps !…

PAUL.

Malgré vous ?

M. LEPIC.

J’ai tout fait, excepté un crime : je n’ai pas tué l’amant, le curé !… Au début, j’aimais ma femme. Je l’avais prise belle fille avec des cheveux noirs et des bandeaux ondulés ! C’était la mode en ce temps-là, avec des cheveux noirs très beaux ! et une jolie dot ! Vous savez, quand on se marie, on ne s’occupe pas beaucoup du reste.

PAUL.

Ou n’y fait pas attention !

M. LEPIC.

C’est ça ! On aime une jeune fille et on ne se préoccupe pas de ce qu’elle pense. Tant pis pour vous, Monsieur ! Bientôt on s’aperçoit que tous les mariages d’amour ne deviennent pas des mariages de raison. J’ai dit d’abord : « Tu y tiens à ton curé ? Entre lui et moi, tu hésiterais ? » Elle m’a répondu : « Comment peux-tu comparer ? Toi, un esprit supérieur ! » Quand une femme nous dit : toi, un esprit supérieur, elle sous-entend : tu ne peux pas comprendre ces choses-là ! Et elle choisissait le curé ! Je disais ensuite : « Je te prie de ne plus aller chez ce curé. » Elle répondait : « Ta prière est un ordre, » et, dès que j’avais l’air de ne plus y songer, elle courait chez le curé ! Puis j’ai dit : « Je te défends d’y aller ! » Elle y retournait en cachette ; ça devenait le rendez-vous. Je n’étais donc rien pour elle ? Maladroit, ne savais-je pas la prendre ? Oh ! je l’ai souvent reprise, mais presque aussitôt reperdue. Quand je la croyais avec moi, c’est qu’elle mentait, d’accord avec le curé ! Et je n’ai plus rien dit… je me suis rendu de lassitude, exténué : c’était fini !… Madame Lepic avait porté notre ménage, et, comme on se marie pour être heureux, notre bonheur à l’église. Je ne suis pas allé l’y chercher, car je n’y mets jamais les pieds.

PAUL.

Et lui… vient-il ici ?

M. LEPIC.

Oh ! sans doute ! Quand je voyage, et même quand je suis là, malgré les têtes que je lui fais, et quelles têtes ! quelquefois il ose ! Et c’est moi qui sors. Je ne peux pourtant pas prendre mon fusil.

PAUL.

On vous donnerait tort.

M. LEPIC.

Et je ne suis pas si terrible ! Moi, un tyran ! Au fond, je suis plutôt un timide, un faible, une victime de la liberté que je laisse aux autres ; moi, un persécuteur ! Il ne s’agit pas de religion. Ce n’est même pas d’un prêtre que madame Lepic, cette femme qui est la mienne, a toujours besoin ; c’est d’un curé. S’il lui fallait un directeur de conscience, comme elles disent, est-ce que je n’étais pas là ? Je ne suis pas un imbécile, peut-être ! — Mais non : ce qu’il lui fallait, c’est le curé, cet individu sinistre et comique qui se mêle sournoisement, sans responsabilité, de tout ce qui ne le regarde pas. Il le lui fallait, pourquoi faire ? Je ne l’ai jamais su. Et lui, qu’est-ce qu’il en fait de madame Lepic ? Je ne comprends pas. Et vous ?… Tenez, voilà peut-être ma vengeance, il y a des heures où elle doit bien l’embêter aussi, surtout quand elle lui parle à l’oreille. De quoi serait-il fier, s’il a quelque noblesse ? La foi de madame Lepic, quelle plaisanterie ! Elle prend les choses de plus bas ! J’ai voulu jadis causer avec elle, discuter. Est-ce qu’on discute des choses graves avec madame Lepic ? Elle n’a même pas essayé de me convertir ! Elle veut aller au paradis toute seule, sans moi ! C’est une bigote égoïste, avare, qui me laissera griller en enfer ! J’aime mieux ça ! au moins je ne la retrouverai pas dans son paradis ! Ses idées, sa bonté, son amour du prochain, quelle blague !… la bigoterie, voilà tout son caractère ! Madame Lepic était une belle fille avec des cheveux noirs et très peu de front. Elle n’est pas devenue une croyante ; elle est devenue ce qu’elle devait être, une grenouille de bénitier.

Madame Lepic ouvre la porte.

MADAME LEPIC, avec un plateau de bière.

Je ne veux pas que la bonne vous dérange, elle est si indiscrète ! (Elle pose la bière sur la table ; aimable.) C’est long !

PAUL.

Ça va très bien. Madame, une petite minute !

M. LEPIC.

Elle auscultait la porte.

PAUL.

Pauvre femme !

M. LEPIC.

Ah ! c’est elle que vous plaignez ?

PAUL.

