‹ La Boétie, Montaigne et le Contr’un - Réponse à R. DezeimerisChapitre 1 sur 3 · I. Charles était-il un tyran ?

I. Charles était-il un tyran ?

C’est une singulière idée de supposer qu’un écrivain, voulant représenter le type du tyran, ait pu, je ne dis pas fixer son choix sur Charles VI, mais même penser à lui, roi deux fois mineur, par l’âge au début de son règne et plus tard par la démence, roi surnommé le Bien-Aimé, et qui, de l’aveu de tous les auteurs du temps, a réellement mérité ce surnom. N’est-ce pas hasarder un paradoxe insoutenable, et se heurter comme à plaisir à une impossibilité, que de désigner comme le type du tyran un pauvre souverain qui, en quarante-deux ans de règne, fut en proie à la folie, par conséquent irresponsable, pendant trente-deux ans ; dont le premier acte, quand il prit réellement possession du pouvoir, quatre ans avant sa folie, avait été de renvoyer ses oncles, de vrais tyrans ceux-là, et de les remplacer comme conseillers par les amis de son père Charles V, chargés de réparer le mal qu’avaient fait ses indignes tuteurs ? Ces quatre années, les seules où il put diriger lui-même le gouvernement, autant que le lui permettait sa jeune expérience, furent aussi les seules années de son long règne où de réels efforts furent faits pour soulager la misère du peuple. Après ces quatre ans de collaboration avec les seuls conseillers de son choix, ses oncles profitèrent de sa démence pour reprendre le pouvoir, qu’ils ne quittèrent plus jusqu’à la fin du règne, traînant avec eux, et exploitant au profit de leur ambition « cette ombre auguste, malheureuse et plaintive, autour de laquelle s’agitait un monde réel de sang et de fête ». « Il ne gouvernait pas son dict royaume, mais il étoit gouverné et mis comme à néant. »

La folie du roi comportant quelques rémissions à périodicité irrégulière, il a toujours profité de ces lueurs de raison, quand elles étaient assez prolongées pour qu’il pût se retrouver un peu, pour remédier autant qu’il le pouvait aux exactions commises en son nom par les grands ducs et pour soulager les maux du peuple. Il fit dans son royaume des voyages signalés par des mesures utiles.

Il n’y a pas, parmi les chroniqueurs du temps, une note discordante sur le compte de l’infortuné monarque. « Il était bon et affectueux pour son peuple. » À sa mort, tous pleuraient et sanglotaient : « Oncque ne fut plus aimé de son peuple qu’il l’étoit » (Chronique de Perceval de Clagny, p. 127).

Aurait-on, pendant les cinq cents ans qui nous séparent de cette époque, mis au jour quelque pièce nouvelle qui démente cette affirmation de la bonté du roi et de l’affection de son peuple pour lui ? Loin de là, tous les documents n’ont fait que les confirmer, et tous les historiens modernes nous présentent Charles VI comme un roi très aimé et justement aimé de son peuple. Ici quelques citations.

Guizot (que M. Dezeimeris aime tant à citer à propos de Charles VI) : « Ce roi était populaire, avait des manières courtoises et douces ; il était fidèle à ses amis et accueillant pour tous. Le peuple aimait à le voir passer dans les rues, et s’était toujours dit que les maux publics provenaient de l’état de maladie où était tombé le roi Charles ; la bonté qu’il laissait voir dans ses intervalles lucides avait fait de lui un objet de tendre pitié. Quelques semaines avant sa mort, quand il était rentré dans Paris, les habitants, au milieu de leurs souffrances, avaient vu avec joie le pauvre roi fou revenir parmi eux, et ils l’avaient accueilli de mille cris de Noëls !. »

Henri Martin (Histoire de France, t. V, p. 442.) : « À partir de cette époque (1392-1393), la vie de Charles VI n’est plus qu’une succession de longs accès de frénésie et d’idiotie entrecoupés d’intervalles où il retrouvait assez d’intelligence pour comprendre son malheur et celui de son peuple, et parfois assez de volonté pour essayer d’y porter remède. Mais à peine avait-il commencé d’agir que le mal impitoyable ressaisissait sa proie. Plusieurs fois, des instants lucides furent signalés par des ordonnances utiles et populaires, mais les détenteurs habituels de son autorité attendaient que son esprit recommençât à s’obscurcir pour lui arracher la révocation de ses mandements, ou rendre en son nom des édita funestes au pays. »

Michelet (Histoire de France, Bourguignons et Armagnacs, p. 149-150) : « Hélas ! s’écriaient les bonnes gens ! Ah ! s’il avait sa tête, la ville et le royaume s’en seraient bien mieux trouvés. Chaque fois qu’il revenait à lui, il tâchait de remédier à quelque mal. Il avait essayé de mettre de l’ordre dans les finances, de révoquer les dons qu’on lui surprenait dans ses absences d’esprit. Visiblement, il aimait le peuple ; il aimait, mot immense ! Le peuple le lui rendait bien. »

Charles VI n’a donc jamais été un tyran ni pour ses contemporains ni dans l’opinion de personne. Ce sont les oncles qui furent des tyrans. Or, dans la thèse de M. Dezeimeris, c’est bien Charles VI qui est le tyran ; il soutient, nous allons le voir, que les traits du tyran du Contr’un s’adaptent un par un à ceux de Charles VI. Nous montrerons qu’il n’en est rien ; mais il nous faut établir d’abord que le gouvernement des oncles, si tyrannique fût-il, ne ressemble en rien à celui qui soulevait l’indignation du Contr’un.

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