II. Le gouvernement sous Charles VI ressemble-t-il à celui du tyran décrit dans le Contr’un ?
Il suffit de lire le texte du Contr’un pour reconnaître que les procédés de gouvernement qui y sont si vigoureusement et si éloquemment représentés, ne sont à aucun degré ceux du règne de Charles VI.
Dans le Contr’un, le tyran gouverne par ses favoris qui sont ses dociles instruments. Ils sont « cinq », « six », qu’il a appelés auprès de lui, pour être communs aux biens de ses pilleries et « pour être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes ». Il est impossible d’assimiler à ces complices de la tyrannie les oncles de Charles VI, princes du sang, frères de son père ou de sa mère, ayant chacun son royaume de Bourgogne, d’Anjou, de Berry. Ils ne gouvernent pas, ne tyrannisent pas pour le compte du roi et pour partager avec lui ; ils gouvernent pour eux-mêmes, en dehors de lui et contre lui ; ils le gouvernent ; ils le tyrannisent. Ils ne sont pas, comme dans le Contr’un, des favoris, « compagnons de ses plaisirs, pourvoyeurs de ses voluptés. » On ne peut dire d’eux « qu’il faut pour la société » (c’est-à-dire pour leur intérêt commun) « que le roi soit non seulement méchant de ses méchancetés, mais des leurs. »
Tous les caractères que le Contr’un attribue au règne du tyran, et qui s’adaptent avec une parfaite précision à Henri III et à ses mignons, sont des non-sens si on les applique à Charles VI et à ses oncles. « Cette interposition du nom du roi, dit Étienne Pasquier, n’était qu’un masque qui, non seulement ne profite au public, mais y nuit davantage, parce que les princes (d’Anjou, Bourgogne, Berry, Orléans) se donnent la main l’un à l’autre, s’en faisant croire comme ils voulaient pour ne pouvoir être contrôlés du roi ; et néanmoins donnaient ainsi plus de voie et franchise (facilités) à leurs actions, y employant l’autorité de son nom. »
Les grands-ducs qui tyrannisent sous le couvert du nom du roi n’ont rien de commun, non plus, avec « ces perdus », ces « abandonnés de Dieu » qui sont les complices du tyran du Contr’un, lesquels finissent eux-mêmes « par tant souffrir de sa tyrannie », qu’en les voyant ainsi « naquettant » le tyran (le flattant lui faisant servilement la cour) l’auteur prend en pitié leur grande sottise et les engage « à se regarder eux-mêmes, pour voir clairement que les villageois, les paysans qu’ils foulent aux pieds tant qu’ils peuvent, sont au prix d’eux fortunés et aucunement libres ». À qui fera-t-on croire qu’en parlant ainsi, c’est aux oncles du roi, à des vice-rois, beaucoup plus rois que le roi lui-même, que pensait l’auteur du Contr’un ?
Je pourrais entrer dans les détails du règne des Bourguignons, des Orléans et des Armagnacs ; je montrerais facilement que l’auteur du Discours de la Servitude, ayant voulu, comme le dit avec raison mon contradicteur, « faire honte au peuple qui oublie ses devoirs et ses droits, » qui supporte passivement la servitude, n’a pas pu prendre pour exemple un règne souvent troublé par des mouvements populaires.
En 1380, révolte des Parisiens assemblés, réclamant le rétablissement des libertés nationales. En 1381, révolte du Languedoc. En 1382, grande insurrection des Maillotins, — le peuple refuse l’impôt et force l’hôtel de ville au cri de «Liberté». Insurrections dans la plupart des provinces. En 1382-83-84, nouvelle sédition en Auvergne et dans le Midi ; révolte des Tuchins. En 1411-1413, grande révolte des Cabochiens. « Le duc de Bourgogne croit mener le peuple, dit Michelet, il verra bientôt qu’il le suivait. » La responsabilité des princes et des rois est proclamée ; la Commune de Paris s’organise ; la Bastille est assiégée par les bouchers qui, alliés à l’Université, obtiennent la grande Ordonnance de réforme de 1413, monument remarquable d’administration qui pouvait changer la face de la France. Cette ordonnance fut cassée par la victoire des Armagnacs, mais n’en resta pas moins le fonds où la législation viendra puiser sans cesse, et un remarquable témoignage des revendications du peuple contre les procédés tyranniques du gouvernement.
M. Dezeimeris cite un passage d’Étienne Pasquier et un fragment de la Satyre Ménippée, où les événements dont ils sont contemporains sont comparés à certains événements du règne de Charles VI. Mais encore ici, il fait fausse route ; Pasquier et les auteurs de la Ménippée parlent des troubles de là Ligue ; il n’y a aucun doute sur ce point. Et il n’y a non plus aucune ressemblance entre ces troubles (années 1580-1584 et suivantes) et les faits qui, en 1574-76, avaient inspiré les éditeurs du Contr’un.
M. Dezeimeris cite aussi comme caractérisant par des détails précis le misérable état du peuple sous Charles VI, et comme un touchant écho de ses doléances, quelques vers d’une Complainte du pauvre commun et pauvres laboureurs, qu’il extrait de la Chronique de Monstrelet (p. 525 et suiv. de l’édition Buchon). Cela est sans doute fort intéressant, mais nous n’arrivons pas à comprendre quel rapport a cette citation avec la discussion actuelle. M. Dezeimeris, avec son flair d’érudit, ajustement apprécié que cette complainte ne fait pas partie de l’œuvre de Monstrelet ; et, en effet, dans l’édition de cette Chronique qu’a publiée la Société de l’histoire de France, la complainte n’est plus imprimée dans le corps du livre, mais en appendice dans les pièces additionnelles au dernier volume. De quelle époque est-elle ? On n’en sait rien. Il plaît à M. Dezeimeris de la dater du règne de Charles VI. Mais Michelet la place au règne de Charles VII, en 1438 (à la dernière page de son volume sur Jeanne d’Arc). Fût-elle du règne de Charles VI, que nous apprendrait-elle ? Que le peuple souffrit sous le despotisme des oncles de ce malheureux roi ? Qui en doute ? Et quel argument tirer de là pour établir que c’est aux souffrances du peuple d’alors que fait allusion le Contr’un ?