Non, non. C’est vous, monsieur Lepic, profondément. (Des ombres passent devant la fenêtre.) Mais on s’impatiente !

M. LEPIC.

Je le vois bien ; qu’ils attendent ! Et moi donc ! Ne m’en a-t-il pas fallu de la patience ? (Il désigne sa poitrine.) Ah ! Monsieur ! si la Grande Chancellerie me connaissait !… Oh ! il y a le divorce ; ce serait une belle cause ! mais nous ne savons pas encore nous servir de cette machine-là, dans nos campagnes. D’ailleurs, madame Lepic est aussi tenace qu’irréprochable. On meurt où elle s’attache. En outre, je ne suis pas sans orgueil. J’aurais honte de me plaindre en public ! Et puis un divorce, pourquoi faire ?

PAUL.

Une autre vie. Vous êtes toujours jeune.

M. LEPIC.

Je suis un jeune homme.

PAUL.

Àvotre âge, on aime encore.

M. LEPIC.

J’ai un cœur de vingt ans.

PAUL.

Àvingt ans, c’est dur de se priver.

M. LEPIC.

Je ne me prive pas du tout.

PAUL.

Comment ?

M. LEPIC.

J’ai ce qu’il me faut.

PAUL.

Oh ! monsieur Lepic, tromperiez-vous madame Lepic ?

M. LEPIC.

Tant que je peux ! Tiens ! Parbleu ! cette question ! Aucune compensation ? Vous ne voudriez pas ! Mieux vaudrait la mort. Oh ! dame, ici, j’accepte ce que je trouve, de petites fortunes de village. Ah ! si le curé était marié !

PAUL.

Vous lui prendriez sa femme ?

M. LEPIC.

Il m’a bien pris la mienne. Oh ! je ne vous conseille pas de m’imiter plus tard. Le bonheur d’un mari dans un ménage ne consiste pas à tromper sa femme le plus possible. Mais ce n’est pas moi qui ai commencé. Sans le curé, j’eusse été un époux modèle. Dans une union parfaite, je n’admettrais aucune hypocrisie, aucun mensonge, aucune excuse, pas plus pour le mari que pour la femme. À un ménage comme le mien, je préférerais un couple de saints d’accord dans la même niche et il me répugne d’entendre un mari dire : « C’est si beau une femme à genoux qui prie ! » tandis qu’il en profite, lui, l’homme supérieur, qui ne prie jamais, pour la tromper à tour de bras ! Je vous assure, monsieur !

PAUL.

Je vous remercie de me parler avec cette confiance.

M. LEPIC.

C’est le moins, mon gendre.

PAUL, lui tendant la main.

Mon beau-père !

M. LEPIC.

Monsieur… comme vous entrez dans une famille qui se trouve être la mienne, je ne regrette pas de vous avoir dit ces quelques mots d’encouragement. Et puis, ça soulage un peu ! Je vous dois ce plaisir-là. J’ai votre parole pour ma fille, au moins ! Vous ne vous sauverez pas comme M. Fontaine, à propos d’un curé ?

PAUL.

Oh ! c’est pour ça que M. Fontaine ?…

M. LEPIC.

Je crois ; quand il a vu clair dans mon intérieur, il a eu peur pour le sien !

PAUL.

Ce devait être un homme quelconque.

M. LEPIC.

Il tenait à ses idées.

PAUL.

Un sectaire !

M. LEPIC.

Et il ne connaissait pas le chiffre exact de la dot !

PAUL.

Tout le monde tient à ses idées, moi aussi. Mais le temps a changé.

M. LEPIC.

Rien ne change.

PAUL.

Depuis la séparation…

M. LEPIC.

Espèce de radical-socialiste ! Ça va être le reste ! Qu’est-ce qu’elles ne feront pas pour les consoler ? Les voilà plus forts que jamais. Un homme intelligent comme vous, d’une bonne intelligence moyenne, ne pèsera pas lourd auprès d’un curé martyr.

PAUL.

Ce sont de pauvres êtres inoffensifs.

M. LEPIC.

Bien ! Bien ! Votre affaire est bonne.

PAUL.

Oh ! permettez, monsieur Lepic ! Certes, votre vie, malgré ces petits dédommagements, est une vie manquée. Madame Lepic exagère. Je ne croyais pas qu’il y eût de pareilles femmes !…

M. LEPIC.

Moi non plus… Elles pullulent !… Mais n’y en aurait-il qu’une, c’est moi qui l’ai.

PAUL.

Ce n’est pas une maladie contagieuse.

M. LEPIC.

Peut-être héréditaire.

PAUL.

Oh ! non. Et heureusement pour moi, d’après ce que vous dites, ce n’est pas madame Lepic que j’épouse.

M. LEPIC.

Évidemment !

PAUL.

C’est mademoiselle Henriette.

M. LEPIC.

C’est elle que je vous ai accordée ! Mais si le cœur vous dit d’emmener la mère avec la fille…

PAUL.

Je vous remercie. Je ne voudrais pas manquer de respect à madame Lepic…, mais je peux bien dire qu’elle et sa fille, au point de vue physique, ne se ressemblent pas beaucoup ! (Il s’adresse à un portrait pendu au mur.) Ce visage clair, ce front net, ce regard droit ce sourire aux lèvre. ?…

M. LEPIC.

Ces cheveux noirs !

PAUL.

Oh ! magnifiques.

M. LEPIC.

C’est un portrait de madame Lepic à dix-huit ans que vous regardez là.

PAUL.

Non !

M. LEPIC.

Voyez la date derrière.

PAUL.

1884 ! D’ailleurs c’est encore frappant.

M. LEPIC.

Ça vous frappe ?

PAUL.

Curieux !

M. LEPIC.

Vous pouvez presque, d’après ce portrait, vous imaginer votre femme, quand elle aura l’âge de la mienne.

PAUL.

C’est loin !

M. LEPIC.

Ça viendra !

PAUL.

Madame Lepic n’est encore pas mal…

M. LEPIC.

La fraîcheur de l’église la conserve.

PAUL.

Bah ! le proverbe qui dit : Tel père, tel fils, ne s’applique pas aux dames ! Vous la connaissez ?

M. LEPIC.

Madame Lepic ?

PAUL.

Mademoiselle Henriette ?

M. LEPIC.

C’est juste, vous pensez à vous.

PAUL.

C’est mon tour.

M. LEPIC.

Vous n’espérez pas que je vais vous parler de la fille comme de la mère ?

PAUL.

Oh ! Je sais ce que vaut mademoiselle Henriette.

M. LEPIC.

C’est ce qu’elle vaudra qui vous préoccupe ? Ayez confiance !

PAUL.

Oh ! Je ne crains rien.

M. LEPIC.

Àla bonne heure !

PAUL.

Elle est charmante ! J’en ferai ce que je voudrai… malgré le curé, n’est-ce pas ? Enfin ! Vous l’avez élevée ?

M. LEPIC.

Ah ! non, non ! C’est à madame Lepic que revient cette responsabilité. Henriette a grandi sous les jupes de sa mère. Après huit années dans un pensionnat qui n’était pas de mon choix. Elle a été reprise à la sortie, par sa mère ; elle ne quitte pas sa mère, et sa mère ne quitte pas le curé !

PAUL.

Vous avez souvent causé avec elle, un père ?

M. LEPIC.

Moins souvent que le curé et madame Lepic n’ont chuchoté avec Henriette. Elle m’a échappé, comme sa mère ; vous la garderez mieux !

PAUL.

Je suis sûr qu’à travers les bavardages du curé, vous avez semé le bon grain !

M. LEPIC.

Faites la récolte. Déjà elle aime mieux vous épouser que de prendre le voile, ce n’est pas mal.

PAUL.

Et puis, nous nous aimons !

M. LEPIC.

Pourvu que ça dure vingt-sept ans… et plus.

PAUL.

Oui, je l’aime beaucoup, mademoiselle Henriette, et je vous la redemande.

M. LEPIC.

Je n’ai qu’une parole ; mais je peux vous la donner deux fois. Ma fille est à vous, elle, sa dot, et la petite leçon de mon expérience.

PAUL.

Je n’ai pas peur.

M. LEPIC.

Vous êtes un homme.

PAUL.

Un ancien dragon !

M. LEPIC.

Ce n’est pas de trop !… Et qui sait ? L’encens a empoisonné ma vie ; la vôtre n’en sera peut-être que parfumée !

PAUL, la main tendue.

Mon beau-père.

M. LEPIC.

Monsieur…

PAUL.

Oh ! Mon gendre !

M. LEPIC.

Mon gendre, oui, mon gendre. Excusez-moi ! C’est le mot gendre. Je m’y habituerai.

Les Mêmes, MADELEINE, FÉLIX.

MADELEINE, cogne à la fenêtre ; Paul ouvre.

Avez-vous fini ? Je voudrais savoir, moi ! Ça y est ?

PAUL.

Oui, mademoiselle. Où est mademoiselle Henriette ?

MADELEINE.

Là-bas, au fond du verger !

FÉLIX.

Avec maman qui dit son chapelet à toute vitesse, (À Paul.) Mon cher beau-frère, je savais que ça irait tout seul.

MADELEINE.

Oh ! Que je suis contente ! C’est bien ça, M. Lepic ! Il faut que je vous embrasse.

Elle enjambe la fenêtre, suivie de Félix.

M. LEPIC.

Mais il ne s’agit pas encore de toi, demoiselle d’honneur ! (Il l’embrasse.) Elle est bien gentille ! Par malheur, elle donne, comme les autres, dans les curés !

MADELEINE.

Voilà qu’il recommence, comme ce matin !

M. LEPIC.

Ah ! toi aussi, tu vas l’embêter ton mari, avec ton curé !

MADELEINE.

Félix, votre papa s’apitoie d’avance sur votre sort. N’est-ce pas, que vous serez heureux de faire toutes mes volontés quand nous nous marierons ?

FÉLIX.

Rien ne presse.

MADELEINE.

Tout son père !

FÉLIX.

Alors, je ferai tout comme papa.

PAUL, à M. Lepic.

Celui-là, au moins !

M. LEPIC.

Oh ! celui-là ne m’a donné aucun mal et il me dépasse !

FÉLIX.

Oh ! papa, je ne fais que te suivre ! Tu ne vas pas caner ?

M. LEPIC, à Félix.

Triste modèle que ton papa, mon garçon ! Malheur à toi, si tu ne prends pas garde à la fleur poussée à l’ombre du clocher !

MADELEINE.

Oh ! Que c’est joli ! C’est moi la fleur ! Ne dirait-on pas que je ferai une vieille bigote. J’aime M. le curé, comme je vous aime, vous, faute de mieux ; je ne peux pourtant pas vous épouser.

M. LEPIC.

Moi non plus ! Je le regrette. Le curé pourrait, lui. Il est libre.

MADELEINE.

La messe, les vêpres, vous savez bien, mon vieil ami, que c’est une distraction, un prétexte pour essayer une toilette. Quand j’ai un chapeau neuf, j’arrive toujours en retard à l’église ; ça fait un effet ! Le curé, monsieur Paul, ça occupe. C’est pour attendre le mari. Dès qu’on a le mari, on lâche le curé.

M. LEPIC.

On y retourne.

MADELEINE.

Ah ! si on devient trop malheureuse ! Nous ne voulons qu’être heureuses, nous, et nous sommes toutes comme ça ; Henriette aussi, que j’oublie, qui se morfond là-bas, sous son pommier… Je cours la chercher.

PAUL.

Moi aussi.

MADELEINE.

Venez, par la fenêtre. Félix, amenez les autres… (À M. Lepic) Elle va vous sauter au cou. (Importante.) Oh ! nous avons causé toutes les deux ! Je l’ai sermonnée ! Tenez-vous bien !

M. LEPIC.

Je me tiendrai.

MADELEINE, de la fenêtre.

Oui, sérieusement ! Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse, ici, dans ce trou, le dimanche. Ah ! vous êtes cloué !

FÉLIX, autoritaire.

Avec moi, le dimanche, vous viendrez à la pêche.

MADELEINE.

Mais je n’aime pas ça !

FÉLIX.

Qu’est-ce que vous aimez ! La femme doit suivre son mari à la pêche.

MADELEINE.

Et quand la pêche sera fermée ?

FÉLIX.

On se promènera au bord de l’eau.

MADELEINE.

Toute la journée ?

FÉLIX.

Tout le long de la rivière.

MADELEINE.

Et s’il fait mauvais temps ?

FÉLIX.

On restera au lit.

Madeleine se sauve.

FÉLIX, à Paul, dont il serre la main.

C’est votre mariage qui me met en goût, mon cher beau-frère. Je suis très content !… Je vais écrire à Poil de Carotte !

M. LEPIC, MADAME LEPIC, HENRIETTE.

MADAME LEPIC, stupéfaite.

Comment ? Il se sauve par la fenêtre, celui-là ! C’est un comble ! Alors, c’est encore non ? (Figure impassible de M. Lepic.) Tu refuses encore. Et nous ne saurons pas encore pourquoi. Enfin, qu’est-ce que tu lui as dit, à cet homme, pour qu’il ne prenne même pas la peine de sortir comme les autres, poliment, par la porte. Tu ne veux pas me répondre ? Viens Henriette ! Tu peux entrer. C’est fini ! Grâce à ton père tu ne te marieras jamais ! Voilà, ma fille, voilà ton père ! Ce n’est pas un homme, c’est un original, un maniaque ! Et il rit, c’est un monstre ! Que veux-tu que j’y fasse ? À ta place, moi, je me passerais de sa permission, mais tu t’obstines à le respecter ? Tu vois ce que ça te rapporte. Et moi qui le conseillais de faire, quelques jours, des sacrifices sur la question religieuse. Voilà notre récompense ! Dieu n’est pas long à nous punir. Reste si tu veux ; je n’ai plus rien à faire ici. J’aime mieux m’en aller et mourir, si la mort veut de moi ! (Elle sort.) Seigneur, ne laisserez-vous pas tomber enfin sur moi un regard de miséricorde !

M. LEPIC, HENRIETTE.

HENRIETTE.

Oh ! papa, moi qui t’aime tant, je te supplie à genoux, de me le dire : qu’est-ce que j’ai fait, pourquoi me traites-tu si durement ? M. Paul et moi, nous nous aimions. Ma vie est brisée !

M. LEPIC, la relève.

Mais ma fille, ton fiancé te cherche dans le jardin.

HENRIETTE.

Ah !… Et ma mère qui s’imagine !…

M. LEPIC.

Je n’ai rien dit.

HENRIETTE.

Oh ! papa que je suis confuse ! Je te demande pardon.

Les Mêmes, TANTE BACHE, MADELEINE, FÉLIX.

MADELEINE.

Nous te cherchions partout !

PAUL.

Mademoiselle, vous savez ?

HENRIETTE.

Je sais.

TANTE BACHE, étonnée.

Puisque c’est oui, où va donc madame Lepic, comme une folle ! Elle sanglote, elle agite un chapelet au bout de son bras !

HENRIETTE.

Elle n’a pas compris, elle croit que papa refuse. Courez, ma tante !

TANTE BACHE.

Comment ? Elle croit ?…

M. LEPIC.

Nous nous entendons toujours comme ça.

TANTE BACHE, s’élance.

Je la ramène morte ou vive !

PAUL.

Mademoiselle, votre père qui m’effrayait un peu, a été charmant ! (À M. Lepic.) N’est-ce pas ?

M. LEPIC.

Ça m’étonne ! Mais puisque vous le dites ! À votre service.

HENRIETTE.

Merci, mon Dieu !

MADELEINE.

Merci, mon Dieu !… Merci, papa !… Va donc, puisque ça y est ! Saute à son cou ! (À Paul.) Je la connais mieux que lui ; je l’ai approfondie ! Croyez-moi, elle fera une bonne petite femme !

HENRIETTE, après avoir embrassé son père qui s’est tout de même penché un peu.

Oui, papa, j’espère que je ferai une bonne femme.

M. LEPIC.

C’est possible !

HENRIETTE.

Veux-tu que je te dise comment je m’y prendrai ?

M. LEPIC.

Dis toujours !

HENRIETTE.

Je ferai toujours exactement le contraire de ce que j’ai vu faire ici.

M. LEPIC.

Excellente idée !

MADELEINE.

Bien répondu, Henriette !

HENRIETTE.

Oh ! Si j’osais…

MADELEINE.

Ose donc ! M. Paul est là.

HENRIETTE.

Écoute, papa. Écoute-moi, veux-tu ?

M. LEPIC, étonné.

Mais j’écoute.

FÉLIX.

Oh ! ma sœur qui se lance ! Elle parle à papa !

MADELEINE, à Félix.

Chut ! Soyons discret…

Elle entraîne Félix.

FÉLIX.

Je voudrais bien entendre ça, moi !

MADELEINE.

Allez ! allez !

M. LEPIC, PAUL, HENRIETTE.

HENRIETTE.

Je ne suis plus si jeune ! J’ai réfléchi depuis ma sortie de pension, depuis quatre années que je vous observe, maman et toi, j’ai de l’expérience.

M. LEPIC.

Oh ! Tu connais la vie !

HENRIETTE.

Je connais la vôtre. Je ne veux pas la revivre pour mon compte. J’en ai assez souffert !

M. LEPIC.

Àqui la faute ?

HENRIETTE.

Je ne veux pas le rechercher ; mais, je jure que mon ménage ne ressemblera pas au tien.

M. LEPIC.

Cela ne dépend pas que des efforts d’un seul.

HENRIETTE.

Cela dépend surtout de la femme. Je le sais bien. Je ferai de mon mieux et M. Paul m’aidera. (Confiante, la main offerte.) Oh ! pardon !

PAUL.

Mademoiselle, votre geste était si gracieux !

HENRIETTE, la main abandonnée.

Je dirai toujours la vérité, quelle qu’elle soit !

M. LEPIC.

Bon !

HENRIETTE.

S’il m’échappe un mensonge, je ne chercherai pas à me rattraper par un autre mensonge.

M. LEPIC.

Pas mal !

HENRIETTE.

Si je commets une faute de ménagère, vous saurez le premier, et tout de suite, ma sottise. Je ne penserai jamais : ça ne regarde pas les maris !

M. LEPIC.

Bien !

HENRIETTE.

J’attendrai pour bavarder que vous ayez fini de parler. Je ne vous demanderai votre avis que pour le suivre. Je ne chercherai pas à vous être supérieure. (Signes de tête de M. Lepic.) Je ne dirai pas à votre enfant : ton père a tort, ou ton père n’a pas besoin de savoir ! J’aurai peut-être des amies, mais vous serez mon seul confident.

M. LEPIC.

Avec le curé.

HENRIETTE.

Papa, je ne dirai tout qu’à l’homme que j’aime.

M. LEPIC.

C’est une déclaration !

HENRIETTE.

Oui ! chacun la nôtre. M. Paul m’avait fait, un soir, la sienne. Je viens de lui répondre, et je vous aimerai, monsieur Paul, comme vous m’avez dit que vous m’aimerez.

PAUL.

Oh ! Mademoiselle !

M. LEPIC.

Et je n’irai plus à la messe !

HENRIETTE, à Paul, hésitante.

Je n’irai plus, si vous l’exigez.

PAUL, ému.

Mademoiselle, j’ai une grande liberté d’esprit !

M. LEPIC.

C’est heureux, elle finirait par se marier civilement !

HENRIETTE, violent effort.

Si ce sacrifice était nécessaire à notre union…

PAUL.

Du tout ! Mademoiselle, je ne vous demande pas ça !

M. LEPIC.

Au contraire !

HENRIETTE.

Je l’accomplirais !…

M. LEPIC.

Ah ! le beau mensonge !

HENRIETTE.

Papa ! J’accomplirais ce sacrifice, tant je crois au danger inévitable des idées qui ne sont pas communes.

M. LEPIC.

Des idées religieuses !

HENRIETTE.

Surtout des idées religieuses qui ne sont pas partagées.

PAUL.

Nous partagerons tout ce que vous voudrez, Mademoiselle !

M. LEPIC.

Oh ! oh ! Elle est effrayante ! Où as-tu pris cette leçon ?

HENRIETTE.

Sur ta figure des dimanches, papa !

PAUL.

Elle est exquise, monsieur Lepic !

M. LEPIC.

Aujourd’hui !

HENRIETTE.

J’aurais dû parler plus tôt !… Tu ne m’aurais pas entendue !… Et puis, il fallait l’occasion. C’est la présence d’un fiancé, d’un ami, d’un protecteur qui me donne de l’énergie. Tu ne sais pas quel homme tu es !

M. LEPIC.

Je suis si imposant ?

HENRIETTE.

Tu ne peux pas savoir ! (Comique.) Tu me ferais rentrer dans un trou de souris.

M. LEPIC.

Toi aussi ! Comme la tante Bache ! C’est ma spécialité : ça flatte un père !

HENRIETTE.

Oh ! papa ! Désormais je serai brave !

M. LEPIC.

Alors ! C’est ce que tu as dit qui te fait trembler ?

HENRIETTE.

Je me suis énervée.

M. LEPIC.

Ah ! dame ! C’était un peu fort ! Malgré le conseil de ta mère, tu n’as pas l’habitude !

HENRIETTE.

Maman ignore ce qui se passe en moi !

M. LEPIC.

Si le curé t’avait entendue !

HENRIETTE.

Oh ! Je crois qu’il m’aurait comprise, lui !

M. LEPIC, faux jeu.

Justement ! Il vient.

PAUL.

Oh ! Monsieur Lepic, vous êtes méchant.

M. LEPIC, il rit.

Cruel !

HENRIETTE.

Tu m’as fait peur. (Avec reproche.) Oh ! papa, tu me tourmentes !

PAUL.

Mademoiselle ! Mon amie !… Oui, il vous tourmente ! Tout ça n’est rien. Des mots. Des mots !

M. LEPIC.

En effet, ce n’est qu’une crise. Ça passera !… Le temps de se marier !

HENRIETTE.

Tu ne me crois pas ?

M. LEPIC.

Mais si, mais si ! Ta mère m’a rendu un peu défiant !

HENRIETTE.

Je suis si sincère !

M. LEPIC.

Pour le moment, c’est sûr.

HENRIETTE.

Pour le moment !

M. LEPIC.

Tu fais effort, comme un pauvre oiseau englué qui s’arrache d’une aile et se laissera bientôt reprendre par toutes ses plumes.

PAUL.

L’essentiel est que je vous croie, mademoiselle Henriette, et je vous crois.

M. LEPIC.

Mais oui, va ! C’est l’essentiel ! Ne te mets pas dans cet état ! Tu te fais du mal ! et tu me fais de la peine. Je n’aime pas voir pleurer la veille d’un mariage. C’est trop tôt ! (Il l’embrasse.) Calme-toi, ma fille, tu soupires comme une prisonnière !

HENRIETTE.

Sans reproche, ce n’est pas gai, ici !

M. LEPIC.

Tu vas sortir ?

HENRIETTE.

Oh ! oui, et je veux être heureuse ! Ne penses-tu pas que je serai heureuse ?

M. LEPIC.

Nous verrons ; essayez ! Mariez-vous d’abord ! (Regard à Paul.) Il est gentil !… Quant à ton curé… je ne suis pas dupe, tu ne pourras rien. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un curé !

Les Mêmes, MADAME LEPIC, TANTE BACHE,
FÉLIX, MADELEINE, LE CURÉ.

MADAME LEPIC, annonce triomphale.

M. le Curé ! M. le Curé !

M. LEPIC.

Naturellement !

Il prend son chapeau pour sortir.

FÉLIX.

Ça, c’est de l’aplomb !

M. LEPIC, à Paul.

Votre rival, Monsieur !

PAUL.

Oh ! Monsieur Lepic, restez, moi je reste !

M. LEPIC.

Vous ne serez pas de force.

PAUL.

Avec votre appui ?

M. LEPIC.

Je crois plutôt que je vais vous gêner.

MADAME LEPIC.

J’ai rencontré par hasard M. le Curé qui a bien voulu se détourner de sa promenade. Oh ! ma fille ! Oh ! mon gendre !

PAUL.

Vous saviez donc ?

MADAME LEPIC.

Dès que tante Bache m’a détrompée, j’ai couru prévenir M. le Curé !… Oh ! je vous l’ai dit, ce n’est pas un curé comme les autres ! Il est parfait ! Il ne s’occupe de rien, pas même de religion. Félix, mon grand veux-tu le recevoir au bas de l’escalier ? Il sera si flatté !

FÉLIX, à M. Lepic.

Faut-il le remmener ?

M. LEPIC.

Laisse ! (À Henriette.) Tu as besoin de ce Monsieur ?

HENRIETTE, craintive.

Sa présence même te serait désagréable ?

M. LEPIC.

Oui, mais tu es libre !

MADAME LEPIC.

Qu’est-ce que ça signifie, Henriette ? Fermer la porte à M. le Curé, quand je l’appelle de ta part !

M. LEPIC.

Tu es libre ? Oh ! Je ne te donnerai pas ma malédiction ; de moi, ça ne porterait pas !

HENRIETTE.

Monsieur Paul, aidez-moi ?

PAUL.

Ça n’engage à rien !

HENRIETTE.

Papa, toi, un esprit supérieur ! ce ne serait qu’une simple politesse, rien de plus !

M. LEPIC, déjà exténué.

Qu’il entre donc, comme chez lui !

FÉLIX.

D’ailleurs, le voilà !

LE CURÉ, la main timide.

Monsieur Lepic !… (M. Lepic ne lui touche pas la main.) Je ne fais qu’entrer et sortir ; monsieur le Maire, je viens d’apprendre par madame Lepic, la grande nouvelle, et j’ai tenu à venir moi-même vous adresser, au père, et au premier magistrat de la commune, mes compliments respectueux.

M. LEPIC.

Vous êtes trop aimable. Ce n’était pas la peine de vous déranger.

LE CURÉ.

Je passais ! (À Paul.) Je vous félicite, Monsieur ! Vous épousez une jeune fille ornée de toutes les grâces, parée de toutes les vertus. Comme prêtre et comme ami, j’ai eu avec elle de longues causeries chrétiennes. Elle est ma fille spirituelle !

HENRIETTE, s’inclinant, déjà reprise.

Mon père !

FÉLIX.

Moi, mon père, c’est papa. Mon pauvre vieux papa !

LE CURÉ.

Je vous la confie, monsieur Paul, vous serez, j’en suis sûr, par votre intelligence et votre libéralisme bien connus, digne de cette âme qui est d’élite, sous le rapport humain et sous le rapport divin.

PAUL, gêné par le regard de M. Lepic.

Je tâcherai, monsieur le Curé !

M. LEPIC.

C’est déjà fait.

PAUL.

Il n’est pas mal !

M. LEPIC.

Pas plus mal qu’un autre. Ils sont tous pareils !

MADAME LEPIC.

Tante Bache, vous| n’avez pas envie de pleurer, vous ?

TANTE BACHE.

Je m’épanouis ! M. le Curé a une voix qui pénètre et qui remue.

PAUL.

C’est comique !

M. LEPIC.

Profitez-en !

MADELEINE.

Àquand la noce ?

TANTE BACHE.

Le plus tôt possible. Oh ! oui ! Ne les faites pas languir ?

MADAME LEPIC, à M. Lepic.

Mon ami ?

PAUL.

Monsieur Lepic ?

FÉLIX.

Monsieur le Maire ?

M. LEPIC.

On pourrait fixer votre mariage et celui de ce pauvre Jacquelou le même jour ! La vieille Honorine serait fière !

FÉLIX.

Oh ! c’est une chic idée !

MADELEINE.

Oh ! que ce serait amusant !

MADAME LEPIC.

Mais nous aurons, nous, un mariage de première classe ! Où mettre l’autre ?

LE CURÉ.

Mon église est bien petite !

M. LEPIC, détaché, absent.

Que M. le Curé fixe donc votre mariage lui-même !

MADAME LEPIC.

Oui, le mariage civil, ça ne compte pas.

FÉLIX.

Pour la femme d’un maire, maman !

MADAME LEPIC.

Je veux dire que ce n’est qu’une formalité, des paperasses, enfin, je veux dire…

LE CURÉ.

Respect à la loi de votre pays, madame Lepic ! Pour ma part, je propose le délai minimum, et, malgré la dureté des temps, je vous ferai cadeau d’un ban.

FÉLIX, bas, à Madeleine.

Ça coûte trois francs !

MADAME LEPIC.

Il va de soi que la place de M. le Curé est à la table d’honneur des invités.

FÉLIX.

Il y sera !

LE CURÉ.

Madame Lepic me gâte toujours ! J’ai dû, ce matin, interrompre mon jeûne pour ne pas laisser perdre ce merveilleux civet qu’elle a daigné me faire parvenir.

FÉLIX.

Ah ! oui ! Le lièvre de papa qui avait tant réduit en cuisant !

MADAME LEPIC.

M. le Curé exagère et Félix manque de tact ! Comme cadeau de retour, M. le Maire ferait bien de rétablir la subvention de la commune à M. le Curé… C’est accordé ?

M. Lepic la regarde fixement.

LE CURÉ.

Oh ! Madame Lepic, je vous en supplie, pas de politique ! Je sais que, par M. Lepic, l’argent qui se détourne de moi, va aux pauvres.

PAUL.

Pas trop longue, hein ! la messe, monsieur le Curé ?

LE CURÉ, agacé.

Monsieur ! s’il vous plaît ?

PAUL.

Àcause de M. Lepic.

M. LEPIC.

Parlez pour vous ! Ça ne me gêne pas ! Je n’irai pas !

MADAME LEPIC.

Ce jour-là, un franc-maçon saurait se tenir ! M. le Curé fera décemment les choses. Il sait son monde, comme M. Lepic, il n’a que des délicatesses et il vient de me promettre une surprise. Après la messe, mon cher Paul, dans la sacristie, il vous récitera une allocution en vers de sa composition.

TANTE BLANCHE.

Oh ! Des vers ! On va se délecter. Un mariage d’artistes !

PAUL.

Ah ! Monsieur le Curé taquine la muse ?

M. LEPIC.

Parbleu !

LE CURÉ.

Oh ! à ses heures !

FÉLIX.

Et il a le temps !

LE CURÉ.

Humble curé de campagne !…

M. LEPIC.

Ne faites pas le modeste ! Il y a en vous l’étoffe d’un évêque !

LE CURÉ.

Trop flatteur ! (Toutes ces dames s’inclinent déjà.) Mais vous, monsieur le Maire, je vous apprécie comme il convient ! Par votre sagesse civique, la hauteur de vos idées et la rigidité de votre caractère, vous étiez digne de faire un excellent prêtre.

MADAME LEPIC.

Il a raté sa vocation !

MADELEINE.

Il sait pourtant bien son catéchisme !

M. LEPIC.

Un prêtre, peut-être, Monsieur, mais pas un curé !

TANTE BACHE.

Quelle belle journée ! Comme elle finit bien !

PAUL.

Tu n’as plus la frousse, ma tante ? Ça finit par un mariage, comme dans les comédies de théâtre, mon cher beau-père !

M. LEPIC.

Oui, Monsieur, ça finit… comme dans la vie… ça recommence. (Au curé.) Une fois de plus, Monsieur, vous n’aviez qu’à paraître.

M. Lepic se couvre et s’éloigne suivi de Félix.

FÉLIX.

Toujours comme papa !

Moment pénible, mais madame Lepic sauve la situation.

MADAME LEPIC.

M. Lepic va faire son petit tour de jardin. C’est son heure. Il ne se permettrait pas de fumer sa cigarette devant ces dames. Il reviendra. Il revient toujours. (Elle pousse le fauteuil à M. le Curé.) Monsieur le Curé ! le fauteuil de M. Lepic ! (M. le curé s’installe ; elle offre une chaise à tante Bache.) Vous devez être fatiguée ?… Assieds-toi donc Madeleine !… Annette, servez le goûter !… Mes enfants ! votre mère est heureuse ! Cher Paul, embrassez notre Henriette, M. le Curé vous bénira. Embrassez-la, allez ! Vous ne l’embrasserez jamais autant que M. Lepic m’a embrassée.

RIDEAU.

Page 1